LETTRES AU VICOMTE OSCAR DE POLI
Paris, 25 mars 1881.
Cher ami ,
C'est toujours moi, et toujours merci. L'extrait est prolongé d'une main tendre, et placé plus haut qu'il ne vaut. Le moment est raide pour lancer un livre. Palmé m'écrit pourtant que tout va bien. D'Aurevilly m'annonce un grand article , Pontmartin de même , de même Buet, et aussi le Français, V Union, V Univers; mais la politique est en plein, et j'ai fait un pâté , sauf le respect de vous ^ Je suis bien enrhumé. Si vous aviez une minute , vous seriez bien gentil de jeter un mot à notre relieur, car j'ai oublié son adresse, et M. le marquis de Dreux -Brézé verra en moi un vieux Gascon. Je ne peux pas écrire, tant j'éternue !
Vous, vous avez de la chance d'être entier, comme vous dites ; mais il n'est pas généreux de le procla-
* Ici uii énorme pûlé d'encre.
mer aux oreilles d'un quelqu'un dont il ne reste plus que des lambeaux qui s'en vont en guenilles.
Les républiques sont bonnes et remarquables, mais royauté vaut encore mieux. C'est éloquent et c'est heureux. Je suis fâché toutefois de vous voir dédaigner le scrutin. Vous êtes bâti pour la tribune. Moi, si on pouvait gagner son pain à éternuer, je serais dans une joHe position. R'excusez le pâté, que je revois en tournant la page. Merci encore. Il me reste à peine assez de verdesse pour vous serrer la main de tout mon cœur.
P. 'S. Dieu et le roi^
Paris, vendredi saint.
Je ne suis pas en deuil. Dieu merci, mais j'utilise ce papier noir le jour du tombeau par miUionarissimité. C'est vous qui êtes charitabilissime et inexhaustable en fait de miséricorde : voilà que vous veloutez mon pauvre Château, ce matin! Je ne sais plus comment vous remercier.
La Belle Étoile, rachetée par M. Palmé, est ce roman vendu par moi, dans le Coup de grâce, à un brave éditeur catholique , au tiers de mon prix , après ma conversion. Il s'agissait de pain sec à gagner immédiatement. Ça pressait.
Mais vous avez raison, j'en ai trop pondu, beaucoup trop. C'est une infirmité , une incontinence. A mon avis pourtant, je n'en ai fait qu'un, et encore en est-ce un? Pontmartin, l'ancien bourreau de la
* Ici une large fleur de lis, dessinée à la plume par
Première Communion , a parlé de cet un dans la Gazette de dimanche dernier. L'article est monumental (six cents lignes!), et certes, c'est une enthousiaste pénitence de son ex-cruauté.
Tâchez donc de l'avoir pour le lire : je suis intéressé à regarder ces douze colonnes comme un'pur chef-d'œuvre, et j'avoue que j'en ai été singulièrement frappé.
Ma femme , qui vient d'achever aussi son monument (vingt costumes pour les enfants de chœur de la chapelle du P. Rey^ et vingt rochets brodés vaillamment), espère bien vous revoir avec le soleil qui arrive.
Et néanmoins, si c'est vous qui êtes P... d'A... aussi, ô Panpseudo ! je vous trouve encore plus perfécondissime que moi.
A vous, charmant pseudolâtre, toute mon amitié.
Mardi gras (ne t'en va pas!) Cher ami ,
J'aurais été bien heureux de vous serrer la main à la fête de cet immense vieux Alexandre Dumas père, dont la longève potence fait mon admiration, n'était assurément plus difficile de procréer sa tardive et charmante couvée que d'éventrer la terre où se moissonnent les chapeaux d'été , sans parler du bois qui nettoie les vieilles jupes. Mais autant ce quasi-éternel est jeune, autant je suis avachi, et mon ancienne gloire de piéton fameux m'a fourni cette infirmité de méconnaître les voitures. Vous,
* La basilique du Sacré-Cœur à Montmartre.
VOUS papillonnez. Je vous avais vu (par la lecture), la veille, à je ne sais quel énorme bal (de bienfaisance, je crois), et bravo toro ! Merci de votre lettre-Lesseps, pardon de n'en avoir pu profiter. Merci de la Civilisation, que je reçois; mais justement, depuis qu'elle me vient, vous n'y écrivez pas. Est-ce le cruel ami d'About, l'actualobole d'Ideville qui a fait ces adorables vers d'Hugo pour sa fête ? Je ne crois pas; car, dans ce tas étonnant d'insanités, il y a une demi douzaine de grandioseries superbes.
J'ai presque fmi Papalins et même Prétoriens , dont il me reste à peine quelques pages à lire. Je m'en plains, car c'est très vif et très éloquent. Deux heures après avoir écrit ma dernière lettre, j'ai vu que je vous avais purement copié en comparant les Crocette à la Pénissière. J'ai fait, moi aussi, une Pénissière sous le nom du Roncier, dans Madame Gil Blas, et cela faillit faire saisir la Presse de Girardin !
Et voilà que vous jetez aussi une fleur aux Romans enfantins! Vous me comblez, cher ami, et je ne sais comment vous rendre grâces. Je reçois de belles lettres sur mon dernier volume des Étapes, qui paraît dans la Revue du Monde catholique et finit au prochain numéro. Gela a frappé des gens de vraie valeur, parce que c'est du réalisme de foi et d'amour. Vous aurez le premier exemplaire du livre. A mon avis , je n'en ai fait que deux : celui-là et la Mort du père, qui ouvre la série des Étapes.
Je vais écrire décidément à M. le marquis de Dreux-Brézé en me recommandant de vous, puisque je n'ai pu y aller; et j'ai écrit à ce cher du Fraval pour lui dire à quel point votre guerre sainte d'Itahe m'avait charmé. Je vais reprendre les Républiques, pour vous abîmer un peu, si possible.
PAUL FKVAL il \
Quel beau carnaval ! Hugo m'exalte. C'est vraiment de la vraie gloire en dépit du ridicule étonnant qui le confit. Pauvre Hugo! je l'aime encore et je l'admire, parodié par l'orgueil jusque dans la moelle de ses os. Et je vous embrasse, j'y ai des titres comme Italien. Un jour que Sardou me demandait comment on dit peut-être en florentin, je lui répondis : Pgtastro !
Votre antiquaille,
20 mai 1881,
Cher ami ,
La femme Féval, qui est bien reconnaissante, dit que je gagne, à vous lire, la rougeole de vanité qui fait tant de ravages parmi les dindons. Voilà une prétendue reproduction qui vaut tous les grands articles du monde ! J'ai fait observer à la même femme Féval que le mot « divin », appliqué au (7ohj) de grâce, ne rejaillit que sur celui que vous adorez, et qui a, en effet, bien divinement frappé ma vieille ame. Êtes-vous assez bon pour moi! Vous l'êtes trop, mille fois trop; et j'ai beau vous aimer du meilleur de mon cœur, je serai toujours en reste avec vous.
Vous avez lu le Loup blanc aussi; c'est mon premier roman; il est de 1842 et antérieur aux Mi/stères de Londres. Il a bien eu cinquante éditions, vingt traductions, et un nombre vraiment incalculable de reproductions. Tous les journaux de province l'imprimaient à la fois, et il y en a eu pas mal qui ont redoublé h dix et quinze ans de distance. Je faisais
vite en ce temps -là: il fut bâclé en quelques jours. Merci, merci, merci. TJianks, I thank youwithmy wJiole heart...
Votre débiteur insolvable ,
C'est à l'obligeance du vicomte de Poli que je dois une admirable lettre écrite à M. l'abbé Curé, aumônier de feu Monseigneur le comte de Chambord, et qui n'est pas ici sans importance.
Paris, 24 mars 1881.
Monsieur l'aumônier.
Avant de vous dire merci pour la belle piété de votre lettre, si miséricordieuse envers le pauvre récit de mes joies et de mes douleurs, j'ai voulu lire le livre éloquent consacré par vous à celui qui a mérité si bien le nom « d'ange de Frohsdorf ^ ». J'ai été touché, non seulement par cette noble vie du saint lettré, mais encore par le royal souvenir qui s'y rattache sans cesse. Et je vous félicite, monsieur l'aumônier, respectueusement, d'être l'homme qu'il fallait pour rendre un digne témoignage à l'ange, aussi bien que pour le dignement remplacer sur la terre après son retour au Ciel.
J'ai eu le bonheur et la grande joie de porter mon humble hommage à l'élu de Dieu vers 1859. Monseigneur ne put faire sérieuse attention à moi , malgré
' Le saint abbé Trebuquet, aumônier du comte de Chambord.
son exquise bonté; mais moi, j'emportai de Frohsdorf la fidélité raffermie de mon amour et une tendre admiration, que j'ai fait partager à tous ceux que j'aime. Je fus émerveillé surtout (simple gensdelettres non converti que j'étais alors) d'une délicatesse d'esprit vraiment attirante, d'une belle lucidité de cœur, et d'une science vraiment actuelle de l'état moral de la France. Ah ! celui-là est Français admirablement ! Et pendant le voyage de Hongrie que je fis avant de regagner Paris, je restai sous le charme de mon impression, que je gardai comme un trésor.
Cette impression subsiste en moi, et n'a nullement faibli, malgré le rayonnement froid ou désagréable que dégagent parfois certains excellents cœurs fidèles, parlant au nom de ce grand cœur. Et il me suffit, d'ailleurs, quand je veux la rajeunir, de fermer l'oreille à ces braves voix pour écouter celle du fils de saint Louis lui-même, si sonore, si droite, si virile, si incontestablement sonverame , dès qu'il l'adresse, jaillissant de son propre cœur, à ses fidèles. C'est un Bourbon et c'est un roi : Dieu lui choisira des outils dignes.
J'ai fait une petite monographie intitulée : les Merveilles du mont Saint-Michel, et voici déjà longtemps qu'elle est à la reliure pour qu'on y frappe l'écusson de France. J'ai écrit, il y a plus d'un mois, à M. le marquis de Dreux-Brézé, en lui demandant l'autorisation de me servir de son canal pour faire parvenir mon hommage à Frohsdorf. Je lui porterai l'ouvrage dès que je l'aurai, et je sollicite de vous, monsieur l'aumônier, pour mon pauvre livre, un mot de présentation qui dise ce que j'ai dans le cœur. Je suis Breton, fils d'un conseiller pauvre, et ma sœur aînée touchait, quand nous fûmes orphelins,
une pension sur la cassette de Madame la Dauphine, jusqu'en 1830.
Monsieur l'aumônier, voici une bien longue lettre, mais qui est très loin d'exprimer tout ce que je ressens.
Merci encore de tout mon respect et de tout mon cœur. Vous avez une belle tâche devant Dieu. Versez, je vous en supplie, sur ma femme, sur mes enfants (j'en ai huit) et sur moi, les richesses de votre prière.
Et daignez agréer, je vous prie, le témoignage de ma toute respectueuse gratitude.
M. Jules Glaretie, administrateur général de la Comédie -Française, veut bien nous communiquer quelques-unes des lettres que lui écrivait Paul Féval, assez longtemps avant sa conversion.
M. Glaretie est un lettré des plus distingués et des plus honnêtes de notre société littéraire ; à la fois dramaturge et romancier, historien et critique, il est, avant tout, un ami passionné des choses de l'esprit. Comme président de la Société des gens de lettres, lui échut le périlleux honneur de prononcer, sur la tombe de notre maître et ami , une oraison funèbre ; il le fit avec tact et avec mesure, de quoi il faut savoir gré à un homme dont les idées et les
PAUL FKVAL 17-^
opinions, pas plus que les croyances, n'ont jamais été conformes aux nôtres, mais qui n'a jamais, du moins, fait acte d'irréligion, ni attaqué la foi religieuse.