‹ Paul-Émile LamarcheChapitre 2 sur 19 · ŒUVRES · texte numérisé non relu

ŒUVRES

« Toujours non >

Une main pieuse a retrouvé dans les papiers de Lamarche ce fragment dJun travail de son adolescence. Il était alors élève au collège Sainte-Marie {année scolaire 1901-1902) et prit part à un débat littéraire où il dit entre autres choses ce qui suit. On y retrouve déjà V homme qu'il devait être plus tard.

Révérend Père Recteur,

Mes Révérends Pères,

Messieurs,

Il n'est pas un d'entre vous qui n'ait lu et relu cette charmante allégorie qu'Alphonse Daudet a intitulée : « La petite chèvre de M. Séguin ». Vous savez tous avec quel œil d'envie la pauvre prisonnière regardait de son petit enclos les sentiers lointains et tortueux de la montagne où elle aurait voulu courir et gambader en respirant l'air pur de la liberté. Vous savez avec quelles instances elle l'a demandée, cette liberté, jusqu'au jour où M. Séguin, dans sa bonté criminelle, osa dire un « oui » qu'il pleura jusqu'à la fin de ses jours avec le sort fatal de sa petite étourdie qui ne revint pas. Dans le déroulement de ce petit drame, ne retrouvez-vous pas,

au moins au premier acte, votre propre image ? Ne vous rappelez-vous pas qu'un jour, à vous aussi, peut-être, les champs vous ont paru plus verts quand vous les regardiez à travers les fentes d'une haie que vous ne pouviez franchir, et qu'au loin, votre imagination d'enfant faisait croître de grands arbres, aux branches desquels l'illusion de vos rêves se plaisait à faire balancer toute une floraison de polichinelles et de cannes de sucre comme on n'en voit germer qu'une fois l'an sur les rameaux épais du petit sapin de Noël? Alors devant ces visions enchanteresses vous aussi, comme la petite chèvre, vous avez supplié et si le dénouement du drame a été différent, c'est qu'une autorité vigilante a su vous dire un « non » salutaire. Et cette autorité, messieurs, nous l'avons tous, car notre devoir nous oblige à veiller au moins sur un être, ici-bas, et cet être, c'est nousmêmes. Nous avons en nous deux personnages bien distincts : l'un c'est la petite chèvre qui toujours aveugle voudrait courir à sa perte; l'autre, c'est un M. Séguin, qui prend ici le nom de volonté. Puisse-t-il, pour votre bonheur, ne jamais prononcer un « oui » qui ferait couler les larmes du désenchantement sur les décombres de vos illusions brisées. Ah ! si seulement il m'était permis d'exposer devant vous toutes les conséquences regrettables qui ont découlé trop souvent, hélas ! de la condescendance coupable d'un « oui » ; et de mettre à jour les heureux effets qu'a engendrés, bien des fois, la salutaire énergie d'une autorité qui sait dire « non ». — Mais ce serait trop long. Qu'il me suffise de vous rappeler, corroboré par l'expérience, que l'homme d'aujourd'hui comme l'homme d'hier, a ses illusions, ses égarements, ses chimères, qu'il faut beaucoup lui refuser, peu lui accorder et que si, ce soir, il nous était permis

de répondre, mais par une seule parole, à tous les désirs que l'homme a formulés jusqu'à ce jour, ce serait par un « non », messieurs, qu'il faudrait répondre; si toutefois vous n'oubliez pas que la haine et l'envie ont déjà poussé l'homme à demander le sang de son frère et que l'illusion lui a bien souvent fait tendre les bras vers sa propre perte.

Quelle est, messieurs, la première parole funeste qui soit sortie d'une bouche humaine, la parole qui a ouvert la source brûlante de nos larmes, qui a engendré les aiguillons de la douleur et l'amertume de tous les maux. C'est encore un « oui ». C'est le « oui » coupable qu'a prononcé la première femme et sans lequel nous aurions tous le plaisir de nous trouver réunis ce soir dans les bosquets enchantés du paradis terrestre.

Mon savant confrère va tout à l'heure vous insinuer d'une manière très habile qu'il vaut bien mieux ne dire ni oui ni non. Détrompez-vous messieurs et gardez-vous bien de suivre ce conseil, — surtout en temps d'examens. Ne dire ni oui ni non dénote toujours l'indécision, la faiblesse, la crainte ou l'ignorance, et c'est à tort qu'on semble croire généralement que cette manière d'agir soit inhérente à la vie politique. Les meilleurs politiciens et surtout les plus honnêtes l'ont toujours dédaignée et n'ont pas craint d'opposer leur veto aux mesures iniques ou déloyales et de dire « non » aux vils acheteurs de consciences qui venaient faire briller à leurs yeux un or corrupteur.

Tout à l'heure, vous avez vu les heureux effets du « non ». Je vous l'ai montré quand il conseille, quand il dirige. Voulez-vous le voir, maintenant, puisant dans l'intimité de son être une force presque surnaturelle? En un mot, vous l'avez vu grand, voulez-vous le voir

héroïque ? Eh bien ! secouez la poussière des années et réveillez les échos qui dorment depuis des siècles sous les arceaux ruineux des colisées. Réveillez-les, car ces voûtes de pierre ont entendu un jour le « non » triomphant et vainqueur qu'a prononcé toute une légion de martyrs.

Voulez-vous le voir, maintenant, dans toute la force de sa puissance ? Ouvrez l'histoire, à l'endroit où avec l'aurore du dernier siècle s'est levé le soleil resplendissant d'Austerlitz, de Wagram et d'Iéna. Jetez les yeux sur ce géant des batailles qui fut Bonaparte. Suivez-le dans ses courses effrénées, dans ses chevauchées victorieuses, voyez-le culbuter les empires et renverser les trônes, jusqu'au jour où il ira briser son élan impétueux contre le « non » que lui adressa dans l'exil de Fontainebleau le vénérable pontife de Rome.

Il y a quelques années, il m'a été donné de visiter un des musées de notre ville. Là, dans une des galeries, le sculpteur et l'artiste peintre se sont donné la main pour représenter dans toute sa beauté, une des plus belles pages de notre histoire canadienne. L'avant-plan représente l'intérieur de la citadelle de Québec. Par dessus les remparts on voit se refléter dans le miroir ondulé du fleuve les haubans des frégates anglaises; et plus loin encore le soleil qui semble dire bonsoir avant de disparaître derrière les contours lointains et bleus des Laurentides. Frontenac est là, désignant de son doigt, à deux envoyés de Phipps, la bouche de fer qui leur fera bientôt savoir si « oui » ou « non » il consent à se rendre. Vous savez tous, messieurs, ce que la bouche de fer a répondu.

De nos jours, cette parole magique a retenti de nouveau avec un éclat inaccoutumé. Cette fois, c'est un peuple tout entier qui l'a fait jaillir du fond de ses entrailles indignées en voyant fondre sur lui, envahissant

et rouge, le flot houleux des cohortes d'Albion qui venaient lui enlever son or, sa liberté et lui donner des chaînes. Cette parole n'est que d'hier, les vents d'aujourd'hui nous apportent encore des fragments de ses échos sonores et déjà, dans les annales séculaires des peuples, elle brille radieuse et triomphante au haut d'une page que les événements n'ont pas fini d'écrire.

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