LETTRES A M. VICTOR PALMÉ
((- Tout en admirant la foi et l'esprit de ces lettres, dit M. Firmin Dangien, quelques-uns peut-être inclineraient à juger que Féval avait un peu trop le souci de la réclame et du produit financier de ses livres, et qu'il se montrait parfois d'une exigence indiscrète vis-à-vis de l'éditeur qui l'avait sauvé de sa première ruine et lui avait rendu une très large aisance ^
« Mais il faut se souvenir du passé de Féval : il avait souffert, dans sa famille et dans ses débuts, d'une pauvreté dont son rude labeur avait sauvé ses enfants ; puis , sur le tard,
1 Je répondrai à M. Dangien qu'il eût été préférable de ne point parler ici de « Péditeur qui a sauvé Féval ». Cette parole est inexacte. Féval n'avait pas besoin d'être « sauvé ». Il possédait une propriété littéraire sufflsante pour assurer l'aisance de sa famille, et il était assez jeune pour travailler encore. Les éditeurs ne lui manquaient pas. Il fut heureux pour Féval de rencontrer en M. Victor Palmé un homme d'initiative, sympathique au mouvement intellectuel du moment, très habile en affaires. Et ce fut, au même titre, une bonne fortune pour M. Victor Palmé que d'obtenir la préférence sur d'autres en devenant l'éditeur de Féval. On sait assez que si l'auteur fait des gains, ce n'est jamais au détriment de l'éditeur.
« En l'espèce, » l'un et l'autre ont profité de leurs relations réciproques, et voilà tout. Il n'y a pas eu de service rendu, ni de service accepté.
répreuve était venue, et si le courage et le temps manquaient au père, les chers petits allaient peut-être pàtir. C'est la raison de ses ellorts, je dirais presque de sa fièvre, de son apparente âpreté; il s'en accuse et s'en excuse dans ce billet, qui est aussi un remerciement :
Mardi.
Vous avez eu raison de me reprocher mon âpreté, elle est réelle. J'espère que Dieu l'excuse jusqu'à un certain point, car j'ai un terrible fardeau; mais je confesse que je désire ardemment suffire à tout ce monde, trop ardemment peut-être.
Je vous remercie de tout ce que vous faites pour moi. Vous avez bien deviné que Jésuites ! n'était pas une spéculation, puisque je perds le prix de la ligne dans un recueil. Je travaille terriblement. Gela doit me faire pardonner le désir un peu nerveux que j'ai de sortir de mon embarras matériel.
« Et, au fond, l'éditeur est devenu et reste l'ami qui apporte le bonheur aux petites réunions intimes de Chgnancourt ; s'il y manque, c'est une déception dont Féval se plaint avec autant de cœur que d'esprit.
Vendredi.
La maison entière a pleuré quand on a vu que le seul homme de notre connaissance qui ne soit pas chauve ne venait pas par ce splendide clair de lune. Le P. Rey est sorti de son caractère, et m'a battu durement. Je vous le rendrai...
Brettes l'éloquent, Nicolaï le millionaiturus, ma femme , mes filles , mes gars , tout le monde vous a maudit l'autre soir. Votre dépêche a été affichée sur la glace.
« Quand le premier chapitre des Étapes parut dans la Revue du Monde catholique, le directeur de la Revue, (j'ignore qui la dirigeait alors, et sais seulement que ce n'était plus Eugène Veuiljot et pas encore Eugène Loudun \) le directeur de la Revue, dis -je, ne plaça Féval qu'au quatrième ou cinquième rang. Féval, ancien président de la Société des gens de lettres ; Féval, qui se souvenait que sa collaboration à tel ou tel journal faisait autrefois monter le tirage de plusieurs centaines de mille, est profondément froissé de cet apparent dédain, et s'en plaint amèrement à M. Palmé :
Dimanche.
Je vous remercie des bonnes promesses de votre lettre, mais l'aspect de votre numéro du 25 février m'a absolument bouleversé. Je suppose bien qu'il y a là quelque mystère de manipulation matérielle, mais il ne s'en trouve pas moins que l'œuvre capitale de ma vie se trouve fourrée dans le tas, an milïcH d'un numéro , derrière un roman, enfin très certainement de la façon la plus outrageante qui se puisse subir. Qu'en dites -vous? Gomment puis- je
* C'était M. Emile Charles, ancien instituteur et bibliomane connu, qui s'occupait de la Revue, sous les ordres d'un co.nitô présidé par M. Léon Gautier.
PAL'L FEVAL 240
lutter contre cela? Gomment me vengerez-vous de cela? M'avez-vous monopolisé pour cela? On a mis Chdteaupauvre en deuxième ou troisième dans le Correspondciid^ parce que c'était un roman. Mon livre actuel devait être et ne pouvait être qu'en premier. J'aurais cru vous faire injure en le stipulant d'avance.
Assez. Je vois que mes chagrins ne font que commencer.
Ah! c'est difficile d'être résigné! Là, vraiment, je me croyais sûr d'être soutenu par vous. Et il est impossible que vous n'ayez pas maintenant conscience de l'amoindrissement terrible que vous m'avez infligé. Pourquoi?
Je ne sais pas si Dieu m'enverra du courage; mais il me serait bien impossible, à présent, d'écrire une ligne de ce malheureux livre.
d Voilà le premier mouvement, le mouvement de l'homme de lettres. Mais, dès le lendemain, le converti , tout en ménageant encore un peu Thomme de lettres, a pourtant le courage de lui imposer un acte de regret et d'humilité.
Mardi.
Cher Monsieur,
Je suis sorti de chez vous bien désolé ; mais ce qui me chagrine le plus, ce sont toutes les paroles orgueilleuses et amères qui tombent de ma ])ouche dès que je suis irrité. Je ne vaudrai jamais rien.
Je crois qu'il eût fallu frapper un grand coup avec cela; je crois que pubher sept pages d'un pareil
livre, c'est rater l'effet lamentablement; mais, en définitive, il n'en est que ce que Dieu veut.
Je vous prie de m'envoyer le plus tôt possible, et en double, les épreuves du deuxième article, pour que je puisse en remettre un exemplaire à qui vous savez.
Je ne me suis souvenu de ce que je voulais vous dire qu'après vous avoir quitté. Je voulais vous prier d'envoyer un rédacteur à la salle Herz, lundi 5 mars, à huit heures et demie. Je dois faire une lecture et une conférence très courtes, pour l'œuvre des patronages. Je pense que je parlerai vers neuf heures.
Sans rancune, et, bien au contraire, pardonnezmoi, cher Monsieur. Ce pauvre diable de livre aurait peut- être bien fait long feu tout seul et sans secours, et, d'un autre côté, il réussira peut-être tout de même. En conscience, je l'ai fait de mon mieux.
Votre tout affectueusement dévoué,
Je ne puis cacher que j'ai bien peur. Outre le tantinet d'affection que vous pouvez avoir pour moi, songez que vous m'avez acheté tout entier, et que vous avez un réel intérêt à ce qu'on ne m'enraye pas. Cette chose, mauvaise ou bonne, ma conversion, n'est pas écrite pour être coupée en feuilletons. Je ne vous demande pas les deux feuilles nécessaires à tous mes développements, parce que votre cadre n'est pas celui des autres revues; mais il faut au moins de vingt à vingt-quatre pages, et m'envoyer les épreuves de manière que je puisse faire les coupures à nouveau. Vous êtes Revue. Vous faites concurrence, ou vous le voulez du moins, à une
revue très perverse, mais intelligente jusqu'au raffinement. Ne découragez pas ceux qui veulent faire le mieux possible et ne rien perdre, pas même le regain de la correction des épreuves.
ce Mais ce qui, au début, afTecta particulièrement Féval, ce fut une apparente indifférence de la presse catholique à son endroit, et les critiques de quelques intelligences médiocres, quoique bien intentionnées. Peine et froissement qui se révèlent dans cette lettre sans doute un peu dure, mais où il y a malheureusement une part de vrai qu'il faut reconnaître* :
Mon cher Palmé ,
Je vous envoie tout de suite la note demandée. Je ne saurais vous exprimer à quel point ces choses m'écorchent la bouche et le cœur, dites par moimême. Pontmartin , d'Aurevilly et les autres ont dit sur les Étapes des choses bien autrement louangeuses, mais c'étaient eux et non pas moi. Il faut néanmoins qu'elles soient dites dans l'état de prostration où nous sommes en librairie. Vos amis, les médiocres, ont eu la fin de moi, et je le méritais peut-être, quoique, vis-à-vis d'un abbé ***, il y ait des milliers d'ecclésiastiques et de religieux qui me
' Dans un autre chapitre de ce livre j'ai indiqué ce qu'étaient ces critiques, qu'on a le courage d'appeler ici « une apparente indifférence, et l'œuvre de quelques intelligences médiocres ». On jugera.
disent : ce Allez, et ne coupez pas trop ! » Mon goût à moi serait de tout couper.
Il faut, pour juger un livre, un esprit pur et libre de toute juiverie. Il n'y a que les Pères pour cela. Beaucoup d'abbés, puces travailleuses, et la plupart des femmes ayant charge et intérêt de famille , sont naïvement partiaux. Qui m'a fait les ennemis que vous me signalez vous-même? Est-ce moi? Vous savez bien que non. C'est l'envie et la médiocrité. Je n'en vaux pas la peine.
Le bon Léon Gautier, votre conseiller privé, a fait dans le Monde, au sujet du roman, des articles d'un libéralisme peut-être exagéré : je ne vais pas jusquelà; mais les bonnes femmes et les bons hommes qui regardent le talent comme une obscénité m'épouvantent. Ils ressemblent, pour moi, à cet enfant, héritier de deux cautéreux, et qui voyant au bain un monsieur sans cautère, s'écria avec horreur : « Oh ! le sale, il n'en a pas! »
Mon cher monsieur Palmé ,
Je reçois de si chauds, de si admirables suffrages, pour le Coup de grâce, et votre maison, avec ses nombreux journaux, reste muette si étonnamment, que je désire vous voir pour connaître les motifs de cette bizarre conduite. Vous n'êtes, assurément, pas mon ennemi; mais, assurément aussi, il y a des influences subalternes qui ne me sont point amies. Je sais par vous et par d'autres qu'on va répétant autour de vous : « Celui-là tient toute la place! » J'ai été persécuté par ON, qui est « le tas » pendant ma vie entière, parce que j'ai toujours gêné le tas, et le tas m'a d'autant plus aisément opprimé, qu'il est le flatteur obligé des subalternes, tandis que moi
I»A1 r. KKVAL 223
je n'ai jamais eu affaire qu'au chef même dans les maisons qui m'éditaient. Autrefois je me riais de cette guerre ridicule et je la menais gaiement, parce que je croyais avoir le droit de taper à tour de bras. Mais maintenant je ne veux plus de guerre d'aucune sorte, parce que toute bataille personnelle porte au péché. J'en ai fait la cruelle expérience la dernière fois que je vous ai vu. Je m'en suis repenti.
J'ai recju ce matin V Illustration pour tous et VAmi du Clergé (je ne rerois encore ni VAmi des Livres ni leFoijer). Non seulement je ne tiens pas là toute la place, mais je n'y tiens aucune place. C'est sans doute justice. Le tas va-t-il dire que c'est trop encore?
Je suis embarrassé pour me défendre. Faut-ii m'en aller devant le tas? Cette fois, à propos du Coup de grâce, ma correspondance a vraiment fait tapage, et ce bruit est venu après simple publication à la Revue, qui n'a pas beaucoup de lecteurs. Il y a besoin d'une aide en présence d'un succès si probable, pour suppléer au manque de sonorité de l'organe producteur. Vous aviez compris cela pour la Mort du père, autrefois. Vous n'aviez pas eu h vous en repentir.
A présent vous avez beaucoup de petites feuilles : cela a augmenté et gonflé le tas qui vous caresse pour vivre. Je n'y vois point de mal, mais je ne sais plus si vous avez le vouloir et le pouvoir de neutraliser dans ces feuilles ce qui peut y être contre moi. En tout cas, il faudrait autre chose que ces feuilles. J'ai, cette fois, de nombreux articles spontanément promis (et des gros!); mais il est nécessaire de commencer le mouvement et de l'aider.
Après-demain, lundi 12, j'irai vous voir vers
quatre heures, et nous nous entendrons, je l'espère. Vous me mettrez, si vous voulez et s'il le faut, en rapport avec les personnes qui dirigent votre publicité intérieure. Soyez là. Dans le cas contraire, prévenez -moi chez moi avant midi, car le voyage me fatigue extrêmement, et je ne veux pas le faire en vain.
A vous ,
FÉVAL
Dès que vous aurez des volumes brochés, envoyezen en grande quantité, car j'ai beaucoup de demandes utiles.
« Cette lettre , aussi bien par sa date que par son texte, peut être comptée comme un des derniers sanglots de l'amour - propre agonisant.
(( Féval fit donc une visite, où il rencontra et traita mal un X... du tas. Mais il écrivait dès le lendemain une autre lettre, que je tiens comme la plus belle de toutes celles que je viens de relire, et où j'ai pris ces notes. L'homme qui arrive à écrire et à agir ainsi , humblement , tranquillement et même gaiement, cet homme est enfin vraiment fort et bien converti :
Mon cher monsieur Palmé,
Je devais communier ce matin devant la vraie croix de Glignancourt, mais... je suis un vieux dindon, et vous l'avez bien vu, un vieux dindon
PAUL FEVAL 22o
truffé d'orgueil. J'ai grossement péché hier, et j'ai fait une course douloureuse en revenant de chez vous. Si vous revoyez cet homme, je vous prie de lui dire combien profondément je regrette ma dureté, et de lui en demander pardon de ma part. Au point de vue humain , j'avais peut-être bien quelque droit de le (( remettre à sa place », comme on dit dans le monde, car je tenais de vous-même un fait qui ne le plantait pas vis-à-vis de moi dans une posture de gentleman; mais c'était là une raison de plus pour moi d'être humble et clément. J'ai parlé pendant dix minutes comme si j'étais encore président de la Société des gens de lettres et en train d'écrire le Fils du Diable. La femme a du talent, heureusement que je vous l'ai dit dès qu'il a été parti. Mes dédains et mes répulsions littéraires ne sont pas du tout des péchés, puisqu'ils expriment à la fois une vérité d'art et une opposition assurément respectable à la tendance si malheureuse des librairies chrétiennes, qui cherchent en fait de fictions, non pas la force, mais la consistance molle, facile à mâcher comme les nouilles. J'ai consulté les guides de ma conscience; je puis , je dois crier ces vérités, que le commerce n'écoutera pas. Mais ici j'ai parlé avec arrogance, avec une ridicule hauteur, et j'avais un petit grief personnel à venger. Je fais mon mea culpa devant vous avant de courir à confesse. Gi -joint ma crête coupée à ras. Repoussera-t-elle? Hélas !
P. FÉDINVALDON.
.l'ai reçu en placard les dernières épreuves du volume Coup de grâee. Je ne vais pas recoiffer ma crête coupée pour vous répéter ce qu'on me dit de ce livre. Vous me répondriez : Des nouilles!
Mais je vous préviens qu'il faudra remuer très solidement votre célèbre bureau de publicité , cette fois , si vous voulez qu'on y fasse le demi-quart de ce que le lancement exigerait. Les autres connaissent et cultivent probablement ces puissants, moi je ne parle qu'à vous. Il y a pourtant M. Trocmé, qui me plaît singulièrement. Gela le regarde-t-il peu ou beaucoup?
Le P. Rey réclame toujours ses Cri d'appel.
Paul Féval a écrit des romans de toute espèce : des histoires de cape et d'épée, des récits d'aventures, des études de mœurs. Il ne s'est jamais soucié de la politique, encore moins des questions sociales ; il n'a pas grand goût aux choses champêtres, ni aux dissertations esthétiques, non plus qu'aux peintures de mauvaises mœurs. Il aime l'action, le combat, la vie, les grands coups d'épée, les folies héroïques, les héros téméraires, les drames impossibles.
Sans aucune prétention à se poser en historien, comme Alexandre Dumas, qui s'imaginait avoir inventé la science historique, et qui inventait, en effet, une histoire pour son usage personnel , il excelle à peindre les mœurs et les caractères des siècles passés.
Ainsi, dans le Loup blanc, il prête une physionomie vivante, brillante, aux luttes qui séparaient encore, sous le règne du Régent, la
France et la Bretagne. Quels ravissants portraits que ceux de M. de Bechameil, marquis de Nointel, de Pelo Rouan, et surtout de ce vaillant Nicolas Treml de la Tremlays , seigneur de Bouëxis- en -Forêt et autres lieux, qui s'en alla en plein jour frapper au visage, avec son rude gantelet de fer. Monsieur le Régent de France, lequel prétendait conquérir la Bretagne deux siècles au plus après la mort de la duchesse Anne, — qui qu'en grogne !
Cet amour violent de la patrie se retrouve constamment chez Féval.
Si George Sand s'est réservé le Berry ; Méry, Marseille ; La Landelle , la mer ; Henri Conscience, la Flandre, Paul Féval a, pour ainsi dire, accaparé la Bretagne. D en admire tout, et quand il se moque , c'est le sourire aux lèvres et les larmes aux yeux : il admire les genêts et les landes désertes, les falaises et les basfonds, les ciels orageux, les forêts ombreuses, les débris druidiques, les ruines féodales, les villages perdus sous l'ombre des chênes, les cabanes fumant dans le creux des ravins. Nulle harmonie ne lui est plus suave que le son aigre du biniou ; il préfère la bouilhe de sarrasin à l'ambroisie ; il estime Gothon fumant sa pipe noire au coin de l'àtre, et Yaume le pàtour brandissant d'une main robusle son bâton ferré, et même Alain s'enivrant d'eau-de-vie ; il donnerait Venise pour la bonne ville de Quimper ,
et troquerait contre Vitré Florence la jolie, s'il était, pour son malheur, propriétaire de Venise et de Florence.
Il n'est au monde que la noblesse de Bretagne qui soit de bonne souche, de pur lignage et de haut parage ; et quel culte pour ces vaillants fils de l'Armorique ! Est-il nom qui sonne mieux à ses oreilles que celui de Rohan ? Bourbon et Montmorency ne sont que petite race à côté de cette race de géants qui produisit le père de la Louve.
Ce n'est pas qu'il ne sache railler les hobereaux. Il maltraite volontiers les traitants ornés de savonnettes à vilains, et je me souviendrai toujours du trio de vicomtesses du Château de velours: la vicomtesse Le Brec du Hartz de Gramayeul - en - Géveson - les - Fossés - sur - Pa payoux, la vicomtesse de Honnihic, la vicomtesse de Galirouët, et de quantités d'autres vicomtesses dont l'histoire imprudente a oublié les noms. Et M. Le Mihir de Crapadeuc, maire de Vesvron , et l'entrepreneur Berthelleminot de Beaurepas, chevalier de l'Aigle d'or de Souabe ! Quels noms significatifs ! Ils contiennent plus de satire à eux seuls, ces noms magiques, que tout un volume de satires grecques ou latines.
Eh bien ! cet amour immodéré du pays natal est -il donc blâmable, en un temps où le patriotisme est une vertu si rare, qu'on est tout
surpris d'en voir de temps à autre un exemple, et qu'on serait tenté de décerner un prix à tout homme convaincu d'aimer sa patrie ?
Ouvrez un de ses derniers livres, Château-pauvre, dit M. Edmond Biré, et dites s'il est un seul des personnages qui ne soit vraiment pour vous une nouvelle connaissance , s'il en est un seul que vous puissiez impunément transporter à quelques lieues de là, en Normandie ou en Vendée, dans le Maine ou en Anjou? Chez Balzac, chez Jules Sandeau ou chez George Sand , le paysage est fidèlement peint : c'est bien la Touraine, c'est bien la Marche, c'est bien le Berry. Mais les personnages que l'auteur y a placés sont-ils à ce point Tourangeaux, Marchoisou Berrichons , que vous ne puissiez les sortir de leur cadre et les transplanter ailleurs? Non, certes; à peine, pour cela, aurez -vous besoin de modifier quelques détails de leur costume. Avec les héros de Châteaupauvre , il n'en va pas de même. Ni la vieille Méto, ni Yaume le laboureur, ni le notaire Hervageur, ni la notaresse, ne sont possibles en dehors des Côtes -du -Nord. Et puisque j'ai rappelé la vieille Méto, je me reprocherais de ne pas constater ici ce qu'il y a de poésie et de grandeur dans ce type de paysanne bretonne, ridicule et sublime, héroïque et avaricieuse, plus grande que nature et pourtant prise sur le vif, telle, en un mot, qu'elle est digne de prendre place à côté de l'une des plus admirables créations de Walter Scott, le vieux Caleb de la Fiancée de Lamniennoor.
Au dire des Marseillais, — et c'est peut-être vrai, — Paris, s'il avait la Cannebière, serait
PAUL FKVAL 231
un petit Marseille. Si la Bretagne n'existait pas, mon pays de Savoie serait le plus beau du monde. Mais la Bretagne existe, ou du moins il en survit les glorieux souvenirs et les héroïques légendes, qui consolent un peu des misérables défaillances de l'heure présente.
La Bretagne des nobles ducs et des bonnes duchesses ; la Bretagne desRohan, des du Guesclin , des Beaumanoir et du chêne de Mi-Voie ; la Bretagne des Alain, des Yaume et des Barbaïc, des pierres de Garnac, des korrigans et des fées ! . . .
D'aucuns y croient encore à cette Bretagne rugueuse de poésie celtique. Mais les Bretons, civilisés au souffle de nos modernités, n'ont plus peur des lavandières qui tordent la nuit, au bord des mares, le suaire des trépassés; de la brouette de la Mort, des lutins, farfadets et gnomes qui peuplaient naguère les vastes landes désertes.
Le fusil de l'aïeul chouan se rouille au clou de la cheminée, et nul ne se souvient des ménagères du temps jadis, qui filaient assez de lin pour emplir d'or une tonne , afin de racheter à l'Anglais le bon connétable, capturé par ces malandrins.
De- la vieille Armorique, il reste une belle histoire à nous hébéter de mélancolie ; il reste la mélodie aigre du biniou, la bouillie de sarrazin, et, de plus, le bataillon des vicomtesses
lettrées, qui empoisonnent le feuilleton contemporain de romans à dormir debout.
On avait autrefois le respect de ces vicomtesses maintenant dédaignées. Aux jours troublés de la quinzième année, quelles émotions délicieuses on cherchait dans ces récits de Bretagne, tout pleins de fantômes, de guerriers, de gentes châtelaines, de pages espiègles qui faisaient fortune , de pastourelles qui devenaient baronnes pour le moins , ou même vicomtesses, — et sans littérature !
I.e maître sur maître, le maître sur tous de ce valeureux peuple de héros et d'héroïnes était Paul Féval, à qui je dus les plus pures illusions, les plus doux enchantements d'une jeunesse enfouie dans le rêve et les chimères, que les tempêtes de la réalité ont vite repoussées hors de la porte d'ivoire.
Un des meilleurs romans historiques de Paul Féval, quoique fantaisiste, est Frère Tranquille. Ce sont les aventures de Jean d'Armagnac, fils de ce Nemours décapité aux halles de Paris, et dont la tragique histoire inspira à Voltaire la fable des enfants placés au-dessous de l'échafaud, pour recevoir le sang de leur père sur leur corps. Féval y a pris parti pour Nemours, et c'est la seule fois, je pense, qu'il se fait l'avocat de la révolte.
Goml)ien il est plus près de la vérité dans les Deux femmes du roi! Il s'agit d'Ingeburge
de Danemark et d'Agnès de Méranie. Là il a épousé la querelle d'Ingeburge, sans néanmoins sacrifier Philippe-Auguste. Il trace un portrait touchant de la suave Heur danoise, éclose aux rayons du pâle soleil du Nord , et qui se flétrit dans la solitude, tandis que son infidèle époux lui donne une indigne rivale.
On sait quelles furent, pour la France, ou plutôt quelles faillirent être pour elle les conséquences de ce caprice de son roi. L'Église dut intervenir, se montrer sévère, frapper même. A ce propos, je ne me souviens pas d'avoir jamais vu, dans aucun livre prétendu sérieux, l'action de la papauté au moyen âge, l'action sociale, veux -je dire, présentée avec plus de force , d'une manière plus claire et plus concise, que dans une ou deux pages de ce roman. Ces pages, où le sentiment catholique est très développé, et qu'un historien signerait volontiers, renferment néanmoins des erreurs d'appréciation. Féval a compris quelle force immense donnait aux papes leur pouvoir spirituel, pouvoir qu'il admet et auquel il se soumet.
La mauvaise foi seule, dit-il, pourrait nier l'utilité (le ce frein omnipotent qui mettait des bornes aux ciprices et aux brutalités des rois demi-barbares. Sans les foudres de l'Église, tous les trônes du moyen âge se seraient noyés dans la fange... La laison s'étonne devant la prodigieuse puissance de cette arme toute morale, au moyen de laquelle le
sceptre de saint Pierre humilia U ronnées. Sous le poids de l'anatl:
point d'orgueil qui ne dût se cour] était impossible. Il fallait s'avoue amende honorable, pieds nus et k devant la porte des églises.
Mais il prétend à tort que, sujets d'un roi de leur sermei les papes prêchaient la révolte connaissait aucune loi politiqui de dynastie. Elle déclarait ceci :
a Deo. Or, quand un roi Irai divine et refusait de se repentir sa faute, l'Église déclarait ce rc pour le forcer à obéir, elle meti en interdit. Aussi Féval, qui compris le rôle social de la voit son action dans le mond de la foi, a-t-il eu tort d'ajouté
Si l'excommunication n'eût frapj l'homme , on peut affirmer que , \ les foudres de l'Église auraient toi
Dans les Fanfarons du roij Féval i avec succès un épisode curieux de l'hi Portugal. Le règne éphémère de don A Bragance, espèce de fou couronné, qu la chasse à ses sujets dans les rues de I lui a inspiré une idée magnifique; i" dans une famille le dévouement absolu cipedela royauté, dévouement qui vit fices et qui ne fléchit pas, même ( personne du roi en est indigne. Le Simon de Vasconcellos semble être en l'épopée d'Homère.
Le Bossu, qui eut un si grand re ment, se répandit à des centaines de d'exemplaires, et rendit populaire L romancier, est une œuvre d'un tout aut L'histoire n'y prend aucune part, si en ce qui touche aux célèbres opéra contrôleur Law; on y trouve un por flatté de Philippe d'Orléans. Féval n'; le Régent, et ce n'est pas nous qui lui < le reproche. Ce que nous lui reprocher
Ji » rv> 11
s'égarer. La même observation peut être faite pour Philippe de Gonzague. Féval, qui n'aime pas les Anglais , n'aime pas davantage les Italiens. Il en fait des bellâtres à figure de cire, à cheveux aile de corbeau, perfides, serviles, menteurs, traîtres, doucereux, efféminés et lâches. Ce portrait est-il toujours bien ressemblant? Exagérer les défauts d'une nation, en revêtir un personnage qui joue les rôles les plus odieux, ce n'est pas rester toujours dans l'observation réelle. C'est pour les Gascons que Féval a un faible. On le voit aux atours dont il pare Cocardasse Junior, capedébious! Cocardasse est l'ami d'Amable Passepoil, croisé Normand et Manceau, papelard, gourmand et ventru, comme un échappé des contes de Rabelais. Ces deux estimables seigneurs, pauvres comme Job, braves comme Matamore et plus vantards que Rodomont, sont chargés de représenter dans le Bossu l'élément comique.
Paul Féval, en effet, n'oubne jamais d'introduire le comique dans ses drames les plus noirs. Il oppose volontiers le rire aux larmes, et parfois même il abuse de ces antithèses en action qui deviennent alors fatigantes pour le lecteur. Il caractérise son personnage bouffon par un mot, par un lambeau de phrase, qui revient dès lors jusqu'au bout dans le roman, à chaque situation un peu tendue. La caractéristique de Cocardasse c'est Junior; son mot,
c'est As pas pur ! prononcé en correct idiome de Gascogne; le As pas pur! vous révèle la longue brette, le manteau effiloché, la moustache pointue de ce bourreau des cœurs , soudard sans sou ni maille. Dans le Jeu de la mort, les comiques sont nombreux : il y a Romblon- Ballon, assassin poussif; il y a Honoré le happemonnaie; il y a Menand jeune, notaire, amateur d'oignons crus et de ficelle de fouet ; il y a aussi Guérineul, chevalier peureux, qui jure nom de hleurre! et surtout M. Berthelot-Berthellemot-Berthelleminot de Beaurepas, chevalier de l'Aigle d'or de Souabe , entrepreneur ! Le drame, lugubre et sombre comme un pastiche de feu mistress Anne RadcMffe, n'a que des innocents pour acteurs, des innocents ou des farceurs qui s'entretuent en riant.
Le comique se retrouve dans les Compagnons du silence et le Prince Coriolani, en la personne d'un Anglais, Peter-Paulus Brown de Cheapside, un Anglais étonnant, ressemblant à miracle, et qui permet à M. Féval de recommencer une charge à fond de train contre la perfide Albion. Peter-Paulus et la digne Pénélope , son épouse , sont destinés k devenir classiques dans le romantisme.
Paul Féval a écrit peu de romans d'analyse. Il n'esquisse pas ses « bonshommes jd ; il les sculpte; on les voit tels qu'ils sont, non pas entièrement vertueux ou entièrement corrom-
pus, mais avec les qualités et les défauts qui s'associent chez tout homme. On ne peut être courageux sans être indépendant et fier; on n'est jamais, ou rarement, si mauvais, qu'il ne reste aucun vestige de bon sentiment dans le dernier repli de l'âme. Féval s'entend à merveille à découvrir, à faire mouvoir ce vestige, cette ombre de vertu qui gît ensevelie sous les passions et les viceâ; et l'étincelle, couvant sous la cendre, réchauffe parfois la matière inerte; et ce reste d'amour, de patriotisme, de respect, de foi qui sommeillait au fond de cette âme, s'éveille tout à coup, se développe, grandit et sauve. Il y a toujours dans l'homme un côté, bon ou mauvais , qui reste inconnu ; on a le caractère qu'on a ou qu'on veut avoir, que l'on montre ou que l'on cache.
J'aime la simple et divertissante histoire d'un notaire et d'un tonneau de poudre d'or, contée sous le titre de Roger Bontemps. Il y a dans ce Roger Bontemps une fraîcheur, une vivacité d'impressions, un luxe de descriptions, une étude de mœurs qui charme infmiment.
Fi des vampires que Féval introduit dans les Cinq et dans le Chevalier Ténèbre! Eux seuls m'ont fait prendre en horreur les pays d'Orient , et même pour le tonneau de poudre d'or du joli notaire, je n'irais pas pérégriner en Moldavie, chez les Valaques ou chez les Serbes.
Les fantômes bretons me paraissent de meil-
leure compagnie, et je les hante plus volontiers. Féval ne les épargne point; il en use avec coquetterie, il les choie, il les décore, simplement parce qu'ils sont de Bretagne. Mais aux fantômes je préfère de beaucoup les vivants, Bretons ou autres , quand ils seraient brigands, golden dagger, compagnons du silence, molly maguires, ou membres du mystérieux Tugendbund.
Mais aurions-nous donc la présomption d'analyser un à un tous ces amusants récits : le Chevalier de Kér amour, la Fontaine aux perles, les Couteaux d'or, la Reine des épées, l'interminable épopée des Habits noirs?
Qu'il me soit permis seulement de citer encore la Première aventure de Corentin Quimper, livre exquis, écrit avec une verve étourdissante, une bonne humeur qui ne ralentit jamais, un luxe d'impressions singulières; livre qui semble, par ses paradoxes, ses portraits pris sur le vif, ses dialogues si piquants , être le résultat d'une gageure.
Il est assez diflicile de rechercher et de définir le procédé littéraire de Paul Féval ; il a une prédilection marquée pour certains sujets, certaines situations et certains héros. Dans la plupart de ses romans, par exemple, c'est au bal que la situation capitale se noue et se dénoue, dans un bal masqué, où ses héros ont le costume qui convient à leur caractère; le bal
masqué se retrouve dans les Couteaux d'or, Frère Tranquille , les Habits noirs, le Bossu, et tant d'autres encore ; c'est d'un masque que la vertu reçoit sa récompense, et le vice son châtiment. Ce moyen est un peu épuisé.
L'un des sujets que le maître affectionnait particulièrement c'était l'histoire de l'enfant d'illustre famille enlevé, séquestré ou caché dès son enfance, que le hasard ou les circonstances ramènent plus tard auprès de sa famille, et qui récupère, après maint coup d'épée et force aventures, l'héritage des nobles auteurs de ses jours. Tels sont Jean d'Armagnac, Porporato-Monteleone. Aurore de Nevers, Treml de la Tremlays, Rohan Saint- Mangon, Franz Gunther de Bluthaupt , Guezevern du Mari embaumé.
Paul Féval s'est toujours préoccupé de la légitimité dans la famille, et son respect pour la famille le porte à montrer ce qu'elle devient si elle cesse d'être unie. En regard de ce fils perdu, cherché, adoré, il met le plus souvent une mère tendre, douce, bonne, en deuil depuis vingt années, une mère qui est l'idéal de la maternité, et dont le même modèle a suffi pour peindre cent portraits. Il y a aussi le traître, un cousin, un parent, un ami, en qui l'on a imprudemment placé trop de confiance, et qui trahit savamment, en homme expert dans le crime. Le type le plus complet du genre est M. de Sai nt- Venant (/^ Mari embaumé), cavalier charmant, esprit fertile en
PAUL FÉYAL 241
inventions, et duquel la moindre peccadille emporte les travaux forcés à perpétuité. Féval a coutume aussi, depuis quelques années surtout, de confier ce rôle de traître à des Italiens, Anniljal Gioja, des marquis Pallante, Vicente Tarchino, ou le cousin Sampieri, des Cinq. Il y a tant de comtes, en Italie, qui manquent d'occupation! Féval les embauchait pour les faire figurer dans ses livres.
Sans doute parce qu'il se montre toujours le défenseur des peuples vaincus, des nations opprimées, des faibles et des humbles, Féval aime de tout son cœur les associations secrètes : il est peu de ses romans où il n'en ait introduit quelqu'une, et sauf certaines modifications qu'il leur fait subir, on reconnaît toujours la même , sous les divers déguisements qu'il leur prête : celle qu'on reconnaît, c'est celle qu'il eût voulu fonder, si, au lieu de tenir une plume, sa main avait tenu un sceptre.
Les Compagnons du silence combattaient pour une bonne cause; aussi les Loups de la forêt de Rennes, et les vassaux de Bluthaupt, et les chouans de Madame Gil-Blas. Mais si le principe de chacune de ces sociétés était bon, si l'idée était juste, les actes prenaient trop souvent le caractère de la violence et de l'injustice.
Peut-être a-t-il voulu montrer que les associations secrètes, même lorsque l'origine en est
pure, le but avouable, les moyens honnêtes, se transforment peu à peu comme toute institution humaine, et deviennent dangereuses et mauvaises dès que les hommes ont modifié les premiers règlements, et se sont soustraits au premier enthousiasme? On n'a jamais besoin de se cacher que pour faire le mal , voilà ce qu'il veut prouver : il a raison. Les chrétiens de la primitive Église, obhgés de vivre au fond des catacombes, persécutés, possesseurs de la vérité qui devait illuminer le monde, ne se sont jamais associés secrètement, et s'ils l'avaient fait? Il n'y a que les sectes, pour craindre la lumière!
La seule critique sérieuse qu'on puisse faire , non des œuvres, mais du procédé de Paul Féval, c'est qu'il affecte parfois des allures trop originales. Il tâche à s'assimiler les locutions, les manières de parler des pays où il conduit son lecteur; il parle alors avec complaisance de € l'intendant second de la police :o ; du « camérier second du prince » ; il appelle un héros italien messer^ ou bien il dit a le )) Doria-Pamphili, des marquis d'Angri. C'est un peu plus que de la couleur locale.
La grande estime qu'il a pour les noms de noblesse l'empêche d'inventer les grands noms qu'il veut à ses marionnettes. Ce n'est pas lui qui se forgerait de toutes pièces l'armoriai que M. Ferdinand de Gramont inventa pour Balzac. Il ressuscite les dynasties éteintes; j'ai déjà dit
PAUL FIWAL 243
que, par sa volonté, il avait créé un duc de Nevers et un prince de Gonzague; il réédifie aussi, pour son usage, les princes Cantacuzùne, les Comnène, les Paléologue, les ducs de Longueville, les Monteleone. Je le blâmerais volontiers de cet attrait pour des noms qui ne sont pas conventionnels, et qui peuvent souvent égarer le lecteur. Sans doute on ne s'y trompera pas en voyant, dans l'entourage du roi napolitain Ferdinand II, les noms qu'il y a mis : Malatesta, Doria, Gravina, Malaspina, etc. Qui ne sait que les Malatesta sont de Rimini; les Doria, de Gênes; les Gravina, de Rome; les Malaspina, de Carrare? Mais il faut laisser les noms historiques aux faits historiques. Ses acteurs seraient aussi gracieux avec des pseudonymes.
Il en a tant créé de ces héros d'un ou de deux volumes ! La jeunesse a pour lui des attraits qui lui donnent une indulgence d'oncle à l'égard de son coquin de neveu. Le jeune homme qu'il met en scène est toujours un diable à quatre, enragé de fredaines, timide comme une fillette, cœur de bronze et tête de feu , un lion sous la peau d'une brebis, un galant danseur, joyeux viveur, mauvais sujet un brin, coquet, gracieux, souriant, téméraire, hardi comme un page, étourdi comme un phalène, sans expérience, et rompu à tous les arcanes de la vie; bref, une perfection, ou peu s'en faut. Ainsi Tiennet lîlone, qui devient le capitaine Mazurke, ainsi
le chevalier d'Athol, ainsi Loriot, Didier, Roger, Gaston de Maillepré, Frantz, Lagardère, et leurs vingt ou trente jumeaux.
Mais vous ne parlez guère, me dira-t-on, du rôle que Paul Féval accorde aux femmes dans ses romans? Walter Scott a créé Diana Vernon, Minna et Brenda Troïl, Effie et Jenny Deans, Lucie de Lammermoor; nous devons à Shakespeare Ophélie, Porcia, Desdémone, Juhette, sans parler des joyeuses commères de Windsor; Balzac nous a peint M^e Marneffe et M^e Graslin, Eugénie Grandet et Modeste Mignon, Mn^e Schontz et Malaga, M^e de la Baudraye et Camille Maupin. Citez les héroïnes de Féval.
Ceci est une question délicate. Paul Féval a , comme tous les esprits d'élite, répugnance à tracer des tableaux où la passion, embellie, charme ; il a horreur des courtisanes ; il estime peu CéUmène, et méprise fort Marion Delorme. Il s'est gardé, comme de la peste, des sujets qui plaisent trop à ses émules ; toujours chaste même lorsque les nécessités de sa fiction le contraignent à analyser la terrible passion que ses confrères mettent à toute sauce, il n'a pas imaginé d'autres amours que des idylles honnêtes, pures, permises, et qui n'ont jamais d'autre dénouement que le dénouement traditionnel : le mariage.
Il réserve donc pour les fillettes candides qu'il destine à ses héros les couleurs les plus limpides
de sa palette : Denise, Berthe, Angélie Doria, Anna et Clary Mac-Nab, Charlotte d'Alex, Aurore de Nevers, Ghilîonnette, sont de gentilles ingénues, pures de la moindre mauvaise pensée, et qui seraient accueillies à bras ouverts dans le couvent le plus austère. A part ces jeunes filles, belles et innocentes comme Ophélie, Minna, Ursule Mirouët, je ne trouve que rarement dans les livres de Féval des types d'aventurières , la Marguerite de Joulou, Agnès de Méranie, la Fanchette du Dernier vivant; encore sont-elles des ambitieuses, des orgueilleuses, avares, méchantes, cupides, plutôt que ces immondes femelles dont le type se résume en Mme Marneffe.
Le trait caractéristique du talent de Paul Féval, c'est qu'il n'a pas mis ses écrits au service d'un système : il n'a d'autre prétention que celle d'amuser. Il est un conteur et non un moraliste. Il ne s'est pas, comme Eugène Sue, complu à étaler les plaies sociales incurables , excitant les convoitises des malheureux; il n'a pas, comme Frédéric Soulié, peint la société sous des couleurs horribles, poursuivant l'idéal du mal, comme d'autres recherchent l'idéal du bien, proclamant l'ubiquité et l'impunité du crime.
L'absence de visées originales fait précisément son originalité, comme l'absence de peintures systématiquement immorales fait la moralité de
ses récits. 11 va où son imaE^ination le conduit; mais comme son imagination n'est pas pervertie et qu'il n'a aucun parti pris, le vice et la vertu ont une part à peu près égale dans ses œuvres, sans que la vertu soit monotone, sans que le tableau du vice soit démoralisateur. De toutes les œuvres que, pendant quarante années, il ne cessa de produire, il n'en est pas une qui ait eu pour effet d'exciter les rancunes du peuple et de propager la haine.
Fécond sans s'être gaspillé, populaire sans avoir jamais flatté les passions mauvaises, ni visé plus particulièrement dans ses attaques ou dans ses éloges telle ou telle classe de la société , dit un critique, M. Paul Féval doit être également loué pour la dignité de sa vie , tout entière consacrée aux lettres, pour la parfaite honorabilité d'une carrière où le succès a été précédé de laborieux efforts, et acquis de longue lutte. Au contraire de plusieurs de ses devanciers, dont la production haletante était nécessitée par le désordre propre aux existences anormales , Paul Féval vit de sa plume ; mais il n'a jamais sacrifié au veau d'or ni rien annihilé de sa fière indépendance.
Tel fut donc cet écrivain que les catholiques ont été fiers de compter parmi leurs écrivains célèbres. Il n'a jamais produit une œuvre malsaine. Louis Veuillot l'a appelé « le plus honnête des romanciers ». Il a laissé des enfants qui peuvent lire ses livres sans rougir, sans danger :
je ne crois pas qu'il puisse désirer récompense plus digne de ses efforts.
Après sa conversion, on l'attendait à son premier roman, disaient les impuissants qui n'ont pas craint de l'injurier parce qu'il avouait, avec une admirable franchise et une noble humilité, son retour aux pratiques reliij^ieuses de sa jeunesse. Eh bien! oui, son talent, son génie, fortifiés par la sérénité de son esprit, la paix de sa conscience , lui ont dicté des œuvres nouvelles qui sont bien véritablement, celles-là,
des ROMxYNS CATHOLIQUES.
Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, le mot conversion y appliqué à l'événement qui transforma la vie de Paul Féval, n'est pas absolument exact. Paul Féval croijait, mais il n'en faisait point montre. Ce n'est pas à Dieu qu'il revint, il n'avait pas quitté Dieu: simplement il reprit le chemin de l'église. Puis, craignant d'avoir çà et là , dans ses livres d'antan , laissé passer quelque peccadille de la langue, il sacrifia les journées laborieuses de son arrièresaison à la correction de ses livres, honnêtes sans doute, mais qui n'auraient pu, à son estime, être lus par tout le monde.
Cette mission qu'il s'était donnée, l'illustre romancier l'accompht sans ostentation, gaiement, de bonne grâce. Il n'enleva à ses récits
ni leur fraîcheur de coloris, ni leur spirituel entrain, ni cette fine pointe d'ironie qui leur donne tant d'attraits. Il resta catholique, et de ceux qui pratiquent la belle parole de notre maître Poujoulat : « Entre chrétiens, se voir, c'est se retrouver. » Mais depuis lors il publia plusieurs ouvrages, dictés par l'impérieux besoin de servir éloquemment les idées nouvelles que la foi avait fait germer en lui.
Ces œuvres ont la verdeur de la jeunesse et la robuste grandeur de la conviction absolue.
Nous y retrouvons le conteur séduisant et, de plus, un polémiste de haute race, élégant, vigoureux, malicieux, fort tireur, et qui excelle à flageller l'ennemi. Les vingt premières pages de Jésuites! sont comparables, pour le style et l'esprit, aux plus mordantes satires de P.-L. Courier, et les braves religieux que la République a mis à la porte de chez eux ont eu en lui un avocat cicéronien.
Mais, sans contredit, au point de vue de la forme, aussi bien qu'à celui du fond, les livres écrits par Féval converti sont incomparablement supérieurs à ceux de sa première manière.
D'ordinaire, dit M. de Pontmartin dans ses Nouveaux Samedis (1878), d'ordinaire, lorsqu'un écrivain célèbre est arrivé au seuil de la vieillesse, lorsqu'il a beaucoup produit et accoutumé son public
à ne rien lui demander en dehors de sa manière, de ses cadres et de son genre, il n'est pour cela ni épuisé ni fini; il peut donner, même au delà de la soixantaine, bien des preuves de talent. Ce qui lui est difficile, c'est de se renouveler, c'est de prodiguer à ses lecteurs les plaisirs de la surprise. La foi vient d'opérer ce prodige chez l'auteur des Étapes d'une conversion.
Ce n'est plus un romancier sexagénaire à qui Dinarzade charmée demanderait volontiers de raconter sans cesse les histoires qu'il conte si bien, c'est un ardent néophyte de vingt-cinq ans, rajeuni par un coup de soleil de la grâce sur le chemin de Damas, multipliant son Credo sur tous les points menacés par l'impiété moderne, ne gardant de son art profane que ce qu'il faut pour répandre à flots sur des pages d'apologétique chrétienne la couleur, la passion, le mouvement, l'intérêt, la vie, et prêt à accepter avec joie le martyre, comme couronnement de l'édifice dont il fait un temple.
Et un peu plus loin , dans la même étude :
La fiction avait fait de Paul Féval un éminent conteur; la vérité fera de lui un grand écrivain.
Féval lui-même sentait bien que le renouvellement de son âme avait été aussi le renouvellement de son talent. Il appelait ce changement de sa vie et de ses livres <r la tardive naissance de mon être i>, répétant avec reconnaissance un mot que Louis Veuillot lui adressait au lendemain de sa conversion :
Je ne citerai que deux mots de la chère et volumineuse correspondance dont je fus comblé pendant plusieurs semaines... Ces deux mots se trouvaient dans une lettre où Louis Veuillot, le grand chrétien et le grand maître, m'envoyait le baiser de paix en m'appelant son frère. Les voici; Louis Veuillot me disait : « Vous naissez. »
M. de Pontmartin disait encore un peu plus tard :
Féval a désormais deux publics : celui qu'ont charmé, affermi, consolé, passionné, émerveillé, converti peut-être, ces beaux livres de date récente: Jésuites ! la Mort d'un père, Pierre Blot , la Première Communion, le Coup de grâce, Châteaupauvre , le Mont Saisit -Michel, — et celui que, pendant vingt ans, il tint suspendu à ses prodigieux récits: les Mystères de Londres, le Fils du Diable, la Quittance de minuit, les Habits noirs. Madame Gll-Blas, le Capitaine Fantôme, etc., tout un monde héroïque, chevaleresque, poétique, légendaire, fantastique, amoureux, que le romancier gouvernait en souverain absolu, non pas avec des coups d'État, mais avec des coups de baguette, créant des types, prodiguant des surprises, aiguisant des dialogues, dramatisant des épisodes, décorateur puissant là où il n'avait pas le temps d'être peintre , improvisant ses fresques plus vile que Nadar ses photographies, faisant du feuilleton matinal l'événement de la journée, et de la formule tradilionnelle la suite au numéro prochain un de ces points d'interrogation dont la réponse nous empêchait de dormir. Aiuay ! away ! Le conteur, — j'allais dire le poète, — nous transpor-
PAUL FKVAL 2ol
tait tantôt aux bords do la Tamise, en de mystérieux conciliabules, dans un pittoresque pèle- mêle où se confondaient tous les rangs, tous les costumes, toutes les élégances, toutes les guenilles, où le dandy de Hyde Park conspirait avec le chevalier du brouillard et le bohème de Lambeth, afin de dévaliser les caves de la Banque, presque aussi lourdes que notre budget; tantôt en Irlande, dans cette pauvre et verte Érin, qui depuis...; mais alors elle était vertueuse. D'autres fois il nous emmenait dans quelque vieux burg perché à pic sur un rocher baigné parle Rhin, et c'était plaisir de voir avec quel art il savait rendre l'invraisemblance vraisemblable, avec quelle magie il réussissait à mettre d'accord le cadre et le paysage, la narration et le tableau, les personnages et la mise en scène. On eût dit des visions étranges, surnaturelles, où passaient tour à tour la lavandière bretonne, s'évaporant dans la brume au premier rayon du soleil, le capitaine d'aventure, fièrement campé sur la hanche, plume de coq au chapeau , bottes en entonnoir, pourpoint troué, rapière débordant d'un mètre le bas de son manteau; la jeune fille restée pure au milieu d'un fouillis d'eslaliers, de reitres et de vagabonds; le gentilhomme de grands chemins, le grand seigneur déguisé en mendiant, le bandit sous le capuchon du moine, l'ondine à demi cachée dans les joncs et les nénuphars, le sorcier évoquant les trois hommes rouges, le fils du Diable laissant derrière lui une traînée de soufre et de fumée... Quel tour de force, inventer encore, et toujours, après ces étonnants inventeurs qui s'appelaient Eugène Sue, Alexandre Dumas, Frédéric Soulié ! Garder une physionomie originale à la suite de ces originaux extraordinaires qui avaient bouleversé la cour et la ville, Paris et la
province ! Avoir sa note distincte dans ce concert phénoménal I Réveiller, surexciter, galvaniser, électriser la curiosité, au moment même où on la croyait attiédie, rassasiée, émoussée par Rodolphe de Gérolstein , Lugarto , le Chourineur, Rodin , Dagobert, d'Artagnan, Edmond Dantès, Chicot, Montéclain, l'abbé Faria, la Goualeuse, Mathilde, Mercedes et la Garconte !
A travers ces improvisations haletantes, que de chapitres qui méritaient de vivre ! Comme l'écrivain de race se trahissait jusque dans les pages qu'il n'avait pas le loisir de relire, et qu'il livrait toutes chaudes , tout humides , aux appétits de la foule !
Mais Féval ne voulait point ne produire que des romans. Il entendait mettre son talent au service de l'Église, sous toutes les formes où le talent se peut produire. Je ne gagerais pas qu'il n'ait rêvé de devenir en journalisme le rival de Louis Veuillot. Aussi se mit-il courageusement à l'œuvre.
Simultanément, il commence dans la Revue du MONDE CATHOLIQUE \es Étapes d'une conversion, et il corrige ses anciens livres. Les volumes se succèdent avec une rapidité qui effraye presque l'éditeur. Celui-ci craint que trop d'abondance nuise au succès, et voudrait surtout que Féval gardât plus de temps pour écrire des livres absolument nouveaux, des livres comme les Étapes , les Merveilles du nwnt Saint -M ici tel, Jésuites! Pas de divorce! œuvres d'une portée morale certainement supérieure , et même littérairement plus parfaits.
Hélas ! le littérateur, le penseur, le nouveau soldat des bons combats, avait la charge d'une nombreuse famille qui n'avait plus d'autre ressource que les livres du père. Et c'est pour cela que celui-ci décuple son travail, tout à ses convictions et à son œuvre nouvelle, sans doute, mais en même temps réparant et utilisant ce qu'il a sous la main, ses anciens livres, pour pourvoir au plus pressé ^
Les Étapes d'une conversion sont l'œuvre capitale de Paul Féval, le livre par excellence qu'il rêvait depuis longtemps.
C'est un merveilleux développement du Drame de la jeunesse.
Il y a bien des points de ressemblance entre Fernand Leprieur, que Paul Féval connaît et juge si bien, et ce Jean, qu'il connaît mieux encore , puisque Jean , c'est Raymond Brucker, et que Féval se voit lui-même au travers de Raymond Brucker. Si l'on aime Fernand Leprieur à cause de ses nombreux défauts, de même, — et Féval l'a bien deviné , — les vertus de Charles , frère de Jean , le rendent souverainement antipathique.
Ce personnage de Charles est d'une belle invention, car personne ne peut croire un seul instant que Charles ait vécu. Il n'y a pas d'hommes parfaits, ou bien il y a des hommes plus parfaits encore que le frère de Jean, et alors on les
* L'Ami des livres, article de M. Firmin Dangieii.
2 54 PAUL FEYAL
appelle des saints, mais on ne les met pas dans un roman.
Jamais analyse plus minutieuse du cœur humain n'a été faite que dans les trois volumes des Étapes d'une conversion. Mais quel terrible désillusion7ieur que ce Jean! Sa mère, la meilleure chrétienne ; ses sœurs les plus héroïques sacrifiées ; son aimable médecin , et la superbe servante, — la Julienne de chez nous! — ces créatures admirables , il nous les rend antipathiques, en montrant tout ce qu'il y a de mauvais dans la plus splendide honnêteté. Il paraphrase enfin le mot célèbre de Joseph de Maistre : « Je ne sais pas ce que c'est que la conscience d'un coquin, mais je sais ce que c'est que la conscience d'un honnête homme, et cela m'épouvante! î>
Ah ! c'est que les hommes de la trempe de Jean ne sont plus de notre siècle, et non plus les adolescents du caractère de Charles. D'autant que l'humilité de celui-ci est surhumaine, de même que l'humilité de celui-là touche de près à l'orgueil.
Je vais m'expliquer sur cette définition subtile.
Je voyageais, un jour, avec un Carme déchaussé ; la conversation vint à tomber sur le célèbre P. Hyacinthe, devenu M. Loyson, pour le plus grand plaisir des bons bourgeois bêtes. Alors ce religieux me dit tristement :
« Monsieur, nous autres, du couvent de M..., ne nous sommes jamais fait illusion sur la vo-
PAUL FliVAL 250
cation du pauvre Père Hyacinthe. Quand il était novice chez nous, et qu'il était cliargé des corvées désagréables, comme de balayer les corridors, de laver, ou de fendre le bois, il nous regardait avec un air qui voulait dire : « Oh! voyez donc, admirez gomme je suis humble!»
Voilà un peu, très peu sans doute, mais un peu l'humilité de Jean. Il se confesse avec trop de naïveté.
Dans une circonstance de ma vie où le duel pouvait servir de solution, bonne ou mauvaise, j'allai consulter Paul Féval, qui n'était point encore le chrétien que nous connaissons, et qui ne faisait pas mine de se convertir. A propos de ce duel, — qui n'eut pas lieu du reste, — Paul Féval me conta l'histoire d'un duel qui n'avait pas eu heu. C'est alors que j'appris quelle force considérable et quel courage surprenant il faut avoir pour ne pas se battre quand on en a envie.
Je crois que c'est la même histoire qui est contée dans la Première Communion. Tout le reste n'est mis là que pour servir de prologue à ce duel, où personne ne se bat. Le grand conteur m'avait dit, je me le rappelle bien :
a Je ferai quelque jour un livre pour exalter l'héroïsme de ce brave homme, si courageux, qui ne veut pas se battre, j)
Il l'a fait, mais il ne se doutait pas quel serait le livre.
C'est ce volume, le troisième des Étapes d'une conversion y qui porte ce titre terriblement peu commercial : La Première Communion.
Louis Veuillot lui-même n'eût point osé « utiliser d ce titre. C'était un malin, qui connaissait la multitude, et qui prétendait démontrer, au rebours du proverbe, — et peut-être l'a-t-il démontré, — qu'on prend plus de mouches avec du vinaigre qu'avec du miel.
La Première Communion est une œuvre supérieure, très émouvante, très gaie, pleine d'esprit, embaumée de foi, imprégnée de repentir. Celui qui a fait ce livre croit. C'est le Fernand Lep rieur du Drame de la jeunesse revenu aux chers élans de son enfance ; le père , dont la mort est un si merveilleux tableau, et qui fait dire à tous : Je voudrais mourir ainsi, le père est ce noble conseiller Leprieur, si grand et si magnifique, dont le portrait restera l'une des plus belles pages de la littérature française.
La Mort du père, premier épisode des Étapes d'une conversion , a paru en 1877. « A notre insu, disait Paul Féval dans sa préface, nos joies et nos douleurs, nos triomphes et nos défaites nous rapprochent de Dieu. Ce n'est pas nous qui marchons vers la conversion, c'est la conversipn qui vient à nous. J'ai voulu marquer les diverses stations de la mienne et raconter, étape par étape, ce mystérieux voyage de la grâce divine à la rencontre d'une pauvre ûme. »
Au moment d'ouvrir toutes grandes les portes de la maison où fut son berceau, et de faire pénétrer le public auprès du lit de son père, Paul Féval a-t-il été saisi d'un scrupule? A-t-il hésité? Peut-être. Toujours est-il qu'il ne parle pas en son nom, et qu'il a placé son récit dans la bouche d'un de ses amis, son ami Jean. C'est un singulier personnage que l'ami Jean : « Jean était une nature capricieuse à l'excès, inégale, ayant des lacunes au beau milieu de trop de richesses, et des paresses dans l'élan même de ses témérités; la mesure lui manquait; mais, en toute ma vie, il ne m'a jamais été donné de feuilleter une imagination comparable à la sienne pour l'éclat, l'étendue et la fécondité...
« ... Il parlait merveilleusement; ce qu'il disait entraînait et charmait pendant qu'il le disait. Dès qu'on était dehors, il y avait déchet, c'est vrai, mais quelque chose ressortait à côté de ce qu'il avait dit, au-dessus, au-dessous, je ne sais où, et l'on voyait devant soi des horizons ouverts. Peut-être bien avait- il çà et là quelque paillette de génie dans l'énorme mine de son cerveau... Quand je détourne mes regards du présent pour les reporter en arrière, je vois, comme si elle était là devant moi, cette tête si tourmentée (mais si calme !) de l'esclave de la foi, qui s'émerveillait d'avoir douté, cette figure du libre penseur prisonnier de Dieu, ce masque imprévu, absolument divers, frivole et profond, travaillé par la fièvre du savoir, mais tout pénétré de naïves sérénités, qui m'a fait rire si souvent, si souvent penser et pleurer. »
Et nous aussi, nous le revoyons dans nos plus lointains souvenirs, tel qu'il nous fut donné de le voir un jour dans sa pauvre mansarde de la rue Saint -Jacques, tout éclairée des rayons de son élo-
queiice, ou plutôt tel qu'il revit dans une admirable et superbe étude de Louis Veuillot * et dans le livre de Paul Féval. L'ami Jean s'appelait Raymond Brucker. Il avait publié vingt romans, dont deux au moins , le Maçon et les Intimes, avaient eu un vif succès; puis, tout à coup, il avait disparu, recherchant le silence comme d'autr^es recherchent le bruit, réservant pour les ouvriers et pour les pauvres les trésors de son éloquence-.
Revenons, avec M. Edmond Biré, à la Première Communion,
Sous ce même titre paraissait, il y a quelque quarante ans, un petit roman dont tous les personnages vivent dans une atmosphère catholique, où il n'est question que de conversions, de confesseurs, d'apparitions. De qui croyez-vous que fût ce roman? D'un rédacteur des Débats, M. Delécluze; et M. de Sacy, — rédacteur en chef du journal, — ne faisait au livre de son collaborateur qu'un seul reproche : il regrettait que la petite Toinette n'eût pas vu apparaître la sainte Vierge! Cet honnête M. Delécluze, qui a laissé d'intéressants Sonvenirs, où il parle de lui avec une modestie bien rare, avoue que son livre n'eut qu'un médiocre succès : « Ma nouvelle, dit- il, passa à peu près inaperçue. » Il n'en fut pas précisément de même du volume de Paul Féval. Et cependant ici point d'héroïne, point de vision, point de mort tragique, aucune des nombreuses machines dont l'invention avait dû donner
' Univers du 9 mars 187o.
* Edmond Biré, élude publiée dans VUnivei*s.
FAIIÎ. KÉVAL 259
tant do mal à l'excellent et peu Imaginatif M. Delécluze. Paul Féval s'est même privé du tableau de la première communion ; cette fête si délicieuse et si pure, cette cérémonie incomparable, toute pleine d'harmonie, de fleurs et d'allégresse, cette journée bénie entre toutes , il ne l'a pas décrite : il lui consacre sept lignes, pas davantage. C'est dans ces conditions, avec ces éléments d'une simplicité extrême, qu'il est arrivé à produire une œuvre d'un intérêt puissant. Mais si les événements sont très simples, peut-être les personnages sont-ils très romanesques et de nature à empoupier le lecteur. Voyons un peu : « Le héros est un enfant de onze ans, le petit Jean, qui n'est ni bon ni mauvais, ni ange ni démon, et qui n'est pas même le premier au catéchisme, ni le dernier non plus. » Voici maintenant la mère et les sœurs de Jean, les plus braves cœurs du monde, mais qui vivent dans le cercle étroit de la famille, et ne voient ni ne cherchent rien au delà. Charles, le frère aîné, le substitut de Loudun, est bien romanesque un brin, celui-là, en ce sens qu'il ne ressemble point à tout le monde; mais c'est un dévot, tout le contraire, par conséquent, d'un héros de roman, si bien que l'auteur est le premier à nous dire : (c Charles est la pierre d'achoppement de mon récit, je ne me fais pas d'illusion à ce sujet. » François, le second frère de Jean, est soldat, et il mène sans grand éclat la vie de garnison. Qui avons-nous encore? Julienne, une vieille servante, qui cesse de tutoyer son jeune maître quand elle n'est pas contente de lui, et qui lui dit alors : « Ah ! vous voilà, vous ! » Marie de Moy, une fillette de dix ans ; M"™» du Boisbréant, qui va tous les matins à la première messe; sa nièce, M"« Clémence, qui a beaucoup de piété, une bonne instruction et peu de
musique; M. Loirier, « un tout petit homme à cheveux gris de souris, plus ras qu'une brosse, et mince et furtif , » ancien payeur du département de la Mayenne, toujours armé de son parapluie et ayant toujours aussi le petit mot pour rire.
Ce sont tous d'honnêtes gens, peut -on dire des personnages de la Première Communion; mais où trouver, dans ce miheu honnête et simple, le roman, l'intérêt, l'émotion? Nous n'avons affaire qu'à de braves gens de province, comme nous en avons tous connus, aimables et vertueux sans doute, mais ayant bien leurs petits défauts et leurs petits ridicules. Encore une fois, comment tirer de ces éléments réfractaires , ce semble, à l'intérêt, un récit qui passionne, un drame qui fasse sourire et pleurer? C'est là cependant ce que Paul Féval a su faire avec un art merveilleux.
J'ai souvenir qu'au moment où parut le livre, M.Armand de Pontmartin marqua son dissentiment avec l'auteur, du moins en ce qui touchait le caractère extra-humain du sacrifice de Charles. Peut-être avait -il raison, littéralement parlant.
Le Coup de grâce réconcilia du reste complètement le romancier et son critique. Ce dernier volume, où Paul Féval renonce à s'effacer derrière M. Jean, et porte, cette fois, la parole en son nom, renferme, comme les précédents, des parties admirables. Le livre est désormais complet, du commencement à la fin, et, quatre volumes durant, l'auteur des Étapes d'une conversio7i est resté à la hauteur de son sujet, et il n'en est pas de plus beau : l'histoire d'une âme.
Il y a bien longtemps déjà, presque au début de sa carrière, Sainte-Beuve déclarait impossible le roman chrétien.
(( Le roman, écrivait-il, tout roman, il faut bien le dire), est plus ou moins contraire au sévère christianisme, parce que tout roman renferme en soi et caresse plus ou moins un idéal de félicité sur terre, ou un idéal de douleurs. Depuis le bon évêque de Belley, Camus, qui a fait tant et de si pauvres romans chrétiens, jusqu'à ceux qu'on renouvelle de nos jours, je sais que les auteurs ont cherché à éluder, à se déguiser l'inconvénient; mais il est dans le fond et la nature des choses, et on peut au plus le dissimuler et le diminuer en s'avertissant. »
Depuis l'époque où il écrivait ces lignes, le spirituel et ingénieux critique a reçu un double et fier démenti. Sans doute, — et en cela Sainte-Beuve disait vrai, — tout roman qui renferme en soi et caresse un idéal de félicité sur terre ou un idéal de douleurs, est contraire à l'esprit chrétien. Mais où il se trompe, c'est lorsqu'il croit qu'on ne peut écrire un roman sans caresser ou cet idéal de douleurs, ou cet idéal de félicité. Dans les Étapes d'une conversion, Paul Féval et, avant lui, Louis Veuillot, dans V Honnête femme et dans Corbin et d'Auhecoiirt , n'ont eu garde de se forger à eux-mêmes et de forger à leurs lecteurs un idéal de félicité terrestre; et, d'autre part, lorsqu'ils ont eu à peindre de grandes douleurs, ils n'ont pas manqué de nous montrer, à côté et au-dessus d'elles, la main de Dieu pleine de miséricordes et de consolations.
Douteuse hier encore, la question de savoir si l'on peut faire un roman chrétien est donc aujourd'hui tranchée. Je n'ignore pas qu'aux yeux de beaucoup de personnes, c'est à M. Octave Feuillet que revient l'honneur d'avoir le premier, dans VHistoire de Sibylle, réalisé l'idéal du roman chrétien. Je ne saurais me ranger à cette opinion. Que
M. Feuillet ait beaucoup de talent et que ses intentions soient excellentes, je l'accorde volontiers, mais cela ne suffit pas. Le monde où il place ses romans est charmant, mais il est un peu comme la jument de Roland, qui n'avait qu'un défaut : elle était morte. Le monde de M. Octave Feuillet n'a jamais vécu. On prétend qu'autrefois (entre nous, je n'en crois pas un mot) les princesses ne se nourrissaient que de brioches. Les livres de l'aimable académicien auraient merveilleusement fait leur affaire : c'est en elîet de la pâtisserie feuilletée, et de la meilleure. J'aime mieux le pain. Or les romans de Louis Veuillot et les derniers livres de Paul Féval, comparés aux friandises que l'auteur de Sibylle sert à ses lectrices, c'est du vrai pain cuit dans un vrai four. Chez eux, rien d'artificiel, rien de factice. On voit quelquefois dans les serres de très belles fleurs, d'une riche végétation, aux couleurs éclatantes. Je préfère les fleurs qui poussent en pleine terre et en plein soleil \
Dans un autre ouvrage, Féval a voulu montrer combien le surnaturel est étroitement lié aux événements de notre histoire nationale, et ce livre, les Merveilles du mont Saint-Michel, renferme des pages d'une éloquence étonnante qui nous révèlent, en même temps qu'une science profonde, un esprit très ouvert au mysticisme.
Mais il faut être hardi , brave et naïf, pour s'imaginer que la France d'aujourd'hui se peut
Edmond Biré, étude publiée dans V Univers.
intéresser aux Merveilles du mont Saint-Michel, de Saint- Michel au péril de la mer; que la France d'aujourd'hui peut écouter, sans honte comme sans regrets, l'héroïque récit de ses gloires passées, dont l'histoire du mont Saint- Michel est la somme et la synthèse. Sans doute, autrefois, l'archange vainqueur de l'orgueil rebelle fut le patron céleste du royaume de saint Louis, de Jeanne d'Arc et d'Henri IV. Sans doute, la basilique vouée à son culte fut une des forteresses de la patrie, un des conservatoires de la science, une pépinière d'hommes illustres, un de ces pieux monastères qui étaient les fleurons de notre couronne. Qui s'en souvient? et qui, pour oublier la torpeur morbide et l'ennui bête que font peser sur nos intelligences les spectacles ineptes de l'heure actuelle, voudra lire cette œuvre éloquente, où sont narrés avec un si pénétrant esprit les Gestes de Dieu par les Français, — quand il y avait encore un Dieu, quand il y avait encore des Français ?
L'écrivain évoque de grands souvenirs : ceux de ce Charles Martel qui chassa les Sarrasins; de ce Philippe-Auguste qui se fit l'ouvrier des desseins de Dieu; de saint Louis, le roi juste; de Bertrand du Guesclin, le héros chrétien ; de Jeanne d'Arc ; de saint Michel, bouclier de la France!
Au moment où parut ce beau livre, j'écrivais à Paul Féval :
Vous n'êtes pas de votre époque, mon maître; vous rétrogradez. A qui ferez -vous croire que la prière est plus efficace que la diplomatie? Et pour qui, en vérité, avez -vous écrit ce livre, bourré de science , illuminé de foi , plus attrayant qu'un roman, plus consolant que l'histoire, éclatant de patriotisme, œuvre virile et forte, noble par le but, puissante par l'exemple , et qui ne vous mènera pas à l'Académie?
Supposez-vous qu'on ira chercher dans vos pages des leçons de dévouement, des souvenirs de gloire évanouie, des espérances tendrement caressées, de fortifiantes comparaisons, de salulaires enseignements? Que non pas. Vous serez payé de vos peines par le dédain accablant des politiciens qui vivent au jour le jour, sans souci d'un passé qu'ils ignorent, sans effroi d'un avenir qu'ils prophétisent; par l'indifîérence des repus , qui estiment que tout va pour le mieux dans cette meilleure des répubUques, où foisonnent les docteurs Pangloss. Risquer sa popularité; suivre sa voie, tout droit, même au travers des épines et des roches; narguer le bourgeois, qui méprise les mystiques , ne comprenant rien au delà de son pot-au-feu; dire carrément son fait à notre civilisation putréfiée; se faire le champion d'une cause tombée en discrédit, parce qu'on la croit perdue, alors qu'elle est triomphante puisqu'elle est persécutée : ce sont là des actes que notre monde égoïste et laid a l'imbécillité de blâmer. Ces actes relèvent ceux que l'aile noire du scepticisme effleure, et qui défaillent au bord du chemin , soufTrant de la piqûre des épines et de la dureté des cailloux.
Certes, les hommes sont faits pour dégoûter des meilleures causes, a dit Joseph de Maistre; et l'écœurement est grand, quand on ne considère que les choses humaines. Quelle souffrance plus amère que de juger ceux qu'on aime et qu'on respecte î quelles acres colères contre ceux qu'on a jugés!... Mais au-dessus des hommes, de leurs agissements grotesques, de leurs platitudes, de leur mesquinerie, de leurs bassesses, il est heureusement des abstractions où l'âme, l'esprit et le cœur se réfugient. Il est des principes , il est des doctrines , il est des idées, — j'allais dire des illusions, — qu'il faut défendre à tout prix, quand on serait un désabusé !
Paul Féval les défend, lui. Après quarante années de combat, le voici encore sur la brèche. Il nous apprend à nous, les jeunes^ — ironie des mots ! — que de déserter le champ de bataille est un crime lâche. Il nous donne l'exemple, en courant tête baissée dans la mêlée...
Précipité, comme nous, dans le Maëlstrom moniftrueux de l'anarchie révolutionnaire, il lève un regard sérieux vers les cieux, et tandis que la barque pourrie circule sur les flancs du vaste entonnoir, qu'elle raye en tournant, il méprise l'abîme qui nous aspire, et il crie, dominant le fracas des flots : Servlam ! Je servirai !... quand même !...
Est-ce donc à nous, les dévorés de la fournaise parisienne, à nous les victimes du cloaque, à nous qui sommes nés d'hier, et qui n'avons souffert, en définitive, que de la faiblesse de nos pères, de bégayer l'infâme Après nous le déluge ! des incroyants et des désespérés?
Non. Tant qu'il restera sous notre front une étincelle de vie, tant que nous tressaillirons aux mots de Dieu et de Patrie , nous chargerons l'ennemi.
ea suivant les traces de tant de gens de cœur, intrépides et bons, parmi lesquels il est, ce Breton bien digne de cette Bretagne où l'on criait à Beaumanoir mourant de soif :
« Bois ton sang, Beaumanoir, ta soif se passera ! »
Bien que son œuvre dramatique soit considérable ^, Paul Féval n'était nullement ce qu'en un
Voici, à titre de renseignement, la liste des pièces de Paul Féval, avec les noms de ses collaborateurs :
1 La Bourgeoise, drame en cinq actes, Ambigu, 6 dé-
cembre 1854.
2 Le ^ossi*, drame en cinq actes, Porle-Saint-Martin,
8 septembre 1862. Anicet Bourgeois (collaborateur).
3 Le Capitaine Fantôme, Porte-Saint-Martin, 26 mars
1864. Anicet Bourgeois.
4 Les Mousquetaires <iw roi, drame. Gaieté, 3 février 1865.
Anicet Bourgeois.
5 Jean qui rit..., pièce en quatre actes, Vaudeville,
25 mars 1865. Adrien Robert.
6 hd, Reine Cotillon, drame, Porte-Saint-Martin, 5 dé-
cembre 1866. Anicet Bourgeois.
7 Les Couteaux d' or, ^rdivae, Ambigu,16 septembre 1869.
Ferdinand Dugué.
8 Belle- Rose, drame. Ambigu, 1873. Amédée Achard.
9 Cocagne, drame en cinq actes. Ambigu, 2 décembre
1874. Anicet Bourgeois et Ferdinand Dugué.
10 Les Mystères de Londres, drame, Porte-Saint-Martin.
Anicet Bourgeois.
11 Les Belles de Nuit.
12 Frère Tranquille, Porte-Saint-Martin.
13 Mauvais Cœur, Ambigu.
langage spécial on appelle un homme de théâtre. Il ne fit jamais une pièce tout seul ; quand un de ses romans avait, — et ils en avaient tous, — une véritable et puissante situation dramatique, on venait lui proposer de faire un drame, et il laissait faire. Ce côté particulier de son caractère littéraire est mis très en évidence dans sa fameuse querelle avec M. Victorien Sardou, à propos du Bossu % et, puisque l'occasion se
14 Le Fils du Diable, Ambigu.
15 Le Bonhomme Jacques, Ambigu.