‹ Paul FévalChapitre 3 sur 15 · LETTRES A M. LÉON BLOY · texte numérisé non relu

LETTRES A M. LÉON BLOY

Paris, mardi.

Monsieur,

Barbey d'Aurevilly ne se trompe jamais. Il m'avait écrit que vous me feriez une grande impression. Vous m'avez trouvé beaucoup plus troublé et préoccupé que je n'ai voulu en avoir l'air, et pourtant vous m'avez fait une grande impression, très grande, et vous m'avez causé un très grand étonnement. Vous êtes un éloquent et un styliste Votre place sera belle.

Mais vous attaquez. J'étais marri en vous écoulant, et vous Lavez bien vu, que vous attaquiez à propos de moi. Il n'y a pas lieu. J'ai été entraîné par votre force, qui est bien plus que de la verve; mais on ne peut jamais se détacher de soi, et je suis résolu à ne pas combattre les personnes. Il ne faut pas me regarder plus bienveillant ou plus résigné que je ne le suis, mais surtout il ne faut jamais croire que je feigne une résignation ou une mansuétude. Je ne feins jamais rien. Je vous ai montré de mon mieux mon sentiment , sans vous dire tout ce que je pensais de vous-même, parce que j'étais trop en jeu. J'ai un écrasant pardessus d'âmes et de corps. Je suis plus que troublé, cela va jusqu'au malheur, quand je cesse un instant de m'accrocher des deux mains à Dieu. — Et je revenais de « chez mon procès », avocat, avoué et compagnie. — J'irai, j'espère, trouver M. Buet demain, et je reviendrai

par l.i rue liousselet. Je porterai mon infortuné livre à d'Aurevilly. Je suis navré qu'il ne l'ait pas lu. Palmé m'avait affirmé qu'il l'avait envoyé. Mais peut-être que d'Aurevilly ne le trouvera pas à son goût.

Enfin , merci, cher Monsieur, et bravo pour votre mule vigueur. Moi, je grelotte. A bientôt.

Votre dévoué,

Paris, 7 octobre.

Mon cher ami,

Il y a une chose qui me rassure, c'est la pitoyable opinion que j'ai de moi. Je ne sais rien, et vous avez eu raison de le dire : « Est-ce dans mon triste métier que j'aurais pu apprendre quelque chose?... »

Je dois ma conversion à la Vierge, Mère de Jésus. Je n'avais jamais cessé de dire tous les jourf^ le Suh tiuim et l'yli^c Maria, n'osant plus prier Dieu. Le Suh tuiini m'avait été légué par mon frère, le Charles de la Première Communion. Je prie Marie immaculée ardemment, de tout mon cœur. C'est la mère de miséricorde. Elle a pitié d'un pauvre vieux malheureux comme moi.

Je vous demande pardon de vous avoir écrit en plaisantant : je n'avais pas le droit de me familiariser avec vous.

Vous, vous m'avez dit le plus durement que vous avez i)u des choses très dures et probablement méritées. Elles ne m'ont pas été inutiles. Je vis avec la Vierge-Reine depuis votre étrange visite. Je consulte, je lis. L'amour et le respect qu'on a pour Marie peuvent toujours grandir. Je vous dois le

grandissement de ma dévotion, et je vous en remercie. Ce progrès augmentera, et j'écrirai sous peu, dans la mesure de ma faiblesse, le cantique qui dira ce que j'ai dans le cœur.

Que Dieu me donne l'indulgence, l'humilité et la charité, supérieure à tout. L'unanimité des ecclésiastiques que j'ai consultés m'absout complètement; je ne me targue point de ce verdict, et je donnerai satisfaction à votre blâme avec une joie profonde , puisque ce sera un cri de plus vers ma céleste bienfaitrice, qui est au-dessus de toutes les créatures.

Si vous étiez autrement fait, j'essayerais de vous dire le grand danger que je vois pour vous à vous poser en prophète, au-dessus de ceux qui vous donnent la sainte communion, au-dessus de votre évêque. Je me tais. Je vous crois pieux et bien intentionné, Dieu vous réglera. J'ai peu de succès, c'est sans doute encore trop; j'ai beaucoup de chagrins, ce n'est peut-être pas assez. Je prie pour vous, priez pour moi.

Votre ami en Notre- Seigneur,

FÉVAL

Paris, jeudi.

Jules Bloy, ma chatte, vous vous croyez apôtre comme Léo7i Vallès se sentait homme d'État. Vous jugez!!! Vous êtes un bon garçon. La simplicité divine vous ravit , et vous avez des tendresses de communard pour le pathos. Je ne vaux pas celui-ci, dites-vous? Ah! mon pauvre prophète, qui vauxje? M. Ernest H*** me fatigue, c'est que je ne suis

pas capable de le comprendre. Hélas ! qu'est-ce que je comprends?

J'ai bêtement et mal vécu. Il m'en reste de grandes misères. Je ne sais pas aimer Dieu, mon adoré Sauveur, comme je le devrais, comme je le voudrais, du fond de mon impuissance. Beaucoup trop de choses sont au-dessus de moi. Je ne vaux pas notre cher ami de la fente sur une table, soyez sûr que je le sais bien. J'ai le tort de prendre M. H*** au comique, cela ne lui fait pas grand mal, et je suis l'auteur du Bossu. Vous me l'avez beaucoup dit.

Vous m'accordez du cœur et de V esprit: pourquoi, et de quel droit? Je suis puéril, vieillot, et voilà tout. Je ne sais pas aimer Notre- Seigneur.

Paphnuce posuit son histoire de cette façon banale et prometteuse qui fait attendre l'éclair. Je ne veux pas qu'on me refasse ainsi l'Évangile, et qu'on me radote avec des habiletés de quarantième ordre lasplendide banalité du poème charitable. Je comprends d'Aurevilly parce qu'il a des forces étonnantes et magnifiques parmi ses faiblesses, mais je comprends moins M. Ernest H***. C'est un malheur pour moi. Il prête à rire à mon antique et grotesque puérilité. Je suis l'auteur du Bossu, c'est indélébile et indiscutable.

Dieu aura pitié de moi parce que , vaniteux que je suis comme un dindon âgé, je cherche l'humilité de bonne foi, et aussi parce que je ne me juge ni prophète ni apôtre. Ah! si je savais aimer Jésus î Je prie beaucoup, sans doute que je prie mal, je prie pour vous, et je prie pour d'Aurevilly en union avec vous.

Je suis bête, mon pauvre Valbloy, vous aussi. La différence entre vous et moi : c'est d'abord que vous jugez très bien la honte et la lâcheté du ridicule (à

l'actif) qui me reste comme un rhumatisme, et ensuite que vous êtes intelligent, selon votre opinion , tandis que moi je me sens non capax et stupide.

Vous me dites à la fm que vous êtes malheureux, je vous en dis autant; je suis en outre malade, harassé et vaincu. Je prie; je n'aime pas généreusement. Priez pour moi, vous qui avez le bonheur d'aimer.

FÉVAL

Paris, 20 avril.

Oui, calligraphe et miniaturesque, tigre pieux, j'ai pensé à vous beaucoup, et parlé de vous là où il le faut, entre autres chez le vrai, bon et spirituel chanoine j ami et conseil de P***, l'abbé G***. Notre sieur d'Aurevilly, qui décidément me méprise et qui a peut-être raison, le connaît bien et l'aime assez. Le chanoine a une vraie admiration pour ce Jules. Je dis une grande. J'ai marché sur votre lit. Que Dieu vous bénisse amplement : il y a certes en vous un honneur, une force, un talent, une piété. J'ai frappé X*** en parlant de vous, parce que je sentais ce que je disais. Je ne sais pas si je vous servirai seul, vivant seul, mais il se peut. J'en ai un grand désir.

Mais voici saint Jean : « Celui qui dit qu'il est dans la lumière, et qui hait son frère, est encore dans les ténèbres. » Vous avez des haines et des mépris. Moi aussi, hélas! Seulement ma vie se passe à essayer de n'en avoir point, et vous avez l'air de «plaider» les vôtres. Vous avez l'air même de vous en vanter. Il y a peut-être quelque chose là- dessous. Je ne sais pas et n'ose prêcher. D'ail-

leurs mon ambition vraiment ardente d'être humble et charitable aboutit, en somme, à beaucoup de railleries, à pas mal de médisances, à des jalousies et h des rancunes. 0 cœur de Jésus! c'est notre misère môme qui vous touche. Cœur! ô cher adoré Cœur, brisez-nous!

Pardonnons dur! Je me fais pitié, car c'est lâchement que j'essaye. J'ai juré mille fois de ne plus jamais parler ni bas -bleus ni bêtas; je l'ai juré en pleurant. Jeunesse , vous en valez dix comme moi, et vous pourrez quand vous voudrez; priez pour moi.

Vôtre en saint Michel, et, au-dessus, en la Mère Immaculée, et surtout en le Cœur très sacré de Jésus-Christ.

FÉVAL

Paris, lundi.

Mon cher ami ,

Merci. Je me suis levé une heure plus tôt, et ai fait hier mon pèlerinage à pied, aller et retour, malgré mes orteils. J'ai pu dire mes prières avant la messe, avoir la messe (sept heures) et la messe d'actions de grâces; mais point de Bloy auprès de l'autel. Vous serez venu à une autre heure.

Que Jésus, Dieu et Marie, mère de Dieu, soient remerciés dans leurs Cœurs admirables!

Votre

Paris, lundi 1»' mars 1880.

Petit lion de fontaine , le seul qui restera ^ .

A cette époque, vous étiez un Anglais, et vous vous appeliez Bloiv , qui veut dire soupir, atout, vent coulis, chiquenaude, et même tempête. Vous vîntes es- Gaules pour faire de la copie chez Palmé. On vous prononça Blou, selon le génie des oreilles du pays ; or à travers l'histoire Vu devient y, d'où Bloy, Léon, vous resterez.

On me dit que vous êtes riche et secrétaire de député. Ce sont souvent de faux bruits. Daignez confier un mot à la poste pour me dire si vous êtes , en effet, dans l'opulence.

J'ai commencé hier les Prophètes du passé. C'est très beau. J'essayerai de dire cette fois ce que je pense de notre ami Barbey d'Aurevilly. Je prendrai même vos conseils, quoique vous soyez, monsieur et cher Léon, un ahon sens {a privatif).

Répondez un petit mot, s. v. p., pohment.

Votre

P.- S. Vous resterez, mais vous serez le seul , et ce sera bien fait.

Paris, 31 mai.

Estupide Bloy, j'ai écrit jusqu'à ce cher grand d'Aurevilly pour savoir si vous étiez mort; je l'espérais un peu. Il me répond que vous êtes vivant

Hello I

(alors tant mieux tout de même), mais qu'il ne vous voit plus guère (est-ce possible?), et que vous êtes toujours diplomate (ça va bien).

Travaillez dur et priez de même, estupide Bloy, pour ne plus du tout ressembler à Vallès. D'Aurevilly a l'air de vous aimer toujours bien comme une taupe pieuse.

Moi, je crois que vous ferez un beau livre, pas clair, le surlendemain de votre ohitus, et je vous idole.

Votre ami ,

Vous auriez dû me répondre dans le temps , puisque êtes au ministère des courtoisies^; car enfin, estupide Bloy, j'avais été vous voir! ! !

Paris, vendredi.

0 pieux, mais fauve! Ma femme voit M. X*** aujourd'hui même, et fera comme vous voulez. Je vous remercie, enregistrant ici votre engagement d'honneur de ne pas juguler M. de Pontmartin à cause de moi. Je vous le demande aussi au nom du Cœur. Et vous le jurez.

Pontmartin m'a endolori une fois. Avant cela il m'avait comblé. Depuis son article , qui m'avait fait beaucoup plus chagrin que je ne l'ai dit, il y a eu entre nous des rapports, indirects, il est vrai, mais curieux et presque touchants. Il est bon ^'intransiger (\\x:mà Jésus -Christ est en cause, mais non point quand il s'agit de nous-mêmes.

' Le ministère des affaires étrangères.

Quand je vis Vallès, en 1865, il me fit une opposition gênante (comme président que j'étais de la Société des gens de lettres). Avait-il l'air d'un bottier? Je l'ai vu assez beau dans sa lutte contre Jules Simon. Mais, Léon Bloy, vous ne ressemblez pas à Vallès, si Vallès ressemble à un bottier. Non.

Vous êtes tous beaucoup trop sévères envers X***, dont je n'ai pas toujours à me louer. Il est bon chrétien , je le sais; mais il est très faible: qui donc est fort? Et il est mal entouré: qui donc l'est bien? En outre, il est marchand, et dans le temple. Il faut, au contraire, soutenir M. X*** et tâcher de le .conseiller. Ce n'est pas facile.

Je n'ai pas flagorné Barbey d'Aurevilly. Entre tous les hommes, c'est celui dont j'ai toujours parlé le plus chèrement à ses défiants et à ses ennemis. Je faillie d'instinct et de jugement. Je ne dis pas même que je n'aime pas ses défauts. Je vous parlais tout à f heure de ma joie aux premiers articles de Pontmartin (qui a du talent, quoique vous en disiez tous). Ce fut bien autre chose quand d'Aurevilly parla. Lui est éloquent et grand. Je n'ai pas dit trop de bien de vous , ni un bien absurde. Je recopie pour vous châtier une de vos phrases : a Quand on a des domiciles si lointains et qu'on ne possède pas la plus imperceptible relique et compagnie , on ne peut pas exiger que des chrétiens s'exposent souvent, pour vous contempler tout seul, aux avanies d'un aussi laborieux pèlerinage. » — D'Aurevilly m'appelle Mossieii, vous aussi. Moi, je ne vous appellerai plus Léon Bloy, mais Léon Vous, et je vous méprise, car à votre âge on n'avait jamais de domiciles assez lointains. On chérissait les dislances, et on faisait encore le grand tour avec plaisir pour vous s'enlr'aller voir, quand ils en avaient le temps :

ce que je ferai, maintenant qu'on sait votre n» 22. Ah! que je voudrais bien être, en effet, miséricordieux! A bientôt.

Votre vieil ami en Jésus- Christ et son Cœur,

Paris, 9 février.

Mon cher ami.

Embrassez ce grand d'Aurevilly pour moi, s'il y consent, mais n'y employez que la douceur. La violence répugne aux belles âmes de ce quartier : j'ai demeuré rue de Sèvres, au coin de la rue Vanneau.

Ce Vanneau était de Rennes, mon pays, ainsi qu'un autre « héros » de juillet, nommé Papu. On leur érigea une colonnette au Thabor, derrière la statue de Bertrand du Guesclin. Le lendemain de l'érection, un vicomte de trop d'esprit écrivit au bas de la colonne ce quatrain hyperacadémique :

A Papu, à Vanneau, Du Guesclin tourne le dos;

A Vanneau, à Papu, Du Guesclin tourne le c...

V*^° DE Marguebloy.

D'Aurevilly aura le premier exemplaire tiré. Vous qui êtes voisin et qui avez des jambes, vous devriet bien 'prendre un exemplaire de bonnes feuilles citez de Soye, place du VanUwon, après-demain, et leporter vis-à-vis de chez vous. Dès que j'aurai le volume

broché, je le porterai moi-même. Vous direz à M. de Soye que c'est de ma part; en foy de quoy je signe,

J'irai vendredi au Sacré-Cœur, mais à cinq heures, faire mon adoration.

Paris, mercredi saint.

Léon, la sœur Emmerich m'a ravi. Je suis à la relire. Il y a bien des inconséquences, au point de vue de ce vieux drôle, l'auteur du Bossu; mais qu'importe, puisque c'est admirablement souffrant? Merci de me l'avoir apporté.

J'irai vous voir à votre bureau.

Que devient l'article Barbey d'Aurevilly? Pontmartin en a publié un monumental dimanche, à la Gazette: six cents lignes dithyrambiques. Je reçois toujours bien des lettres. Il semble que le livre ait fait effet. Tâchez donc de savoir si d'Aurevilly fait quelque chose sur lui, et dites-le-moi. Ce serait un chagrin s'il y renonçait.

A vous.

Le même auteur du Bandagiste.

Lundi.

Funeste Bloy,

Je m'étais endormi de chaleur dans mon cabinet; vous m'aviez réveillé. J'ai le réveil mauvais, comme tous ceux qui n'ont pas une bonne conscience.

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C'est certain que la B. Angèle ^ ne m'a pas fait de bien. Je suis trop bête pour elle.

Rusbrock me touchait davantage, mais je ne suis pas allé assez loin dedans. Je serai toujours Vauteur du Jio>^su. Le côté comique du traducteur me gâtait les élans. J'ai mal vu cet homme de haute pensée et probablement de grand cœur. Il est drôle, laid d'une certaine façon, et mari de sa femme. Ses cheveux pleureurs me restent comme dans de la soupe faite avec sa gloire sanglotée.

Gela ne l'empêche pas d'avoir de grands élans. Je vaux peu.

J'ai pour d'Aurevilly un véritable attachement. Voilà un grand souffle; moi je suis l'AUTEUR DU BOSSU, et il a la voix de Mélingue, qui l'a créé (le Bossu) j à la Porte -Saint- Martin.

Si j'ai péché, je m'en repens, et il m'est doux d'être une vieille caricature.

Vous, vous êtes Léon Vallès, un pou de génie. Je ne vous donnerais pas pour trente sous , et Landry est ton prophète.

Cherchez -moi des livres comme la B. Emmerich. Je suis fâché de n'avoir pas gardé Rusbrock. Je vous tiendrai prêts Jésuites! et je ferai traduire le Bossu par Jean Lander, pour l'abaisser à votre portée.

J'ai fait ma procession hier, et j'ai prié le soir pour d'Aurevilly. Priez pour moi; Dieu vous aime tout de même.

Votre

FÉVAL

* Il s'agit ici des œuvres de la bienheureuse Angèle de Foligno et de Rusbrock TAdmirable, deux célèbres mystiques, publiées par M. Ernest Hello.

Samedi. 129, rue Marcadet.

Bloy,

Je suis allé chez vous en sortant de l'archevêché, jeudi. Je savais bien que je ne vous trouverais pas, puisque vous m'aviez dit : « J'y serai. »

On m'a dit que votre frère courait après vous.

Vous avez un frère !

J'étais allé à l'archevêché chercher un admirable bref que Léon XIII m'a envoyé pour le Mont Saint- Michel.

Vous ne m'avez pas répondu pour d'Aurevilly. Il ne fait pas mon article ? C'est malheureux pour moy, Bloy; mais ça ne m'empêche pas de prier dur pour luy.

Dites -moi s'il y a renoncé, et ne lâchez pas la diplomatie.

A vous,

FÉVAL

Paris, 4 octobre 1880. 129, rue Marcadet (Montmartre), sous le Sacré-Cœur.

Léon Bloa, ma chatte, Bloa Léon, faux fantassin, pèlerin attelé de locomotives, je vous remercie d'avoir prié pour pauvre moa. J'en ai rudement besoin.

Je vous aime de grand cœur. J'ai eu des drames d'enfants et des grâces d'enfants. Le sacré Cœur, par l'intercession de la sainte Vierge , est venu deux fois principales à mon secours. Pour le moment, tous les enfants sont chrétiens. Tous. Que Dieu soit béni !

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Cela tient-il dur? Je ne sais. Je l'espère. En tout cas, adjut07'han nostrum in nomine Dommi, qui fecit cœliim et terram. Mon marin a communié.

Mon admirable aînée a pris l'habit à Royaumont; c'est sœur Marie-Gabrielle.

Priez toujours pour nous. Je continue de prier et de faire prier pour notre cher B. d'A. Son cas me frappe et me touche. Il reviendra grandement. Il fait grand.

Je suis tout ahuri de mon déménagement (129, rue Marcadet. En tombant du Sacré-Cœur : rue de la Bourse, rue de Lamarck, rue du Mont-Cenis, rue Marcadet à gauche). Les affaires sont dans un état écrasant : j'entends mes affaires à moi. Les affaires de l'Église trompent l'œil. Dieu se devine si bien derrière le nuage, tout noir qu'il est.

Prions sans souffler. Vous êtes bien heureux d'avoir été à la Salette. Je n'ai pas lu votre article du Pèlerin.

Votre ancestre,

J'ai lu l'article de d'Aurevilly sur Ilello. C'est beau. Je ne comprends pas tout.

Paris, 10 octobre. 129, rue Marcadet.

0 Bloa, terrible Bloa! je vous ai déjà répondu rue Rousselet. Je n'ai pas de compétence dans cette question do vocation , mais il est certain que je vous sens prêtre ou religieux, surtout en ces jours persécutés. Seulement, avez- vous l'obéissance? Vous êtes admirablement pieux,mais indépendant, comme

VOUS dites souvent. Or en quel coin demeure cette dame Indépendance dans l'Église?

Je vous aime de bon cœur et prie pour vous tous les jours, ma famille aussi. Nous avons été durement secoués depuis que je vous ai vu : secoués par les enfants , secoués par les affaires. Palmé ne me donne plus que quasi zéro, et ce déménagement a coûté une somme lamentable. Dieu pourvoira. Priez pour nous, même à ce point de vue, car il y a danger.

Mais il y a compensation. Ma fille a pris l'habit, et elle est si splendidement heureuse.

Mon confesseur, qui arrive de la Salette, me disait hier : « Le péché c'est le découragement. » C'est vrai. Levons nos cœurs, et acceptons le châtiment juste qui nous navre. L'heure est redoutable; peutêtre qu'elle passera, suivie par le jour de miséricordes. A votre place, je mettrais un habit religieux sur mon corps. Il me semble que c'est une armure.

J'adresse ce mot à la Salette, parviendra-t-il? Je prie toujours pour B. d'Aurevilly, dont la situation me touche. Je vous vois là-bas ermite, mais ermite fantaisiste. La Vierge qui pleure ne vous donnet-elle aucun conseil?

Votre

FÉVAL

Vendredi matin.

Léon-Marie, j'ai reçu vos borborygmes hier soir. J'ai la ferme confiance de n'être pas hérétique et l'espoir de ne le jamais devenir, moyennant la grâce de Jésus-Christ. Ayant peu de voix, j'aurais peine

à être vociférant, comme votre prétention est de l'être. Pour être dévorant, il me manque l'appétit. Je vous ai appelé tigre par charité. Non licet omnibus, bon petit chacal. Faites « reculer les ennemis ou la vérité », si vous pouvez, comme vous pourrez, et suivez votre maître TertuUien jusqu'où il est permis de le faire. Ne dédaignez pas les bossus qui pigeonnent quand ils n'ont pas les moyens de rossignoler. Je donnerais tout pour être humble; ce n'est pas un péché, seulement cela prouve à quel point je me sens vaniteux.

Ce matin, à la messe de six heures, j'ai eu le bonheur de communier pour notre ami en union avec vous. C'était à l'autel du Sacré-Cœur. Je recommencerai après -demain dimanche, toujours à la messe de six heures. Je ne puis avoir votre dévouement filial pour ce noble esprit que vos clichés exagératoires me gâtent un peu; mais je l'admire comme un simple peut admirer, et surtout je l'aime de tout mon cœur. Vous avez raison de le chérir, Léon-Marie; votre tort n'est que dans le style, et je ne sais pas vous dire quelle serait ma joie si mon ardente mais pauvre participation ajoutait une force à votre très belle prière. Ah ! vous faites bien d'aimer et d'aimer celui-là! Je pense que vous vous unirez à ma communion de dimanche. Si vous voulez de moi dans la sainte Eucharistie pour notre ami, dites. Et quand même vous ne diriez pas, comptez sur moi h la sainte table, les mercredis, vendredis et dimanches, six heures.

Je ne vous comprends pas bien pour la (( faute )) qu'il y aurait à mettre Dieu ou une personne de la très sainte Trinité au-dessus de la bien-aimée Reine des Anges, qui est la plus élevée et la plus puissante entre les créatures. Merci d'avoir communié pour

moi, merci du fond de l'âme; j'ai grand besoin de prières, et j'ai grande foi dans les vôtres \ — Mais je ne vous comprends pas. Le bossu est pauvre d'esprit, s'il a assez bon cœur, et pauvre encore plus de savoir. Les protestants accusent l'Église (Taclorer Marie; l'Église leur répond : Vous calomniiez! L'Église adore Jésus-Christ Dieu et homme. Si l'Église ordonnait sous peine d'hérésie de placer la dévotion à Marie au niveau exact de la dévotion au Cœur de Jésus adoré, sous peine d'hérésie (je répète vos mots), sous peine de blasphème, quid de la calomnie?... Je vais consulter de moins faibles que moi.

A vous ,

Charles.

Paris, vendredi.

Énorme Bloy qui gagne sa vie, j'ai fait le Bossu, je suis bossu, tous les bossus sont riches, moi seul pas.

Hiige Bloy, comme dit le Saxon, Léon dès le berceau et pas gêné de ça, fomenté par notre immense ami du pays Rousselet, distingué par Hello et capable de le comprendre, ô Bloy, Léon Bloy, vous avez raison, je suis raillard comme un notaire, je suis idiot, je suis trop court de plusieurs millions de mètres. Je n'aime pas assez Dieu, que j'essaye tant d'aimer! Il y a des saints qui m'cloignent, il y en a qui me font peur. C'est à cause de ma stature morale : je suis trop court sur jambes ou sur àme. J'ai fait le Bossu. J'espère que Dieu, qui me mesure, aura pitié de moi.

' C'est pourtant vrai. {Noie de Paul Fcval.)

PAUL FÉVAL loi

Je ne comprends pas Hello parce que jo l'ai vH,Qi que j'ai l'œil vulgaire du vieux romancier qui déshabille si forcément les vanités infirmes. Les romanciers vieux ou jeunes se trompent souvent. Voilà quarante ans que je n'ai plus de cheveux, peut-être ai-je envié bassement ceux d'Hello.

Enfin n'importe, vous avez raison tout à fait : je plaisante comme un notaire, et l'étendue me manque en tout, et la hauteur. J'ai beau grimper sur des tabourets et même sur mon ame, qui est plate, ça ne me hausse jamais assez. Et je suis parfois méprisant du raisin trop haut, que je tâche de voir trop vert.

Enorme Bloy, vous croyez avoir la taille : c'est déjà quelque chose que de croire cela. Moi, je me sens trop court. Je prie sans cesse, mais souvent mal; je n'aime pas, quoique ma seule ambition soit d'aimer. Jo suis amer, méprisant, vaniteux, j'ai le rêve du bourgeois: que Dieu ait pitié de moi ! Priez pour moi.

A vous ,

FÉVAL

Paris, mardi.

Mon cher ami.

Je suis allé hier rue de Sèvres pour organiser la retraite dont j'ai besoin. Je la ferai seul avec le P. D***, à Glamart. Vous avez raison, j'ai besoin plus que personne de la sainte Vierge. Je n'ai pas d'amour, caria vanité m'étoulTe. Hier, j'ai reçu des giffies à vanité (un peu mieux qu'à l'ordinaire, mais très mal). Demandez pour moi l'humilité à la Salelte, et la vérité. Dites aux Pères de la demander pour

moi; j'ai été les voir plusieurs fois, j'y retournerai. Gesv dernières années, ils avaient emporté de mes pauvres à Lourdes, et l'une d'elles, deux mêmes, avaient éprouvé un bienfait constaté par moi à V Univers et dans leur propre journal. Si je vis, je ferai un pèlerinage avec eux l'année prochaine et avec vous.

Vous êtes plus avancé que moi et meilleur sans être bon. Vous savez quelque chose, je ne sais rien, U Imitation, que je suis loin de comprendre toujours, vous engage à vous édifier de ce que vous savez. Ce n'est pas de la vanité que vous avez, c'est de l'orgueil. Vous avez parlé de M&'' Guibert en rapin légèrement vêtu de choses en us.

Je vous écris ceci pour vous dire qu'une machinette de moi a passé hier à V Univers. Elle devait passer au mois de février. Il y a dedans encore une échelle; on ne m'a pas envoyé les épreuves, et c'est écrit avant le Mont Saint -Michel. Je ne prononcerai plus un mot là- dessus sans avoir consulté à fond. Il semble qu'il y ait évidence en ma faveur; mais l'ignorance qui parle ne dit pas maman sans trembler. C'est mon cas. Je ne pense pas dire grand'chose désormais. Je suis plus vieux même que mon âge.

Bon pèlerinage , mon ami , et obtenez votre chère âme. Soyez simple, et moi aussi. Vous aimez, que Dieu vous bénisse ! Il y a des heures où j'espère aimer. Ah ! priez la sainte Vierge, qui m'a tendu la main, à cause du Siih tiium et de VAve Maria que je n'ai jamais manqué de dire pendant quarante ans, à cause de mon frère (Charles), l'ennemi de ce pauvre Pontmartin.

Pour notre ami, vendredi, 29 août, messe de six heures. Je ferai après stations aux autels du Sacré-

Cœur, de la Vierge, de Saint- Joseph et de Sainte- Anne. J'ai vu ce Palmé, qui parle de vous mieux que vous ne parlez de lui.

A vous ,

FÉVAL

25 septembre 1879.

Êtes- VOUS revenu de la Salette, bon petit fauve, pieux, mais vitriolesque? La douce Vierge a-t-elle émoussé vos crocs ? Je viens de faire huit jours de retraite à Manrèze de Clamart (ancien Guipuzcoa). J'y ai pleuré pour avoir l'humilité, qui est tout et que je n'ai pas. Je sens que c'est l'amour même. Hélas! les vieux sont lâches. Je m'affaisse au travail.

J'ai beaucoup prié avec vous pour qui vous savez. On me dit qu'il continue les Diaboliques , je ne les ai pas lues. Est-ce un livre à continuer? Vous le savez; moi, je l'ignore. Je crains tous mes propres livres à l'heure de la mort. Priez davantage. Prions.

Dans une maison habitée, où je parlais de vous avec la tendresse que vous m'aviez brusquement inspirée, on m'a dit que vous disiez du mal de moi; je ne l'ai pas cru. Vous avez assez de talent pour être bête, mais je ne vaux pas la peine qu'on dise du mal de moi. Mon Dieu, donnez-moi l'humilité, la vraie, celle qui aime ! Avec elle, j'irai à vous.

Ah ! Lion de cinquante centimes, si jeune et déjà si coriace, je ne sais même pas bien prier! Vous m'avez fait grande envie une fois, je vous crois riche. Je serai humble. Dieu le voudra dans sa bonté. Dès que je me travaille moi-même par ce coté, je suis pénétré d'une confiance sans borne.

Il n'y a que cela, c'est le dessus de la charité. Priez toujours et dur, vous n'êtes pas Vallès; peut-être même qu'au fond vous n'êtes qu'un agneau d'Hircanie ! Votre affection pour d'Aurevilly vous loue tous deux. Je demande l'humilité, je l'implore, je la veux. Il a fallu votre épaisseur de candidat perpétuel à l'audace, pour pousser le cri de Christophe Colomb en découvrant que je la mendiais, jparce que je ne V avais pas. Oh ! rugissement de Nuremberg, si je l'avais ! Priez pour moi.

L'ancien Bossu , élève en modestie.

Paris, 20 octobre.

Mon cher ami.

Je comptais aller vous voir aujourd'hui, mais le temps me fait peur et vous aussi, un peu. Je suis content que vous fassiez ce grand livre sur Notre- Dame de la Salette. Vous êtes peut-être tout ce que vous croyez être, et alors tant mieux.

Moi, je suis de plus en plus certain de n'être rien. Ce n'est même pas vous qui me l'avez appris, mon cher Léon -Marie Bloy, et, s'il n'y avait des nécessités, je suivrais le très bon conseil que vous m'avez donné de ne plus écrire.

Il y a une émotion chez nous, une chose qui est bonheur et douleur à la fois, grande douleur, grand bonheur. Ma fille se donne à Dieu; elle s'en va. Nous le savions, mais c'est égal : le jour qui arrive surprend toujours et frappe. Ma fille m'était précieuse etpresquenécessaire, selon le monde. Le Cœur de Jésus l'a prise par saint Martin , dans notre pèlerinage de Tours. Soit béni le très sacré Cœur de

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