‹ Paul-Émile LamarcheChapitre 4 sur 19 · IN · texte numérisé non relu

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Dr Smart : Je crois qu'il serait très malheureux que nous n'adoptions pas quelque chose. Nous avons tant fait de pieuses affirmations qu'il est temps qu'il en résulte quelque chose de pratique.

Sir Wilfrid Laurier : La proposition peut être adoptée à la majorité. Pour ma part je devrai voter dans la négative.

On voit par les expressions d'opinions des membres de cette conférence, le désappointement qu'a causé le refus de notre représentant, le très honorable sir Wilfrid Laurier, d'appuyer la résolution de la conférence. Mais certes, personne ne s'est avisé de jamais prétendre que le très honorable sir Wilfrid Laurier soit allé commettre un acte de trahison ou de déloyauté au sein même de l'empire. D'ailleurs, ce principe relativement à notre participation aux guerres de l'empire, tel que formulé par MM. Bourassa et Lavergne, n'est que la suite logique de la liberté que nous accorde la Constitution de ce pays, et que je retrouve formulée en termes très clairs dans le discours que prononçait il y a quelques jours le très honorable chef de l'opposition, au cours de ce débat :

« Tel est l'esprit des institutions britanniques, telle est la grandeur de la constitution qui nous régit, que le roi d'Angleterre luimême, le parlement d'Angleterre lui-même, n'a le droit ni de commander à un seul soldat de quitter le Canada ni de s'approprier un seul sou du trésor canadien. »

Le moins que l'on puisse prétendre, même si vous en venez à la conclusion que ces principes ne sont pas d'une saine logique au mérite, c'est, qu'en tous cas, ils font indubitablement partie du domaine de la discussion libre, et que celui qui, dans ce pays, surtout s'il occupe la position importante de représentant du peuple en cette Chambre, accuse de déloyauté et de trahison celui qui provoque une telle discussion ou qui y prend part, fait preuve d'une ignorance complète des lois qui nous régissent et des institutions qui nous gouvernent, ou est obligé d'admettre qu'il a été dupe de sa mauvaise foi.

À entendre certaines personnes, on serait tenté de croire que cette attitude de MM. Bourassa et Lavergne relativement à notre participation à la guerre, est toute nouvelle. Chacun sait cependant qu'il y a dix-sept ans, lors de l'incident se rapportant à notre participation cà la guerre sud-africaine, M. Bourassa, qui occupait alors un siège dans cette Chambre comme représentant du comté de Lahelle, démissionna et se fit réélire aussitôt par ses électeurs, en tenant une attitude analogue à celle qu'il tient aujourd'hui. Pour bien démontrer que ce que prêche aujourd'hui M. Bourassa ne diffère pas de ce qu'il prêcha il y a dix-sept ans, à la connaissance de tout homme qui a tant soit peu suivi la politique de notre pays, je me permettrai de lire un extrait de la lettre qu'il envoyait au premier ministre du Canada, en octobre 1899, pour lui offrir sa démission comme député de la Chambre des communes. Voici l'extrait :

Il s'agit de décider si le peuple canadien sera appelé à prendre part à toutes les guerres de l'empire sans que les portes du cabinet et du parlement impériaux lui soient ouvertes, sans même que ses représentants et son gouvernement soient consultés sur l'opportunité de ces luttes sanglantes.

Je ne consentirai jamais à appuyer cette politique rétrograde.

Citoyen britannique, fier de ses droits et jaloux de sa liberté, loyal à l'Angleterre et à son auguste souveraine, je suis prêt à payer de ma personne et de mes deniers, de ma parole et de mes actes, pour défendre le drapeau britannique dans toute l'étendue de la confédération canadienne.

Mais loyal avant tout, par-dessus tout et toujours au Canada, j'ai promis aux électeurs de mon comté de travailler au progrès de mon pays sans déroger à l'esprit fondamental de sa constitution. Pour accomplir cette promesse, j'ai donné mon appui à votre gouvernement tant que vous êtes resté dans les limites que le peuple canadien vous a tracées. J'ai approuvé et j'approuve encore votre politique administrative. Mais je vois dans ce dernier acte l'inauguration d'une politique constitutionnelle que la majorité de vos partisans a toujours dénoncée et sur laquelle vous n'avez jamais consulté ni le Parlement ni l'électorat.

Tels sont les principes que j'aurais posés, les opinions que j'aurais fait valoir à la Chambre des communes.

— in —

Privé de ce droit, il ne me reste qu'un moyen d'affirmer et de justifier mon attitude. Il m'en coûte d'y recourir, à cause de l'admiration personnelle que vous m'inspirez et de mon attachement aux autres principes politiques qui vous ont toujours guidé et que je veux continuer à défendre.

Mais la conviction profonde qui m'anime m'empêche d'hésiter davantage. Je me démets donc, aujourd'hui, de mon mandat parlementaire et je me présenterai de nouveau devant les électeurs de Labelle; je leur exposerai loyalement la situation, et, confiant dans le résultat de l'épreuve, j'attendrai leur réponse avant de reprendre mon siège à la Chambre des communes.

Agréez, monsieur le ministre, l'assurance de ma haute considération.

Henri Bourassa.

Tous ceux qui, plus âgés que moi, étaient membres de cette Chambre à cette époque, se rappellent qu'après sa réélection, M. Bourassa prêcha ces mêmes principes de son siège de député.

Le 1er mars 1903, un groupe important de citoyens forma, à Montréal, une ligue appelée « ligue nationaliste ». Les principes de cette association sont bien connus, non seulement dans la province de Québec, mais dans tout le pays. Ils se groupent autour de trois déclarations primordiales :

I. Pour le Canada, dans ses relations avec l'Angleterre, la plus large mesure d'autonomie politique, commerciale et militaire, compatible avec le maintien du lien colonial.

IL Pour les provinces canadiennes, dans leurs relations avec le pouvoir fédéral, la plus large mesure d'autonomie compatible avec le maintien du lien fédéral.

III. Pour toute la Confédération, adoption d'une politique de développement économique et intellect u exclusivement canadienne.

Le fondateur de cette ligue était M. Olivar Asseli un homme de grand talent et d'une grande énergie, i I que l'honorable ministre de la Milice (sir Sam Hughes)

vient d'élever au grade de major, dans l'armée canadienne.

Plus tard, le Parlement de ce pays fut saisi d'un projet de loi que Ton appelle communément, la loi navale Laurier. Au cours du débat qui précéda et accompagna la passation de cette loi, il se produisit dans les rangs du parti conservateur, alors dans l'opposition, un événement très important. L'honorable M. Monk, le chef attitré des conservateurs de la province de Québec, se sépara de l'honorable M. Robert Borden, alors leader de l'opposition.

Les raisons de la divergence d'opinion entre MM. Monk et Borden, avaient trait à la participation du Canada aux armements impériaux. Le moment psychologique où cette scission fut consommée, fut lors d'un grand banquet resté célèbre, et qui eut lieu à Lachine, le 8 novembre 1909.

Presque tous les conservateurs de la province de Québec se rallièrent autour de leur chef en désaccord avec la politique de M. Borden.

M. Monk prononça alors un discours de la plus haute importance en réponse au discours qu'avait prononcé quelques jours auparavant dans la ville d'Halifax, M. Borden revenant de Londres.

Parmi les principaux orateurs de ce banquet, tous d'accord avec M. Monk, je relève les noms du sénateur Landry, aujourd'hui président du Sénat, de M. Bruno Nantel qui, si j'ai bonne mémoire, devint plus tard ministre dans le cabinet fédéral, M. Philémon Cousineau, le chef orthodoxe de la loyale opposition de Sa Majesté dans la législature de Québec, et M. Charles Beaubien récemment nommé par le Gouvernement actuel à la Chambre haute.

Ce banquet était présidé avec beaucoup de brio et beaucoup de dignité par Fun des principaux citoyens du comté de Jacques-Cartier et qui en est aujourd'hui le représentant dans cette Chambre, je veux parler de M. J. A. Descarries.

C'est vers cette époque, à savoir le 10 janvier 1910, que Le Devoir fit son apparition. Il fut fondé précisément pour préconiser et défendre les principes nationalistes. De nombreuses bourses s'entr'ouvrirent généreusement, et c'est de cette façon que plusieurs membres de cette Chambre sont devenus et sont encore les actionnaires de cet excellent journal.

L'hon. M. Bureau : De quel côté de la Chambre

sont-ils ?

Sir Herbert Ames : Le journal a-t-il payé des dividendes ?

M. Lamarche : Le député de Saint-Antoine me demande si le journal Le Devoir a payé des dividendes ?

Je puis lui répondre que ce journal n'a pas été fondé dans le but de payer des dividendes, mais simplement dans le but d éclairer le peuple et de défendre certains principes

Nous arrivons ensuite, monsieur l'Orateur, à l'époque de l'agitation contre la loi navale. M. Monk et M. Bourassa se trouvèrent ensemble à la tribune défendant la même cause. On avait l'habitude, au cours de ces assemblées populaires, de faire voter à main levée, certaines résolutions qui sont connues sous le nom de (( Résolutions de Saint-Eustache, )> parce que c'est à Saint-Eustache, dans le comté des Deux-Montagnes, que ces résolutions furent pour la première fois adoptées. En voici le texte :

La loi navale, protestation, l'autonomie du Canada, la véritable unité de l'empire, résolutions adoptées a Saint-Eustache, le 17 juillet 1910.

Nous, citoyens du Canada, fidèles sujets de Sa Majesté le Roi George V, nous déclarons prêts à défendre, au prix de notre sang, le sol de notre patrie et les droits de la couronne britannique au Canada, ainsi que nos pères l'ont fait en 1776, contre les sujets Anglais de Sa Majesté, en 1812, contre les armées de la République américaine, et comme nous l'avons fait en 1885, contre nos propres concitoyens en révolte.

Mais, confiants dans la grandeur et l'efficacité des principes de décentralisation et d'autonomie, solennellement proclamés et reconnus, depuis plus d'un demi-siècle, par les autorités de la Grande-Bretagne et celles du Canada, nous sommes opposés à toute politique nouvelle qui nous entraînerait dans des guerres lointaines, étrangères au Canada, aussi longtemps surtout que les colonies autonomes de l'empire me partageront pas avec la mère patrie, et sur un pied d'égalité, l'autorité souveraine dont relèvent l'armée et la flotte impériales, les traités de paix et d'alliance, les relations étrangères, le gouvernement des Indes et des possessions de la couronne.

Nous croyons sincèrement que cette politique de concentration et d'apparente unité impériale, dont la nouvelle loi navale n'est qu'un premier jalon, produira au sein même de l'empire, des malentendus, des rivalités et des conflits qui mettront en danger la paix et l'union des pays nombreux et des peuples de toutes races qui, aujourd'hui, sont fiers d'obéir à la couronne anglaise.

N'ayant jamais été pour la Grande-Bretagne et pour l'empire la cause d'aucun conflit, nous croyons qu'une politique de paix et de développement moral et matériel est nécessaire au Canada, à sa croissance et à sa cohésion, et, par suite, à la gloire et à la sécurité de l'empire.

Citoyens libres d'un pays démocratique, nous réclamons le droit d'exprimer hautement notre opinion sur cette question comme toute autre qui affecte le sort et les intérêts du Canada. Nous reconnaissons à la majorité du peuple canadien le droit de déterminer une orientation nouvelle dans nos relations avec les autres parties de l'empire, pourvu qu'elle le fasse en toute connaissance de cause.

Mais nous protestons contre toute tentative de soustraire ce grave problème aux libres délibérations du peuple canadien tout entier et de chacun des groupes qui le composent.

Nous désavouons les déclarations faites à Toronto, en décembre dernier, par M. Alexandre Taschereau, ministre provincial des travaux publics, qui a prétendu faussement que le peuple de Québec est prêt à accepter aveuglément toute politique de défense navale de l'empire et nous blâmons les membres du gouvernement et de la législature de la province, qui ont ratifié ces déclarations par leur vote, le 2 juin dernier.

Nous blâmons le ministère fédéral et la majorité parlementaire qui ont imposé au Canada cette nouvelle loi navale, lancé le pays dans le gouffre du militarisme, dénoncé naguère avec tant d'énergie par sir Wilfrid Laurier, mis en danger la paix du Canada et détourné vers la construction d'engins meurtriers et la préparation de guerres sanglantes des millions destinés au développement de notre agriculture et de nos voies de transport.

Nous censurons également l'attitude de M. Borden et des députés de l'opposition qui, à sa suite, ont réclamé l'adoption d'une politique non moins néfaste.

Nous affirmons que le Parlement n'avait aucun droit d'engager ainsi l'avenir du Canada dans une politique qui n'a jamais été soumise au peuple appelé à payer l'impôt du sang et à porter le joug des dépenses militaires.

Nous approuvons sans réserve la conduite courageuse et loyale de M. Monk et des rares députés fidèles à leur mandat, qui ont démontré les dangers de cette politique et réclamé pour le peuple du Canada le droit d'exprimer sa volonté, avant que ses mandataires ne lui imposent ce lourd fardeau.

Ces résolutions, monsieur F Orateur, furent votées dans au moins vingt-cinq assemblées publiques, dans différentes paroisses de la province de Québec.

M. Lav allée : L'honorable député a dit que ces résolutions avaient été adoptées dans vingt-cinq comtés de la province de Québec. Est-il en mesure de nous donner les noms de ces comtés ?

M. Lamarche : Si mon honorable ami veut bien consulter le Hansard demain, il pourra constater que je n'ai pas mentionné vingt-cinq comtés, mais vingt-cinq paroisses différentes, et je crois que je suis encore audessous du chiffre réel.

Toutefois, si la question intéresse l'honorable député de Bellechasse (M. Lavallée), je puis lui dire que je ne suis pas en mesure d'affirmer que ces résolutions ont été votées dans son comté, mais ce que je sais, c'est que s les principes nationalistes, sans le journal Le Devoir, et sans MM. Bourassa et Lavergne, jamais la charmante

figure du député de Bellechasse n'aurait paru dans cette Chambre.

A cette époque, M. Monk était tenu en disgrâce par plusieurs gros bonnets du parti conservateur, et notamment chez les représentants de certains comtés anglais du Dominion, qui désiraient son excommunication. M. Monk en fit même une maladie, et il dut aller demander à un climat plus clément un regain de santé. A son retour, les conservateurs de la province de Québec lui ménagèrent la surprise d'une démonstration qui eut lieu au Monument National; j'avais l'honneur de présider cette assemblée. M. Monk réitéra de nouveau dans un grand discours son attitude à l'endroit de son parti sur la question de la contribution du Canada aux armements impériaux.

A quelque temps de là, il se passa dans notre province un événement qui eut pour effet de remettre en odeur de sainteté les excommuniés de la veille; ce fut la victoire remportée dans le comté de Drummond et d'Arthabaska au cours d'une élection partielle. Je ne m'attarderai pas à faire le récit de cette campagne électorale; le Hansard de l'époque vous en fournit tous les détails

Mais je n'hésite pas à vous affirmer que ce fut la victoire des principes nationalistes contre la loi navale de sir Wilfrid Laurier et la politique non moins « néfaste » de M. Borden. Ce fut une lutte inoubliable, et pour ce qui me regarde, inoubliée.

Quelques jours après cette grande victoire, une assemblée considérable était convoquée à la patinoire Ontario, à Montréal. On estime que le nombre de personnes présentes dépassait quinze mille. Je vois dans cette Chambre des personnes qui étaient présentes. La

foule fut appelée à voter à main levée une résolution couchée en ces termes :

Cette assemblée acclame le résultat de l'élection de Drummond et Arthabaska comme le triomphe du principe de l'autonomie du Canada. Cette victoire justifie avec éclat l'attitude de M. Monk député de Jacques-Cartier, sur la loi de la marine et celle des députés qui Pont appuyé.

Elle indique que le peuple veut être consulté avant d'être entraîné dans une politique nouvelle de militarisme impérial.

Cette assemblée approuve et ratifie le verdict rendu par la circonscription électorale de Drummond et Arthabaska, réitère la volonté du peuple canadien de défendre les droits de la couronne britannique au Canada, se déclare prête à approuver toutes les mesures nécessaires et efficaces pour assurer la défense du territoire canadien, mais considère comme contraire au principe de l'autonomie du Canada et à la réelle unité de l'empire, toute politique tendant à imposer au Canada, qui n'a aucune voix dans le gouvernement de l'empire, une part quelconque de ses charges extérieures et de sa défense militaire en dehors du territoire canadien — la seule partie de l'empire sur laquelle le peuple canadien puisse exercer une action politique et constitutionnelle » (Longs applaudissements).

Cette résolution fut adoptée quasi unanimement; il n'y eut que quatre voix dissidentes. Des discours très importants furent prononcés par M. Monk et ses amis. L'assemblée était présidée avec beaucoup de tact par M. L. E. Patenaude, organisateur de l'élection, et aujourd'hui ministre des Contributions indirectes dans le cabinet actuel.

Après ce triomphe des principes nationalistes, arrivèrent les élections générales de 1911. S'il est vrai, monsieur l'Orateur, que deux de mes compatriotes ont mérité d'être collés au mur pour y être fusillés pour haute trahison, je demande justice égale pour tous, et si réellement ils sont coupables, il n'est que juste que leurs complices subissent le même châtiment.

Je déclare, monsieur l'Orateur, devant cette Chambre, qu'environ vingt députés de la province de Québec, qui constituent la majorité qui maintient le Gouverne-

ment au pouvoir, ont été élus en 1911, non seulement en prêchant ces mêmes principes nationalistes, d'accord avec MM. Bourassa et Lavergne, mais encore n'ont été élus qu'après avoir fait la promesse solennelle de continuer à défendre ces mêmes principes sur le parquet de la Chambre des communes.

J'irai plus loin, monsieur l'Orateur; je prétends que si MM. Lavergne et Bourassa sont coupables de haute trahison, le sont également ceux qui, quoique ne faisant pas partie de cette députation, ont, par leurs paroles ou par leurs actes, contribué à la diffusion et au triomphe de ces idées que l'on qualifie de perverses et de déloyales. Je désire n'en excepter aucun, pas même ceux qui, ne connaissant pas suffisamment notre langue, ne pouvaient venir faire des discours pour les candidats nationalistes, mais qui y allaient généreusement de leur argent. Car c'est un fait notoire que les listes de souscriptions de tous les candidats dont je viens de parler, avaient été honorées par ce qu'il y avait de plus officiel dans le parti conservateur.

Je n'ai pas un mot à dire de l'attitude des représentants du peuple dans cette Chambre. Leurs électeurs seront leurs juges. Cependant qu'il me soit permis de rendre publiquement hommage à celui qui, fidèle à ses principes, jugea à propos d'abandonner son poste de ministre de la couronne; je veux parler du regretté l'honorable F. D. Monk, ancien ministre des Travaux publics.

Jamais personne ne m'a fait autant plaisir en faisant une déclaration dans cette Chambre que le premier ministre (le très honorable R. L. Borden), lorsqu'il a loyalement déclaré que l'honorable M. Monk, en donnant sa démission, avait été mû par des sentiments

de haut honneur. Je dis ceci à l'adresse du premier ministre non dans le but de le flatter, mais parce que je reconnais et que je suis content de reconnaître devant cette Chambre qu'il est un homme loyal, honnête et distingué.

Je suis d'autant plus à l'aise pour reconnaître chez l'honorable premier ministre ces qualités distinctives de l'homme d'État que je ne faisais pas partie du groupe qui a provoqué un jour un mouvement dans Israël, et qui, sous la direction de conseillers sages et prudents, vinrent demander à Moïse de cesser d'être le chef de la tribu, parce qu'il ne pouvait réussir à les conduire assez vite dans la Terre promise du pouvoir.

L'honorable député de Frontenac (M. Edwards) a demandé, l'autre soir, au ministre des Postes et au Gouvernement de supprimer le journal Le Devoir.

L'honorable député de Frontenac a affirmé de son siège, si ma mémoire est fidèle, que le journal Le Devoir exprimait des sentiments germanophiles. Je ne sais pas si l'honorable député de Frontenac a lu le texte même des articles du Devoir, ou s'il a puisé ses renseignements dans les traductions baroques, injustes et inexac que l'on en fait pour l'usage d'une partie de notre population, mais je puis lui affirmer que depuis que Le D( existe, jamais une ligne ou un mot n'a été écrit dancolonnes qui puisse directement ou indirectement f conclure à une personne intelligente et raisonnable que ce journal ou son directeur désire autre chose (huis < guerre que le triomphe complet des alliés sur l'Allemagne. Ceux qui affirment le contraire ont été guidés par des gens de mauvaise foi, ou par des personnes qui ont une connaissance incomplète de l'une des deux 1 officielles de ce pays.

Dans le but d'être utile à mon honorable collègue, j'ai cherché des précédents et j'ai trouvé un cas analogue. Je me permettrai de lui dire de quelle façon on a réussi, il y a au delà d'un siècle, à supprimer un journal de langue française et quels étaient les motifs de cette suppression. L'histoire se répète. C'était vers l'année 1806, sous le régime du gouverneur Craig. Un journal anglais de Québec, le Mercury, ne cessait de lancer à l'adresse des citoyens de langue française, des attaques injustifiables au nombre desquelles je cueille la suivante :

Cette province est encore trop française pour une colonie britannique. Que nous soyons en état de paix ou en état de guerre, il est essentiel que nous nous efforcions par tous les moyens possibles d'enrayer l'augmentation du nombre des habitants de langue française, ainsi que leur influence. Il n'est que juste qu'après une possession qui dure depuis 47 ans, cette province soit une province anglaise.

Dans le but de répondre aux attaques du Mercury un journal de langue française fut fondé à Québec, sous le nom de Le Canadien. Son fondateur et rédacteur était M. Pierre Bédard, membre de l'assemblée populaire et qui était à cette époque reconnu comme chef politique des Canadiens français. Le gouverneur s'était avisé de différer d'opinion avec l'assemblée populaire qui voulait empêcher les juges et les officiers publics de siéger au Parlement. Pour avoir critiqué l'opposition du gouverneur, Le Canadien fut supprimé par son ordre, et son rédacteur Pierre Bédard fut jeté en prison avec Taschereau et Blanchet qui étaient soupçonnés d'avoir quelque chose à faire avec ce journal. Panet, Bédard et Taschereau furent dégradés et rayés des cadres de la milice, tout comme le veut l'honorable député de Frontenac pour M. Armand Lavergne. Cependant, le différend fut porté jusqu'en Angleterre, et le Colonial

Office donna raison à rassemblée populaire et blâma le gouverneur. Le procureur général du Royaume-Uni fit même la remarque que la suppression d'un journal pour des raisons semblables n'aurait pas été tolérée en Angleterre. Les accusés furent libérés et Bédard plus tard fut nommé jugé de la cour Supérieure aux Trois- Rivières, où il continua sur le banc à servir loyalement son pays. Si toutefois l'honorable député de Frontenac réussissait un jour à faire supprimer Le Devoir, il est fort possible que nous soyons obligés de retourner en Angleterre pour avoir de nouveau une véritable définition de la liberté de parole.

En lisant cet article du Mercury, écrit il y a au delà d'un siècle, on est étonné de voir comme il y a l'analogie entre les prétentions de certains groupes intolérants de cette époque et les cauchemars qui hantent constamment le cerveau de mon honorable ami le député de Frontenac qui ne peut s'empêcher de voir sans cesse sa fameuse république de langue française sur les bords du Saint-Laurent et de l'Ottawa. Mes compatriotes de langue anglaise, pour lesquels j'ai beaucoup d'estime et d'amitié, me permettront-ils de leur dire que nous avons l'impression chez nous qu'il y a, non pas une majorité, mais un assez grand nombre d'entre eux qui désirent ardemment la disparition complète de la langue française de ce pays. Ils ont tort, monsieur l'Orateur. Au lieu de voir dans la langue française une menace, ils devraient y voir au contraire un élément de force pour la nation canadienne tout entière. Notre pays est assez vaste pour que les descendants des deux grandes races française et anglaise puissent vivre côte à côte, suivant leur idéal et leur génie respectifs, travaillant dans le même sens, en dirigeant leurs efforts pour le plus grand bien de la

nation, en conformité avec les principes d'équité et de justice que nous ont légués les Pères de la Confédération. Il faut reconnaître, il est vrai, que nous avons surpassé nos compatriotes de langue anglaise dans le domaine de l'accroissement naturel de notre population. Le temps serait mal choisi pour nous en faire un reproche à cette époque où dans plusieurs pays, notamment chez nos voisins les Américains, on déplore comme un fléau national le suicide de la race.

Quelques-uns ont rêvé un jour de nous noyer sous un flot d'immigration mal assortie. L'expérience démontre que, plongée dans cette solution cosmopolite assimilée à la hâte, votre identité comme nation distincte en a subi des domn^ges, mais que la nôtre est restée absolument intacte.

Peut-on encore une fois nous faire des reproches, parce que nous avons résisté à toutes ces dures épreuves? Quelques-uns d'entre vous avaient commis l'erreur de penser qu'une race peut se parquer dans un territoire, comme des sauvages dans une réserve, et voir ses privilèges et ses droits disparaître dès qu'elle en franchit les frontières.

La race française en Amérique a ses racines trop profondément enfoncées dans le sol de la patrie, pour que l'on puisse, pour un instant, songer à l'extirper ou même à arrêter tant soit peu son progrès. C'est comme sï vous essayiez d'arrêter la végétation naturelle des grands arbres en interposant un mur de pierre. Vous pourrez peut-être lui faire un peu d'ombre, mais les racines se rejoindront par dessous, et vous aurez beau émonder les branches et en faire choir les rameaux, ils croîtront toujours, car la sève vient d'en bas, elle monte généreuse et féconde, et fait qu'un jour, au-dessus de

l'obstacle, les branches s'entre-croisent dans un embrassement victorieux.

Nos compatriotes de langue anglaise qui occupent des sièges dans cette Chambre des communes, et pour lesquels j'ai beaucoup d'estime, connaissent mal, je crois, la population française de la province de Québec et ses aspirations. Us croient cependant la connaître parce qu'ils frôlent de temps à autre quelques politiciens d'occasion, dont l'esprit d'arrivisme empêche de refléter les véritables sentiments du peuple. Ils nous connaissent, ou plutôt croient nous connaître, parce qu'ils se complaisent à lire certains de nos journaux qui leur prodiguent l'encens en proportion de la pitance que le Gouvernement leur sert. Dans ces journaux qui nous font plus de tort que de bien, les articles de fond semblent écrits avec un manche de fourchette, et sur une huche remplie de pain. Leur patriotisme sonore, mais creux, bien que très bruyant la plupart du temps, n'exprime que les idées mesquines de leurs actionnaires.

Pour bien connaître le Canadien français, il faut descendre dans les couches profondes de la population, vivre à ses côtés et de sa vie. Il y a des témoins de langue anglaise dans cette Chambre, comme l'honorable député de Saint-Antoine (sir H. Ames), qui ont connu le Canadien français de près et qui ont déjà déclaré publiquement qu'ils savaient respecter le droit des minorités et qu'ils savaient rendre justice à tous.

Notre ambition, monsieur l'Orateur, n'est pas de grossir démesurément ni de prendre une place dominante dans ce pays. Nous voulons plutôt nous perfectionner dans notre sphère d'action et croître selon nos aspirations, en harmonie avec nos compatriotes de langue anglaise, si on veut seulement nous laisser une place

égale au soleil. Nous voulons continuer surtout à mériter ce compliment dont nous sommes jaloux, à savoir que de toutes les provinces du Dominion, la province de Québec est celle qui a le mieux compris et le mieux pratiqué les principes sur lesquels la Confédération a été fondée.

Maintenant, monsieur l'Orateur, je désire ajouter un mot au sujet d'une partie très importante du discours de Son Altesse royale. Le Gouvernement se propose de demander au gouvernement impérial de changer notre constitution afin de permettre aux Chambres de siéger au delà du terme fixé sans aller devant le peuple.

Je suis pour ma part complètement opposé à cette mesure. Je ne vois aucune raison qui puisse justifier un changement aussi radical dans nos lois organiques. On allègue comme raison que l'empire souffrirait d'une élection générale au Canada. Depuis que la guerre est commencée, la Colonie du Cap, ainsi que l'Australie, ont fait leurs élections générales comme d'habitude. L'empire n'en a pas souffert; il ne s'en est pas plaint.

Il y a quelques mois à peine, l'honorable ministre des Travaux publics (M. Rogers) trouvait qu'il était dans l'intérêt du pays d'établir des bureaux de votation dans les tranchées des Flandres. Aujourd'hui, pour des raisons qu'il connaît mieux que personne, les élections ne sont plus désirables. Quant à moi, je crois que cette proposition n'est qu'un expédient, et que la véritable raison pour laquelle le Gouvernement hésite d'aller rendre ses comptes devant le peuple c'est que, tant dans les provinces anglaises que dans la province de Québec, on a peur de voir arriver le jour où il faudra admettre devant les électeurs le concubinage politique, qui dure déjà depuis cinq ans, entre gens qui ont été élus pour des

raisons diamétralement opposées, et qui s'accordent à partager le pouvoir et ce que le pouvoir rapporte.

Quoi qu'il en soit, Monsieur l'Orateur, pour ce qui me concerne, au-dessus du Parlement du Canada, au-dessus même du parlement impérial, je reconnais la souveraineté du peuple. Le peuple m'a élu pour cinq ans, et quelles que soient les lois qui pourront intervenir, vous aurez, Monsieur l'Orateur, au bout de ces cinq années, ma démission comme représentant du comté qui m'a honoré de son mandat.

(Débats des Communes, édition française, 1er février 1916.)

Lamarche et la question bilingue

En mai 1916, à Ottawa, les Communes engagèrent un débat de quelques jours sur une motion de M. Lapointe (député de Kamourasha) relative à la question scolaire Ontarienne. Lamarche fut un des principaux orateurs et l' fit le discours suivant:

Monsieur l'Orateur, je ne me propose pas de prolonger bien longtemps un débat que Fauteur du projet d'amendement et les orateurs de chaque côté de la Chambre ont engagé avec tant d'éloquence et d'habileté. J'ai conscience cependant du devoir qui m'incombe de donner les motifs que j'ai d'appuyer sans réserve le projet de résolution.

L'orateur qui m'a précédé, l'honorable député de Frontenac (M. Edwards), a commencé par dire qu'il lui serait bien difficile dans les circonstances de faire preuve de modération, et je crois qu'il a fait de son mieux pour ne pas se donner le démenti. Quant à moi, monsieur l'Orateur, non seulement je viserai à la modération, mais je m'engage à rester dans les bornes de la modération. Mon honorable ami ne peut manquer de s'étonner de la mesure que les Canadiens français ont gardée dans ce débat, car il faut bien avouer que dans cette dispute ils ont le dessous.

Monsieur l'Orateur, je n'ai pas pris la peine de fouiller les statistiques, ni de classer l'ignorance au Canada par races, comtés et confessions religieuses;

c'est pourquoi je ne puis vérifier les chiffres que cite mon honorable ami de Frontenac. Je me rappelle, toutefois — et je regrette de ne m'être pas muni de ces documents — que lors de la publication, il n'y a pas bien longtemps, des assertions qu'on vient d'entendre, le département autorisé du gouvernement de Québec en nia l'exactitude. Je m'attends à voir des journaux réfuter de nouveau ces prétendues statistiques, auxquelles on a donné la plus grande importance en les citant dans ce Parlement.

Je ne suis pas en mesure de vérifier l'exactitude des allégations de l'honorable député sur la proportion des ignorants et illettrés, mais je puis constater que tous ceux qui ont assisté au débat actuel seront forcés de convenir qu'il y a aujourd'hui dans cette Chambre des représentants de la nationalité canadienne-française qui, assurément, peuvent lire, parler, écrire et le français et l'anglais. Bien qu'il m'ait fallu souvent me mettre en désaccord avec le très honorable chef de l'opposition, je me sentais hier tout fier de ce qu'un homme de ma race pût posséder la langue anglaise au point d'exciter l'admiration de tous les Canadiens français et anglais.

Admettons, pour les fins du débat, l'exactitude des chiffres cités par l'honorable député de Frontenac. Qu'est-ce qu'ils prouvent ? Ils n'indiquent pas que les Canadiens français sont incapables d'apprendre une science quelconque. Ils n'indiquent pas que l'élève canadien-français ne peut dans une école quelconque suivre aussi bien les mêmes leçons que son émule de langue anglaise. Ces données sont peut-être attribuables à l'irrégularité de la fréquentation scolaire; et, alors, le remède à la situation ne consiste pas dans l'abolition absolue du français dans les écoles; il suffirait de rendre PinBtruction obligatoire et d'exiger la fréquentation

scolaire de chaque enfant dans l'Ontario; et le même conseil peut s'adresser à la législature de Québec.

Mon honorable ami de Frontenac se scandalise de ce qu'on a introduit cette question à la Chambre, parce que, à son dire, elle est étrangère à la juridiction fédérale. Il en donne pour motifs les intrigues des partisans de certains leaders politiques. Il n'y a que peu d années, je me rappelle, on amena dans l'arène fédérale, non seulement dans cette Chambre, mais aussi devant l'opinion publique, des questions auxquelles plusieurs députés, du moins du côté ministériel, doivent leur élection. Ces questions sortaient-elles du domaine fédéral? N'étaient-elles pas entièrement du ressort de la législature locale? On se rappelle le célèbre décret « Ne Temere ». Et que dire de l'agitation que souleva dans certains endroits du Dominion la présence du très honorable chef de l'opposition au congrès eucharistique ? Quand tout le monde est au courant de ces faits, monsieur l'Orateur, allons-nous prétendre aujourd'hui que ces incidents relevaient plus que l'instruction publique du domaine fédéral?

L'éducation a une place à part dans la constitution dont trois articles portent sur les attributions législatives L'un, l'article 91, énumère les différents sujets qui relèvent de l'autorité législative du parlement fédéral le second, l'article 92, énumère les différents domaines où les législatures ont une juridiction exclusive, et il se trouve un article à part, l'article 93, qui traite de l'éducation. Ce dernier article donne aux législatures provinciales le droit exclusif de légiférer en matière d'éducation, en ce sens que le Parlement fédéral ne peut prendre l'initiative d'une loi, sauf dans le rare cas d'un bill réparateur.

Mais les législatures ne peuvent exercer leurs privilèges législatifs que dans certaines bornes. Une disposition spéciale restreint leurs pouvoirs en établissant des sauvegardes pour les différents cultes au Canada. Je conviens que ces garanties visent le côté religieux; mais je soutiens que cette disposition donne certains droits aux catholiques de langue française tout comme aux catholiques de angue anglaise.

Si nous remontons à l'époque qui précéda la Confédération, si nous reculons au delà de 1867, nous constatons que dans le Haut-Canada, une loi sur l'instruction publique datant de 1863 donnait aux catholiques de la province le droit de diriger leurs écoles par l'entremise d'un bureau de syndics et d'inspecteurs de leur choix. Les syndics et les inspecteurs avaient la liberté de déterminer la nature des écoles qu'ils établissaient et la manière de les diriger. Il leur incombait de dire si les écoles seraient purement anglaises purement françaises, ou si l'on y enseignerait le français et l'anglais, en d'autres mots, si elles seraient bilingues. Ce droit est antérieur à la Confédération et l'article 93 de la loi de l'Amérique britannique du Nord, a maintenu tous ces droits. J'en conclus donc que la loi de la province de l'Ontario est non seulement injuste, non seulement arbitraire, mais qu'elle est aussi inconstitutionnelle.

Toutefois, je n'ai pas l'intention de traiter cet aspect de la question. Rédigée en termes généraux, la motion, à mon avis, ne contient rien qui puisse en rendre inopportune la discussion à la Chambre. Ses conclusions, si le Parlement y donne son adhésion, ne sauraient en aucune manière imposer une obligation quelconque à la législature de l'Ontario. Il s'agit d'une déclaration d'ordre public basée sur des principes en honneur dans la politi-

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que anglaise, des principes que nous connaissons tous et que nous tâchons de mettre en pratique au Canada comme on le fait ailleurs.

Ensuite, cette motion ne touche pas au côté constitutionnel ou légal de la question. C'est pourquoi, même si le comité judiciaire du Conseil privé, en Angleterre, rendait un jugement en faveur de nos amis de langue anglaise de l'Ontario, cette motion à mon sens aurait encore sa raison d'être, car le Parlement a le devoir de discuter tout sujet qui touche à la bonne administration et au bien-être de la nation ou d'une partie de la nation, parce que le Parlement est le pouvoir national où doivent, en vertu des traditions anglaises, se discuter les questions de ce genre.

Je suis avocat par profession et je me suis familiarisé avec les principes du droit dans l'étude d'un homme qui, aujourd'hui, fait partie du ministère, l'honorable ministre des Postes (M. Casgrain). Je n'ai pas toujours suivi ses traces dans le domaine politique, mais je l'ai toujours jugé avocat distingué, et c'est encore mon opinion. Comme preuve de ma haute sincérité, je vais m'en remettre à sa haute compétence relativement à la question que nous sommes à débattre. J'aurais préféré que le renseignement nous eût été fourni par l'honorable ministre lui-même. Très habilement, il a indiqué quelle procédure il aurait fallu suivre, essayant de démontrer qu'il n'y avait pas lieu de présenter cette motion; mais là-dessus, monsieur l'Orateur, je dois m'en rapporter à votre décision d'hier, que vous avez motivée à fond. J'en suis d'autant plus aise que le ministre des Postes lui-même a voté pour le maintien de votre décision. Maintenant que vous avez réglé la question, monsieur l'Orateur, et que soutenu, en réalité, par le ministre des

Postes, vous avez décidé que la Chambre était compétente pour discuter ces propositions; voyant que le ministre a cru bon d'éluder le point principal en ne discutant pas le fond même de la question, je dois à mes compatriotes de leur révéler sa véritable attitude, de crainte qu'il ne s'en trouve pour le blâmer injustement de ne pas partager notre manière de voir sur ce sujet. Je ne veux pas qu'il ait à souffrir d'une pareille méprise. Je vais donc citer l'opinion du ministre des Postes sur la question scolaire dans l'Ontario, telle que je la trouve dans le Times, revue publiée à New- York, numéro du 13 février 1915. Ce qui suit est extrait d'un avis qu'il a exprimé en tant qu'avocat, car le ministre des Postes jouit non seulement à Montréal, mais par tout le Canada, d'une réputation de haute compétence en pareille matière :

Dans l'Ontario, où se trouvent 250,000 Canadiens français Tembarras provient de ce que la législature provinciale entrave renseignement du français dans quelques-unes des écoles, et l'interdit entièrement dans d'autres.

J'appelle l'attention de l'honorable député de Frontenac et celle de l'honorable représentant de Kingston sur ce qui suit :

Jusqu'à 1912, les écoles, dans les centres français d'Ontario, furent bilingues, autant d'attention étant portée au français qu'à l'anglais. Mais cette année-là on décréta qu'à l'avenir, dans toutes les écoles alors établies, on n'emploierait le français que pour les élèves français pendant les deux premières années de leurs études et que les années suivantes, la langue enseignée serait la langue anglaise, sauf une heure par jour.

Maintenant, depuis 1912, plusieurs nouveaux centres canadiensfrançais ont été établis dans la province d'Ontario, et il va sans dire qu'ils ont leurs écoles, mais les autorités provinciales ont décidé que, d'après la lettre de la loi de 1912, on ne peut enseigner le français dans les écoles établies après la mise en vigueur de cette loi.

Lorsque la France céda le Canada à l'Angleterre, il fut stipulé dans le traité conclu entre les deux mères-patries que les Français du Canada conserveraient tous leurs droits civils, religieux, et sociaux.

Et, en outre, la loi de l'Amérique britannique du Nord, qui est en partie, la Constitution du Canada, reconnaît le français comme Tune des deux langues officielles du pays. De sorte qu'Ontario viole et la Constitution et le traité. Deux causes issues de cette difficulté scolaire très sérieuse, avec les grèves incidentes des instituteurs et des élèves et les protestations des parents, sont actuellement pendantes devant les tribunaux civils et seront portées jusqu'au Conseil privé d'Angleterre. Je crois que la décision finale sera favorable aux Canadiens français, car le Conseil privé n'a jamais manqué de maintenir nos droits.

J'accepte absolument l'opinion que le directeur général des Postes a donnée en sa qualité d'avocat, en dehors de cette Chambre, mais je ne puis accepter l'opinion qu'il donne, en sa qualité d'homme politique siégeant dans un fauteuil de ministre.

L'hon. M. CASGRAIN : Ce que mon honorable ami a lu est extrait d'une prétendue interview que j'aurais donnée à l'un des journalistes du New York Times, et ce n'est pas du tout une opinion d'avocat que j'ai donnée à cette occasion-là. Je puis dire à mon honorable ami que ce que j'ai dit n'a pas été rapporté exactement dans le New York T mes, bien que j'aie dit une grande partie de ce qui a paru dans cette interview.

L'hon. M. Pugsley : Le ministre pourrait peut-être dire dans que' sens le rapport de cette interview est inexact.

L'hon. M. Casgraïn : Je le ferai certainement. J'ai fait part au reporter du New York Times des revendications des Canadiens français d'Ontario au sujet de leurs droits constitutionnels dans la question de la langue française, mais je n'ai pas donné mon opinion personnelle sur cette matière.

M. Lam arche : Les règlements de la Chambre m'obligent d'accepter l'explication du ministre, et je ne puis que regretter qu'il ait attendu aussi longtemps pour la donner. Il a permis que le pays et ses compa-

triotes fussent guidés par ce que je tiens encore pour une juste opinion d'avocat.

La mise en vigueur du règlement 17 a donné lieu à beaucoup de discussion dans ce pays, et récemment une requête fut envoyée à l'exécutif du Parlement demandant au Gouverneur général en conseil de décréter l'annulation d un acte qui élevait à la dignité d'une loi le règlement 17. Je n'ai pas étudié très attentivement le rapport déposé sur le bureau par l'honorable ministre de la Justice, mais autant que j'en puis juger à première vue, certaines conclusions m'en semblent extraordinaires Une grande partie du rapport est consacrée à des allégués et à des arguments à l'effet que ce Gouvernement ne peut accorder l'annulation d'un règlement, et qu'il ne jouit de cette prérogative que dans le cas d'une loi. Cela, on le savait; la population du Canada était parfaitement renseignée sur ce point; les 500,000 pétitionnaires ne l'ignoraient pas et la meilleure preuve de ce que j'avance, c'est qu'on n'a jamais demandé cela. Ce qu'on demandait, c'était que le statut élevant le règlement 17 à la dignité d'une loi fût annulé.

Je reconnais avec le très honorable chef de l'opposition que dans chaque cas, l'annulation est en pratique ineffective, ou que le Gouvernement qui a adopté la loi dont on se plaint peut, dès le lendemain, promulguer une autre loi semblable; toutefois, je tiens à ce que le Hansard mentionne la déclaration que je fais, savoir : Si j'avais été ministre, j'aurais voté en faveur de l'annulation. On peut réunir sous deux chefs les raisons que le ministre de la Justice invoque pour excuser le Gouvernement de ne pas avoir accordé l'annulation; premièrement, on peut difficilement annuler une loi du domaine provincial; or, on allègue, et il semble que la législature ne soit

point sortie de ses attributions en promulguant la loi dont il s'agit, puisqu'elle a trait à l'instruction publique; deuxièmement, si cette loi dépasse les attributions de la législature, le remède ne consiste pas à demander qu'on l'annulle, mais plutôt à s'adresser aux tribunaux civils. C'est donc inutilement que les pères de la Confédération ont inscrit cette disposition dans la Constitution, puisqu'il importe peu que cette loi soit constitutionnelle ou non.

Je ne crois pas que la population du Canada accepte cette explication sans réserve; du moins, les nombreux signataires des requêtes adressées au Gouvernement en faveur de l'annulation auront une opinion différente. Quoi qu'il en soit, je ne veux pas discuter plus longuement ce point. La question est entre l'exécutif et les requérants et l'on aura probablement, un jour ou l'autre, l'occasion de la résoudre.

J'ai écouté avec un réel plaisir, le discours habile et admirable que l'honorable député de Kingston (M. Nickle) a prononcé hier. Nous n'envisageons pas toujours les questions sous le même angle et cela est particulièrement vrai dans ce cas. Mais j'ai le plus grand respect pour lui et cela pour deux raisons : la première, parce que, dans ce Parlement, il discute toujours toutes sortes de questions dans des termes modérés et élevés; la seconde, parce que je sais — et je suis convaincu qu'il en est aujourd'hui comme dans beaucoup d'autres circonstances— qu'il base ses opinions sur ses convictions personnelles et non pas uniquement sur de mesquins intérêts politiques.

A diverses reprises, il a démontré que lorsqu'il doit choisir entre son chef et ses convictions personnelles ce sont ces dernières qui l'emportent. J'ai beaucoup

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d?admiration pour l'homme qui agit ainsi. Voilà pourquoi, en discutant le règlement 17, j'examinerai de près les arguments invoqués par mon honorable ami de Kingston, et m'efforcerai, autant qu'il me sera possible de le faire, d'établir que ses prétentions ne sont pas tout à fait exactes, alors qu'il en est tout autrement de celles de l'honorable député de Kamouraska, du très honorable chef de la gauche et de ceux qui les appuient sur cette question.

Mon honorable ami donne aux mots « jusqu'à présent » une interprétation qui diffère de celle que nous leur attribuons. Je ne consulterai pas les dictionnaires; je ne consulterai pas d'éminents auteurs; je ne citerai même pas les opinions d'avocats renseignés, de crainte que ces opinions ne soient contredites plus tard; non, mais j'attribuerai à ce règlement l'interprétation pratique qu'y donne le département de l'éducation d'Ontario. Bien que l'interprétation de mon honorable ami de Kingston soit très généreuse et que celle de M. Ferguson semble parfois l'être aussi, voici ce qui arrive : dès que mes compatriotes osent se conformer à ces interprétations, ils constatent, le lendemain, qu'on les assigne devant un tribunal, qu'on les condamne à l'amende et qu'on les menace d'emprisonnement. Je crois que cela les porte à accepter une interprétation différente et à s'efforcer de vivre en paix à tout prix.

Dans la ville de Windsor, province d'Ontario, une école fut établie longtemps avant l'adoption du règlement 17. Plus tard, après 1912, à la suite de l'adoption de ce règlement, deux nouvelles écoles furent établies. D'après l'interprétation que nous donnons aux mots « jusqu'à présent », l'école établie avant la mise en vigueur du règlement avait le droit d'être classée comme école anglo-

française, d'y avoir le français enseigné aux élèves qui la fréquentaient; mais les nouvelles écoles établies après l'adoption du règlement ne pouvaient jouir du même privilège. Je vais lire une copie de la résolution adoptée par la commission des écoles catholiques romaines de la ville de Windsor et qu'on a adressée au principal des écoles Saint-Edouard et Saint-François :

Proposé par A. Langlois, appuyé par R. Langlois : Qu'on retienne les services d'une religieuse pour renseignement exclusif du français dans les écoles Saint-Edouard et Saint-François, ladite institutrice devant être canadienne-française, posséder un certificat d'enseignement de première classe et être capable d'enseigner le français dans toutes ses parties : qu'elle devra enseigner ladite langue une heure, dans chaque classe, sauf la classe des finissants, chaque jour, à l'école Saint-Edouard, et une heure et demie, chaque jour, dans toutes les classes de l'école Saint-François. Traitement, $350 par année à commencer de la date d'entrée en fonction.

Adopté unanimement.

Windsor, 1er juin 1914.

Voici la réponse que le secrétaire-trésorier de la de la commission des écoles séparées de Windsor reçut de M. Colquhoun, sous-ministre de l'Éducation d'Ontario :

Toronto, 5 avril 1914.

M. D. Gould,

Secrétaire-trésorier de la commission des écoles séparées,

Windsor (Ont.) Monsieur,

Le ministre de l'Éducation me charge de dire qu'il comprend que votre commission a l'intention d'introduire l'enseignement du français dans les écoles séparées de Saint-Edouard et de Saint-François. Le ministre désire que je m'informe de l'exactitude de la nouvelle.

J'ai l'honneur d'être, monsieur,

Votre obéissant serviteur,

(Signé) : A. H. A. Colquhoun,

Sous-ministre de l'Éducation.

Voici maintenant la réponse adressée au sous-ministre de F Éducation :

Windsor, Ont., 8 août 1914.

Au sous-ministre de l'Éducation,

Toronto.

Cher monsieur,

J'ai reçu votre lettre du 5 août et j'en ai noté le contenu. J'ai l'honneur de vous dire que nous avons l'intention d'introduire le français dans les écoles de Saint-Edouard et de Saint-François, et vous trouverez sous ce pli copie d'une résolution adoptée à une assemblée tenue le 1er juin 1914.

Dans votre lettre vous me posez une question à laquelle je réponds et je vous pose, à mon tour, une question à laquelle j'aimerais que vous répondiez. A quelle source avez-vous puisé ce renseignement?

Attendant votre réponse par le retour du courrier.

J'ai l'honneur d'être, monsieur,

Votre obéissant serviteur,

(Signé) : D. Gould. Secrétaire-trésorier de la commission des écoles catholiques de la ville de Windsor.

Suit une lettre datée du 31 octobre 1914 écrite par

le sous-ministre de l'Éducation :

Toronto, 31 octobre 1914.

Monsieur, — Le ministre de l'Éducation me prie d'accuser réception de votre lettre du 8 août, et de vous dire qu'il a étudié sérieusement la question, et qu'il constate que les règlements du département de l'Éducation ne permettent pas d'enseigner le français comme matière au programme dans aucune des écoles séparées de Windsor, à l'exception de l'école du Sacré-Cœur. . .

(C'était Técole établie avant l'adoption du règlement.)

...Vous voudrez bien alors, dans un temps raisonnable faire dans votre école les changements nécessaires pour vous conformer à ces ordres.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur,

Votre obéissant serviteur,

(Signé) : A. H. A. Colquhoun,

Sous-ministre de l'Éducation.

Mon honorable ami de Kingston (M. Edwards croira probablement qu'une de ces écoles était dans un arrondissement et les deux autres dans un autre arrondissement, et que suivant l'interprétation que Ton a donnée hier du règlement, une école serait régie par le règlement 15 et les autres par le règlement 17; mais tel n'est pas le cas, puisque la ville de Windsor, où ont été établies les trois écoles, ne forme qu'un arrondissement, dans les limites duquel sont situées ces trois écoles. Nous avons donc ici une application pratique du mot « jusqu'ici ». Dans la première école on continue à enseigner le français parce que, d'après notre interprétation et celle du ministre de l'Éducation, elle a été établie avant 1912, et l'on refuse les mêmes privilèges aux deux autres, bien qu'elles soient situées dans les limites du même arrondissement et qu'elles soient soutenues par les mêmes contribuables, pour la seule raison, d'après l'interprétation que je crois être la bonne, qu'elles ont été établies après la promulgation de ce règlement. Cet exemple montre que mon honorable ami n'a probablement donné cette interprétation du règlement que pour calmer les protestations des Canadiens français. Mais elle n'est pas d'accord avec les faits.

Une revue rapide du règlement 17 va nous montrer maintenant qu'il modifie le système scolaire et qu'il est nuisible à nos intérêts; et, comme je l'ai déjà dit, c'est ici le bon endroit où il faut discuter cette question. Quelques-uns de mes amis de langue anglaise m'ont demandé : « Quel intérêt avez-vous à saisir la Chambre de cette question? Croyez-vous que cette discussion la réglera? » Ma réponse est bien simple. Nous sommes tellement convaincus que ce règlement est injuste, tyrannique et illégal, qu'il est de notre intérêt de le fair#

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oonnaître à tout le pays, et ceux qui l'ont décrété sont apparemment si convaincus de la même chose, qu'ils ont intérêt à le cacher au public. La raison qui nous porte à saisir la Chambre de cette question, c'est de faire savoir à toute la population canadienne, de l'Atlantique au Pacifique, et même au monde entier, que parmi les possessions de l'empire britannique, c'est dans la province d'Ontario que la langue du peuple vaincu est le moins respectée.

Lorsque ce fait sera connu dans tout le Canada, lorsqu'il sera connu que la langue française, la langue des premiers habitants du pays, la langue des fondateurs du Canada, qui l'ont ouvert à la civilisation, et qui l'ont conservé; non pas seulement pour eux-mêmes, mais pour tous les Canadiens dans le sens le plus large du mot; lorsqu'il sera connu que cette langue n'a pas au Canada les mêmes droits et privilèges que le gallois dans le pays de Galles, le français à l'île Maurice, le hollandais dans le Sud-Africain, malgré la guerre sanglante, il y a quatorze ans, peut-être l'opinion publique fera-t-elle entendre sa voix et de tous les coins du Canada surgirat-il des hommes qui s'uniront pour demander que justice soit rendue aux opprimés.

Le règlement 17 débute par ces mots :

Écoles publiques et séparées anglo-françaises

Circulaire.

Il n'y a que deux catégories d'écoles primaires dans POntario, des écoles publiques et des écoles séparées; mais pour faciliter la désignation, le qualificatif anglo-français a été appliqué aux écoles de ces deux catégories que le ministre désigne tous les ans à l'inspection prévue à l'article 5 ci-dessous et dans lesquelles le français est la langue de l'enseignement et de la discipline, sauf les restrictions contenues dans le paragraphe 1er de l'article 3.

Conséquemment, monsieur l'Orateur, les seules écoles anglo-françaises sont celles que le ministre de T Éducation désignera pour nous, et même celles-ci sont soumises aux restrictions dont parlent les articles que je vais discuter. D'après le règlement 17, la langue française est considérée sous deux aspects : premièrement, comme langue d'enseignement et de communication, c'est-à-dire la langue qui sera employée pour enseigner la géographie, l'arithmétique, le catéchisme ou toute autre matière inscrite au programme des études; et deuxièmement comme matière enseignée. La langue française comme langue parlée entre l'instituteur et l'élève est entièrement abolie, sauf si l'enfant ne connaît que sa langue maternelle. Dès que l'enfant peut comprendre un peu d'anglais, il cesse de bénéficier de l'enseignement donné dans la langue maternelle. Telle est la partie « généreuse » du règlement 17 à l'égard de mes compatriotes d'Ontario.

Comme matière enseignée, le règlement considère le français sous un autre aspect. Il le place sur le même pied que la géographie, l'arithmétique, ou toute autre matière d'enseignement dans la classe. Mais là où l'étude du français est permise, on ne lui accorde qu'une heure par jour, et l'inspecteur pourra, quand il le voudra et sans même faire connaître son motif, réduire cette heure à trois minutes ou une minute. Ce privilège, comme on l'appelle, est restreint d'une autre manière. L'article 4 du règlement dit :

Dans les écoles où le français a été jusqu'ici une matière d'enseignement, la commission scolaire, publique ou séparée, suivant le cas, peut accorder, en se conformant aux conditions suivantes, renseignement en français de la lecture, de la grammaire et de la composition dans les classes du 1er au 4e cours. (Voir aussi la disposition pour le 5e cours, règlement des écoles publiques, article 14, paragraphe

5, adjoint aux matières prescrites pour les écoles publiques ou séparées,)

J'ai déjà signalé l'interprétation qu'il convient de donner de cette disposition et qu'est venu confirmer M. Colquhoun en expliquant le cas des écoles de Windsor. En conséquence, je ne puis qu'en déduire que le privilège d'enseigner le français ne peut exister que dans les écoles où cette langue était enseignée antérieurement à l'adoption de la circulaire n° 17.

Mon honorable ami de Frontenac a cité le règlement n° 15 Ce règlement autorise l'enseignement de l'allemand et du rançais; mais je prétends que depuis l'adoption du règlement n° 17, bien que le règlement n° 15 soit encore dans les statuts, une partie en est devenue inapplicable, celle qui a trait à la langue française. La seule partie du r glement n° 15 qui reste en vigueur est celle qui concerne l'allemand.

Nous sommes aujourd'hui en présence du spectacle suivant. Autour de Verdun, nous voyons d'un côté des peuples de langue allemande 'ançant des obus et des gaz empoisonnés contre un peuple de langue française; et, au Canada, dans la province d'Ontario du moins, on accorde à 7a langue des Huns des privilèges que l'on refuse à la langue de ceux qui défendent la civilisation.

Mon opinion est que, de quelque manière que vous retourniez ce règlement, quelque adresse que vous y mettiez, vous ne pouvez en venir qu'à la seule conclusion que son objet est la proscription graduelle de la langue française dans l'Ontario.

L'honorable député de Frontenac (M. Edwards) l'appelle une concession et dit que les Canadiens français n'ont jamais eu autant de privilèges que leur en accorde

le règlement n° 17; on fait même remarquer qu?il y a des gens dans Y Ontario qui croient que ce règlement accorde trop aux Canadiens français. Dans ce cas-là, la question peut être réglée facilement. Si, d'un côté, on croit que les Canadiens français obtiennent trop, et de l'autre, que ceux-ci repoussent ce règlement, ne voulant pas de ce présent des Grecs, la question peut être facilement résolue en abolissant complètement le règlement, et les deux côtés — appelez-les intransigeants, si vous voulez— seront satisfaits. Si vous refusez de faire cela, c'est parce que vous ne croyez pas que le règlement soit une concession aux Canadiens français.

L'honorable député de Frontenac (M. Edwards) a une curieuse manière d'envisager un problème comme ce'ui-là. D'un côté il dit : « Cet état de choses n'a été établi qu'après que des résolutions ont été régu ièrement adoptées par la légis'ature d'Ontario, dont personne ne s'est plaint, pas même les représentants de votre race; conséquemment, vous n'avez pas le droit de venir dire ici que ce règlement est tyrannique ou dommageable. » Mais ensuite, après avoir étudié la question sous un autre aspect, il revient sur le même sujet et malgré ce qu'il a prétendu précédemment, il dit : « Pourquoi condamnez-vous ce règlement ? Vous ne pouvez en connaître le résultat, vous ne l'avez pas mis à l'essai. » Mais le mettre à l'essai, ce serait l'accepter.

Si l'honorable député de Frontenac (M. Edwards) dit que notre silence est la preuve que nous avons accepté cet état de choses, il est donc bien certain que si nous en faisions l'essai, il irait proclamer que l'absence de protestations de la part des Canadiens français prouve que le règlement a été accepté par eux, à plus forte raison s'ils y ont donné un commencement d'exécution.

J'ai été très heureux d'entendre le premier ministre hier, déclarer que si 'amais quelqu'un soumettait une motion demandant l'intervention du Gouvernement fédéral dans la politique provinciale de Québec, il serait le premier à protester.

Je crois bien, cependant, qu'il ne sera jamais mis à cette épreuve, puisque, dans la province de Québec, la minorité, qui est de langue anglaise, est, dans cette question notre meilleur témoin. Cette minorité est en état d'apprendre aux citoyens de ce pays que la majorité canadienne-française sait un peu ce que commandent la justice, la tolérance et l'équité.

Il a été insinué, affirmé même que la population canadienne-française compte une plus forte proportion d'il ettrés que toute autre nationalité. J'ai toujours pensé que, si nous avons su rendre justice à chacun, si nous avons su résoudre ces sortes de questions de manière à mériter le compliment d'être la province qui, mieux que toute autre, a pénétré l'esprit de la Confédération canadienne, c'est peut-être parce que plusieurs de nos hommes ont consacré quelque temps à l'étude des traités, à l'étude de notre Constitution et des auteurs qui devaient les instruire dans la science de la justice. Quand même, cependant, il nous faudrait admettre qu'il y a parmi nous un aussi grand nombre d'illettrés, ce serait une raison de plus de féliciter ma race, puisque, cette science de la justice, elle ne l'a pas acquise par enseignement ni par éducation, mais elle la possède d'instinct.

La meilleure épreuve à faire de ce règlement, c'est d'en intervertir les termes. A chacun des représentants de la province d'Ontario qui ne partagent pas mon opinion, je dirai de prendre ce soir un exemplaire de ce règlement et d'y faire quelques petite! modifications.

D'abord, au lieu de loi d'Ontario, mettez loi de Québec, puis au lieu du mot « français » insérez le mot « anglais » et ensuite lisez-le. Si, après avoir une seule fois parcouru le règlement ainsi modifié, vous vous déclarez satisfait, j'en serai fort surpris.

L'hon. M. Broder : Avez-vous des écoles bilingues dans la province de Québec ?

M. Lamarche : Oui, monsieur, nous avons des écoles bilingues; nous avons des hommes d'État bilingues; nous avons des foyers bilingues et nous avons aussi des tribunaux b'lingues.

L'abolition de la langue française est-elle utile, estelle nécessaire ou même désirable de quelque façon pour le bien de ce pays ? Car il doit y avo r une raison d'abolir graduellement la langue française comme on en a le dessein. Cette raison, je vais chercher à la découvrir. Est-ce la langue française qui est un obstacle? Je ne le crois pas. Le temps ne serait pas bien choisi pour s'opposer à l'enseignement d'une langue comme le français, quand l'univers se découvre devant la nation française.

C'est une langue qui s'adapte, je crois, à l'étude de la littérature, des sciences, des arts, comme de tout autre sujet. Le français est parlé dans le monde entier, il est parlé dans les plus hautes cours de l'univers. Il est reconnu que pour un homme cultivé, c'est une qualité indispensable que de parler le français. Il est parlé par le roi d'Angleterre; il est parlé dans le palais du roi de la Grande-Bretagne, comme aussi à Rideau-Hall. Nous n'avons pas lieu, monsieur l'Orateur, d'avoir honte de la langue française. Nous sommes à l'heure présente engagés dans une guerre formidable où l'Allemagne et ses alliés parlent tous des langues différentes

et luttent contre cinq ou six autres peuples parlant chacun un langage différent. J'espère que le traité de paix sera bientôt signé, et je compte qu'il le sera à Berlin. Je vous assure bien que, quel que soit le lieu où on le signe, c'est en français qu'il sera rédigé. Quels que soient les accommodements que mentionnera ce traité, ceux qui auront à faire des concessions, comme ceux qui auront à en bénéficier, qu'il s'agisse d'argent, de biens ou de liberté, ce sera dans cet accord rédigé en français qu'ils les trouveront, s'ils connaissent la langue française. S'ils ne la connaissent pas, il leur faudra attendre que quelqu'un le traduise en quelque autre langue. Si ce n'est pas la langue française qui est inacceptable, serait-ce que dans ce pays le français est un obstacle politique? En me servant du mot « politique », je l'emploie dans le sens large de cette express'on, c'està-dire pour ce qui regarde les rapports de ce pays avec d'autres. Je ne le crois pas, et il m'est inutile de m'étendre longuement sur cet aspect de la question. On n'a qu'à lire l'histoire de la domination anglaise au Canada.

Les Canadiens français ont toujours été fidèles; ils ont toujours été prêts à repousser l'envahisseur, à refuser les offres de voisins riches, même quand d'autres étaient prêts à les accepter. Les enfants qui aujourd'hui demandent au gouvernement de la province d'Ontario qu'on leur permette de parler leur langue maternelle et de recevoir l'enseignement dans cette langue sont, nonsieur l'Orateur, les descendants d'une grande nation. Sans leurs ancêtres — et je le déclare sans craindre le démenti — sans leurs ancêtres d'origine française, au lieu de verser nos taxes au trésor canadien, c'est à Washington que, vous et moi, nous les verserions.

M. Hugh Clark : Auriez-vous alors des écoles bilingues ?

M. Lamarche : Je crois pouvoir répondre à la question de mon honorable ami. Je ne connais pas les lois américaines, mais j'ai été dans certains lieux de ce pays et je sais que l'on y donne aux écoles françaises des avantages que la province d'Ontario aujourd'hui leur refuse, quoique les Français n'aient pas été fondateurs des États-Unis. La source où je puise ce renseignement n'est pas généralement connue. Cette assertion est tombée des lèvres, ou plutôt est sortie de la plume de sir Guy Carleton, gouverneur du Canada pendant plusieurs années. Il a un jour déclaré que, sans les Canadiens français, il aurait été absolument impossible de conserver cette possession à la couronne anglaise. Et c'est ce que savent ceux qui ont lu l'histoire. La chose est relatée, non seulement dans les livres français, mais dans toutes les histoires canadiennes dignes de ce nom, et c'est de quoi nous nous faisons gloire. Nous n'aimons pas à nous en targuer trop souvent; mais, dans de pareilles circonstances, ce n'est pas seulement notre droit, mais c'est aussi notre devoir de le faire.

Est-ce pour perfectionner notre système d'enseignement que le règlement a été établi? J'ai toujours cru que la possession des deux langues était un précieux avantage sur ceux qui n'en connaissent qu'une, et jusqu'à ce qu'il soit démontré qu'apprendre le français constitue un obstacle à l'acquisition d'une bonne connaissance de l'anglais, je maintiendrai qu'au lieu de profiter à l'instruction publique la suppression de l'une des deux langues nous éloigne de ce but.

Je dirai plus : c'est un principe bien établi chez les pédagogues que, pour obtenir d'une école les meilleurs

résultats, il ne suffit pas de déverser l'instruction dans l'esprit d'un élève. Il y faut quelque chose de plus. Le professeur doit s'assurer d'abord de l'apt tude de cet enfant à recevoir l'instruction, et cette aptitude chez l'enfant se découvre toujours par une observation des lois de la nature, par une observation des penchants de la race. Ce principe a été établi par des hommes d'expérience et d'une renommée un verselle. Il est intéressant de lire une page des œuvres d'un homme qui est peut-être l'un des plus grands philosophes du monde entier et dans tous les cas, un des plus grands philosophes du peuple anglais, je veux dire Herbert Spencer. Je ne crois pas que cet homme ait pu se laisser prévenir par cette question des écoles. Il était mort depuis longtemps lorsque ce règlement a été établi. Voici comment il s'exprime :

L'éducation de l'enfant doit être, tant par la méthode que par l'ordonnance, en harmonie avec celle de l'espèce humaine historiquement considérée; en d'autres termes, la genèse des connaissances d'un individu doit suivre le même cours que celle des connaissances de la race. À l'appui de cette doctrine, deux raisons peuvent être mentionnées, dont chacune suffit à l'établir. L'une se déduit de la loi de transmission héréditaire considérée dans ses conséquences les plus lointaines. Car, s'il est vrai que les hommes manifestent une ressemblance avec leurs ancêtres tant pour la figure que pour le caractère; si, passant des cas individuels où les traits de beaucoup d'ancêtres décédés se mêlent à quelques-uns des vivants pour obscurcir la loi, nous revenons aux types nationaux et qtie nous y remarquions combien les contrastes persistent entre eux d'âge en âge; si nous nous souvenons que ces types proviennent d'une souche commune et que, par suite, les différences notables actuelles doivent provenir de circonstances modificatrices portant sur une suite de générations, circonstances qui ont séparément transmis à leurs descendants leurs effets accumulés; si nous voyons que ces différences sont devenues organiques, de façon que l'enfant français devient un homme français même quand il est élevé par des étrangers; si le fait général ainsi illustré est vrai de toute la nature, y compris l'intellect, il suit de là que, s'il existe un ordre dans lequel la race humaine a maîtrisé ses diverses connaissances, il se produira dans chaque enfant une aptitude à acquérir dans le même ordre ces sortes de connaissances. Quand même, par conséquent, cet ordre n'aurait

aucune importance intrinsèque, ce serait faciliter l'éducation que de faire passer l'esprit de l'individu par les étapes franchies au cours des siècles. Mais cette ordonnance n'est pas intrinsèquement indifférente, et c'est ce qui fait que l'éducation doit être comme une réitération en petit de l'œuvre de la civilisation. Il est pareillement possible de démontrer qu'il y a dans l'histoire un ordre de succession nécessaire, dans ses grandes lignes, et que ces causes déterminantes s'appliquent à l'enfant comme à la race. »

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