LÉGENDE BRETONNE
Le père avait promis dès longtemps une histoire Qui ne venait jamais : une grande et bien noire. Novembre a de longs soirs au village; les yeux Se fermaient. Tout le monde était silencieux Autour du feu mourant, chargé de cendres blanches. Le vent seul bavardait au dehors dans les branches. « Père, ta grande histoire, est-ce pour aujourd'hui? » Le père était muet toujours. Auprès de lui, Les petits se roulaient sur la terre mouillée, Et l'heure se traînait, Theure de la veillée. Mais enfin le vieillard leva la tête et dit : ce Je vais vous raconter l'histoire du maudit. »
Il était une fois au pays de Bretagne,
Tout en haut, tout en haut d'une haute montagne,
11 était un château qui s'appelait Pendor.
Son seigneur était comte et de lignage antique;
Car Técusson de pierre, au-dessus du portique,
Portait d'azur au lion d'argent couronné d'or.
Le comte était puissant : quand son beffroi d'alarmes
Tintait aux alentours ses sonores appels,
La grand'cour du manoir s'encombrait d'hommes d'armes.
Il était bon seigneur : entre tous les castels
On renommait Pendor, oi^i le vassal en larmes
Jamais n'interrompait le chant des ménestrels.
Il était tout cela, mais sa tête rebelle
Ne savait pas fléchir au seuil de la chapelle;
Son front restait couvert même dans le saint lieu,
Et souvent il buvait, blasphème pitoyable,
Une rasade ou deux à la santé du diable.
Bien proche est le malheur, pour qui ne craint pas Dieu !
Or il advint qu'un jour, du sol jusques au faîte. Sous la main des vassaux, tout exprès appelés. Le castel se vêtit de ses habits de fête; Partout l'argent et l'or, aux guirlandes mêlés (Le comte avait voulu l'ordonnance parfaite), Et partout la splendeur des cristaux ciselés. La table des festins, à la nappe ouvragée, Sous un monceau de mets fléchissait, surchargée; Douze sièges dorés se rangeaient alentour. Toute prête à verser sa liqueur délectable, Une tonne d'argent, au milieu de la table, Sur un trépied géant trônait comme une tour. C'est dimanche. Pendor n'allait guère à la messe; Le cor, qui sonne au loin ses appels éclatants, Annonce le retour de la chasse. On abaisse Le pont-levis; la porte ouvre ses deux battants, Et douze cavaliers, sur la pelouse épaisse, Arrêtent dans la cour leurs chevaux haletants. Le comte de Pendor leur ouvrit la grand'salle. Et dit : « Mes compagnons, damoiselle ou vassale ,
« Point de femme ! la barbe seule est du gala ! » Et comme tous de l'œil interrogeaient leur hôte : « A douze, nous fêtons la sainte Pentecôte! » Dit-il. Et tous de rire, ah ! de rire aux éclats.
Le festin commença. Point n'est besoin de dire
Qu'on oublia d'abord le Benedicite.
On riait, on buvait, — tant qu'on peut boire et rire.
Et déjà, s'emparant du convive exalté,
Le vin dans chaque tête allumait le délire :
Mais aucun toast encor n'avait été porté.
Pendor, le front marbré de pourpre et de livide,
Un instant regarda la tonne à moitié vide;
Puis , versant du rubis plein sa coupe de fer,
Il dit : « Depuis le temps que nous sommes à table,
« Nous avons négligé notre seigneur le diable;
« Je porte la santé du maître de l'enfer!
— Le maître de l'enfer vous rend grâces, Messire! »
(Un convive de plus avait surgi soudain.)
« Salut! » dit-il avec un étrange sourire.
C'était un chevalier. Son armure d'airain
Avait de ces reflets qu'on ne sait pas décrire.
La coupe, à son aspect, trembla dans chaque main.
Tous mesuraient de l'œil sa taille colossale;
Sa voix faisait vibrer les vitraux de la sajle;
Le comte de Pendor lui-même avait pâli.
« Eh bien ! mes bons seigneurs, dit l'inconnu, ma vue
« A-t-elle empoisonné la coupe à demi bue?
« Voici mon verre, allons! J'entends qu'il soit rempli! »
Le comte: «Votre nom , d'abord! » L'autre : « Mon maître,
« II sera toujours temps pour toi de le connaître.
« En attendant, j'ai soif, et je bois..,: qu'en dis-tu? »
A ces mots, l'étranger, d'un geste formidable,
Atteignit sans efforts, au travers de la table,
La tonne, et l'enleva comme un mince fétu.
Un frisson de terreur parcourut l'assemblée,
Plus d'un convive eût fait le signe de la croix,
Sans la mauvaise honte à la stupeur mêlée.
Le comte de Pendor se leva par trois fois,
Mais il eut beau chercher, dans sa tête troublée ,
Un ordre pour bannir son hôte discourtois,
Il s'assit. Le géant but et se mit à dire :
ft Où prends-tu, mon seigneur, ce petit vin pour rire?
« Voici ta tonne vide, et je veux boire encor. »
Et tandis qu'il parlait, derrière sa visière,
Son regard flamboyait d'une rouge lumière ;
Sa voix déchirait l'air comme le cri du cor.
Le soleil cependant avait voilé sa face;
Le jour s'était fait nuit. Sous sa lourde cuirasse,
Un rire ballottait le poitrail du géant.
Il dit : « Ce vin est fade et froid comme la bière,
« Comte; il faut nous verser une liqueur plus fière.
« Vide un fût d'alcool dans ce tonneau béant. »
Et l'esprit ruissela dans les flancs de la tonne.
Et l'inconnu disait : « A boire encore! toujours!
« Qu'importe que sur nous Dieu menace ou qu'il tonne?
« Du vin, du feu, du sang! Moi, je passe mes jours
« Gaîment à bafouer le devoir monotone.
<c On ne boit pas là-haut, fi des divins séjours !
« Le vin, le feu, le sang ! tous trois chauds, tous trois rouges,
a Ardente volupté des palais et des bouges!
« Après le vin, la flamme! après le feu, le sang!
« Le vin chauftele cœur et l'élève au blasphème;
« Le feu, ce grand vainqueur, dompte l'acier lui-même;
« Le vin nous fait hardi , le feu nous fait puissant.
« Mais le sang, quintième essence des essences!
« Et philtre merveilleux! tout homme qui le boit
« De l'enfer et du ciel réunit les puissances.
« Quiconque a bu le sang peut remuer du doigt
« Le monde! Il sait par cœur les mystiques sciences,
(' Il voit tout, et sa main saisit tout ce qu'il voit!
« Gravissons les degrés de cette trilogie!
« L'esprit comme le vin va manquer à l'orgie.
« Nous avons bu le feu, qui veut boire le sang? »
Ce disant, l'inconnu de sa dague affilée
Perça de son bras gauche une veine gonflée.
D'où la pourpre jaillit fumant et bondissant.
« Amen! » cria Pendor en imitant son hôte.
« Amen! » ont répété les convives en chœur,
Et le sang de couler, car pas un ne fit faute.
La tonne se remplit de l'atroce liqueur;
Tous plongèrent la coupe ; et puis , d'une voix haute ,
L'étranger dit avec un sourire moqueur :
« Une dernière fois, à la sanlé du diable!
— A la santé du diable! « ont dit les insensés.
Et leur lèvre a touché le breuvage damnable.
Un grand fracas se fit. Sur le sol dispersés, Les convives, parmi les éclats de la table. Roulèrent à la fois sur les pots écrasés. # Le géant resta seul, debout. Sa tète altière Apparut tout à coup sans casque ni visière. « Relevez-vous, » dit-il. Et chacun se leva. Ah ! chacun se leva la menace à la bouche; Mais devant le regard de son œil fauve et louche, La menace ébauchée, aucun ne l'acheva.
« Vous êtes douze, et moi, Satan : treize! Ma veine « Vient de marquer vos fronts au signe de la peine. « Tous vous appartenez à Satan, votre roi! « A jamais! à jamais! damnés, sous ma prunelle, « Vos âmes vont brûler à la flamme éternelle. « Je regagne l'enfer. Marchez derrière moi! » A ces mots qui semblaient des échos de tonnerre,
PAUL FEVAL 3ii
Satan leva le doigt. Convives et château , Soudain, tout à la fois disparut de la terre.
La nuit on voit encor, parfois, sur le coteau, Monter des profondeurs d'un gouffre délétère , Douze ombres de guerriers vêtus d'un noir manteau.
Ainsi finit Pendor, le manoir de Bretagne.
Son souvenir maudit reste sur la montagne :
On fait un long détour pour éviter ce lieu.
Son seigneur était comte et de lignage antique...
Je vous souhaite, enfants, un autre viatique :
Rien n'est fort que la foi; nul n'est grand, sinon Dieu!
Quand le vieux eut fini de parler, la fermière
Coucha l'aïeule et vint réciter la prière;
Les petits avaient peur. Là-bas dans le courtil,
Le vent grondait bien fort. La mère dit : « 0 Père!
« Vous êtes dans les cieux. J'aime, je crois, j'espère:
« Donnez-nous notre pain ; éloignez le péril ;
« Que votre volonté soit faite sur la terre,
« Comme aux cieux, jusqu'au jour du suprême mystère.
i< Seigneur, délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. »
Les petits, rassurés, allèrent à leur couche. Et chacun s'endormit le sourire à la bouche.
C'est au déclin de sa vie que Paul Féval, après s'être éloigné de Dieu pendant tant d'années, revint à Lui; et, ne calculant ni avec l'âge ni avec ses forces, il voulut se vouer avec toute l'ardeur des néophytes à la défense de l'Église et des idées religieuses. Il travailla tout d'abord, ainsi que je l'ai dit, à ce grand livre qu'il considérait comme l'œuvre capitale de sa vie : les Étapes d'une conversion, puis à la correction de ses anciens romans ; il traçait en même temps le plan de plusieurs grands ouvrages dont il avait le projet. Ce n'étaient là pourtant, comme le dit M. Edmond Biré dans l'étude publiée par V Univers y et que j'ai déjà plusieurs fois citée; ce n'était là qu'une partie du labeur auquel il se vouait.
De 1877 à 1882, chaque mois, souvent chaque quinzaine apportait aux lecteurs de la Revue du Mo))dc catholique un grand article de lui. Presque
tous étaient des morceaux éloquents, tour à tour indignés ou enthousiastes, et dont il m'étonnerait qu'aucun de ceux qui les ont lus alors eût pu perdre le souvenir. Il serait vivement à désirer qu'ils fussent réunis en volumes. Je rappellerai ici les titres des principaux : le Denier du Sacré-Cœur, le Pèlerinage de Tours f Vieux mensonges , le Glaive des désarmés, la France s'éveille, le Père Olivaint, la Bonne mort d'un homme de lettres, l'Outrage au sacré Cœur, les Pères de la patrie, etc. Sous ce dernier titre, les Pères de la patrie, Paul Féval se proposait « de libeller l'acte de naissance de notre France, de dresser son livret de grande ouvrière, de nommer ses parents , de désigner ses parrains , de nommer ses patrons ». Rappeler les grands hommes, glorifier les saints gardiens de nos destinées, garants de nos espérances , saint Denis et saint Martin, sainte Geneviève et Jeanne d'Arc, Gharlemagne et saint Louis, tel était l'objet de ce travail, qu'il ne lui a pas été donné d'achever. La plume s'est échappée de ses mains au moment où il terminait le cinquième chapitre de ce livre , qui devait être dans sa pensée le livre de la France qui prie. En même temps qu'il s'appliquait avec passion à la composition de tant d'œuvres nouvelles , qu'il écrivait, par exemple, en quelques semaines, sous le titre : Pas de divorce ! tout un volume en réponse à une détestable brochure de M. Dumas fils, il revoyait avec soin ses oeuvres anciennes. Plus de trente de ses romans furent ainsi corrigés par lui de manière à pouvoir être admis dans toutes les familles chrétiennes. Pour suffire à tant de travaux, Paul Féval s'interdisait tout repos, toute distraction. «Je ne vis pas, m'écrivait-il, je suis entraîné. Je ne puis aller qu'à la condition de ne pas m'arrêter
une minute. » Un jour que j'avais insisté près de lui pour qu'il prit au moins une semaine de vacances et la vînt passer avec moi au bord de la mer, au Pouliguen, il me répondait : « Fichez-moi la paix avec vos grottes de sable fin; vous parlez, affreux vacançard, à un enragé qui passe sa vie au fond d'un trou, à corriger, corriger, corriger. » Et une autre année : « Mes vacances? Les gelées blanches fondues. Amusez-vous bien au bord de la mer, que j'ai tant aimée. »
Une autre fois, après ni'avoir donné rendezvous chez lui, il ajoutait : a. Je vous prodiguerai toute une soirée avec la générosité d'un sauvage. Ne riez pas trop. Mon travail devient absurde et inouï. Quand j'aurai douze volumes bien alignés, je soufflerai. En sortant, nous prendrons un autre rendez -vous du même genre, si vous voulez me l'accorder; mais je ne vous verrai pas à la lueur de Phébus. Et vous me pardonnerez cette hospitalité judaïque, parce que vous êtes mon ami, et que j'irai un jour chez vous, hélas! quand? Au soleil. J'ai agi en héros depuis seize mois, je vous l'avoue avec pudeur, en héros. Et Dieu m'a permis une orgie de mon travail , qui a réussi bien au delà de mes espérances. Je vous dirai cela dans six mois de vive voix , et vous serez content. »
Je tiens à donner ici deux extraits de ces articles écrits de verve , et qui n'ont pas été, que je sache, réunis en volume. Le premier est une admirable description d'une procession de la Fête-Dieu, dans la paroisse de Glignancourt, une des plus populeuses et des plus pauvres de
Paris. C'est un tableau achevé, sous un titre plein de fanfares : la France s'éveille. Le voici:
Je n'eus pas, bien entendu, la procession souhaitée, déroulant ses libres anneaux sous le ciel parmi les cantiques et les fleurs; non, c'était l'impossible, nous ne méritons plus cela; mais Dieu fait sa bonne volonté toujours, et sait choisir pour ceux qui l'aiment de miraculeuses consolations. J'eus mieux.
J'eus la procession captive, il est vrai, obéissant au caprice de César épicier, qui lui défend de franchir le seuil des parvis ; mais je vis là une chose plus grande, plus touchante, plus majestueuse aussi que n'étaient en moi les souvenirs mêmes de mon pays et de mon enfance. Celui que nous servons peut tout, et n'a besoin que de lui-même; à son heure, il enferme l'immensité dans l'humble nef d'une église de banlieue, et répand à flots, dans l'étroite pauvreté d'une chapelle populaire, l'océan tout entier de ses splendeurs. Que faut-il pour cela? Qu'il le permette. Les espaces sans bornes sont à lui, et il les fait entrer où il veut, comme il veut.
Je levai la tête, parce qu'on touchait mon bras pour que j'eusse à livrer passage au saint Sacrement, descendant au long de la voie qui est devant le grand autel; j'étais absorbé dans ma prière, et ce fut pour moi comme un sursaut. Je vis la croix haut portée, puis le clergé, puis le dais, puis les bannières en longue perspective, entourées de vierges blanches que suivaient deux files d'ouvriers, le cierge à la main. C'était tout; il n'y avait là ni brillants uniformes militaires, ni magistrats revêtus de leurs robes écartâtes, comme au « sacre » de ma
ville natale. Outre les prêtres et les petites filles, menées par les bonnes sœurs de Saint-Vincent-de- Paul, rien que des ouvriers, précédant la foule des pieuses paroissiennes.
C'était superbe et c'était énorme; pourquoi? Je tombai à genoux, le cœur dilaté par une reconnaissance sons bornes à l'aspect de ce cortège si simple, qui m' apparaissait plus vaste, plus imposant, plus attendrissant surtout que mon rêve même, où l'émoi de mes regrets se mêlait pourtant à la passion de mon désir.
Combien étaient-ils donc ces ouvriers endimanchés, ces chers ouvriers qui me cachaient tout le reste? car je ne voyais qu'eux, et mon regard parcourait joyeusement, avec admiration, avec gratitude , leur double file interminable qui s'allongeait sans cesse à mesure que le dais approchait. Si vous saviez ce qu'il leur faut de courage pour continuer seulement de croire en Jésus-Christ, dans le miheu où ils vivent! Si vous saviez les efforts extravagants, mais perfides et infatigables, que la secte victorieuse amoncelle autour d'eux pour assiéger, pour étouffer leur foi! On les prend par le sophisme, par le mensonge de la tyrannie, effrontément coiffée du bonnet de la liberté, par l'esprit dé corps, par le sarcasme, plus terrible pour la jeunesse française que la honte même; on les prend jusque par la famine, car il y a de nombreux ateliers où les patrons n'osent pas donner de l'ouvrage au travailleur honnête et habile, au dos de qui la secte a collé l'écriteau portant l'injure suprême : Jésuite !
S'il leur faut, à ces enfants du peuple, une véritable vaillance pour s'obstiner dans leur foi si odieusement attaquée , est-ce parler avec trop d'emphase que d'appeler héroïsme le sentiment qui leur
donne la force de manifester cette même foi en public hautement, à la face de tous, et de s'en parer comme les premiers fidèles , répondant : « Je suis chrétien » devant la menace du martyre ?
Paris moderne, il est vrai, n'entretient pas, comme la Rome de Néron, des hons et des tigres pour dévorer les saints; mais les multitudes abusées deviennent plus féroces que les tigres même et les lions, quand les petits Dioclétiens de la libre pensée soufflent sur elles le poison de leur haleine. L'histoire des bêtes fauves , si quelque Henri Martin l'écrivait en nombreux et lourds volumes, contiendrait moins de sang que l'histoire de la révolution. A quoi bon les vraies hyènes à quatre pattes, quand on a en magasin un stock suffisant d'écrivailleurs et de braillards , dont la dent baveuse peut inoculer la maie rage à des cohues entières de chacals humains? Nos pères ont vu 93, qui eût fait peur à Julien l'Apostat, et nous avons vu 1871, qui lui eût fait honte! Nous verrons plus rouge et plus ignoble encore. Pendant que j'écris, j'entends la fête nationale qui hurle. Combien étaient- ils, ces humbles héros de la fidélité, qui se délassaient ici du travail dans la prière et faisaient une splendide escorte à leur divin modèle, Jésus ouvrier, tous les jours outragé si lâchement? Ils étaient beaucoup, ils étaient plusieurs centaines , et ne vous étonnez point des battements de mon cœur, car pareille chose se voit rarement dans Paris. Moi, du moins, je ne l'avais jamais vu, sinon à Notre-Dame, les jours de réunions générales des cercles catholiques. Mais ici , c'étaient tous gens du quartier républicain par excellence.
Ah! si la répubhque allait s'éveiller croyante , et rejeter loin d'elle le hideux cauchemar du blasphème!
Ils passèrent devant moi depuis le premier jusqu'au dernier, et leur défilé dura longtemps, car ils étaient beaucoup, je le répète.
Je n'ai point de paroles pour dire le grave, le profond recueillement de leur piété. Tous chantaient, égrenant les versets superbes du Magnificat, et la sonore virilité de leur chant inondait l'église. Il y avait des jeunes gens en majorité avec quelques enfants et quelques vieillards, et tous gardaient entre eux je ne sais quel mystérieux air de famille, parce que tous portaient uniformément sur leurs visages la modestie, la bravoure et la bonté. Quelle armée formeraient de pareils hommes!
Que dire? Mon Ame s'élançait vers Dieu. Je ne me souviens pas d'avoir savouré semblable allégresse. La prière jaillissait de moi pour la France.
Une seconde fois quelqu'un me toucha le bras, et j'ouvris mes yeux pleins de larmes. C'était un prêtre de mes amis, à qui je demandai : « Est-ce que c'est ainsi chaque année? » Il me fut répondu : (( Non, la France se réveille; c'est l'effet de la persécution. ))
Dans une conférence faite à l'assemblée générale des catholiques sur Montmartre et le Vœu national, Paul Féval , avec une rare éloquence , s'exprimait en ces termes , où se trahissent et sa foi robuste et son fervent désir de faire œuvre d'apôtre :
Prier n'empêche pas de combattre , Messieurs , au contraire; les résistances engendrées par la prière sont inflexibles; aussi, tout en rendant justice au
courage de ceux qui résistent avec les armes de ce monde, et s'en servent pour défendre leur héritage, ce qui est très bien, j'aurais montré, ce qui est mieux encore , Machabée ne marchant pas avec ces seules armes à la bataille suprême, qui fut le salut de Jérusalem. (( Le cavalier vêtu de blanc, dit l'Écriture, allait devant lui. » Et ce cavalier vêtu de blanc est saint Michel archange, le premier fidèle à Jésus, le champion du Cœur de Jésus. C'est lui qui avait crié: Quis ut Deus? dans le ciel, dès le ciel, entendezvous, et qui était aux jours des Machabées le prince du peuple de Dieu sur la terre. Et Machabée, dévot à cet ange de la patrie, lui avait dit : « Défendeznous dans le combat. »
Or vous le savez bien , Messieurs , dans la succession des âges , il y a eu tour à tour deux peuples de Dieu : Israël d'abord, puis la France; et saint Michel, prince d'Israël, est devenu prince de la France. C'est là, je vous le signale, une des idées qu'on trouve à la chapelle du Vœu national, par la raison que notre pontife l'y a mise en la fondant, et je l'y avais prise sur l'autel du Sacré-Cœur; car, avant même d'aller à Sion prier Notre- Dmne de la patrie, j'avais gravi les rampes du mont Saint- Michel, où l'ange de la patrie a déposé son épée et son bouclier miraculeux.
Aussi, sur la sainte montagne de Marie, j'emportais avec moi mes souvenirs du mont de l'Archange, et il me semblait entendre la prière de Machabée, en voyant ces chères femmes, les Alsaciennes et les Lorraines, qui pleuraient prosternées aux pieds de l'Immaculée Conception. N'oubliez pas, Messieurs, que Marie et son chevalier saint Michel, qui adora le mystère de l'Incarnation, et honora la Vierge Mère de Dieu avant la naissance de notre monde,
sont les deux ennemis victorieux de Satan , et sont les deux patrons de la France. Mais n'oubliez pas non plus, n'oubliez jamais qu'il est des heures où il faut élever ses regards au-dessus des plus hautes cimes : c'est là seulement que le Labarum apparaît, suspendu à la voûte même du ciel. Il faut alors viser plus haut que saint Michel même, chef des milices célestes, et même plus haut que Marie, reine des cieux : il faut appeler le secours immédiat, il faut forcer le propre secours de Dieu, et c'est ce que notre grand pontife a fait si heureusement, quand il a enfoui au sommet du mont des Martyrs, non loin du lieu fécondé par le sang de saint Denis, l'éloquente pierre qui porte, jusqu'à des élévations où nul essor humain n'a gravi, la prophétique parole : (( Au Cœur très sacré de Jésus , la France pénitente et vouée : » Cordi sacratisshno Jesii, Gallia poénitens devota.
Repentante et dévouée ! la France ! C'était le Vœu national exaucé, et c'était aussi mon livre qui devait en être le très faible reflet, le très humble écho, destiné aux intelligences populaires. Ah ! ceux qui sont doctes autant que je suis simple, et qui m'aiment d'une si généreuse tendresse, m'ont offert le trésor de leur science pour que j'y puise à pleines mains, si je veux, et je les en remercie de tout mon cœur, sans refuser leur offre; mais me faut-il vraiment tout leur profond savoir pour laisser enfin éclater la passion catholique et patriotique qui gonfle ma poitrine, pour faire la quête aux hommes en leur propre faveur, et pour crier à Dieu du fond de mon néant, où parle une voix qui m'étonne moi-même, parce qu'elle n'est pas la mienne : « Notre Père, qui êtes aux cieux, écoutez le Cœur de Jésus crucifié, qui pardonne au cœur de la France repen-
tante; la France est à vos genoux, Gallia pœnitens, Gallia devota ; la France, ô mon Seigneur Dieu, que sa contrition purifie comme une flamme, et que son vœu ressuscite en votre amour ! »
Paul Féval , qui voulait devenir polémiste , et polémiste chrétien, aurait cherché quelque sujet à traiter, si les circonstances ne lui en eussent fourni un qu'il n'aurait jamais prévu dans sa vie passée. Je venais de publier une toute petite brochure appelée : Qu'est-ce qu'un Jésuite? lorsque la fameuse discussion éclata, qui ordonnait, en vertu de « lois existantes » dont on ne peut trouver trace, la dissolution de la compagnie de Jésus et la dispersion des autres ordres religieux.
Féval devait beaucoup aux Jésuites : c'est par eux et avec eux qu'il s'était converti; c'est à eux qu'il avait confié l'éducation de ses enfants. Il entreprit de les défendre, et il y réussit. Il voulut faire leur apologie, et il la fit splendide; car toute la presse, par quoi est gouvernée la France, toute la presse s'émut de ce qui était un admirable plaidoyer pour les uns , un libelle pour les autres.
Et au même instant les" théâtres organisaient des reprises du Juif -Errant , d'Eugène Sue.
Connaissez-vous Rodin? On le voyait naguère au théâtre de la Porte-Saint -Martin : un homme
chauve, gris de cheveux, sombre de visage, vieux et sale, et fort laid ; il portait un pantalon crotté, un gilet sordide, une longue redingote marron, crasseuse et râpée. Rodin est le type convenu de l'hypocrisie la plus infâme ; c'est un diplomate véreux, un espion, un conspirateur, un usurier, un lâche , un misérable , qui inspire le dégoût même que fait naître la vue d'un crapaud. Il est infâme et il est immonde. Or Rodin, c'est un Jésuite, ou plutôt, si je pénètre bien la pensée d'Eugène Sue, Rodin, c'est le Jésuite. Un soir, je suis allé voir cela. Il y avait dans la salle deux milliers de bourgeois qui applaudissaient, encore que dame Censure eût biffé de la pièce le moi jésuite, par un sentiment de tardive pudeur dont il convient de ne lui savoir aucun gré; car ce mot ne se prononce pas sur la scène, mais on l'a laissé dans le livret , de telle sorte que le public , si bête soitil , souhgne certains passages où il voit l'absence du jésuite qui devrait y être , et la claque ne manque pas à admirer, de ses grosses mains, ce passage où le mot jésuite est remplacé par cette sottise énorme que l'on a mise là à titre de synonyme: homme dangereux. Ainsi Rodin, pour la censure, est un a: homme dangereux ï> ;d'Aigrigny est un « homme dangereux» ; M"io la princesse de Saint-Dizier est aussi un «homme dangereux^ ».
* Cette appréciation du Juif'Errant était écrite du vivant de Paul Féval, et remonte à 1879 ou 1880. La cen*.
Tout le monde connaît le Juif -Errant d'Eugène Sue. Cette malpropreté a fait son chemin sous forme de roman; puis l'auteur l'a transformée en pièce , un peu pour répandre davantage de sa bave, beaucoup pour gagner plus d'argent. Cette pièce du Juif -Errant est une ineptie. M. Eugène Sue, défunt depuis longtemps, fut un piètre dramaturge, et un maladroit écrivain. On ne doit aux morts que la vérité. Les nombreux personnages du Juif- Errant vont, viennent, s'agitent, courent, se démènent , crient , pleurent, chantent, rient, se battent, pour démontrer que les jésuites sont des accapareurs d'héritages, des assassins, des empoisonneurs, et le reste. Mais il existe un art de calomnier, et cet art, M. Sue l'ignore : il fait ce métier lourdement, bêtement, sans esprit, et s'arrange de façon à faire grand'pitié aux gens intelligents.
M. Eugène Sue est mort démocrate. Il ne s'est pas repenti. Louis Veuillot l'a appelé «le roi des lettres marchandes d . Son œuvre est un riche musée de toutes les corruptions humaines et de toutes les brutahtés littéraires.
Aucun échantillon de l'abject n'y manque; le stupide s'y montre sous des formes ignorées jusque-là.
sure a rétabli le mot jésuite y depuis qu'un acte inique autant quMllcgal a dissous « pour la forme « la compagnie de Jésus.
Rien d'infâme ne se révèle dans les cours d'assises , rien d'immonde ne se commet dans les bagnes, rien d'infect ne se passe dans les mauvais lieux, rien de plat et de bête ne s'écrit dans les journaux, à quoi ne ressemble maintenant cette collection, doaca maxuna. On dirait que, n'ayant pu, malgré ses efforts, mériter la critique, il a compté sur le scandale pour attirer les sifQets , et il met les honnêtes gens dans un embarras extrême : le scandale est si grand, que l'on n'ose se taire; le génie est si pauvre, que l'on craint de siffler ^
Eugène Sue a confectionné le Juif -Errant parce qu'il voulait grossir sa finance, un peu aussi pour se venger de dédains méprisants qu'il avait essuyés. Il vengeait les moqueries dont l'avait accablé le faubourg Saint-Germain : il commença par vilipender l'aristocratie, qu'il enviait, puis il ramassa de la boue, en fit un tas, et la remua à pleines mains pour en salir le clergé, qu'il haïssait. Le clergé et les jésuites, pour lui, c'est la même chose. Pour nous aussi, les vertus sont égales chez le prêtre et le religieux.
Ce Juif -Errant, roman lamentable, drame ridicule, eut du succès en son jeune temps. On en fit grand bruit , quoique cela n'en valût pas la peine. Ce pamphlet calomnieux et bête se débitait par feuilletons dans le Constitutionnel , qui avait été le journal de M. ïhiers et qui
* Les Libres Penseurs.
était au docteur Véron , ce bourgeois de Paris dont l'empire, qui osait tout, n'osa rien faire. La France d'alors se laissa persuader que les jésuites pillaient, volaient, massacraient les petits enfants, gouvernaient le monde encore qu'on les persécutât et qu'on vînt à bout de les chasser. On a bien prouvé depuis qu'ils sont victimes plutôt qu'assassins ; mais les coups de fusils de 1871 n'ont instruit personne.
Le patriarche Raspail, qui haïssait les jésuites, a inventé le camphre, dont beaucoup d'honnêtes gens sont morts ; mais M. Sue en a <r chouriné i> bien davantage avec ses livres , qui valent leur pesant de vitriol. Quant aux jésuites, auxquels on a fait une guerre aussi acliarnée que celle que leur firent le duc de Choiseul et le marquis de Pombal et tous les imitateurs de ces déplorables ministres , ils ne dirent mot. A quoi bon se défendre? l'outrage leur a été promis ; le Maitre leur a laissé la gloire d'être insultés à cause de son nom. Heureuse injure qui les faits si grands !
Les attaques se multiplient : ici , lentes , sourdes, cauteleuses ; là , violentes, brutales, cyniques. Rodin n'est plus jésuite : c'est Rodin qui mord les jésuites, en attendant qu'on lui accorde le plaisir de les égorger. Ces ennemis de jésuites rappellent ces valets de chiens que l'on paye pour exciter du bout de leur fouet la meute lancée sur le cerf. Ils ne donneront pas le coup
de couteau, mais ils feront la curée; ils ne font pas le carnage, ils le conseillent; un autre dirait : ils le commandent.
En revenant parmi nous, Paul Fëval, qui était jadis le plus catholique des incrédules , et qui fut ensuite le plus croyant des catholiques, toujours à l'affût des idées généreuses, toujours Breton et toujours chevalier de la vieille roche, se dit que peut-être il convenait de ramasser le gant et de répondre à tant de défis. Il vit que la compagnie de Jésus avait été déjà défendue, et par Thistoire, et par la théologie, et par la philosophie; mais il comprit que notre siècle n'est pas celui de la honne foi.
Eugène Sue était un des plus déterminés aristocrates que j'ai connus : un vrai sybarite, qui souffrait du pli d'une feuille de rose. Quand l'énorme succès de SCS Mijstèrcs de Paris l'eut condamné à la démocratie, le docteur Véron vint le trouver et lui dit : (( Il y a une fortune à faire en attaquant les jésuites. » Et il mit cent billets de mille francs sur la table.
Voilà toute l'histoire du Jai f -Errant , racontée par le docteur Véron lui-même dans les annonces du Constitutionnel , et telle fut la haute philosophie qui présida à la confection de cette machine à faucher les jésuites : le docteur Véron avouait volontiers, plus tard, que le rasoir acheté si cher n'avait rien fauché du tout, sinon la prairie aux abonnés.
Je demande la permission de placer ici l'anecdote
PAUL lEVAL
qui m'est personnelle. Au plus fort du bruit qui se faisait autour de saint Ignace, battu de verges par le feuilleton, et de ses enfants mis en hachis pour les gargottes, je reçus la visite du directeur d'un très grand journal parisien qui me dit, à moi aussi : (( Il y a une fortune à faire avec les jésuites. »
Et quand je lui eus objecté que le Constitutionnel avait pris les devants , il me répondit en haussant les épaules : « C'est rond, c'est vieux, ça réchauffe la prêtrophagie de tout le monde. Il faut d'autre cannelle : j'en ai acheté tout un grenier! »
Et il ajouta sur le ton de la confidence : « J'ai une chambre pleine de documents ; cinq manuscrits sur le père Guinard et Jean Châtel, un exposé foudroyant de la conspiration des Poudres , le détail des persécutions dirigées contre cet infortuné abbé de Saint- Cyran, claquemuré au château de Yincennes, deux tomes inédits du premier Arnauld, assommants , mais pleins de fiel , une proclamation de Titus Oatès , une dépêche du duc de Gréqui, une lettre de Fénelon, trois du régent, et des bonnes, celles-là! deux du cardinal de Noailles : j'ai toute l'affaire Pombal, superbe! Ah! coquin de Malagrida ! pauvre marquise de Tavora! ou bien peut-être que c'était une autre dame.
(( Un gros cahier du duc de Choiseul, contenant les consultations des avocats jansénistes et plus de cent hgnes de notes de la main de M'"« de Pompadour, de sa propre main , authentiques , émaillées de jolis pataquès! qu'en dites-vous? Et un billet de Louis XV, très drôle , où il y a de la morale , et une page, une vraie page égratignée par le cure-dent historique de M. de la Ghalotais dont Voltaire disait: c( Ge brimborion est plus fort que le levier d'Archimède, puisqu'il a soulevé le monde sans point
d'appui ! » Nous donnerions un fac-similé de la page et un portrait en pied du cure-dent... Enfin j'ai des trésors, une mine, une carrière. Et je vous ofïre...»
Mais chut! il importe peu de savoir ce qu'il m'offrit : je ne valais pas grand'chose. J'avais vingt-cinq ans et une des vanités les plus dodues qui se puissent rencontrer. J'étais altéré de tapage et même de scandale, que je confondais très loyalement avec la gloire. Je ne connaissais d'ailleurs les jésuites que par les Provinciales et l'I^ncyclopédie ; j'acceptai, non sans un vif désir de chauffer plus efficacement qu'Eugène Sue, et d'abattre du moins tout ce que sa mécanique aurait laissé debout dans le jardin de Loyola.
Me voilà donc à l'œuvre, et de bon cœur! Mon directeur de grand journal ne m'avait point leurré; il possédait des trésors de paperasses, des bottes de pamphlets, des meules de ce qu'il appelait des (( documents ». Tout le long du jour, ses garçons de bureau voyageaient de chez lui chez moi avec des quartiers de jésuites sous le bras, dans des paniers, dans des serviettes ; mon directeur m'en apportait lui-même plein ses poches; en outre de cela, il m'écrivait des lettres qui pesaient quatre timbres : la poste n'en pouvait plus !
Ce n'était pas un prince excessivement lettré que mon directeur, mais si bon enfant! et si convaincu! et si acharné à notre besogne ! Je me souviens d'une de ses phrases, écrite sur sa carte, accompagnant l'envoi d'un griffonnage attribué à M"''' de Pompadour : ce ... Tracé par cette main de velours qui expia Latude en caressant Voltaire! » Que voulezvous ! il avait de vagues et funestes entraînements vers le stylo! Mais vclour était écrit sans 8.
Nous travaillâmes un mois tous les deux, je puis
le dire, comme des nègres, lui surtout. IL y allait avec une passion inouïe, bien plus, il est vrai, contre Eugène Sue et le Constitution7iel que contre les jésuites. Il en était venu à regarder que le docteur Yéron lui ôtait de la bouche chaque morceau de jésuite servi en feuilletons à l'appétit des abonnés du Constitutio7inel. a Commençons à paraître, me disait-il avec larmes, commençons vite; il n'en restera plus ! » Quelle erreur! Il en restait encore, il en restera toujours, puisque, après trente ans écoulés, quatre ou cinq cent mille Français et Françaises déjeunent encore tous les matins des rogatons de la cuisine d'Eugène Sue, remise à la casserole par les tristes marmitons qui ont remplacé piteusement ce grand gibelottier de chair chrétienne.
Au bout du mois, par un beau jour de printemps, j'écrivis à mon excellent directeur : « Je pars pour la Bretagne, après avoir fait un feu de joie avec les fduillets de notre livre. Je vous renvoie vos « documents » et votre argent; excusez-moi. Il m'a semblé que j'avais accepté par légèreté, par ignorance surtout, un travail de mauvais aloi,qui ne peut convenir à un brave porte -plume, indifférent comme je le suis en matière de religion , mais tenant à sa probité littéraire comme à la prunelle de ses yeux. Notez bien que je n'attaque point Thonneur ni la probité d'autrui : les opinions sont hbres; je parle seulement de ce qui est à moi.
(( J'ai tardé peut-être plus qu'il ne fallait à vous écrire ceci , excusez-moi. Je désirais tenir ma promesse; mais, à force de me renseigner, j'ai reconnu par la lecture même de vos documents que je calomniais, à tant la ligne, non pas seulement des innocents, mais des citoyens utiles, des bienfaiteurs
de l'humanité, des soldats de la science, de pacifiques conquérants, des apôtres, des héros, des saints, dont le crime est d'avoir lait honte à toutes les autres réunions d'hommes en produisant à la force de leurs bras, avec leur sueur, avec leur sang, une œuvre de civilisation qui est la plus étonnante peut-être de nos temps modernes. J'ai lu cela chez vous, dans une assez belle page de d'Alembert. Décidément pareille besogne ne peut me convenir. »
J'écrivais ces lignes trente ans avant ma conversion. Or vous allez voir que mon directeur n'était pas un homme d'entêtement. Il tomba chez moi comme une bombe pendant que je faisais mes malles, et s'écria dès le seuil :
« Bravo! approuvé l'écriture! Vous avez raison, c'est un point de vue beaucoup plus original! et au moins, comme cela, nous ne nous traînons pas à la remorque du Constilntionnel ! Nous allons faire pour le coup sensation dans Landerneau ! L'idée religieuse n'est pas morte, vous savez? Ah! mais non! Ma femme penche vers l'eau bénite. Je crois aux femmes. Demi-tour à droite sur toute la ligne! Et allez donc!... Mais il faut que ce soit sérieux! et solide ! et bâti à chaux et h sable ! avec du comique en masse! Les Provinciales h rebours! Pas d'injures, par exemple, ça a fait son temps : une impertinence sereine! et des documents! des faits, des faits, de l'esprit, du diable au corps, de la poudre, des mouches, quelques martyrs, pas trop, beaucoup de jolies personnes, de diacres Paris, si on veut! Et des militaires, étourdis, mais honnêtes! Et du nerf! de la passion! du tambour! des castagnettes! Dix volumes! ou quinze! ou vingt! On plantera votre lettre comme un écriteau en tête du premier cha-
pitre. Je vous la rendrai; vous pourrez l'arranger, la ressaler et l'allonger... Moi, je trouve cette idéelà jolie comme tout.
(( Un jeune écrivain qui s'embarque pour éreinter en long, et à la papa, ces vampires du monde moderne, les jésuites, r)ial éreintés par un journal de la vieille libérâtrie , servant à ses lecteurs plein son bonnet de coton d'antiques mensonges et de calembredaines faisandées, et qui s'aperçoit tout à coup, — j'entends le jeune écrivain, — que Rodin est la crème des principes de 89, et que le P. d'Aigrigny s'est moqué d'Eugène Sue en se faisant passer près de lui pour un rat mort..., c'est crâne! c'est superbe! Ça n'entre pas tout à fait dans notre rainure politique, mais nous comptons avec plusieurs rainures, et on n'est pas mis en prison pour jouer du paradoxe avec intelligence... Voici le titre : la Revanche de Rodin! Dix mille écus d'affiches! Des hommesannonces qui porteront l'enseigne du journal le long des boulevards! Un défi en règle à Voltaire! Des ballons-affiches avec pluie d'étoiles-prospectus! Déranger chansonné! Toute une cavalerie de distributeurs équestres ! Et le clergé pour nous ! Et des petits papiers discrets, lancés chez tous les concierges du dixième arrondissement , avec vignettes ! On pourra même intéresser les jésuites eux-mêmes : ils sont rudement adroits. Ils nous donneront un de leurs nombreux galions, chargés à couler bas de quadruples pistoles, valant quatre-vingt-sept francs trente-huit centimes la pièce, et un bon de cinq cent mille roupies sur n'importe lequel de leurs comptoirs de Cambaje, de Bimilipatnam ou d'Ellichipour. Ça tient- il? »
Ceci était dit en riant pour ne pas trop se compromettre, même vis-à-vis de moi; mais connaissez-
PAUL FEVAL :i3:)
VOUS le rire du directeur qui bat les buissons ne sachant pas trop encore s'il llaire, en fait de gibier d'affaire, un éléphant ou un lapin? Il y avait une émotion sous son ironie, toute prête à tourner en enthousiasme. Son journal était vaste, mais neuf. La voile pouvait être orientée à tous vents favorables. Et jamais les principes de 89 n'ont entravé aucune spéculation ; au contraire.
Moi, pendant qu'il me parlait, je voyais passer devant mes yeux tout ce que j'avais trouvé dans ses « documents » : la procession humble et magnifique de ces grands hommes qui sont voués, depuis les premières années du xvi° siècle, à toutes les férocités, h toutes les bestialités, et je me demandais comment quelqu'un avait pu fabriquer Rodin, polichinelle sinistre, avec les morceaux du chevaleresque Loyola, de François Xavier, l'apôtre miraculeux de la tendresse, de Ganisius l'oracle, de Laynez le flambeau; de Tolet, qui mit l'absolution et la couronne au front du meilleur de nos rois ; de Matthieu Ricci, le vainqueur de l'impossible; de Claver, l'esclave des esclaves; de François Régis, de Ravignan... que sais-je? ï\ n'est pas temps d'énumérer ici, et les noms héroïques abondent à ce point, qu'il faudrait de longues pages pour en inscrire une faible partie : noms d'hommes d'État, comme Rellarmin ; noms d'orateurs, comme Bourdaloue, « frappant, au dire de M'"° de Sévigné, comme un sourd » sur le terrible orgueil de Louis XIY ; noms de savants, de Pères de l'Éghse, de maîtres lumineux : véritables bienfaiteurs de la jeunesse, et devant qui les ténèbres s'enfuirent en criant : « Au voleur! »
Je me demandais quelle rage pousse les ennemis de la vérité à tromper la foule , quelle malédiction entraîne la foule à voir par les yeux des aveugles,
au lieu de tourner tout uniment son regard vers le grand jour de l'évidence.
N'est-il pas démontré, dirai-je à mon tour, par des faits , que les jésuites ont rendu des services immenses à la civilisation, à ï'ordre social, à la science, aux lettres, aux arts? Il faudrait un dictionnaire biographique pour les hommes de valeur qu'a produits leur Compagnie, où l'on en trouve tant d'illustres. Chaque phase de l'histoire du monde, depuis cet étonnant saint Ignace, qui est un des plus beaux génies de son temps, a fourni plusieurs jésuites éminents. On les a vus orateurs, historiens, savants, littérateurs, hnguistes, missionnaires, apôtres, martyrs, et le xix^ siècle même, où tout semble s'afiiiisser, a eulesRavignan, les Li])eratore,]e5 .Secchi, les Féhx, et ces nobles victimes de nos discordes, qui reposent sous des monceaux de couronnes dans la chapelle violée de la rue de Sèvres.
Mais les faits, les arguments, les preuves, tout a été impuissant pour atténuer l'àpre venin des Spuher, des Raspail, des Bert. Rien ne peut vaincre Trissotin, Vadius et Coquelet, ces pédants immortels. Rien que l'esprit! Il les faut flageller avec l'ironie, avec la raillerie, avec cette dédaigneuse pitié que l'on montre aux Mng' s- Charles trop hargneux : cela réussit parfois. Cela a réussi avec Paul Féval, car il
cingle rudement, et plus d'un Coquelet a sauté pour avoir été cinglé.
Jésuites! voilà tout le titre de son livre, et ce que dit ce titre est énorme. Ce titre vaut un poème, et le livre vaut une épopée. Qui, d'ailleurs, aujourd'hui s'occupe des épopées? Les sujets manquent. Il n'y a plus d'Achille, plus d'Hector, plus de Patrocle, et le brave Chapelain serait l)ien empêché de faire douze fois douze cents vers sur les gloires de MM. Grévy et Ferry , grands en fonceurs de portes fermées , et serruriers honoraires.
Si notre pays meurt, il mourra de deux cruelles maladies: l'absence de religion, l'absence de discipline , et d'un autre mal qui tient énergiquement aux deux autres: l'absence de dévouement.
Paul Féval a repris VHistoire des Jésuites depuis ce jour de l'Assomption de l'an 1534, où Ignace de Loyola prononça son premier vœu, jusqu'aux jours troublés que nous traversons. Il trace un tableau magnifique de la fondation de cette milice redoutable aux ennemis de Dieu, qui est l'un des solides piliers de l'Église. Je dis l'un des piliers de la constitution humaine de l'Eglise, car le dogme et la doctrine de l'Église n'ont d'autre soutien que Dieu , — qui suffit.
Il développe avec une grande ampleur de style, avec la profondeur de pensée d'un véritable philosophe, la naissance, les commen-
PAUL FEYAL
céments difficiles , l'éclatante apparition de l'ordre nouveau ; il nous fait assister aux luttes d'Ignace et de ses compagnons, aux travaux apostoliques de François Xavier, aux premières persécutions dirigées contre ces grands soldats de la papauté, aux intrigues honteuses des Pombal et des Ghoiseul.
Alexandre Dumas prétendait que les opinions sont comme des clous : plus on frappe dessus, plus on les enfonce. Je défie bien que la comparaison soit juste en cette occasion ! Paul Féval déracinerait les opinions du plus entêté Prudhomme, et c'est en frappant dessus d'une main ferme. Gomme il manie l'ironie ! Quelle fière causticité !
Il vient de tracer à larges traits un tableau dramatique ; ses personnages y vivent ; tout porte: le dessin est correct, la couleur est chaude. On voit la scène touchante qu'il a voulu peindre : il émeut, il «empoigne ! d Arrive le mot imprévu, le mot gouailleur, le mot plaisant, qui résume d'un trait, qui synthétise et qui reste dans la mémoire, quoi qu'on en aie. Ces mots, vous les retrouverez à chaque page de ce livre, qui est un élégant plaidoyer. Une verve étincelante, une franchise pittoresque, une véhémence passionnée, en sont les qualités maîtresses. Puis les événements du règne de Henri IV, le régicide de Ghàtel, la persécution imméritée dont ce crime fut le prétexte, se
déroulent, contés avec une logique inexorable, une élocution puissante, animés par cette raillerie spirituellement narquoise qui est la caractéristique de Paul Féval.
Et que deviennent les rapsodies de M. Eugène Sue, quand on les compare au beau livre de son ancien rival? Combien M. Sue est rapetissé, recroquevillé, fouaillé! Il n'en reste que la baudruche : le vent qui gonflait le monstre s'est échappé par mille trous d'épingle. Les sots, fussent-ils de ces sots qui admirent le sot, n'ont plus la hardiesse de louanger leur idole, ni le courage de dévorer le jésuite. Ils plient l'échiné, et disparaissent très confus. Ceci ne veut point dire que M. Spuller brûlera son libelle , et que les Raspail n'auront plus peur des jésuites : l'un et les autres, et tous ceux qui marchent dans leurs souliers n'auront garde de se rendre. Il faut savoir nier le soleil en plein midi, quand on est l'esclave de la multitude. Il faut obéir au mot d'ordre et mentir quand même, quand on a le mensonge pour carrière. Ce n'est pas ceux-là que l'admirable apologie de Paul Féval ramènera à la vérité. Ce n'est pas du reste pour ceux-là qu'il l'a écrite. C'est, ainsi qu'il le déclare lui-même, pour les jeunes gens du monde.
Et aussi pour les frivoles comme moi , balancés , ainsi que je le fus trop longtemps, dans une réso-
338 PxVUL FÉVAL
lution pleine d'indifférence, entre l'erreur, qu'ils ne connaissent pas très bien, et la vérité, qu'il ne leur importe point de connaître.
Je ne sais pas si je serai lu, mais je l'espère.
Pour quelques-uns, mes mauvais livres d'autrefois serviront de passeport à ce livre d'aujourd'hui, qui sera bon. Chez d'autres, la malveillance éveillera une curiosité, car certaines pauvres petites plumes m'accusent déjà d'avoir risqué une spéculation en revenant à Dieu. Et comme elles ont raison. Seigneur, ces plumettes! Quelle immense fortune je me suis créée tout d'un coup en m'annihilant sous vos pieds ! Mais je ne veux pas entonner ici le cantique d'actions de grâces qui déborde de mon cœur. Ce serait long, et je n'ai plus que quelques hgnes pour indiquer le but de mon travail. Je veux seulement dire encore que cette inculpation dirigée contre mon honneur est une aubaine : elle m'amènera des lecteurs.
J'ai tenu à citer cette page en entier, parce qu'elle répond, dans le ton qu'il faut, à des attaques viles que Paul Féval méprisa, mais dont nous avons le droit de le venger. Il n'a pas été de ceux qui n'ont pas d'ennemis. Le talent, l'esprit, le succès, voilà ce qu'on ne pardonne jamais à un homme. Féval a eu beaucoup d'envieux et de jaloux : sa conversion lui a suscité de terribles haines. En ce triste temps où nous vivons, on calomnie volontiers, ce qui est commode aux basses rancunes, qui se retranchent derrière l'anonyme, parce qu'elles
craignent les coups de canne du passant indigné.
En venant à nous, Paul Fëval «'était grandi. Son beau talent se retrempait dans une fontaine plus salutaire que celle de Jouvence : il nous a donné de beaux livres , pleins de verdeur et de force, égaux de leurs aînés par le mérite littéraire, supérieurs par l'inspiration. Sa haute intelligence avait pris un nouvel essor. Il restait lui-même , et devenait meilleur. On l'attendait à son premier roman : on a eu ce chef-d'œuvre , les Étapes d'une conversion.
Nous avons aussi Jésuites! qui restera comme la plus entraînante, la plus vraie, la plus amusante, la plus élevée des apologies de la Compagnie de Jésus ; comme un hommage solennel rendu à ces religieux, véritables champions de la société chrétienne, pionniers de la civilisation, qui ont planté la croix jusqu'aux extrémités les plus reculées du globe, qui vivent pour se dévouer, qui meurent à leur poste quand l'heure est venue, et desquels la jeunesse française apprend à aimer, à servir, à défendre la patrie.
Je ne pense pas que personne se soit jamais inquiété des opinions politiques de Paul Féval. De naissance, d'éducation, d'instinct, si l'on peut s'exprimer ainsi, il était Breton, Vendéen,
340 PAUL FÉYAL
chouan , royaliste invétéré , « blaguant » un peu ces croyances, qu'il croyait surannées, et qui ressuscitèrent en lui tout à coup , à l'âge où l'on n'a même plus le ressouvenir des enthousiasmes juvéniles.
Ce combat entre les traditions d'antan et le scepticisme boulevardier est assez bien mis en couleur dans quelques lettres adressées au vicomte Oscar de Poh, lettres que j'ai réservées, et qui sont relatives à un livre dont je n'approuve d'ailleurs en aucune façon ni l'esprit ni les conclusions , et consacré par M. de Poli au roi Louis XVIII , un fort triste monarque. Voici ces lettres :
10 janvier 1881.
0 Meccnas! ô atavis! ô édite! ô regihiis! Je lis avec une haine épileptique votre beau hvre sur ce monarque académeux. Vous avez déclaré qu'il n'était pas pédant, et vous prouvez, dans son épouvantable conversation avec Bouilly, qu'il était perpédant, surpédant, extra et ultra -pédant. Vous êtes un érudit très délicat par- dessus le marché de votre éloquence, mais vous êtes un ami de la Charte, j'en ai peur pour vous, et vous n'aimez pas le « prince charmant », qui n'était pas très fort, mais qui était pieux , et ne prenait pas pour bréviaire le livre des facilités païennes. J'aime Horace sous Auguste, il ne connaissait pas le Christ. J'ai été l'ami de ce pauvre gros Janin, latiniste insuffisant, et gros et impotent comme Louis XVIII.
A mes yeux, pour un roi, pour un Bourbon, il ne faut pas trop longtemps rester au lycée, ni trop pré-
sider la Société des gens de lettres classiques. Janin était h sa place dans son chalet de Passy. Pour un Bourbon, pour un roi, il est bon de s'inspirer encore plus haut. Votre spirituel et si universitaire ^( héros» était du xviii^ siècle, et protecteur de Condorcet.
J'ai lu à peu près moitié. Vous êtes fort et vous êtes bon. Enfoncez en vous cette évidence que les choses seules de Dieu nous sauveront. Ces choses polies et de pur agrément (pour un roi) sont trop loin de Dieu. Ce n'est pas ce pauvre Charles X qui a fait Juillet, c'est la Charte...
Je vous aime et vous admire de plus en plus, malgré mes dissidences de vieux romantique repenti.
A vous de cœur.
li janvier 1881.
C'est vrai, cher chartiste, Louis XVIII est bourré de traits charmants tout à fait. Et il a du cœur (ses lettres autour de la mort de la reine sont profondément humaines et chrétiennes), et il a de la fierté très haute, de la patience très belle, et de la certitude dans son superbe espoir; mais vous l'aimez trop, si on peut faire ce reproche à un royaliste. Vous êtes né longtemps après sa mort, mais votre père devait être son ami effectif et fidèle. Le livre était très difficile à faire, vous l'avez bien fait. Je ne suis qu'au milieu, car je lis en conscience. Nous serons de forts amis. Je vous ai pris d'abord pour un chouan de plume à tous crins, et je vous ai aimé ainsi ; puis on m'a dit que vous étiez un préfet du 16 mai, ça m'a fait peur; puis je vous vois elzévirer en voltigeur émérite. Je vous dirai l'histoire de mon
professeur de seconde, M. Quandoquidem, guerrier qui portait son Virgile d'une main et son Ennius de l'autre : at tuba terrihilem sonitum taratantara dixit... Pardon tout de même de vous avoir laissé errer une heure dans mes steppes clémenceautales. Je me trouve bien là à cause de la solitude, mais j'avoue que Fabord n'est pas séduisant.
Le tableau de la fuite de Paris est exquis. Ce prince, vêtu d'une canne et d'une tabatière, fait image , et tout ce qui regarde cet admirable d'Avaray est touché d'un cœur magistral. C'est là que Monsieur est superbe, c'est avec son d'Avaray! Là il est simple. Je n'arriverai pas au bout sans aimer mon Louis XVIIL
S'il n'y a pas excès d'ambition , embrassez pour moi vos deux chères filles, et dites-moi leurs noms, que je leur envoie les Co7ites de Bretagne illustrés.
Votre
18 janvier 1881.
J'ai fini, mon chéri ami, et j'ai été longtemps à lire parce que je l'ai voulu. C'est un bon, c'est un noble et bien -aimé livre. La multitude innombrable de points sur lesquels je ne sens pas tout à fait comme vous n'a rien ôté pour moi au charme éprouvé, parce que je voyais votre cœur vaillant et tendre à travers votre charmant style.
Quel étonnement aimable, mais quelle remarque profonde, page 235! «Les révolutionnaires, pas plus que les royalistes, ne pardonnèrent au roi sa générosité. » Les révolutionnaires ne pardonnent jamais, les royalistes ne discernent pas toujours; mais ici
PAL'L l'EVAL ;{4;{
se trompaient-ils? Était-ce de la générosité, la pension Tallien et autres crimes du môme genre? Notez bien que j'admets (sans l'admirer) la pension de la sœur de Robespierre ; mais Tallien , ce pommadeux sanglant , sale et cruel comme un girondin ! Tallien ! . . . Le roi qui embrassa Plantegen !!!... Les rois sont des juges. Pardonner est toujours d'un chrétien, — mais vous parlez souvent d'habileté. C'est une habileté cruelle que celle qui invite les monstres à diner, sans souci du passé ni de l'avenir. Je n'entre même pas dans les considérations morales et religieuses qui m'empêchent de voir les choses sous les mêmes couleurs que Louis XVIII, et qui m'auraient défendu, par exemple, de me compromettre avec ce (( délicieux » Decazes, après avoir aimé d'Avaray et Blacas. Je reste dans le fait, et je dis : Tout roi qui est assez spirituel ou assez simple pour vouloir amadouer la révolution , est mort. Le rôle des rois n'est pas de plaire à leurs ennemis. Les rois sont des juges, croyez-moi, voilà la vraie vérité de la politique. Les rois sont des maîtres.
Ce lettré, trop classiquement lettré, n'en était pas moins un roi, comme vous l'avez si éloquemment prouvé , un bon roi, un grand roi, même, à travers une assez grosse somme d'enfantillages. Votre chapitre qui traite de la religion de Louis XVIII est sobre par nécessité , mais il est beau, très beau, je le crois en'outre très vrai ; et si Léon XIII a souri en le lisant, c'est de plaisir. Vous êtes un cœur si choisi, et votre dévouement a tant de puissance dans sa haute et caressante sincérité !
Quand je pense à une restauration à venir, j'ai peur. Vous figurez -vous le premier (( ministère » composé de tant d'incapacités connues , de tant de demi- convictions, de tant de « libéralismes » em-
barrasses, plus les pauvres petits journalistes à injures, sensiblement pochards, qui se croiraient quelqu'un le premier jour, et voudraient être quelque chose !
A la bonne heure, Louis XYIII avec les alhés! Voilà un mâle! un prince! un Français! un gentilhomme! J'accorde très bien Fouché; mais tout de suite ce terrible rimeur chatouille Béranger, qui le mord parce qu'il doit le mordre, c'est dans la nécessité.
La seule habileté à employer vis-à-vis de la francmaçonnerie, c'est de la supprimer, même quand elle chante.
Vous pensez bien 'que je ne vais pas vous dire mon avis sur Saint-Ouen et sur la charte. Vous êtes, je le crois, un constitutionnel par étude et par raisonnement. Moi je sais très peu, et ne raisonne qu'à mon corps défendant. La charte me fait rire, comme quelqu'un qui n'est pas assez fort pour en apprécier les beautés. Des concessions chevaleresques , en un temps de solide assiette et de large triomphe, me paraîtraient possibles, sauf discussion; dans une ère de formation ou de lutte, ce semble être un suicide par trop littéraire.
Étant admis, pour l'acquit de ma propre conscience, que ce cher homme tout cousu de charme, aussi joli que beau, a pu se tromper quelquefois, sans qu'il vous fût opportun de souligner ses erreurs, il reste de votre effort vraiment difficile et vraiment victorieux un livre très brillant, parfumé à toutes ses pages d'honnêteté, d'esprit, de raison, de fidélité et de grand honneur, avec du talent prodigué à brassées sur le tout. Soyez remercié, mon cher Poli; vous m'avez fait passer de braves heures, intéressantes toujours, souvent émues ou enchantées.
PAUL FÉVAL 34:i
Merci et bravo. Vous m'aimerez tout de môme h fond, malgré ma rusticité, moi qui, en fait d'Horace, ne connais intimement que Codés. Rebravo ! C'est vrai que cette goutte chevaleresque m'a fait par instants un peu frayeur. J'ai eu froid sous l'aisselle en feuilletant l'Ancien Testament, illustré de billets de banque, mais c'était un cadeau de papa, et les rois sont de si malheureuses créatures, qu'il leur faut bien quelques privilèges. Pardon des longueurs.
Votre bien sincèrement ravi et ami ,
On a reproché, je ne sais où, à Paul Féval d'avoir accepté de l'empire, d'abord la croix de chevalier, ensuite la rosette d'officier de la Légion d'honneur. C'est absurde , comme tous les reproches de ce genre. Le président delà Société des gens de lettres ne pouvait pas refuser le ruban rouge qu'on accordait à de petits journalistes, et de ce qu'il l'accepta il serait bien ridicule de conclure qu'il admirait l'empire, acceptait sa politique, amnistiait ses agents; mais il était respectueux pour la personne du souverain: ce qui, d'ailleurs, ne l'empêchait nullement d'en prendre à son aise et de se moquer, s'il en trouvait l'occasion. On le peut voir par la lettre suivante, adressée à l'un des meilleurs amis du romancier, impérialiste de la veille, M. Albéric Second.
Au mois de décembre 1866, dit celui-ci, j'eus l'honneur de passer une semaine au palais de Compiègne. Féval fut de la série suivante. Son invitation l'avait un peu troublé. Il vint me voir à ce propos ; je me hâtai de le rassurer, et il me promit de m'écrire ses impressions. Voici sa lettre, que je copie fidèlement :
(.(. Non , tu ne m'as rien caché ; aucun mensonge n'a terni tes lèvres. C'est un séjour plein de charmes. Habitué à vivre d'oignons, et je les déteste, j'ai éprouvé du plaisir dans une nourriture délicate et variée par l'abondance des mets du premier choix, adroitement assaisonnés.
(( Je pense à toi. J'ai gravé ton nom sur l'écorce de ma commode; mais j'aurais mieux fait d'écrire le mien au fond de mon chapeau , car on me l'a effarouché. Je n'accuse personne. Les maîtres de la maison sont incapables d'une pareille spéculation. Il était néanmoins tout neuf et de bonne qualité.
« L'impératrice a été fort indulgente pour moi ; l'empereur m'a témoigné beaucoup de bonté. Un rhume de cerveau de l'espèce la plus humiliante m'a rendu intéressant à leurs yeux. Ah ! si j'avais ton bec! Il me venait jusque dans le pharynx des choses ingénieuses, et ça ne sortait pas... Je les retrouvais dans mon mouchoir !
(.{ J'ai raconté deux ou trois histoires. L'impératrice a fait semblant de les trouver drôles. Si je recommençais ma carrière, je fréquenterais les salons aisés. Il est trop tard !
(( Écris -moi ; ça me fera passer pour un homme qui a de belles relations.
(( A toi pour la vie ,
(( Paul. »
On a récemment découvert et publié de nombreuses lettres de Joseph de Maistre, encore inédites, et dans le nombre il s'en trouve une qui, aujourd'hui, par ce temps de femmes savantes et de lycées de fdles, est d'une saisissante actualité. Joseph de Maistre l'adressait à sa fille ^ et, d'une façon à la fois déhcate et charmante, y établissait ce que doit être la femme en général, la femme comme il la faut. Le grand penseur admettait parfaitement l'instruction chez une femme; mais il ne voulait pas que cette instruction primât tout chez elle et lui fît négliger son ménage et ses enfants. Avec Molière et Fénelon, il abhorrait -la précieuse ridicule, la pédante, précisément la femme que tendent à nous faire les lois nouvelles sur l'enseignement.
Voici cette lettre :
Tu as probablement lu dans la Bible, ma chère Adèle : « La femme forte entreprend les ouvrages les plus pénibles, et ses doigts ont pris le fuseau. » Mais que diras -tu de Fénelon, qui décide avec toute
* Adèle de Maistre, mariée depuis au vicomte Terray de Morcl-Vindé. Le comte de Maistre avait une autre fille, Conslancc, qui fut mariée au duc de Laval-AIonlmorency ; elle est morte, il y a deux ou trois ans.
sa douceur : « La femme forte file, se cache, obéit, et se tait. » Voici une autorité qui ressemble fort peu aux précédentes , mais qui a bien son prix cependant : c'est celle de Molière, qui a fait une comédie intitulée : les Femmes savantes. Crois-tu que ce grand comique, ce juge infaillible des ridicules, eût traité ce sujet, s'il n'avait pas reconnu que le titre de femme savante est, en effet, un ridicule? Le plus grand défaut pour une femme, ma chère enfant, c'est d'être homme. Pour écarter jusqu'à l'idée de cette prétention défavorable, il faut obéir à Salomon, à Fénelon et à MoUère. Ce trio est infaillible. Garde -toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du côté de l'utilité maternelle, qui n'est rien; ils servent à prouver que tu es femme et que tu te tiens pour telle, et c'est beaucoup. Il y a d'ailleurs dans ce genre d'occupation une coquetterie très fme et très innocente. En te voyant coudre avec ferveur, on dira: (( Croiriez -vous que cette demoiselle lit Klopstock et le Tasse? » Et lorsqu'on te verra hre Klopstock et le Tasse, on dira : « Croiriez -vous que cette demoiselle coud à merveille?» Partant, ma fille, prie ta mère, qui est si généreuse, de t'acheter une jolie quenouille, un joli fuseau ; mouille délicatement le bout de ton doigt, et puis vrrr! et tu me diras comment les clioses tournent.
Tu penses bien, ma chère Adèle, que je ne suis pas ami de l'ignorance; mais, dans toutes les choses, il y a un milieu qu'il faut savoir saisir : le goût et l'instruction, voilà le domaine des femmes. Elles ne doivent point chercher à s'élever jusqu'à la science, ni laisser croire qu'elles en ont la prétention (ce qui revient au même, quant à l'elïet); et, à l'égard même de l'instruction qui leur appartient, il y a beaucoup de mesure à garder : une dame , et plus
encore une demoiselle, peuvent bien la laisser apercevoir, mais jamais la montrer.
Voilà, ma bonne Adèle, ce que j'avais à te dire sur ce chapitre important; et j'attends de ton bon sens, de ta volonté ferme et de ta tendresse pour moi, que tu me donneras pleine satisfaction. Je suis parfaitement content de toi, mon cher enfant, je m'occupe de toi jour et nuit, imaginant ce qui peut perfectionner ton caractère : c'est dans cet esprit que je t'adresse ce petit sermon paternel. Ainsi garde- toi de prendre des instructions pour des reproches.
Jamais , peut-être , le nombre de ces femmes et filles pédantes que détestait Joseph de Maistre n'a été si grand qu'aujourd'hui, et, vraiment, Gathos et Madelon sont de bien insupportables pécores !
Molière avait deviné le bas-bleu, et, l'incarnant dans les filles du bonhomme Gorgibus, il le livra à la risée de son public de marquis, lesquels marquis riaient à se tordre des péronnelles et d'eux-mêmes, mal déguisés sous les figures de leurs laquais.
L'histoire ne fait pas toujours aux hommes, dit M. Barbey d'Aurevilly, qui est l'adversaire déclaré des bas -bleus et leur a décoché un livre vengeur *, l'honneur d'être sévère... Il est des décadences qui ne méritent que le rire de son mépris. Tomber
' Les Bas-Bleus, 1 vol.
n'est pas toujours tragique. Il y a pour les nations comme pour les hommes des chutes grotesques. Toutes n'ont pas la grandeur du vice, la poésie de la monstruosité. Il y a des petites décadences, disait Galiani. Mais je ne crois pas que, dans l'histoire, il y en ait une plus petite que celle qui nous menace. Je ne crois pas qu'il y en ait de plus honteuse que celle d'un peuple qui fut mâle, et qui va mourir en proie aux femelles de son espèce... Rome mourut en proie aux gladiateurs ; la Grèce , aux sophistes ; Byzance, aux eunuques; mais les eunuques sont encore des débris d'hommes : il peut rester à ces mutilés une tête virile , comme celle de Narsès , tandis que nous , nous mourrons en proie aux femmes , et émasculés par elles, pour être mieux en égalité avec elles.
Beaucoup de peuples sont morts pourris par des courtisanes , mais les courtisanes sont dans la nature, et les bas- bleus n'y sont pas! Ils sont dans une civilisation dépravée, dégradée, qui meurt de l'être, et telle que dans l'histoire on n'en avait pas vu encore. Jusqu'ici les sociétts les plus avancées comme les plus sauvages avaient accepté ou subi les hiérarchies sans lesquelles les sociétés ne sauraient vivre, et maintenant on n'en supporte plus... C'est la gloire du progrès ! L'orgueil , ce vice des hommes, est descendu jusque dans le co^ur de la femme, qui s'est mise debout pour montrer qu'elle nous atteignait, et nous ne l'avons pas rassise à sa place, comme un enfant révolté qui mérite le fouet! Alors, impunies, elles ont débordé... C'a été une invasion de pédantes au lieu d'une invasion de barbares. Du moins, les barbares apportaient un sang neuf et pur au sang corrompu du vieux monde; mais les pédantes, qui dans la décrépitude de ce
monde ont remplacé les barbares , ne sont pas capables , ces bréhaignes ! de le féconder.
Et voilà pourquoi votre fille... n'est pas muette !
M. Barbey d'Aurevilly est terriblement dur aux malheureuses qui font argent de leur plume et vaniteux hochet de leur esprit. Cathos et Madelon n'étaient que betes et ridicules. Nos bas-bleus sont dangereuses, cyniques, flétries de vanité ; elles débordent de fiel , de colère et d'envie. Mais toutes les femmes qui écrivent ne sont pas des bas -bleus, heureusement, et M. Barbey d'Aurevilly épargne du moins cette angélique Eugénie de Guérin , qui peut n'être pas du goût de tout le monde , mais qui , du moins, n'a pas de tache d'encre aux doigts.
Paul Féval, on a pu le voir dans plusieurs de ses livres, avait également la haine des femmes qui écrivent, et ne laissait passer aucune occasion de les cribler d'impitoyables épigrammes.
Il s'en expliquait ouvertement dans une lettre à Mgi' Cartuysvel, recteur de l'université de Louvain, et qui sert de Préface à un de mes livres : les Contes à Veau de rose. J'en citerai ce passage :
Nous cherchions tous les deux , Monseigneur, le conteur véritablement catholique, et nous trouvions
peu d'hommes sur notre chemin, mais beaucoup, beaucoup de dames, pas mauvaises, pas bonnes, des dames, toujours des dames, en si riche, en si exubérante, en si extraordinaire quantité, qu'il m'échappa de vous dire que le roman chrétien tombait en quenouille.
Eq Angleterre, le roman qui croit en Dieu est protestant, et il subit peut-être encore plus que chez nous cette maladie sucrée, ce diabète de Vimherhîsme.
Dans je ne sais lequel de ses livres, Charles Dickens parlait des seize cents demoiselles qui fabriquaient à Londres le fameux romai>-thé, où l'action s'ouvre par l'arrivée de « l'inconnu » à manteau et à bottes molles, qui (( distingue » ou « remarque » miss Arabella Fairnose pendant qu'elle beurre la première rôtie, et où la péripétie finale (après d'innombrables cups, nuancées de crème ou de rhum, selon les tempéraments) est fournie par le cinquième fils du vicaire dissident Goldraw, toujours prêt à combattre , soit le cheval vicieux , sujet à lancer le tilbury dans le a. précipice », soit le jeune lord ce choquant )), soit le bon chien, cœur d'or, malheureusement attaqué de la rage.
C'est moral, assurément; car il est bon de propager l'emploi du cinquième garçon du pasteur Coldraw et des muselières; cependant. Monseigneur, j'en arrivai à exprimer cette opinion hardie que la romancière ne devait être qu'une déhcieuse et sobre exception, faite pour étonner son siècle en le charmant : M™« de Lafayette, par exemple, ou la première M"™^ de Girardin, ou l'Anglaise qui a écrit Jane Eyre, — et que les catholiques de France, comme les protestants d'Angleterre, seraient induits quelque jour (vous savez que les fleurs as-
PAUL FEVAL 3o3
phyxient aussi parfaitement que le charbon) à fonder des prix pour propager la renaissance du roman mâle, non tricoté par les fleurs.
Je n'ai, Dieu merci, ni journal, ni librairie, ni influence, ni rien, mais j'aime tant ma patrie catholique, que je cherche le roman mâle comme si je possédais tout cela. Il ne faut pas que l'élément efféminé domine trop chez nous , même dans ce qui est pure récréation. Les familles qui voient un danger dans le roman doivent le proscrire, et non point se bercer de cette illusion que le roman sera moins dangereux s'il porte un flchu et une cornette. Je ne crois pas qu'il y ait au monde une plus naïve erreur que celle-là.
Monseigneur, vous me faisiez l'honneur de partager mon avis sur beaucoup de points, tout en trouvant que, sur d'autres, mon opinion était trop tranchée: le fait sur lequel nous tombions d'accord, c'est la nécessité d'attirer du bon coté de la haie les jeunes talents appelés chez nos ennemis par tant de séductions et par le succès si facile. Tout écrivain qui se résout à renier Dieu et à insulter ses prêtres est sûr de réussir, tandis que, dans le champ maigre où se cultive le roman -thé, il y a les seize cents demoiselles qui encombrent.
Je voudrais pouvoir transcrire ici quelquesunes de ces causeries, étincelantes de verve, d'où je sortais éperdu, trouvant tout à coup, et après coup, des répliques spirituelles, et me disant que personne généralement n'est plus
bête qu'un homme qui cause avec un homme d'esprit. Mais je préfère laisser la parole à M. Oscar de Poli, qui narre en style facile une des visites qu'il fit à Féval, en son ermitage de Clignancourt.
J'avais eu, dit-il, le tort de riposter par un coup droit porté à la modestie de Paul Féval, en lui donnant dans une de mes lettres le titre d' « illustre confrère ». Il se vengeait en m'invitant à venir (( manger les patates de l'illustre Bécasson ». Je courus chez lui. Plus favorisé qu'à ma première visite, j'eus le bonheur de le trouver dans son ermitage, sur la colline des Martyrs, à l'ombre de la basilique nationale, tout près du Sacré-Cœur. « Entre chrétiens, a dit Poujoulat , se voir, c'est se retrouver. » Féval m'embrassa comme un ami de vingt ans, comme un ami que l'on a toujours connu, et sa pieuse compagne et ses enfants me firent aussi la grâce de m'accueillir comme si nous nous retrouvions. Puis il voulut me faire causer; mais je m'en défendis, en protestant que j'étais venu pour écouter et pour apprendre. « Et pour dîner? » demanda-1- il avec une anxiété souriante. Je répondis que j'adorais les patates. Et, sur ce mot, voilà le maître en belle humeur, parlant du passé, du présent, de l'avenir, de Rome, de Frohsdorf, de sa Bretagne, des lettres de nos amis communs, de nos adversaires, avec une furia de verve qui m'épanouissait et me fascinait. 0 le grand charmeur-I il voulait évidemment me captiver, me capter ; peine exquise et perdue, car j'étais tout conquis. Lorsqu'il parla de la religion, ce fut avec une ampleur de magnificence et de tendresse qui fit vibrer toutes
mes saintes adorations. Il avait encore le génie du roman; il avait surtout, à présent, le génie de la foi. En écoutant avec une attention passionnée ce causeur hors de pair, ce penseur étincelant, brûlant de zèle pieux , affamé de faire le bien , de propager la divine lumière, palpitant de chrétien repentir, assoiffé d'expiation, je me rappelais cette parole de Sophocle : « Il n'y a que les grandes âmes qui sachent combien il y a de gloire à être bon. » Le voilà qui revient à sa chère Bretagne, avec une expression de fier amour et d'intime regret. Je fais chorus, en lui révélant que l'auteur des Récits d'un vieux cfiouan eut l'honneur d'être sous-préfet de Pontivy; Fév^al bat des mains, et je lui dis ces vers :
A chaque pas, dans la campagne, Le pèlerin trouve une croix :
Ce que Ton aimait autrefois , On Taime en'cor dans la Bretagne.
Oui, c'est la terre des élus!
L'honneur, la foi, rien ne s'y rouille; Le dur paysan s'agenouille S'il entend sonner l'Angélus.
0 saint berceau de mon enfance.
Nul ciel n'est plus pur que le tien, Nul ne verse au cœur du chrétien Plus de noblesse et de vaillance* !
(( C'est du Brizeux! s'écria Féval en me prenant les mains avec une effusion d'enthousiasme. — Hélas ! non, c'est du Poli ! »
Je crus qu'il allait me broyer les mains , tant fut
^ Oscar de Poli, Souvenirs de Bretagne, dans le Mercure de France , n» du 24 janvier 1863.
rude son affectueuse étreinte en me disant cette phrase , que je retrouvai dans une de ses lettres : « Ah ! vous avez des raisons d'aimer la Bretagne !...)) Puis je le navrai tout à fait en lui insinuant qu'il était probablement d'ancienne souche normande, ce Que dites-vous là, mon ami? — Je dis qu'en 1697, Pierre Féval fit enregistrer ses armoiries, d'azur à trois croissants d'argent, et que Pierre Féval était procureur à la cour des aides de Rouen. — Ah çà! vous savez donc tout ? fit-il avec une stupeur souriante. Voilà que vous me blasonnez à présent ! Des croissants!... Quelle est la symbohque héraldique des croissants? — Un souvenir des guerres saintes, et de préférence un signe ou un espoir de fortune croissante. — Oh! alors d'Hozier s'est trompé, au moins en ce qui me concerne; il fallait dire : d'azur à trois décroissants d'argent! » Et de rire, et de quel cœur! Les heures passèrent trop rapidement dans cette captivante hospitalité , comme passent toutes les heures heureuses.
Paul Féval, qui aurait dû être de l'Académie française , n'en fut point , comme Louis Veuillot , Barbey d'Aurevilly, Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor, Charles Baudelaire.
MM. les concierges de Paris ne veulent pas admettre dans leurs hôtels les pères de famille qui ont beaucoup d'enfants, dit M. Edmond Biré. De même , à l'Académie , on écarte volontiers les écrivains qui ont fait trop de livres : M. Prosper Méri-
mée, peu chargé de bagages, y est reçu d'emblée ; Balzac est impitoyablement refusé. « II est trop gros pour nos fauteuils, » disait Sainte-Beuve. En 1874, Paul Féval, comme Balzac et comme Alexandre Dumas, eut envie d'être de l'Académie. Il s'agissait, je crois, de remplacer M. Pierre Lebrun, auteur de la tragédie de Marie Stuart, Il commença ses visites, et poussa jusqu'à la neuvième. « Je n'allai pas plus loin, me disait-il un jour en me racontant son voyage autour d'un fauteuil ; je m'étais aperçu à temps que je n'étais pas académable . » Aussi bien il avait mieux à faire que l'éloge de cet excellent M. Lebrun. Qui a écrit un chef-d'œuvre peut bien se consoler de n'être pas de ceux dont on dit, faute de mieux : C'est quelqu'un de V Académie.
Pour se consoler de n'avoir pas recherché quelques-uns des esprits les plus éminents de cette fm de siècle, il advint qu'un jour l'Académie élut M. Edmond About.
Quel châtiment!
Raymond Brucker est mort dans la tristesse et l'abandon. Celui qui avait été l'orateur attitré de tant d'œuvres de charité, celui qui avait consumé dans ce rude labeur sa voix, ses forces, et la vie même de son intelligence; ce Démosthène qu'on se disputait si fiévreusement, cet apôtre qui ne suffisait pas à tant d'apostolats, ce dompteur d'auditoires rebelles , cet homme à la parole de feu , et qui avait remporté autant de triomphes qu'il avait prononcé de discours, il a été soudain mis de 'côté, délaissé, oublié. Et cette aventure lui est arrivée le jour où il a été tout à fait à bout de forces et absolument épuisé. Tel est ce phénomène attristant que je me permettrai d'appeler « l'Ingratitude des Œuvres ». Ce n'est pas la première fois que j'y assiste.
On donne son temps, on donne sa vie, on donne son âme. On est recherché, fêté, choyé. C'est charmant, c'est admirable. Mais, un jour, survient quelque maladie qui vous couche sur le flanc : en une demi-minute, l'oubli s'épaissit autour de vous, et vous n'êtes plus rien. Oh! l'ingratitude des œuvres!
On m'a fait observer que c'était providentiel, et
que , dès que nous ne sommes plus bon au service de Dieu, on fait bien de nous abandonner. Est-ce que les Hindous se préoccupent de ceux qu'écrase le char de Jaggernath?
Je persiste à penser qu'il vaudrait mieux être plus juste et plus reconnaissant, et je trouve que le pauvre Bruckerest mort bien seul... pendant quinze ans.
Cette page d'observation si douloureuse et si vraie, que j'ai bien souvent lue et relue dans les Vingt nouveaux portraits de Léon Gautier, me revenait en mémoire il y a quelques semaines, le soir des obsèques de Paul Féval ; de Paul Féval, l'ami de Raymond Brucker, qu'il a si merveilleusement fait revivre dans Pierre Blot.
Après sa double ruine, après la mort de l'admirable femme qui fut la joie et la force de sa vie, Féval, atteint d'une maladie qui lui rendait tout travail impossible, se remit aux mains de la charité chrétienne, chez les frères de Saint- Jean- de- Dieu. C'est là qu'il est mort (r bien seul, pendant cinq ans », presque également délaissé, sinon oublié, par ses amis et ses enthousiastes d'avant et d'après sa conversion.
Le lendemain de sa mort, un de ses~amis, qui est mort peu de temps après , Albéric Second, écrivait dans le Gaulois :
J'ai beaucoup connu Paul Féval. C'est dire que je l'ai beaucoup aimé. On m'apprend qu'il est mort
hier matin, à quatre heures. Ce dénouement, je le prévoyais ; j'en étais venu à le désirer..., et pourtant il me cause une grande douleur.
Ceux qui ont assisté à la représentation de ses drames, ceux qui ont lu ses romans, les abonnés même du Gaulois, de Paris -Journal et du Figaro, qui eurent le délicieux régal de ses articles débordants d'humour et de fantaisie , ne le connaissent pas tout entier. Jusqu'au jour où le malheur a franchi le seuil de sa maison et s'est établi en maitre à son foyer, Paul Féval a été non seulement un des plus spirituels , mais le plus gai , le plus joyeux de mes compagnons.
Ses lettres intimes, que je me plais à relire aux heures sombres , ont une intensité comique qui force l'éclat de rire. Du Labiche de derrière les fagots. A nos dîners mensuels , fondés et présidés par le baron Taylor, il improvisait des comédies, sœurs de la Cagnotte et du Chapeau de paille d'Italie ; et il les jouait avec la verve, le geste et l'accent irrésistibles d'un Geoffroy ou d'un Sainville.
Au début, il s'était nourri de vache enragée, et encore n'en mangeait-il pas tous les jours ! L'aisance était venue, puis la fortune. Marié à une femme d'élite, père d'une nombreuse famille, il voulut doubler et tripler cet argent si vaillamment gagné. N'avait-il pas quatre fils à établir, quatre filles à doter?
^ Les spéculations de bourse le tentèrent. Riche , il était entré dans le temple grec de la rue Vivienne.
« Il en sortit ruiné.
B Un des premiers je fus informé de son désastre,
jk et, comme il me voyait très ému, ce fut lui qui me consola.
<c J'ai toujours aimé Dieu et le travail, me dit- il.
A dater d'aujourd'hui, je sens que je les aime davantage. »
Sa fortune se rétablissait. Un soir, soir fatal , soir maudit, un misérable, un voisin, pénétra dans son cabinet, et lui offrit de faire fructifier ses capitaux, en l'associant à une affaire donnant déjà des bénéfices considérables. D'honorables ecclésiastiques, il les nomma , avaient eu confiance et s'en félicitaient. Féval donna tout l'argent qu'il possédait, toucha le mois suivant un bon dividende, et, le lendemain, le voleur mit la frontière entre ses victimes et lui. Peu après notre ami était frappé d'hémiplégie.
Les malheurs viennent par troupe. Sa femme meurt , et ce nouveau coup provoque une deuxième attaque.
Tertia solvet ! me dit-il , sans avoir la force de me serrer la main , le jour des funérailles , cérémonie qui attira tout Paris littéraire, et à laquelle il eut la douleur de ne pouvoir assister, ses pauvres jambes lui refusant déjà leur service.
Ce fut alors qu'il entra chez les frères de Saint-Jeande-Dieu, où la Société des gens de lettres et celle des auteurs dramatiques lui assurèrent une existence aussi confortable qu'il pouvait la souhaiter.
J'allai le visiter, pas aussi souvent que je l'aurais voulu, que je l'eusse dû peut-être... Mais la rue Oudinot est si loin du boulevard des Italiens, et cette gueuse de vie parisienne permet si rarement, à ceux qui sont pris dans son engrenage, d'agir à leur volonté et de faire leur devoir.
Pour ce cœur meurtri, c'était une fête que ces visites trop rares de ma part, bien plus rares encore de la part des autres! Il s'en plaignait doucement; car il ne faut pas croire, ainsi qu'on ne manquera pas de le dire, qu'il ne parlait pas.
PALL FKVAL :{6 3
La parole était lente, difficile; mais il causait. Ses jambes môme avaient repris un peu de vigueur, et, pas plus tard que le dimanche 20 février dernier', soutenu par son dévoué petit domestique, appuyé sur mon bras , il a pu faire le tour du jardin, qu'illuminait un radieux soleil. Et, comme je le félicitais de ce qui me sembait quasiment un miracle :
« Souviens-toi de ce que je t'ai dit, répondit-il avec un pâle sourire : tertia solvet... Mais qu'miporte, ajouta-t-il en regardant la voûte bleue, je suis prêt. »
C'est à ce séjour dans l'hospitalière maison des frères de Saint- Jean -de -Dieu que se rattache une lettre qui nous est confiée, et qu'on ne lira point sans émotion. Elle est datée de Naples et adressée au vicomte de Poli par un de ses amis, le vicomte A. d'A. Le souvenir qu'elle rappelle est bien touchant, et l'esquisse qu'elle trace est d'une douloureuse fidélité.
Naples, rivière di Chiaia, le 31 juillet 1887.
Cher vicomte et cher ami,
a Je viens de lire, avec une poignante émotion, votre brochure sur Paul Féval. Ce grand écrivain a laissé une empreinte, à son insu , en marge d'une des pages douloureuses du livre humble de ma vie. Voici comment :
Lorsque mon père tomba gravement malade, à Paris, un de nos amis, le comte de L***, eut l'heureuse idée de mener le cher moribond chez les
» Le 20 février 1887.
frères de Saint-Jean-de-Dieu. C'est dans la pieuse maison de santé que je retrouvai mon père. Il était au premier, et au rez-de-chaussée habitait Paul Féval. Mon père eut un mieux sensible..., nous le pensâmes sauvé!... Il eut, vous le savez, la force de revenir ici.
Enfin il habitait là-bas, rue Oudinot. Je menais mon pauvre père dans le jardin, ou bien je le plaçais à la fenêtre, sur un fauteuil... Un marcheur obstiné se promenait toujours devant nous. Il allait lourdement, rouge comme un coq, obstiné, muet, ce marcheur, suivi par une paysanne bretonne, ou par une sœur de Charité, sa fille. C'était Féval.
Mon père et lui s'étaient connus. Un jour, mon père lui tendit la main. Paul Féval eut un regard soupçonneur, presque terrifié , et continua sa marche... Pendant un mois, le soir, le matin, je vis toujours Féval se traînant péniblement avec une énergie indomptée. Le mot obstiné indique seul , à mon avis, le caractère mâle, en même temps que douloureux , imprimé sur la figure , décelé par l'attitude.
M'ie Féval était -elle jolie?. Je ne sais... Elle marchait la tête si basse ! . . . .
Pendant la lecture de votre brochure, cher vicomte, j'ai revu avec une terrible netteté le jardin et ses charmilles , le marcheur obstiné , rouge comme un coq, et mon père, tout pâle , mollement appuyé sur la fenêtre.
Tout à vous , et merci ,
Je me réserve de vous écrire h nouveau, dans quelques jours. Ceci n'est pas une lettre, pas même
PAUL rKVAL 305
un accusé de réception. C'est la poignée de main que l'on demande à un ami, que l'on donne avec chaleur, parce que je ne sais quoi de triste passe dans le cœur. »
Le converti avait achevé, à la lumière de la foi, son œuvre intellectuelle; il avait bien écrit de Dieu, et Dieu l'en récompensait avec une implacable miséricorde, en l'humiliant dans la puissance de cet esprit dont le romancier jadis avait eu trop d'orgueil. Depuis son humble et splendide retour au bercail de l'Église, il avait, avec une ardeur toute bretonne déloyauté, de repentir, répudié le pesant bagage de sa gloire littéraire d'antan, qui n'était plus pour lui, comme dit Chênedollé, qu' « un néant superbe, une illustre misère ». Ce n'était pas encore assez pour Dieu. Le « vieux repentif », comme il s'appelait, devait boire jusqu'à la dernière goutte l'amer et doux calice de l'expiation. Il disait juste, lui, l'auteur de deux cents volumes, en m'écrivant qu'il n'avait fait qu'un livre. Lorsque, sortant des fanges putrides de la littérature républicaine, la France recouvrera la pleine possession de sa raison, de son esprit, de son âme, ce livre, le Coup de grâce , ce beau livre, ce grand livre de la pénitence, du repentir simple et sublime, apparailra tout naturellement à son rang, c'est-à-dire au rang d'honneur des chefs-d'œuvre de la littérature française.
Parlant d'Honoré Gourlin, cher à Louis XIV et comblé de gloire, le duc de Saint-Simon dit qu'à l'apogée de sa faveur il se retira du monde, « pour mettre un intervalle entre la vie et la mort. » Épris de la lutte pour le bien, Paul Féval pensait moins que jamais à s'isoler des agitations du monde : la clémence divine lui en imposa l'obligation , je de-
vrais dire le bienfait. Il espérait vaincre dans la vie, il était chrétiennement sûr de vaincre dans la mort; sa généreuse espérance fut providentiellement déçue, mais non sa foi vive. A l'heure où la souffrance avait mûri son âme pour la gloire de la vraie vie, pour la gloire qui ne meurt pas , elle prit son vol vers la patrie céleste.
Vous qui l'avez aimé, ne pleurez pas; comme Marie Madeleine, Paul Féval a eu « la meilleure part* ».
C'est en 1882 que Paul Féval eut une première attaque d'apoplexie. Peu de temps après, la mort de sa femme acheva la ruine de sa belle santé. Du jour au lendemain, il ne fut plus que l'ombre de lui-même.
L' Univers publia, à propos de la mort de Féval, un magistral article de M. Auguste Roussel. Nous donnons ici cette page éloquente.
Après plusieurs années d'une maladie qui lui rendait tout travail impossible, Paul Féval s'est éteint doucement, dans la matinée d'hier, chez les frères de Saint-Jean-de-Dieu, où il s'était retiré lorsque les soins dévoués de sa femme, enlevée avant lui, vinrent à lui manquer. Il avait soixantedix ans. Deux jours plus tôt, voyant venir la mort, il avait, avec une grande piété, réclamé et reçu les derniers sacrements. Il s'apprêtait ainsi à sortir de la vie avec l'édification qu'il ne cessa de donner à
' 0. DE Poli, dans la Revue du monde catholique.
PAUL FEVAF. 367
tous ceux qui l'ont vu de plus près, depuis qu'il était revenu à Dieu.
En réalité, la foi ne l'avait jamais quitté. Breton d'origine, et, comme tel, solidement instruit des vérités chrétiennes, il avait pu les oublier ou les laisser dormir dans le tourbillon de la vie parisienne; mais du moins jamais il ne se rangea parmi les insulteurs ou les ennemis de la religion.
Ses débuts littéraires furent pénibles. Lui-même les a racontés avec une singulière puissance d'émotion. Venu à Paris comme petit employé, et luttant pied à pied avec la misère, il finit par trouver dans divers journaux l'emploi d'un talent de conteur qui ne tarda pas à prendre des proportions presque inconnues jusque-là. En effet, sa fécondité se jouait avec les sujets les plus divers, et il menait de front la confection des romans les plus étonnamment traversés d'aventures qui se puissent imaginer. Les meilleurs, sans contredit, sont ceux qui lui furent inspirés par le souvenir des légendes bretonnes dont son enfance avait été bercée.
A tant produire, Paul Féval s'était, en peu d'années, fait un nom retentissant, et le succès prodigieux de ses écrits, en le plaçant à la tête des feuilletonistes du temps, lui valait en même temps la conquête d'une assez rapide fortune. Président de la Société des gens de lettres , marié à une femme charmante, père de huit enfants, pour lesquels il entrevoyait un riant avenir, Paul Féval, qui d'ailleurs était le désintéressement même, semblait n'avoir plus humainement rien à désirer, quand le malheur vint l'assaillir. Un jour, l'effondrement des fonds ottomans fit sombrer sa fortune , qui reposait sur eux tout entière, et il se vit complètement ruiné. D'autres se fussent désespérés. En cette épreuve,
Paul Féval , après s'être replié sur lui-même , se releva plein de confiance en Dieu. Loin de murmurer, il bénit le désastre qui , en lui ravissant les richesses de ce monde, remettait son âme en possession des trésors de la foi. Ce fut de sa part un acte admirable, où parut toute l'élévation de cet esprit foncièrement chrétien. Il n'était pas seulement résigné, il rayonnait.
C'est cet état de son âme qui se trouve décrit avec une grande puissance dans la série d'ouvrages qu'il voulut composer alors pour rendre hommage à Dieu en racontant les Étapes d'une conversion. En même temps, il célébrait les Merveilles du mont Saint- Michel, et, se jetant avec toute l'ardeur d'un néophyte dans la dévotion au saint Cœur, il écrivait en l'honneur de cette dévotion des pages brûlantes, dont le prix, consacré par lui, d'accord avec son éditeur, à l'érection de l'église du Vœu national , figure, à l'heure qu'il est, dans la hste des souscriptions de la basilique pour près de cent mille francs. Est -il besoin de dire que, de toute sa littérature passée, Paul Féval s'appliquait en même temps à retrancher tout ce qui était périlleux ou trop frivole, faisant résolument le sacrifice de ce qui ne pouvait être admis à corrections ?
Grâce à ce prodigieux labeur, poursuivi dans l'esprit de réparation qui l'avait saisi tout entier, Paul Féval s'était fait une vie vraiment nouvelle. Finalement, il avait pu rassembler des économies suffisantes pour lui permettre d'assurer l'avenir de la nombreuse famille qui s'élevait autour de lui, quand un coup nouveau et plus terrible, fruit d'une imprévoyance dont il ne pouvait répondre, le plongea pour la seconde fois dans une misère d'où, vu l'état de ses forces, il ne pouvait plus espérer de sortir.
Il se courba, soumis, devant celte nouvelle épreuve, offrant du même cœur à Dieu ce nouveau sacrifice, qui le touchait pour les siens beaucoup plus que pour lui.
Des épreuves plus douloureuses ne lui furent point épargnées, après les consolations que lui avait données la vocation religieuse de deux de ses filles. Il porta tout avec une résignation sans égale, mais son corps était brisé. Voué dès lors à une lente agonie, il eut le chagrin de voir périr entre ses bras la compagne affectueuse de toute sa vie. Ce fut son dernier holocauste. Ne vivant plus dès lors que dans la pensée de la mort, il se remit aux mains de la charité chrétienne, et c'est au milieu des soins qu'elle lui prodiguait qu'il a enfin trouvé le repos.
Et quand Féval, le 8 mars dernier, dans sa soixante-dixième année, eut « cessé de mourir pour vivre éternellement!), comme disaient autrefois les épitaphes funèbres dans une langue admirablement chrétienne , cent cinquante personnes, en tout, parmi lesquelles quelques frères de Saint-Jean-de-Dieu , dans les bras de qui il avait rendu l'àme, ont fait escorte à l'illustre écrivain jusqu'à sa dernière demeure terrestre ^
' Les obsèques de Paul Féval ont eu lieu, hier, à Saint- François-Xavier.
L'assistance était peu nombreuse; la disparition du romancier populaire avait causé une émotion douloureuse ; mais ceux qui ont le maliieur de se survivre à eux-mêmes sont délaissés après comme avant leur fin.
Remarqué : MM. Jules Clarelie, président de la Société
Dans ce Paris , écrivait le lendemain un des rares amis fidèles, un ami d'après la conversion, le vicomte Oscar de Poli , dans ce Paris qui se targue d'incarner le génie de la France et parfois décerne à des pitres, à d'abjects exploiteurs de l'insondable bêtise humaine, de pompeuses et colossales obsèques, combien étaient- ils venus pour rendre un suprême hommage à l'un des écrivains les plus populaires du siècle, émule d'Alexandre Dumas par la variété, l'imagination, la fécondité; au romancier puissant, dont les œuvres avaient tant de fois passionné la multitude, et qui avait aimé Paris au point même d'abandonner sa chère Bretagne? Ingrate et frivole multitude ! Combien ils étaient venus '? Quelques amis de l'arrière-saison , de la dernière heure , une poignée de gens de lettres, une poussée de curieux, et Paris, a son Paris, » vit passer, d'un regard indifférent comme celui d'une ambitieuse, l'humble convoi du grand homme de lettres qui l'avait aimé jusqu'à l'adoration ! Je n'ai jamais plus clairement, plus profondément perçu que devant
des gens de lettres; Gonzalès, Henri de Bornier, Hector Malot, André Theuriet, Ludovic Halévy, Camille Doucet, Pierre Zaccone, Jules Simon, Auguste Vitu, François Coppée, Calmann Lévy, Ernest Daudet, Calla, Tabbé Roussel, Élie Frébault, etc. etc.
Trois couronnes seulement ornaient le cercueil de Técrivain : A notice père; A Paul Féval , son éditeur; toutes deux en perles noires fort simples, et une autre en immortelles : A notre grand-père.
Le deuil était conduit par les deux fils et le neveu du défunt, MM. Paul, Pierre et Auguste Féval.
Au cimetière Montparnasse, deux discours ont été prononcés par MM. Henri de Bornier et Jules Claretic.
[Le Gaulois).
cette navrante indifférence le formidable néant de la popularité , de la gloire, de ce que l'homme appelle la vie.
Passons encore sur l'oubli des frivoles que le merveilleux conteur n'avait qu'amusés; mais ceux que le converti et le polémiste chrétien avait édifiés et défendus n'eussent-ils pas dû mieux se souvenir? Hélas! incfratitude des hommes, ingratitude des œuvres î A l'enterrement de Rorhbacher, « nous étions en tout huit personnes, dit Veuillot, et dans ce nombre trois appartenaient à la même maison de librairie et deux au même journal. »
Sur la tombe de Féval, deux discours officiels furent prononcés , au nom de la Société des auteurs dramatiques, par M. Henri deBornier; au nom de la Société des gens de lettres, par M. Jules Glaretie..