HOMMAGES
In M
ernonam
Lamarche fut, au témoignage de ses pairs, un juriste de haute valeur; de vastes auditoires ont admiré son éloquence solide, amie de l'argument et du fait, abondante en formules frappées comme des médailles, traversée d'étonnantes saillies et qui pouvait s'élever jusqu'au lyrisme; le parlement a gardé le souvenir de discours étoffés, nourris, où s'affirme une maturité de jugement qui faisait contraste avec la jeunesse de l'orateur; des cercles académiques ont été presque surpris de retrouver sous le tribun populaire et le juriste un analyste délicat, pénétrant, doucement ironique du mécanisme politique; des amis nombreux témoignent de la richesse de cœur, de l'affectueuse bonté de celui qui n'est plus...
Et, cependant, prêtez l'oreille à la voix publique, à la rumeur d'éloges et de regrets qui depuis trois jours enveloppe le nom de Paul-Émile Lamarche et présage le jugement de l'avenir. Ce n'est point la science de l'avocat ou l'éloquence du tribun, ce n'est pas le charme ou la bonté de l'homme que soulignent d'abord la peine et l'admiration de la foule : c'est l'énergique intransigeance, c'est l'inflexible droiture de celui qui, dans la plus rude épreuve, sut maintenir l'intégrité de son idéal. L'opinion, tout de suite, dégage la ligne maîtresse de cette physionomie, le trait qui apparente aux plus grands ' ce jeune homme de trente-six ans, suscitait autour de lui tant d'espérances et de sa vie fait un exemple pour ceux qui grandissent.
L'opinion — et c'est un consolant symptôme — place, au-dessus de la science et du talent, le caractère, la valeur morale. Mais le regret de la foule s'augmente à cette pensée que chez Lamarche le caractère était servi par un beau talent, à la fois solide et varié, par une science qu'accroissait chaque jour une curiosité sans cesse en éveil.
L'homme, indiscutablement, paraissait taillé pour les premiers rôles. Autour de sa mémoire flottera la mélancolie d'un grand destin inachevé. — Ah ! si Lamarche était là ! répètera-t-on souvent, et l'imagination, au souvenir de son talent et de son courage, joindra
des rêves sans fin. Chacun voudra suivant son cœur achever h courbe de cette vie. Le consentement du plus grand nombre semble-t-il bien, faisait de Lamarche l'un des chefs parlementaires de demain. Il avait une expérience de la vie publique et un tempérament de lutteur qui manquent à la plupart des hommes de sa culture; son passage aux Communes, où tant d'autres n'ont fait que ruiner de hâtives espérances, lui avait donné un tel prestige qu'on n'imaginait guère qu'il pût n'y point retourner. Mais ce prestige, le député blanc, comme l'appelait un jour un ancien adversaire politique, l'avait payé de luttes et de souffrances qui lui laissaient du parlement un très désagréable souvenir. Puis, en même temps que saignait son cœur, que sa volonté devait se raidir contre les plus insidieuses attaques, ses yeux clairs avaient vu jusqu'au fond du régime et très nettement perçu les difficiles conditions et les limites de l'action parlementaire efficace. (On trouvera là-dessus de significatives indications dans sa conférence sur les partis politiques, mais ces indications mêmes, cernées par le caractère de son étude, sont bien pâles au prix de la thèse fouillée que plusieurs de ses amis ont eu l'occasion de lui entendre faire, en une circonstance particulièrement grave.) Il était sollicité par le courant d'action extraparlementaire qui entraînait quelques-uns de ses meilleurs amis. Ce n'est guère un secret du reste qu'il avait refusé, au mois de décembre dernier, l'élection la plus facile. 11 estimait que pour lui le devoir de l'heure n'était pas là. Il n'écartait point à priori l'idée du retour, mais seule la claire vue d'un grand service à rendre eût triomphé de ses répugnances et de ses souvenirs. . .
. . . A quoi bon hélas ! toutes ces spéculations sur l'avenir ? La tombe fermée ne rendra point le beau soldat que la mort vient de terrasser ! Mais de cette tombe même jaillissent d'émouvantes et fécondes leçons.
Lamarche laisse des pages qu'une main pieuse saura, nous l'espérons, recueillir; il laisse surtout une mémoire, presque une légende, créatrice d'énergie et de fier dévouement. Avec le temps, la lumière se fera complète sur sa vie publique. On verra que son triomphe fut plus grand encore qu'on ne le crut, que les obstacles renversés furent plus nombreux, plus rudes qu'on ne l'a pensé. On saura tout ce qu'il y avait derrière cette phrase que laissèrent un jour échapper les lèvres de ce solide troupier, qui n'avait pas peur des coups et qui ne posait point pour la mélancolie ; Je ne savais
pas que ce fût si dur de faire son devoir. . . On apprendra aussi comment l'orateur qui ne craignait point les responsabilités savait à l'occasion se dissimuler, laisser aux autres la vedette, sacrifier à sa cause l'éclat d'un premier rôle. On verra enfin ce que peut enfermer d'efforts et de sacrifices la vie d'un débutant de la politique.
La jeunesse qui rêve de vie publique reconnaît déjà dans ce frère, arraché pour jamais aux disputes de ce monde, un exemple et un modèle. Qu'elle relise la conclusion de sa dernière conférence de la salle Saint-Sulpice, où s'exprimait le fond de son âme et dont sa brève carrière porte si haut la leçon :
« Débarrassons-nous donc du fétichisme et des religions politiques. Remplaçons-les par le culte de Vintérët national. Dégageons notre politique du matérialisme pesant qui V oblige à se tenir près de la terre et V empêche de s'élever jusqu'aux sphères supérieures. Rappelons à nos partis politiques et à nos hommes publics que le progrès d'un pays ne consiste pas seulement dans l'augmentation de ses revenus et dans son développement matériel, mais que les nations, comme les individus, sont susceptibles d'avancement intellectuel et moral.
« Le vent qui souffle actuellement sur le monde va bouleverser de fond en comble notre vie nationale. Nous sommes déjà en pleine révolution politique. Des anciennes délimitations arbitraires qui séparent les partis, il ne subsistera bientôt que le souvenir des chicanes stériles qu'elles ont engendrées. De nouveaux problèmes vont surgir. Il faut que nous soyons prêts à prendre position. Préparons-nous donc. Régénérons l'opinion publique. Travaillons à l'édifice national. Créons d'un océan à l'autre un sentiment et un patriotisme véritablement et uniquement canadiens.
« Le pays est là qui attend, vaste d'étendue, immense de ressources et de richesses, plein de vigueur, d'espérance et d'avenir. Depuis cinquante ans, il demande une nation; nous ne lui avons donné qu'un peuple. Secouons nos ailes et élevons-nous. Nous sommes déjà en retard. »
Avec les prières qui accompagnent au delà de ce mondp l'âme chrétienne, le plus grand hommage qu'on puisse rendre à la mémoire de Paul-Emile Lamarche, la plus haute consolation qu'on puisse offrir à ceux qui le pleurent, à sa digne compagne et à son enfant, à son vénérable père et à tous les siens, c'est de comprendre, c'est de répandre et de pratiquer les fécondes leçons de sa noble vie.
(Le Devoir 14 octobre 1918.) Orner Héroux