‹ Paul DuvertChapitre 8 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

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M. van Baerl pouvait avoir quelques années de plus que sa femme, el cependant son teint était frais et rose comme celui d'une jeune fille.

C'était une de ces bonnes grosses na-

tures chez lesquelles l'imagination n'a jamais pu faire broncher la raison, et qui pèsent toutes les choses de la vie à la balance du sens commun.

L'expression d'un bonheur tranquille , la paix de l'âme, la satisfaction des autres et do soi-même étaient peintes sur son visage.

Quoique M. van Baerl fiit originaire de la Hollande, il avait passé une grande partie de sa vie en France, et son caractère national . sans s'effacer, avait pris par le contact un peu de la vivacité et de la gaieté françaises. Cette fusion avait produit un homme prosaïque, il est vrai, mais avenant, loyal , juste dans sesparoles etdans ses actions, enfin rond au moral comme au physique, sans prétention et sans orgueil. *

Surpris au milieu de ses travaux et de ses ouvriers, il était tout simplement en blouse de toile grise et en casquette.

Son accueil à l'étranger fut amical et sans façon. a j jui) ^vr

— Ah! c'est vous enfin , jeune homme, dit-il gaiement en invitant Léon, qui s'était levé à son arrivée, à se rasseoir. Savez-vous, monsieur, que vous avez mis de l'obstination à vouloir pénétrer chez moi sans ma permission? Il a fallu que ce soit moi qui vous envoie, de mon propre mouvement, une autorisation que vous ne daigniez pas solliciter vous-même! Que diable, j'avais ma dignité aussi, et si j'avais été seulement de moitié aussi opiniâtre que vous... Mais ne m'en remerciez pas seul, au moins! Ce sont ces dames, ajouta-t-ilen désignant par un geste de brusquerie affectueuse sa femme et sa fille, ce sont elles qui, à force de sollicitations, m'ont poussé à une démarche un peu extraordinaire peut-être...

— Mon ami...

— xMon cher papa.'

— Eh mon Dieu, oui, c'est vous, que diable ! monsieur sait bien qu'un manufacturier tel que moi ne va pas arrêter les passants pour leur dire: « Entrez chez moi, je vous montrerai mes procédés de fabrication, mes secrets, mes moyens de succès! » sans avoir quelque raison pour cela. Oui, monsieur, continua-t-il en se tournant vers Léon, depuis quelques jours tous ceux qui m'approchent m'obsèdent non pas de votre nom , qu'on ne sait pas encore, mais de vos faits et gestes, dont on lient registre. — Le jeune étranger a fait ceci, a fait cela; il a offert vingt francs à l'un, trente francs à l'autre, pour pénétrer dans les ateliers, et il avait les armes aux yeux lorsqu'on lui a refusé la faveur qu'il demandait. II paraît si bien élevé, si timide ! et les suppositions d'aller leur train. — C'est, disait l'un, un jeune homme

sortant des écoles qui veut s'instruire par la pratique ! — C'est un mécanicien étranger qui vient dessiner nos machines pour les imiter dans son pays , disait un autre; c'est ceci, c'est cela... Enfin abasourdi par toutes ces criailleries, par toutes ces instances, par toutes ces suppositions, j'ai cru convenable de prendre un parti. Il m 'a paru ressortir de toutes vos démarches que vous aviez un désir réel de visiter les forges dont je suis le propriétaire, et je me suis décidé à vous faire prévenir que je vous recevrais ici quand cela vous ferait plaisir.

Léon répondit d'un ton embarrassé et en balbutiant:

— J'apprécie, monsieur, comme je le dois une pareille faveur, et croyez que ma reconnaissance.. .

— Malheureusement, reprit le maître de

forges, vous arrivez dans un mauvais moment pour visiter l'usine; la journée vient de finir et les ouvriers quittent déjà les ateliers. Vous ne pourriez voir en jeu nos principales machines, et il faut absolument que nous remettions cette visite à demain. Demain, si vous le voulez bien, je vous servirai moimême de cicérone, je vous montrerai toute la maison dans le plus grand détail, à une condition cependant. Vous comprenez, monsieur, qu'avant de vous livrer le secret des perfectionnements que vingt ans de travaux m'ont fait introduire dans mon genre d'industrie, j'ai le droit de savoir, sinon qui vous êtes, du moins qui vous n'êtes pas. Je vous prie donc, monsieur, de me donner votre parole d'honneur que vous n'êtes pas envoyé ici par quelqu'un de mes concurrents qui se servirait plus tard contre moi des révélations que je pourrais vous faire. .

Léon se leva et répondit avec un sourire plein de tristesse :

— Je vous donnerais volontiers celte parole que vous me demandez , monsieur, s'il m'était réellement possible d'accepter votre invitation pour demain ; mais des devoirs sacrés me forcent de partir cette nuit même peut-être...

Les deux dames, qui, depuis l'arrivée de M. van Baert, avaient repris leur place et leur ouvrage près de la fenêtre, laissèrent échapper simultanément un mouvement de surprise.

— Quoi! vraiment, monsieur, demanda le maître de la maison, vous allez quitter cette commune, et sans avoir vu les forges de Boussac? Je croyais pourtant que le désir de les visiter était la seule cause de votre séjour ici...

— Oui, sans doute, répondit Léon d'un air troublé ; mais, comme je vous l'ai dit.

monsieur, des devoirs impérieux... « Enfin, le but que je me proposais en venant dans ce pays est désormais atteint, et il faut que je m'en éloigne au plus tôt, je le sens, si je ne veux me préparer des regrets peut-être dans l'avenir.

M. van Baert chercha pendant quelques secondes le sens énigmatiquede ces paroles, mais ne pouvant sans doute y parvenir, il répondit d'un ton un peu sec en se levant aussi :

— Cela suffit, monsieur, je ne vous demande pas vos secrets. Mais voici la journée finie et j'ai quelques ordres à donner ; agréez mes regrets de n'avoir pu vous être agréable, commeje l'aurais désiré.

— Et vous, monsieur, répliqua l'étranger d'une voix mélancolique, recevez mes remercîmenls sincères pour cette bienveillance que je n'ai pas méritée. Recevez-les aussi,

— 12o — mesdaaies, continua-t-il en s'aniQiant comme malgré lui et en se retournant vers la mère et la fille qui l écoutaient en silence, pour l'intérêt que vous avez montré à un inconnu, à un étranger à qui toute marque de sympathie venant de vous est bien précieuse

el... et... adieu, adieu pour jamais !

En parlant ainsi, on eût dit qu'il faisait tous ses efforts pour retenir ses larmes, et s'avança vers la porle d'un pas mal assuré, après avoir salué respectueusement M. van Baert, qui ne sachant quepenser de ces étranges paroles et surtout de cette inexplicable émotion, restait cloué à la même place en regardant Léon s'éloigner.

Mais en ce moment plusieurs commis et ouvriers qui avaient à lui parler entrèrent dans le bureau, et il se contenta de dire à sa fille Anna, qui se trouvait près de lui et qui semblait partager son étonnement :

— Ce garçon-là, vois-tu, a un grain de folie ! Il ne peut pas en être autrement. Il a sur la tête un coup de marteau, tel que pourrait en donner le plus robuste de mes forgerons!

La jeune fille devint toute pensive sans répondre, et le père s'avança vers ses ouvriers sans paraître songer davantage au mystérieux visiteur.

Pendant ce temps, madame Van Baert avait reconduit par politesse en apparence l'étranger jusqu'à la porte, et elle demanda bien bas, lorsqu'elle^crut n'avoir pas à craindre d'être entendue d'autre personne que de lui:

— Monsieur, avant de nous quitter, ne me direz- vous pas du moins qui vous êtes? Ne m'expliquerez-vous pas quelques mots échappés à votre trouble et dont moi seule ici connais la terrible portée?...

— Ne me le demandez pas, madame, répondit Léon en baissant les yeux ; j'ai déjà, par mon égoïsme, assez troublé votre repos... Laissez-moi partir et espérez que vous ne me reverrez jamais...

Puis il fit de la main un signe d'adieu et, traversant rapidement la cour, il gagna la campagne sans se détourner une seule fois, comme s'il avait craint que la force et le courage vinssent à lui manquer tout à coup.

Le soleil était couché depuis une heure et l'obscurité commençait à s'étendre.

Déjà quelques étoiles se montraient au ciel, et Léon devait se hâter s'il voulait arriver avant la nuit à l'auberge des Forgerons, où il avait laissé son bagage et où il devait loger.

Cependant, après avoir fait tout d'une haleine une partie du chemin, il ralentit sa marche et bientôt se laissa tomber au pied

d un des arbres qui bordaient la route, épui- • se par les luttes violentes qu'il avait eu à soutenir avec lui-même.

Là il resta longtemps immobile et silencieux, plongé dans une morne douleur.

Par intervalles il s'agitait comme pour repousser une pensée désespérante qui l'oppressait.

Seul avec lui-même, au milieu de cette campagne déserte, dans cette obscurité solennelle de la nuit, il repassait dans sa mémoire tous les événements d'une vie qui avait ' dû être féconde en souffrances et en regrets.

Plusieurs fois il se pencha pour apercevoir encore à travers l'ombre épaisse des arbres et de la nuit l'habitation qu'il venait de quitter, pour écouler quelque son vague parti de cette usine si bruyante d'ordinaire; mais il ne vit rien, n'entendit rien de ce côté, et il laissa échapper un profond soupir.

Mais bientôt l'énergie naturelle à son caractère sembla reprendre le dessus, et il murmura en pressant son front de la main, comme pour calmerlespenséesqui s'agitaient dans son cerveau:

— Oui, il le faut ! je leur dois ce sacrifice... De quel droit viendrais-je troubler le repos d'une pauvre femme qui a expié sans doute par bien des années de larmes la faute de sa jeunesse? De quel droit viendrais-je la faire rougir aux yeux de sa fille, celte belle et gracieuse enfant, habituée à la respecter et à l'aimer, aux yeux de l'honnête homme qui lui a donné son nom et qui peut-être n'a jamais soupçonné ce funeste secret? J'ai voulu les voir l'une et l'autre, entendre le son de leur voix, au risque de me trahir par mon émotion; maintenant je dois être satisfait ! ma mémoire aura une image fidèle à me reproduire lorsque je songerai à elles ; cela doit

me suffire ! Allons ! qu'elles soient heureuses ; moi, j'irai mourir loin d'elles inconnu, et ma mort ne leur laissera pas même un regret...

En achevant ces mots, il se leva, jeta encore un regard dans la direction de la forge et se remit en route avec rapidité.

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