‹ Paul FévalChapitre 11 sur 15 · CONFÉRENCES · texte numérisé non relu

CONFÉRENCES

De rAssociation philotechnique.

1 Le Premier Amour de Charles Nodier, 186b.

Séance d'ouverture de la Société pour l'amélioration du Théâtre.

2 Le Théâtre moral, causerie, 28 avril 1874.

A propos de V École des femmes.

3 Le Théâtre- femme , causerie, Gaieté, 26 janvier 1873.

' « Le théâtre de la Porte-Saint-Martin vient de reprendre avec un grand succès Fune des œuvres les plus attachantes et les plus fortes de son répertoire, le Bossu, disait le Figaro (1879).

« A propos de cette reprise, tous les journaux ont rappelé la fameuse querelle que l'apparition du drame suscita, en 1866, entre Paul Féval et Victorien Sardou, et qui fut débattue dans le Figaro littéraire, avec un talent consid'^rable de part et d'autre.

« La question était de savoir à qui appartenait l'idée originale du Bossu. Quelques-uns avaient prétendu que l'idée de faire une pièce avec le roman avait été fournie à

présente de conserver ces documents insérés naguère dans un journal, on nous permettra bien de les publier à nouveau ; le lecteur y gagnera quelques excellentes pages, d'un ton un peu vif et animé, que leurs auteurs se sont pardonnées volontiers, quand la vie les eut rapprochés.

Voici d'abord l'attaque, c'est-à-dire l'article de Paul Féval :

Il s'agit de M. Sardou, qui m'a fait l'honneur d'être lié avec moi.

En 1855 ou 56, le docteur P***, mon beau -père, m'annonça que M. Boudeville, artiste dramatique, désirait me présenter un jeune homme rempli de talent, qui venait d'avoir à l'Odéon une chute pé-

Paul Féval par Sardou, lorsque celui-ci n'était encore qu'un débutant dans l'art dramatique.

« Paul Féval tint à démentir ce bruit, et, comme à cette époque il écrivait dans le Figaro une série d'articles sous ce titre : le Besoin de parler, il profita de l'organe qu'il avait entre les mains pour protester contre les prétentions de Sardou.

« Il le fit avec une verve et une causticité merveilleuses.

« Tout naturellement, le Figaro ne refusa pas à Sardou son droit de réponse, el celui-ci, à son tour, en usa avec l'adresse et Tesprit qu'on lui connaît.

« Les pièces de ce duel littéraire sont éminemment curieuses à lire d'un bout à l'autre. Nous espérons que ni M. Féval ni M. Sardou ne nous en voudront de les reproduire, d'autant plus que si l'un ou Tautre avait aujourd'hui un complément à apporter au débat, nous serions très heureux de leur offrir, une nouvelle fois, l'hospitalité du Figaro. »

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nible. Je dois confesser que je n'avais jamais entendu parler de M. Boudeville. Mon beau-père ajouta:

« M. Boudeville a tant de confiance en ce jeune homme, qu'il jouerait volontiers un rôle de lui pour sa rentrée. »

L'ambition du jeune homme rempli de talent qui bornait son rêve à faire un rôle pour M, Boudeville me parut médiocre.

M. Boudeville était de l'Odéon.

Il y avait aussi dans l'affaire une dame de l'Odéon, peut-être deux. Ce théâtre de l'Odéon rayonne dans le passé de M. Sardou; toutes les fées amies de son berceau étaient de l'Odéon,

Mon beau-père, qui soignait M. Sardou et ses fées de l'un et l'autre sexe, ne leur doit pas sa fortune.

Je consentis, comme je le fais toujours, à voir l'auteur en herbe, non point parce qu'il était de l'Odéon, mais parce que je n'ai jamais su refuser cerlaines audiences. M. Sardou lui-même, par le grand et sérieux chagrin qu'il me causa une fois en sa vie , n'a pu me corriger de ce défaut.

Donc M. Boudeville nous l'apporta un soir; lui, M. Boudeville, majestueux et fier de sa fonction; le pauvre petit , au contraire , humble et triste.

Il faisait froid à voir, tant il était maigre. Il parla peu et parfaitement bien.

Je fus touché du respect qu'il témoignait à M. Boudeville.

A l'heure où j'écris ceci, je vois encore cette mièvre figure, où il y avait de la souffrance, du découragement et de la volonté; ces yeux inquiets qui sont en réalité excellents, et qui me semblaient myopes; ces traits admirablement taillés, un peu trop coupants, aigus jusqu'à être pointus, et qui me firent jeter un coup d'œil derrière le dos , où néan-

moins il n'y avait point de bosse; ce front heureusement développé, intelligent au possible, couronné par la plus magnifique chevelure que j'aie jamais vue. Il y avait là dedans de l'enfant et de la femme très âgée. C'était joli et ruiné. Je dis ma première impression avec franchise : elle fut tout entière à la curiosité du romancier.

Je sentis que j'avais en face de moi quelqu'un.

J'en demande pardon à M. Boudeville; je ne me souviens plus de ce qu'il dit ou fit. Je me souviens, au contraire, du sourire pâle qui éclaira les traits du petit homme maigre quand il risqua une allusion pleine de dignité et très sobre à sa chute récente. Ce sourire était beau, quoiqu'il montrât des dents funestes.

Ceci se passait dans le salon de mon beau-père. Je fis descendre M. Sardou à mon cabinet, lieu laborieux et souvent fermé à mes meilleurs amis , mais dont la porte lui fut toujours ouverte. Je le mis à son aise incontinent, et je l'interrogeai comme mon âge et ma position m'en donnaient le droit.

Il me fit comprendre du premier coup qu'il n'attachait pas le bonheur de sa vie entière à écrire un rôle pour M. Boudeville. Je l'approuvai en principe, quoique je trouvasse qu'il exhalait cet aveu un peu bien vite. Il me dit, en outre, qu'il avait en portefeuille une pièce en trois actes et en vers, intitulée : Bernard Palissy, qui résumait de profondes études. Cette pièce et les recherches qu'elle avait nécessitées formaient évidemment sa préoccupation principale. Il était fort complet en parlant émaux, céramique et arts au xvi® siècle. Un instant je crus avoir affaire h un jeune savant égaré dans la voie théâtrale. Et par le fait, il y a du savant dans M. Sardou; c'est l'homme des livres, cherchant

presque toujours eu dehors de sa propre imagination.

Je ne voyais pas bien, cependant, ce à quoi je pouvais lui être utile, et cette pensée me peinait, parce que la vive amitié que je devais éprouver pour lui était sur le point de naître.

Je mis de côté l'émail un peu brusquement, et je lui demandai :

« Que voulez-vous faire avec moi?

— Un mélodrame, » me répondit-il.

Il y en avait un dans sa poche.

Je vis alors pour la première fois cette anguleuse petite écriture qui hiéroglyphie si étonnamment la nature physique et morale de M. Sardou. Ceci était le second symptôme douteux, le troisième même, en comptant l'abandon du rôle de M. Boudeville. Je crois aux dents un peu , ayant fréquenté l'école de M'"° Wagner, qui jouait de la mâchoire, comme Gall du crâne, et Desbarolles de la main. Je crois aussi à l'écriture, j'y crois même beaucoup. Quant au troisième symptôme : la « mise de côté » de M. Boudeville, notre siècle entier est lâcheur, au point d'avoir été forcé d'inventer ce mot répugnant pour se caractériser lui-même. Soyons cléments.

Le mélodrame que M. Sardou avait dans sa poche n'était pas bon. Il lit très mal, et sa voix ftihle s'éraille très vite.

Je fus navré. Il le vit. Il roula son manuscrit prestement, et se mit à me raconter tout ce qu'il n'avait pas pu me lire. Les choses changèrent d'aspect, non pas que son mélodrame devînt meilleur, mais les détails dont il l'entourait me tinrent désormais sous le charme.

Il est éloquent dans toute la force du terme, et, circonstance bizarre, ce n'est pas avec sa propre

pensée. J'avais lu tout ce qu'il me disait dans Gooper, dans le capitaine Mayne-Reid et dans Gabriel Ferry; néanmoins cela me sembla original, tant il jongle adroitement avec ses souvenirs. C'est l'homme de l'emprunt continu. Il emprunte comme les généreux donnent, sans compter. Quand il a voulu justifier ses emprunts, il a emprunté jusqu'à sa justification.

Je me hâte d'ajouter que M. Sardou n'a pas tout à fait tort dans sa justification empruntée. Il faut voir les choses comme elles sont. La grande difficulté de l'art théâtral n'est pas d'inventer, mais d'approprier. Autant il serait malséant à un romancier qui a ses coudées franches de prendre l'idée ou l'invention d'autrui, autant cela est usuel;, sinon permis, au théâtre. Le théâtre, à vrai dire, n'en a jamais usé autrement. Il vit de choses faites. M. Sardou, pour établir cela, aurait pu ne point remonter jusqu'à Molière, qui n'est pas son aïeul. Il lui eût suffi d'en appeler aux théories connues de M. Scribe, son oncle charmant, et de M. d'Ennery, son très habile collègue.

Dès que j'eus constaté à quel point la conversation de M. Sardou étincelait d'emprunts, je m'écriai en moi-même : Tu Marcellus eris ! Voici une bouture drarhatique !

Et je fus pris d'un vague respect, chacun de nous admirant volontiers les qualités qui lui manquent : je ne me souviens pas d'avoir jamais rien emprunté à personne, exception faite toutefois de M. Sardou lui-même, qui est mon bienfaiteur, comme je vais le confesser ci-après.

Mais je n'admirai pas seulement cette richesse inouïe de la faculté emprunteuse , cette opulence de la mémoire; je fus frappé bien davantage encore par l'habileté serrée, abondante, pittoresque, que le

candidat mélodramaturge dépensait à soutenir une cause perdue. Quel homme d'afïaires ! quel splendide amateur de soi ! que de conviction ! que de passion ! Il me joua des scènes h quatre en prenant toutes les poses : il rampa dans le sentier de la guerre (son drame se passait en Amérique), il scalpa quelques visages pâles, il incendia quelques wigwams; il se poignarda pour le jeune premier rôle, il accoucha clandestinement pour l'ingénue, il fit tout, dessinant les décors, étageant les plans, disposant les meubles , allumant les lampes , donnant des rôles aux fauteuils, à la table, à la pendule, à la pincette, à la pelle et à son mouchoir : c'était un diable. Tout son corps anguleux travaillait, sa voix s'enrouait, ses cheveux fouettaient sa joue blême. Il avait fini par me prendre, ce qui n'est pas bien difficile; je perdais plante et j'allais lui déclarer qu'il m'avait converti à sa démoniaque mécanique, lorsqu'il s'arrêta tout à coup au plus furieux moment, pour me dire froidement :

(( C'est bien, je suis fixé, c'est idiot. Nous ferons autre chose. »

Il prit son parapluie (j'ai rarement vu de plus beaux parapluies que les siens), me remercia du bon accueil et s'en alla. Je le regardai traverser la cour par la fenêtre. Il portait dignement son parapluie, qui lui allait comme un gant. Le diable s'était changé en un paisible petit bonhomme d'apparence valétudinaire et un peu moisie. Je restai positivement ébloui de ceci et de cela; j'avais la migraine des contes d'Hoffmann. Je dormis mal. Les dames de rOdéon pleurèrent dans mes rêves, tout pleins de Peaux- Rouges écorchés, qui brandissaient des parapluies de toute beauté.

La seconde fois que j'eus l'honneur de voir

M. Sardou, il arriva à l'heure de mon travail. Je le lui fis remarquer ; il ne me cacha point que cette heure lui était commode, et nous passâmes outre. Dès cette seconde entrevue, il fut le maître chez moi très despotiquement. Gomme je m'avisai de lui insinuer que la soirée me conviendrait mieux pour nos rendez- vous, il me dit qu'il avait ses habitudes. Je dus me déclarer satisfait.

Pour ces choses, il avait l'aplomb tyrannique des vieillards; pour d'autres, c'était encore un bambin, mais sans naïveté. Je sais bien où il a pris Fanfan Benoiton. Très poli, du reste, bien élevé même , sachant beaucoup, disant avec grâce , affectueux au possible quand il voulait, et parlant en bons termes de quelques belles connaissances qu'il avait déjà: Camille Doucet, Gustave Waëz, Gevaert. Matériellement, j'ai perdu un temps énorme dans ces longues causeries qui durèrent plusieurs années ; je mentirais si je faisais semblant de le regretter.

M. Sardou m'a appris des quantités de choses qu'il ignorait lui-même. Il m'a vieilli; j'en avais besoin, malgré mon âge; je le crois un parfait honnête homme, totalement dépourvu de penchants chevaleresques. Il ne m'a jamais trompé ; c'est moimême qui me suis trompé à son égard.

Je lui en ai voulu pendant plusieurs semaines, ce qui est chez moi le necjplus ultra de la rancune. J'avais très probablement tort. Je n'ai conservé de mes rapports avec lui qu'une bienveillance guérie de tout élan et une curiosité toujours étonnée : la curiosité du premier jour.

Il m'apporta un second drame, puis un troisième : je ne pense pas qu'il en ait rien fait depuis.

Parmi ses nombreux succès, j'ai pu reconnaître

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au passage plusieurs idées qui m'étaient familières, je n'ai pas retrouvé celles-là. En désespoir de cause, je lui racontai le Bossu, qui était dans ma tête à l'état de roman préparé. Il fut séduit : nous travaillâmes des années, et nous ne fîmes jamais ensemble que le Bossu. Je ne saurais dire ce qu'il y eut tour à tour dans ce Bossu. C'était un monde.

Marc-Fournier le refusa; je ne sais s'il eut raison. M. Sardou n'avait pas sans doute alors tout le talent qu'il possède aujourd'hui, mais il avait déjà un très grand talent. Seulement, à force d'être travaillé et retravaillé, ce malheureux drame était arrivé à la décrépitude.

Il tremblotait, et quand j'en voulus faire un roman pour le Siècle , j'eus toutes les peines du monde h retrouver la franchise de mon idée première.

Sur le roman publié, M. Sardou et moi nous recommençâmes le drame commandé par M. Harmant, alors directeur de la Gaieté. Dans l'intervalle, M. Sardou avait livré et gagné ses premières batailles. Quand M. Sardou me demanda la permission de m' abandonne}', notre drame était fait , savoir : la part de M. Sardou en scénario seulement, et la mienne écrite.

J'ajoute que ma part ne valait rien. Ce drame n'a jamais été représenté. Dans mes souvenirs , il était beaucoup plus hardi, beaucoup plus curieux que la pièce signée par M. Anicet Bourgeois et moi, qui a été jouée au théâtre de la Porte -Saint -Martin. M. Anicet Bourgeois n'a pas besoin de mes éloges ; il n'eut point communication du premier projet, son travail l'emportait peut-être sur notre ancien plan au point de vue de ce qui détermine le succès au boulevard; du moins, le succès fut-il très considérable.

J'ai dit tout à l'heure en parlant de M. Sardou :

(( Nous ne fîmes jamais ensemble que le Bossu, » mais j'avais dit auparavant : «Parmi ses succès, j'ai pu reconnaître au passage certaines idées qui m'étaient familières. » Cela vient de ce que, en faisant le Bossu, nous avions remué des montagnes d'idées. On ne fait pas le Bossu pendant quatre ou cinq ans sans aller à droite, à gauche, devant, derrière, partout. Le long du chemin, nous projetâmes deux ou trois douzaines de pièces, parmi lesquelles il en faut compter une qui aurait eu pour sujet les étonnantes divagations de notre collaboration même. Voilà en quoi M. Sardou est mon bienfaiteur. Cette fantaisie m'a servi à faire deux chapitres des Habits noirs, que j'ai écrits en riant de bon cœur.

M. Sardou me disait avec cette bonhomie charmante qu'il a quelquefois : ((Je prends note de tout, n'ayez pas peur d'oublier; je suis le caissier de notre association.» Qu'il ne voie nulle amertume dans cette réminiscence. Je n'ai jamais rien rencontré dans ses œuvres qui puisse constituer un larcin commis à mon préjudice. Nous avions voyagé ensemble à travers les mathématiques d'Edgard Poë, bien avant qu'il fit les Pattes de mouches ; nous avions épluché , antérieurement aux Femmes fortes , les excentricités américaines , mais rien de cela ne m'appartenait en propre, il a été caissier fidèle; notre caisse d'ailleurs ne contenait peut-être pas beaucoup de bon argent.

M. Sardou me pardonnera d'avoir jeté sur le papier, sans autrement creuser l'étude, les impressions qu'excita en moi notre rencontre. J'aurais pu rendre ces impressions piquantes, en touchant à des choses privées. Il se trouve, en effet, que ces choses privées révèlent un caractère à part et buri-

lient profondément les profils d'une physionomie très accentuée; mais j'ai eu beau chercher, je n'ai plus trouvé chez moi cette passion qui peut excuser la vigueur de certaines touches.

Pendant un temps, j'ai cru suivre d'un œil ennemi le chemin brillant que M. Sardou se frayait dans la vie. J'ai bien vite reconnu que je me trompais. Je le suivais, voilà tout, et ma préoccupation n'était pas exempte de tendresse. On aime toujours le talent qu'on a vu éclore. A mes yeux, M. Sardou est un précieux talent, sans élan, sans cordialité, sans jeunesse, mais souverainement adroit dans ses choix, habile avec calcul, habile à feindre la fougue, et arrivant à la chaleur par des prodiges de gymnastique cérébrale.

Les lièvres de ses civets ne sont pas toujours tués par lui , c'est certain ; mais il les ravigote à miracle, et s'il y glisse, l'espiègle qu'il est, un lambeau de gibier de gouttières , on s'en lèche les doigts. C'est poivré magistralement. Comme il prend sa muscade où il la trouve, rien ne lui coûte.

Il a de pleines marmites de reliefs auxquels il donne une forme définitive à force d'esprit, d'algèbre et de migraines. S'il se bat les flancs, ce n'est jamais en vain. Sa verve est rarement naturelle, mais il a de la verve, ou quelque chose qui y ressemble comme deux gouttes d'eau.

Et que m'importe, après tout, le procédé qui fouette la crème, si elle mousse? Certes, il n'a ni la carrure dramatique d'Emile Augier, ni la science terrible d'Alexandre Dumas fils, ni l'admirable nature de Théodore Barrière ; mais ses succès ne sont pas moins bruyants que les leurs, et ses chutes sont plus rares. A proprement parler, il n'a jamais eu de chute, depuis cette première dont je fus assez heu-

reux pour bassiner les meurtrissures. Je ne répète pas cela pour le lui reprocher, mais pour m'en faire un mérite aux yeux de la postérité.

Désormais, je le crois à l'abri de tout naufrage; l'océan dramatique a beau être tempétueux et profond, il n'y peut plus sombrer, parce qu'il nage en-touré de lièges, de caoutchouc et de vessies. Si la vessie crève, les bouchons résistent, et la mécanique continue de flotter. J'ai vu cela maintes fois, car je ne manque guère d'aller applaudir mon exintime à chaque pièce nouvelle. J'ai vu encore autre chose, une chose vraiment curieuse : Quand il fait bien, ce qui arxive très souvent, le pubhc n'est pas toujours content; mais, ventre de biche ! quand il fait mal, le diable prend les armes! Chacun des petits pièges qu'il tend saisit la salle au collet. Jamais âme qui vive n'a deviné si héroïquement son a tout le monde » !

Il a carte blanche, il est Vert -Vert. On le laisse jouer avec la morale comme si c'était de la mousseline; on le laisse déshabiller ses poupées du haut en bas, sous prétexte qu'elles sont en carton. Il chatouille la vertu, il fait pousser des petits cris hystériques à la pudeur; en l'écoutant, les demoiselles Prudhomme frétillent d'allégresse comme si le cousin voyageur était inconvenant avec elles. Il fouette, il fouette, le lait monte; il fouette encore, la crème bouillonne; il fouette toujours, l'haleine lui manque , le bras lui tremble ; c'est égal , il fouette, il fouaille...: la meringue sort! Alors, c'est du délire. La critique gambade, le public ne se connaît plus, le pompier marche sur la tête, le directeur fond en larmes , l'homme du rideau a des convulsions, et les ouvreuses épileptiques lui donnent à l'unanimité leurs voix pour l'Académie.

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Un dernier souvenir. Il avait la bonté de m'accorder une assez grande somme de talent, mais il me reprochait, avec une raison supérieure à son âge, d'avoir sacrifié top souvent aux méchants goûts du vulgaire.

(( Vous êtes un renégat, me disait- il, et, qui pis est, vous ne saviez même pas que vous auriez pu mieux faire. »

Ah! lui, c'est différent! ce n'est pas en dormant qu'il s'est laissé circoncire.

Voici maintenant la riposte, l'article de M. Sardou :

Après la légende, l'histoire!... Vous permettez, monsieur Féval?

En 1854, ami lecteur, et non pas 55 ni 56, car c'était fort peu de temps après la chute de la Taverne, je fus en effet présenté à M. Féval par mon ami Boudeville. Je constate d'autant plus volontiers, au début, la réalité de cette assertion, que c'est à peu près la seule exactitude à signaler dans la fantaisie aigre- douce de mon ex- patron.

Il paraît qu'à première vue je lui produisis l'effet d'une vieille femme; moi, je ne lui trouvai rien que d'un vieil homme. Il jugea mes traits trop coupants, j'estimai les siens trop arrondis. Il admira ma chevelure, je m'extasiai sur sa calvitie. Et si mes dents lui révélèrent tout d'abord que j'étais destiné à dévorer mes semblables, à commencer par lui, son premier sourire m'apprit que j'avais affaire à l'un de ces Bretons qui, suivant la spirituelle

expression de Gozlan, franchissent quelquefois la frontière, pour se promener en pleine Normandie.

Du reste, à part ces réserves mutuelles, la présentation fut charmante.

J'établis la situation respective des deux parties , avant d'entamer l'action.

D'un côté, un écrivain qui avait déjà donné toute la mesure de son talent, en se promettant de ne pas aller plus loin, et qui s'est tenu parole.

Fort contesté en ce temps-là, comme aujourd'hui, et très injustement, à mon sens, car nul romancier ne rappelle autant que lui Frédéric Soulié , moins le drame; Eugène Sue, moins la vigueur; Balzac, moins l'observation; M'"° Sand, moins le style; Dickens, moins la finesse, et Dumas, moins l'intérêt et la verve. Fort curieux à hre par conséquent, s'il ne faisait abus de certaine humour un peu lourde, qui ressemble à l'esprit français comme le cidre de sa patrie au vieux vin de Bourgogne.

Avec cela, poli, comme on peut voir, distingué en toutes ses manières, instruit sans pédantisme et sans érudition , et doué de cette aménité grasse et quelque peu cléricale qui fait dire à l'observateur léger : « Quel bon garçon ! »

D'autre part, moi!... c'est-à-dire peu de chose!... un être inconnu, de chétive apparence, très pauvre, n'ayant pour tout bagage littéraire qu'une pièce outrageusement sifflée ; meurtri de cette chute et non découragé, voulant à tout prix ma revanche, sachant bien qu'elle n'était possible qu'avec l'aide d'un compagnon d'armes, et lui apportant, en échange de son nom plus autorisé et de son expérience présumée, mon travail et mon instinct de la scène, servis par des jarrets d'acier dans un corps frêle, et par une volonté de fer.

J'arrivais à point.

L'âme de M. Féval couvait une immense aigreur. Cette aigreur, c'était 48 ! — La Révolution avait tué le roman-feuilleton !... La commande n'arrivait plus. D'autre part, à force de raconter toujours la même histoire de chouannerie, M. Féval avait fini par emprunter à ses héros une opinion politique, dont 4852 n'avait pas précisément fait la fortune. Double déception ! Aussi quelle amertume!... Vous seul, ô Seigneur! savez tout ce que j'entendis !...

Le calme et la solitude...

La plus grande affectation des mœurs patriarcales, un merveilleux détachement des honneurs de ce monde, fortifié par l'acre dédain de toute la confrérie des gens de lettres : voilà ce qui me fut mis sous les yeux, dans ce cabinet aux teintes sombres, où le maître travaillait en sabots : et ce à quoi je ne crus pas une seconde, à cause des sabots même ! On ne serait pas capable d'écrire une scène de comédie un peu supportable, si, le sabot d'un homme étant donné, on ne reconstituait l'homme tout entier. Dans ce riche cabinet, c'était une nuance heurtée, qui voulait trop dire ; et, voulant trop dire, elle révélait tout. Par l'empressement que M. Féval témoigne aujourd'hui à se mettre en évidence, tour à tour président de la Société des gens de lettres, conférencier, journaliste, et porteur de Trésors littéraires au palais des Tuileries , on peut imaginer tout ce qu'il y avait d'ambitions cachées au fond de ces sabots !

Mais, par exemple, une qui ne se cachait pas et qui se déchaînait à tout propos en un flot d'amères railleries, c'était l'envie âpre, avide, incessante, de faire rentrer sous terre mon collègue d'Ennery. Je ne sais quelle pièce de M. Féval d'Ennery avait

trouvé le moyen de faire accepter au public, mais il fallait qu'il y eût quelque chose comme cela. On ne déteste pas un homme à ce point -là, s'il ne nous a pas rendu de grands services. On voit, du reste, que d'Ennery n'est pas oublié. Le même boulet nous unit; c'est bien fait, cela nous apprendra à rebâtir les pièces des autres!

Or ces deux sentiments combinés, la haine de d'Ennery et le besoin de s'affirmer sous une forme moins discréditée que le roman -feuilleton, engendrèrent chez le maître de ce logis le désir de tenter à nouveau la muse dramatique. Elle l'avait bien un peu égratigné naguère; mais en se mettant deux contre elle!... En ce moment je frappais; il ouvrit, j'entrai.

Je lui apportais un drame en projet, dont je ne lui lus pas une ligne, par l'excellente raison qu'il n'y en avait pas une d'écrite. Je lui racontai ma pièce, il n'en comprit pas un traître mot, ceci par ma faute. Du reste, pas l'ombre d'un sauvage. Gela se passait et se passe encore dans le Haut- Canada, chez les trappeurs de la Compagnie de l'Hudson. — Évidemment M. Féval fait erreur. Cette imitation dont il parle : de Cooper, de Mayne-Reid et de Gabriel Ferry, je la connais; ce n'est pas ma pièce, c'est un roman qu'il publia à cette époque dans le Journal pour tous : les Couteaux d'or. Là, oui, il y a profusion de sauvages: un, entre autres, qui vient scalper les Parisiens sur le boulevard, dans un fiacre à l'heure!... Du Cooper rajeuni, perfectionné, mais enfin du Cooper!

Mon drame ne lui convenant pas, je le rengainai. Je l'écrivis tout entier sans lui en rien dire, et le portai trois mois après à TAmbigu, toujours accompagné de mon ami Boudeville! Ceci soit dit en pas-

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sant, pour répondre à l'insinuation d'ingratitude. Si la pièce ne fut pas jouée, c'est que Desnoyers mourut, après avoir joué la Bourgeoise , de M. Féval, ou les Cinq auberges ,... qui s'écroulèrent sur lui toutes les cinq!

Cette catastrophe établissait entre nous un lien de plus, l'harmonie du sifflet. Nous étions là, face à face, comme deux augures qui n'ont pas envie de rire, résolus à mettre en commun nos deux rancunes contre le public, pour tirer de lui quelque horrible vengeance. Le Bossu naquit de ce noir complot.

Je ne sais si la première idée de ce personnage fut suggérée à M. Féval par l'examen de mon individu, lequel a tout d'un bossu, sauf la bosse. Mais j'atteste que cette ingénieuse création lui appartient en propre. Un faux bossu, comme le beau Lagardère, qui se met du foin dans le dos pour mieux déguiser son visage, me semble une trouvaille digne de l'ingénieux esprit à qui l'on doit déjà le Peau- Rouge qui travaille en fiacre! Ce sont là de ces inventions fortement originales , basées sur l'observation attentive des faits , profondément fouillées dans les repUs du cœur humain, auxquelles doit renoncer un malheureux copiste tel que moi.

Du reste, à part cette bosse élastique, et l'enfant non moins élastique que M. Féval ne manque jamais de faire voler au début de tous ses romans, pour le dépouiller de son héritage (autre création puissante!); à part, dis-je, tout ce caoutchouc littéraire, rien de trouvé, rien de fait, rien d'écrit! Rien et rien!

Nous retroussâmes nos manches, et nous plongeâmes résolument dans la besogne.

Dès la première séance, je vis bien oii le bât allait nous blesser, et que l'attelage aurait du mal à s'en-

tendre. Nous étions là deux inexpériences égales, mises au service des deux organisations dramatiques les plus dissemblables. Nous partions à peine, sans savoir encore où nous allions, que mon fougueux compagnon caracolait déjà dans la plaine, et m'éblouissait de sa merveilleuse fantasia. Quelle imagination ! quelle fécondité ! quelle féerie ! quelles cabrioles charmantes dans le pays des fleurs, des rêves et des étoiles ! mais quels coups de nez à toutes les barrières qui sont les scènes capitales, et quelles dégringolades dans tous les fossés qui sont les fms d'actes !

Assis sur la route, je le regardais faire , charmé... et pas content. Ceci n'est point ma méthode; je saute où l'on voudra, mais je veux savoir ce qu'il y a de l'autre côté du trou. C'est ce que Féval appelle mon algèbre. Mais quand on n'a pas, comme lui, Pégase dans son écurie, il faut bien se contenter de ce simple bidet qui s'appelle le bon sens.

Si ce fut terrible au départ, ce fut bien pis en rase campagne. Nous étions, par exemple, en train d'assassiner quelqu'un avec la botte de Nevers : (( Que diriez -vous ici, s'écriait mon collaborateur, d'un homme... inconnu... qui paraîtrait tout à coup sur le seuil , vêtu d'un riche costume oriental? — Je dirais : Pourquoi ce Turc? — Attendez... Il est masqué, et, s'avançant, prononce trois mots arabes. — Pourquoi cet arabe? — Je ne sais; mais il me semble qu'il y a là un grand effet. — Je n'en vois pas de plus certain que de mettre les assassins en fuite. — Tant mieux ! — Tant pis! puisqu'il faut de toute nécessité que nous tuions notre homme, et que, lui vivant, il n'y a plus de pièce. — Vous avez raison , brûlons ce Turc. »

Il était mal brûlé, car je l'ai retrouvé dans le

PAUL FICVAL 2 H.*;

Mari embaumé, et venant toujours avec le même à- propos.

Et comme ça pendant quatre heures!... Que M. Féval s'étonne ensuite que nous ayons mis un an à construire un scénario, qui, raisonnablement, demandait quinze jours. Il ajoute que je sentais le moisi en le quittant; je lui sais gré de le dire; moi, je ne l'aurais pas osé.

L'été, passe encore!... J'arrivais à deux heures, moment choisi par mon collaborateur comme celui où il quittait la plume. 11 jetait là ses sabots, et nous allions, jusqu'à l'heure du dîner, raboter ce malheureux plan aux Tuileries, sa promenade habituelle. C'était fatigant, mais sain, et je ne pouvais guère reprocher à ce mode de travail que d'ouvrir un peu Fappétit, dans un temps où il ne m'était pas permis d'en trop avoir.

Mais l'hiver!... Ah! l'hiver!... les rendez- vous du soir, par les temps les plus détestables, toujours pour ma plus grande commodité! M. Féval me raille très finement sur tous mes parapluies. La vérité est que je n'en ai jamais eu qu'un, et encore pas longtemps, pour causes que je n'ai pas à déduire, et que sa disparition vers le milieu de janvier entraîna, pour toute la fin de la campagne, les conséquences les plus désastreuses. De la rue des Grands- Augustins, où je logeais, à la place Louvois,où demeurait M. Féval, il y a une trotte; et le soir, à pied, forcément, par la pluie, la neige et le vent, sans autre protection que le mouchoir noué sur le chapeau, ce n'est pas toujours aussi plaisant qu'il le semble croire.

J'évitais bien le Pont -Neuf, comme trop long; mais, de la Vallée aux portes de l'Institut, rude étape! Je laissais encore passer un grain sous les

vestibules du Louvre; et le Palais-Pvoyal me permettait de souffler à l'aise; mais je n'ai jamais compris pourquoi la pluie, qui cessait volontiers quand j'arrivais à la galerie d'Orléans, redoublait toujours de violence dès que je mettais le pied dans la rue Richelieu.

Je livre cette observation à l'examen de toutes les personnes condamnées au même voyage, et je les crois nombreuses , à ne compter que les lecteurs de la Bibliothèque qui n'ont pas de voiture.

J'arrivais donc essoufflé, crotté, grelottant, livide; mais comment n'aurais -je pas été ranimé par la vue de mon excellent patron , assis au coin d'un bon feu , et surtout par ses cordiales plaisanteries sur mon chapeau déformé, mes chaussures avachies, et mes cheveux collés aux tempes ! Il en riait de si bon cœur, que je faisais comme lui; après quoi, nous nous attelions à cette malheureuse bosse, et je me réchauffais à la rouler en tous sens.

Le lendemain , migraine ! — autre matière à railleries du sel le plus fm. J'ai la migraine, quel défaut ! — Un peu de charité, mon cher confrère ! Si vous aviez la gravelle, je ne le dirais pas.

Le jour vint pourtant, après deux ans de rendezvous, où j'écrivis sur les deux feuilles du dernier acte le mot FIN! Je dis je; car, outre les fonctions de secrétaire et de rédacteur du scénario, j'avais dialogué les trois quarts de la pièce, et je souligne trois quarts, bien que le travail fût divisé par moitié, parce que... Mais non, je ne le dirai pas; seulement, si M. Féval en doute, je tiens à sa disposition une scène entière écrite de sa main, la situation capitale du troisième acte, Lagardèrc et sa mère. Je l'ai précisément gardée. S'il y consent, je l'envoie au Figaro

PAUL l«'i:VAL 287

pour compléter la série de ses gracieux articles. C'est une perle.

La pièce était faite, restait à la faire jouer. Fechter, en qui nous espérions, avait quitté la Porte- Saint-Martin pour rOdéon, où il se proposait déjà de jouer Tartufe avec une bosse : cela faisait double emploi. Nous portons la même pièce à Fournier, qui la refuse. Mon collaborateur s'en étonne, pas moi! — Fournier se rappelait Frère Tranquille!

Et patatras! la pièce retombe dans ses cartons, M. Féval dans ses romans, et moi dans ma misère.

Un jour^ jour de soleil, ce petit mot m'arrive : c( Mon cher ami, venez vite... Notre Bossu!... » J'y cours. (( Voici ^ me dit M. Féval; le Siècle me demande un feuilleton , notre Bossu me fait bien la mine de ne jamais être joué; voulez-vous que je le convertisse en roman? — Parbleu, oui. Merci. »

En m'en allant, je supputais, à part moi, ce que l'on pourrait bien donner à mon collaborateur pour ce roman : « Quelque dizaine de mille francs, au moins. Il me reviendra bien là -dessus cinq cents francs pour ma part. » Et cinq cents francs cette année -là!... Des jours, des mois s'écoulent, pas un mot d'argent. Le roman parait, rien encore. Il s'achève, il est achevé! Une lettre arrive... Enfin! c'est pour cette fois!... J'y vole, et M. Féval me remet, avec une efîusion qui va jusqu'aux larmes, un exemplaire du roman, contrefaçon belge, introduite en fraude.

Je ne pouvais même pas le vendre !

J'emportai ces bouquins, tout songeur, me disant : c( Je me suis trompé. » Il parait que dans ces cas-là on ne donne rien , et que la collaboration de la pièce n'entraine pas celle du roman. Moi, c'est drôle, j'aurais donné! En quoi je raisonnai? bien

comme un parfait honnête homme, qui n'entend rien aux procédés des natures chevaleresques. Je ne raconterai pas , après cet aimable épisode , comment le très heureux roman de M. Féval, ayant remis notre idée en lumière, Mélingue se prit de goût pour notre héros; comment j'allai chez lui, à Yeules, où je passai le plus heureux mois de ma vie, au milieu des plus braves cœurs du monde; comment nous ramassions, Méhngue et moi, des galets le long de la mer retentissante, en vue de lui bâtir une tour (car j'ai fait tous les métiers, pour ce malheureux Bossu, même la maçonnerie!); comment, tout en bâtissant la tour, nous démolissions le Bossu, pour en faire un à son idée, lequel devait répondre à une terrible exigence de M'"^ Mélingue : c'est à savoir que ce Bossu-lk n'aurait même pas la bosse intermittente du premier, et qu'il n'en aurait pas du tout; comment enfin le résultat fut, outre la tour bâtie , tout un scénario nouveau , construit par moi , plus cinq actes qui ne valaient point les premiers , ainsi qu'il arrivera de toute pièce trop soumise aux exigences du principal interprète; comment enfin, ladite pièce étant refusée par Chilly, le Bossu retomba de nouveau dans ses cartons, M. Féval dans ses feuilletons, et moi... Mais je l'ai déjà dit.

Je saute à pieds joints sur de longs mois.

A force de nager, je me noyais. Déjazet passe : elle me tend la perche. Montigny me tend la main, et me voilà sur la rive, un peu étourdi, mais sauvé.

Un homme paraît, s'élance, et se jette dans mes bras : « Ce cher enfant! quelle joie! mais aussi quel esprit! quelle verve! quelle jeunesse!... (tout ce que je n'ai plus!) Or çà, quand jouons -nous le Bossu? ))

C'était mon ex-patron, que je n'avais pas vu depuis

deux ans, preuve de la touchante intimité qui nous unissait.

Revenir au Bossu, j'y comptais bien. On n'a pas travaillé six ans sur une pièce sans lui demander quelque chose en échange. Mais je n'étais pas absolument content du premier travail. On convient de l'améliorer. Nous traitons avec la Gaieté , et rendezvous est pris dès l'instant.

Mais rendez-vous chez moi! — Notez cette nuance en passant, ami lecteur, elle est grosse d'orages. — De ce jour, en effet, et par suite de mon heureux début au théâtre, mon ex -patron passait apprenti. Or, si bon que l'on soit, demeurer caporal, et voir lieutenant un gamin qu'on a connu si maigre : c'est dur.

Le nouveau scénario fut enlevé à la baïonnette. Ici M. Féval est trop modeste. Il en fit sa part, et grande. Ce scénario valait mieux que celui de la pièce que l'on a jouée. C'est son avis, c'est aussi le mien. — Je partagerai le travail... — Je vous demande vraiment pardon, lecteur; c'est monotone, j'en conviens, mais je ne suis pas ici pour mon plaisir, ni pour le vôtre ! On m'attaque, je me défends. Croyez bien que j'aimerais mieux me promener et vous laisser tranquille... Justement, le soleil a reparu; je vois là-bas mes marronniers roses et mes faux ébéniers en fleurs... Enfin, que voulez -vous, on a des confrères!... — Donc, je divise le travail, six tableaux pour lui, six pour moi : il m'apporte les deux premiers... Et c'est ici où tout s'écroule !

Si M. Févai ne me mettait à l'aise par sa franchise sur son propre compte, et son sans- gêne sur le mien, j'atteste que je ferais encore ce que j'ai fait une première fois, où je lui donnai, à cette même place, l'exemple delà réserve. Rien n'a plus mau-

vaise grâce, à mon sens, que ces querelles soidisant littéraires, où les deux parties se renvoient la balle, pour l'ébattement de la galerie. C'est avec un profond dégoût que j'ai pris la plurne ce matin, honteux du rôle que l'on me force à jouer. Je trouve humiliant, monsieur Féval, que des hommes d'honneur et de talent , comme vous et moi , quoi que nous en disions , prennent ici à témoin de leurs petites guerres intestines un public dont ils ne relèvent que pour leurs œuvres!... Ceci dit en passant, je maîtrise le haut de cœur, et je poursuis :

Vos deux actes, monsieur Féval, n'étaient pas mauvais, comme vous le confessez; ils étaient détestables.

Une tuile sur ma tête ! ce n'était plus six tableaux que j'avais à écrire, c'était douze : votre part, plus la mienne. Et pour cela, trois mois à peine , et pris en partie par une autre pièce :

Je cours à Harmant, et je lui demande un délai, qu'il n'accorde pas. Que faire? Vous dire la vérité? Un chevalier n'eût pas hésité : un honnête homme y répugnait. Je ne vois qu'une solution possible : s'adjoindre un collaborateur nouveau qui fasse votre part. Je vous le propose, et déguise, bien entendu, le vrai motif qui m'y contraint, mettant tout sur le compte du travail excessif, de la fatigue, etc. Vous faites la grimace, mais je me hâte d'ajouter que ce collaborateur nouveau touchera ses droits sur les miens, sans réduire en rien les vôtres. Et le sourire reparait ! Quelqu'un fait remarquer que ce sera trop de trois noms sur l'affiche.

J'offre de supprimer le mien... Enfin on ne trouve qu'un seul collaborateur : Anicet Bourgeois, qui réclame, avant tout, la moitié des droits. Je vous vois pâlir... Je vous rassure, en déclarant que,

puisque ceci est une question de vie ou de mort pour la pièce, je cède au nouveau venu tous mes droits... De telle sorte qu'il y aura moitié pour pour vous, moitié pour lui, et zéro pour moi! J'ajoute que, néanmoins, je ne renonce pas à ma part active et morale du succès, et, qu'indépendamment de mes notes, manuscrits, etc., remis à Anicet, je m'oifre à lui fournir tous les détails du nouveau scénario, dont j'ai seul la clef, et pour cela, comme pour tout le reste, à assister à tous les rendez- vous que l'on voudra, quand on voudra, chez qui l'on voudra !

Vous acceptez héroïquement l'abandon de mes droits; vous faites emballer et prendre tous nîes manuscrits, y compris le premier. Et, cela fait, plus de nouvelles, qu'une lettre de rupture !

C'est là ce que vous appelez le chagrin que je vous ai fait I

Je restai debout, un peu sot. C'était une seconde édition belge. Puis, je compris bien vite, car c'était clair. Il y avait là deux choses : une vengeance fort habile, doublée d'un intérêt d'amour-propre bien entendu.

Toutes ces négociations n'avaient pas eu lieu sans mille petits coups d'épingle à votre adresse. C'était d'abord le mouvement d'effroi dont les directeurs n'avaient pas été les maîtres à votre apparition; puis leur empressement à ne voir que moi dans cette affaire; puis mon effarement après la lecture de vos deux tableaux : émotion que vous ne pouviez pas attribuer à l'enthousiasme ; enfin cette pro* position malsonnante de quelqu'un : Qui des trois noms à élaguer sur l'affiche 7

Eh bien! non, là, vraiment, vous ne m'épargnez guère. Mais je serai généreux, et je passe...

Quanta l'intérêt d'amour -propre, il est limpide. Moi sorti du Bossu, vous n'étiez plus son auteur pour un tiers seulement; et, en cas de succès, toute ma part de paternité vous revenait de droit. Quelques mois après, le Bossu fut joué à la Porte- Saint-Martin, on sait avec quel succès, et je pus saluer toutes mes connaissances au passage. M. Féval dit qu'Anicet Bourgeois n'eut pas communication du premier manuscrit. Je le crois, puisqu'il le dit, car je n'ai jamais vu sa parole en faute. Mais Anicet n'avait pas besoin de ce manuscrit.

Il lui suffisait, avec son habileté ordinaire, de retrouver dans le roman la trace lumineuse de la pi^e primitive, de la reconstituer acte par acte, et souvent scène par scène, puis de fondre le tout, assaisonné d'un dialogue nouveau , et de servir chaud. Toutefois je vois encore sa stupeur le jour où, chez Lévy, il me demanda quelle était ma part de droit, et que je lui répondis :

c( Rien; c'est une habitude entre M. Féval et moi. »

Je pouvais du moins espérer que j'avais conquis la paix; je ne disais rien, je ne réclamais rien; et il n'y avait pas dix personnes à Paris pour soupçonner que j'eusse mis la main à la pâte. Point! M. Féval n'était pas encore satisfait.

Il se disait quelquefois, la nuit : a. Mais, en vérité, je suis bien bon. Gomment, voilà un homme avec qui j'ai fait une pièce; de cette pièce je tire un roman, et je ne lui donne pas un petit écu. De ce roman, je retire la pièce, que l'on joue avec un succès énorme, et il n'en a rien, ni l'honneur ni le profit !... Mais ce M. Sardou est un indigne homme. On n'exploite pas ses collaborateurs de cette façonlà!... Quelle âpreté de gain! quel mercantilisme!... Je vais le désigner à l'indignation pubUque. »

Et là- dessus, première lettre dans le Figaro, aussi ambiguë que la dernière; mêmes insinuations, mêmes coups de boutoir; pas un fait... Mais quelles larmes à propos versées ! « Les larmes , s'écriait quelqu'un de son cortège, les larynes d'un père attendri ! »... Père attendri me paraît sublime !

Cette lettre venait mal. — On jouait alors les Ganaches, et Dieu sait quel déchaînement autour de leur succès ! — J'étais excédé d'injustes attaques et de critiques malveillantes. Deux hommes dont j'admirais le talent mieux que personne m'accusaient, dans ce même Fi^aro^ de leur avoir volé (toujours !) le sujet de ma pièce. Contre ma comédie elle-même, quelles clameurs ! Où je n'avais voulu faire qu'une œuvre de conciliation , dont la conclusion fût l'accord de tous les partis dans leur dévouement à la cause commune, on ne cherchait que l'humiliation de ces mêmes partis aux pieds du pouvoir. Où j'avais rêvé, dans le mariage symbolique de Marcel et de Marguerite , l'union de la hberté maladive et du progrès bien portant, on ne voulait voir que le panégyrique de M. le préfet de la Seine, et le percement de la rue Lafayette ! . . . Où je faisais profession du Hbéralisme le moins douteux, je ne récoltais que soupçons, attaques et rancunes des plus chauds partisans de ce même libéralisme. « Pourquoi, criait l'un, n'est -elle pas complète, votre galerie? — Monsieur, parce qu'elle ne peut pas l'être. — Et pourquoi , criait l'autre , ce soin de ne pas nommer, parmi les écrivains du jour, le plus grand de tous , qui est un exilé? — Mais, citoyens, parce que la commission a biffé son nom sur le manuscrit. — Vous insultez les dieux, disait un troisième dans la Revue des Deux Mondes, et vous conspuez la plus honorable famille. — Mais non, Messieurs, je ne

raille que le bourgeoisisme d'autrefois , qui est bien fini, grâce à Dieu! et personne n'estime plus que moi la famille dont vous parlez, et qui est encore : « l'inconnu ! » — Allons ! allons ! reprenait le chœur, c'est un courtisan! — Bien maladroit, alors convenez-en. )) Mais on ne m'écoutait plus, et voilà comment, exaltant l'avenir, on peut passer pour flagorner le présent.

J'avais bien à faire de répondre à M. Féval! Je répondis pourtant trois mots, haussai l'épaule, et passai mon chemin. En quoi j'eus tort. Le cas du Bossu voulait être éclairé. Par les accusations ambiguës de M. Féval, par mon silence, il passa à l'état de légende, où le diable lui-même n'aurait vu goutte.

Des années encore !... Et, pour le coup, je croyais cette afîaire-là bien enterrée. Non, encore M. Féval!

Mais, mon Dieu, monsieur Féval, à qui en avezvous? Qu'est-ce que vous voulez encore? Après vous avoir donné cette pièce -là, je ne puis pourtant vous donner les autres !

Ah ! ce que vous avez, je le sais trop bien !

0 rancune du collaborateur mis au second rang ! humiliation du dramaturge éconduit, dès qu'il est seul. 0 déception de ces deux années, qui n'ont pas justifié tant d'espérances ! 0 âcreté ! ô bile ! ô fiel ! que tu te trahis à chaque ligne de ce réquisitoire, poli comme l'acier, pour me percer plus outre ! Que tout cela veut bien dire :

(( J'enrage!... Quoi! j'ai le Bossu, un grand succès!... Je triomphe! Voilà d'Ennery sous terre! Je crois pouvoir enfin de mes deux cents volumes de romans extraire autant de pièces que de chapitres, et autant de succès que de pièces! ... Eh bien, non ... En vain je noircis du papier, ce labeur avorte ! Et

depuis ce Jio'isu, je n'ai pu enfanter, en dépit du talent de tous mes collaborateurs, que le Ca'pïtaine Fantôme, qui est tombé, le Mousquetaire rouget qui n'a pas réussi, et Jean qui rit, qui n'a point fait rire! Et quand j'apporte un manuscrit, le directeur me dit : « Est-ce un Bossu?... » Et ce n'est pas un Bossu!... Et j'en ai conscience!... Et j'ai conscience aussi que je n'ai fait ce Bossu que pour un tiers! Et je n'ai qu'un enfant!... Et je ne suis pas son père ! »

Et là -dessus! Tiens! monsieur Sardou, attrape!.., (( Ah! tu réussis, toi. Et moi, pas!... Et tu n'as ni fraîcheur, ni verve, ni rien !» Hé ! là ! monsieur Féval, doucement! mes pièces ne vous plaisent pas, j'en suis ravi. Car, pour vous plaire, il faudrait qu'elles ressemblassent un peu aux vôtres; et le moment où elles commenceraient à vous charmer serait peut- être bien celui où le public ne voudrait plus mordre.

Le public! Quel mot ai-je dit là! Ah! ah! c'est bien M. Féval qui fait cas du pubUc!... Eh bien! attends, va, public, à toi le dé! Écoute M. Féval en sa péroraison, et médite bien la façon dont il te traite ! Mais aussi conviens que tu ne l'a pas volé !

(( Quoi ! public ignare, tu fais un succès à la Famille Benoiton, et tu laisses tomber à plat Jean qui rit!... Tu te gorges, public abruti, des meringuettes de M. Sardou, et tu répugnes aux galettes de sarrazin de M, Féval!... Tu conduis tes filles aux Vieux garçons, public immoral! et tu ne les mènes pas au Mousquetaire rouge!... Mais tu es si totalement dénué de raison, ô public ! que quand M. Sardou fait bien, ce qui est rare, tu n'y comprends goutte, et que lorsqu'il fait mal, ta femme pousse de petits cris hystériques, et toi tu gambades comme un

singe ! . . . Et tu ris !.. . et tu oses rire ! Ris donc , parterre ! ))

Ma foi, bon public, tire -toi de là comme tu pourras! Moi j'ai fini, et je me sauve, n'aimant plus la mousse dès qu'elle tourne à l'écume.

Tout cela pour dire à tout le monde (autre imbécile qui , ayant plus d'esprit que Voltaire , n'en a pas autant que M. Féval), pour lui apprendre que je suis un peu l'auteur du Bossu, et que les affaires théâtrales de mon ancien maître ne vont pas aussi bien qu'il le voudrait. Belle nécessité !

Enfin, pour dernier trait, M. Féval fait un article contre moi : on le lui paye! Et je suis obligé, moi, de lui répondre gratis!... Il était écrit que cet animal de Bossu ne rapporterait jamais rien, qu'à mon collaborateur.

Victorien Sardou.

Peu d'années avant sa conversion, Féval fit au théâtre de la Gaieté une causerie sur le théâtre -femme, à propos des théories et des thèses émises par l'école dramatique contemporaine, notamment par M. Alexandre Dumas fils. Il voulait parler de V École des femmes de Molière, mais il prit texte de cette comédie pour développer quelques idées fort originales, et qui ne furent point, d'ailleurs, accueillies avec faveur par un public soumis aux paradoxes trop spirituels de certains dramaturges. Quel-

ques extraits feront mieux connaître l'esprit de cette causerie, où déjà perçait le mépris de Féval pour le théâtre, où il ne vit plus tard qu'un art secondaire.

De tous les besoins de l'homme, disait-il, je me suis laissé dire que le plus impérieux est le besoin d'enseigner. Au théâtre, cette pente est dangereuse, parce que la vérité du professeur n'est presque jamais la vérité de tout le monde. Aussi ce que peuvent bien coûter à ceux qui les exercent ces doctorats sans diplôme, je ne me charge pas de le calculer; mais, quoi qu'il en soit, la thèse n'en reste pas moins égale et même supérieure à ses plus grands succès. Elle vaut mieux que sa vogue. Son incroyable vitalité se démontre par le seul fait d'avoir résisté à ses propres excès.

Elle est encore la seule chose littéraire qui nous occupe et qui nous frappe, la seule qu'on écoute, la seule qu'on discute au milieu de nos bourdonnements politiques. Pourquoi? Est-ce parce qu'elle donne des leçons de métaphysique, de physiologie, de théologie même un peu, et de morale regardée à l'envers? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi?

Et plus loin, sur un autre ton, il ajoutait :

Je sais bien qu'autrefois (mais il y a si longtemps!) l'art dramatique était un sacerdoce. La scène primitive , parlant à des peuples primitifs de faits nationaux, de sentiments religieux ou patriotiques, était, certes, un enseignement; et la tragédie grecque , évangile païen , résumait la somme entière des notions historiques et philosophiques de

la Grèce. Mais, chez nous, il n'y a jamais rien eu de pareil. Nous ne savons pas célébrer notre foi, nous ne savons pas chanter nos gloires. Il nous faut la dictée d'autrui. Nos grands tragiques euxmêmes, Corneille en tête, parlaient déjà des langues étrangères ou mortes.

Eq France, parmi les œuvres illustres, nous n'avons ni la tragédie shakespearienne vibrant aux souvenirs de nos vieux temps , ni même le drame de Schiller poussant nos cris d'indépendance, encore moins l'épopée en action de Guilhem de Castro. Chez nous, ces choses-là se chantent. Notre chanson est sérieuse, notre théâtre n'est qu'un jeu, un peu splendide souvent, sublime parfois, mais un jeu.

Aussi, malgré mon vif désir de lettré, je n'ose pas prendre au sérieux cette renaissance tragique qui est saluée de tous côtés par des cris de joie si respectables.

Que l'éternelle beauté soit dans l'œuvre d'Eschyle comme dans l'œuvre d'Homère, cela ne soulève aucun doute. Il est certain aussi que la poésie de tous les peuples et de tous les siècles a puisé abondamment à cette source qui bouillonne aux plus hauts sommets de l'art antique; mais il manque quelque chose à cela pour nous. Je ne sais, Dieu n'y est pas, — et nous n'y sommes pas non plus, nous, les fils initiés ou déçus des derniers âges de la terre. L'émotion que font naître en nous ces immensités traduites et ces brutalités exhumées se mêle à trop d'étonnements. Nous n'y croyons pas. C'est encore un jeu.

La mode, ce despote en enfance qui s'amuse de tout, même du beau! pour jouer vm instant avec cela comme avec autre chose, inocule l'enthousiasme des prosélytes aux badauds qui ne compren-

nent pas ; mais , malgré des efforts généreux très élevés, et auxquels j'applaudis pour ma part de toute mon ame , la tragédie est morte.

De temps en temps, le baiser du génie vient toucher à la lèvre du cadavre divin. Il bouge alors, et il parle, mais c'est pour retomber bientôt dans son sommeil éternel.

Jamais plus la tragédie ne s'éveillera tout à fait , h moins que, par un miracle ardemment souhaité, la tragédie ne s'éveille un jour, moderne, française, chrétienne, priant ou blasphémant le vrai Dieu, cherchant son amour et sa haine, trouvant son héroïsme et ses fureurs, toute sa passion, toute sa fièvre dans les entrailles de notre histoire. Alors elle cessera d'être pour nous ce fantôme qui glisse hors du réel , dans un rayon incertain ; elle sera ce qu'était la fille d'Eschyle aux jours de sa jeunesse; elle aura notre sang plein ses veines, elle vivra de la vie même de la patrie !

Je ne sais pas si c'est possible. En tout cas, nous n'en sommes pas là.

Après sa conversion, Féval répudia très nettement le théâtre. L'auteur de ce livre eut la chance de faire représenter, au théâtre de la Porte- Saint- Martin, un drame, le Prêtre, qui obtint quelque succès et fit même quelque tapage. C'était au lendemain des expulsions des ordres religieux. Faire paraître sur la scène un prêtre, en qui s'incarnaient les plus héroïques vertus, pouvait passer pour un acte d'audace. Féval en fut à demi-content, comme en témoi-

gnent quelques lettres qu'il m'adressa à ce moment. Il ne voulut même pas assister à la « première )>, et il m'écrivait :

Paris, dimanche.

Mon cher Buet,

J'ai ouvert le journal avec émotion ce matin. Je vois que votre succès a été éclatant. Que Dieu soit béni! Usez -en bien; vous n'en aurez jamais plus que je le souhaite.

Je vous en ai voulu un peu pendant vingt- quatre heures pour le Coup de grâce. C'était pour vous surtout que j'étais contrarié, car vous ne me paraissiez pas avoir marché vrai. Mais, après avoir versé trois larmes assez mal dessinées dans une lettre à Palmé, je n'y ai plus pensé. Toutes choses arrivent par la volonté de Dieu.

Je m'entête à vous dire que, vous aimant bien, f aurais préféré vous voir vaincre ailleurs qu'au théâtre. C'est une opinion de vieux. Mais vous ne comprendrez bien mon sentiment que plus tard.

Nous sommes à l'heure de la joie, et je vous dis bravo du meilleur de mon cœur.

Paris, dimanche.

Mon cher Buet,

L'affiche du Prêtre illustre toutes les murailles de Glignancourt, beau port de mer. Me permettez-vous un conseil? Je vois que vous préparez le Magistrat. Vous n'avez pas appelé le prêtre ï Ecclésiastique, Il

y a de grands mots français et de grands mots officiels ou bourgeois; le grand mot français, quand il s'agit de la toge, est le Juge. Il est plus court, et il a cent coudées de plus que le magistrat. Pensez-y.

A vous,

Paris, lundi.

Mon cher Buet,

Je lis le beau compte rendu de de Pêne, et je vous crie rebravo. Envoyez -moi, s'il se peut, une loge pour mon fils et son patron; sinon, envoyez deux bons fauteuils.

Avons,

Paris, raercredi.

Cher ami ,

Coupez le deuil en carré , ça deviendra tout blanc. Hier mardi, mon fils et son patron ont pris deux fauteuils, parce qu'ils avaient donné la loge. Ils sont revenus enchantés de la pièce, des acteurs et du public, admirablement disposé. Mon fils n'a encore vu que Lucrèce Borgia; il dit que le Prêtre est bien plus beau. Vous n'êtes pas trop maltraité par le Soleil, et ça va s'établir en grand. Tout le monde m'en dit un bien énorme.

A vous ,

Paris, lundi.

Auteur du Prêtre,

Voici pour le coup une rude risette de Phébus ApoUo ! Ce temps torride rend moins indiscrète la prière que je vous fais d'envoyer une bonne loge à mon beau-frère cette semaine (il part samedi).

Adresse : M. le docteur A. Pénoyée, 8, place Louvois.

Hier, à la chapelle du Sacré-Cœur, il y avait tout de môme énorme foule et procession sous le grand soleil. Je voyais un Père, plus chauve que moi, dont le crâne -miroir m'incendiait.

Le terrain vague que j'appelle mon jardin va prendre feu.

Un orage ! un orage !

A vous de tout cœur,

Cher ami ,

Paris, lundi.

Enm'éveillant, j'ai entendu tomber l'argent chez vous. Le soleil commençait à menacer les théâtres. Pourtant les trois vieux chiens que je vois me disaient que votre succès est fait et solide. Que Dieu en soit béni !

La pluie était bonne aussi pour la lande que j'appelle mon jardin. Je pense que mon héritier (dont le patron s'est absenté) pourra profiter de votre loge mercredi. J'ai eu quelque peine à me priver de cela.

Palmé m'avait raconté Rochefort et Sarcey.

A vous de bon cœur,

Paris, dimanche.

Mon cher Buet ,

Voici la pluie qui commence à inconvénienter mon jardinier. J'avais en espoir une demi-grappe de raisin , elle est compromise. C'est la faute au Prêtre.

Envoyez , si vous pouvez , une bonne loge à notre ami Poli, qui vous a (plusieurs fois) si bien traité à la Civilisation. Il a bien du talent, et y joint le désir de voir le Prêtre. S'il reste une place, donnez-la-lui : vicomte de Poli, 37, rue des Acacias {Ternes)^ Paris. Donnez-lui un tour de faveur.

A vous de bon cœur,

Je rouvre ma lettre, parce que je reçois votre carte à l'instant. La Société ^ est pour moi comme le théâtre. Je n'y suis jamais retourné depuis que j'y avais été pour vous. J'essayerai d'aller; mais en tout cas, Gonzalès aurait une lettre de moi avant la séance.

Il y aurait bien à parler de Paul Féval poète, mais il n'a guère fait que les chansons chantées par ses héros, dans ses romans. Il en est une qu'on a bien souvent donnée comme l'hymne populaire des Vendéens.

* Des gens de lettres.

La voici :

Monsieur d'Charette a dit aux du Louroux :

Mes bijoux, Pour mieux tirer mettez-vous à genoux.

Prends ton fusil, Grégoire, Prends ta gourde pour boire, Prends ta vierge d'ivoire :

Nos messieurs sont partis Pour chasser la perdrix.

Monsieur d'Charette a dit à ceux d'Montfort :

Frappez fort, Le drapeau blanc défend contre la mort.

Prends ton fusil, Grégoire, Prends ta gourde pour boire, Prends ta vierge d'ivoire :

Nos messieurs sont partis Pour chasser la perdrix.

Monsieur d'Charetle a dit à ceux d'Clisson :

Le canon Fait mieux danser que le violon.

Prends ton fusil, Grégoire, Prends ta gourde pour boire, Prends ta vierge d'ivoire :

Nos messieurs sont partis Pour chasser la perdrix.

Monsieur d'Charette a dit à ceux deConflans

En avant !

Ralliez-vous à mon panache blanc.

Prends ton fusil, Grégoire, Prends la gourde pour boire, Prends ta vierge d'ivoire :

Nos messieurs sont partis Pour aller à Paris.

Paul Féval en revendique la paternité dans ce spirituel billet au vicomte de Poli :

Je suis votre collaborateur : que payez-vous? comme on dit rue Marcadet. Le chouan qui vous a donné Prends ton fusil, Grégoire! est un farceur. C'est moi l'auteur de ce grand poème, et, malgré mon antiquité , je n'étais pourtant pas à la prise de Saumur.

J'avais une espèce de voix autrefois, et je chantais au piano des chants originaux (que je faisais), et dont quelques-uns ont bien couru la Bretagne, vers 18G5-1866. « Prends ta gourde pour boire, » est un hugotisme. « Prends ta vierge d'ivoire, » procède du même Jupiter romantique, que le bon Cathelineau ne connaissait pas. C'était mal bâti, mais l'air empoignait, et l'idée aussi. J'avais des succès formidables chez ma belle-mère avec ça. Il y avait une autre bourde :

Les vieux Bretons n'aiment pas Tinsolence; Ils ont de la tête et du cœur...

que tout Lorient chantait.

Vive le roi, cher ami, du plus profond de mon âme; mais aimer Dieu, même avant le roi, c'est la condition suprême pour bien servir le roi. Je suis venu ici me réfugier sous le Sacré-Cœur, parce que j'ai compris (bien tard!) que la hideuse révolution ne s'était pas faite sans le roi, sans la noblesse, ni même sans le clergé. Dieu punit ceux-là mêmes qui ont péché, et la révolution n'est que le pensum infligé par Dieu à ceux qu'il aime, — mais qui ne

l'aiment pas assez. — Pardon de ce radotage, j'espère beaucoup en vous.

Votre vieil ami ,

Mais s'il n'est pas utile de reproduire toutes ces alertes chansons où l'on respire un bon parfum de terroir, qui donne à la plupart une saveur exquise de poèmes populaires, on ne lira pas sans intérêt un conte, en style épique, que Fauteur nous lut, un soir que nous avions été treize à dîner chez lui,

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