LETTRES A M. JULES CLARETIE
80, Saint-Maur-Popincourl.
Mon cher ami,
Votre nouvelle est charmante, quoiqu'un peu longue, en effet, pour cette feuille de chou de Jean Diable,
Mais vous croyez peut-être que Jean Diable paye? Erreur. Il payera sous peu, j'espère; mais il ne fait pas encore tout à fait ses frais, et je le soutiens de mon mieux en copie.
J'ai cru devoir vous dire cette chose importante.
En dehors de quoi, je vous donnerais avec ravissement le Salon, quoiqu'il nous soit bien demandé. Je vous le donnerais, parce que j'ai une absolue confiance en votre avenir. Quoi qu'il advienne, macte animo, generose puer.
Aussi vrai que votre voie est encombrée de crétins, vous arriverez, je vous l'affirme et je le signe.
Répondez un mot, je vous prie, et n'en veuillez pas trop à ce misérable Jean Diable, qui monte, et qui lui aussi arrivera.
Je le contresigne.
Samedi soir.
Bien cher ami
Je suis rentré chez moi vendredi soir, tout exprès pour y prendre le fauteuil que notre ami Schrierb m'avait annoncé; mais ledit fauteuil n'est arrivé que le lendemain matin, parce qu'il avait été adressé 80, rue Popincourt. Je vous avais pourtant notifié mon nouveau domicile au dîner de Frédéric Thomas. Vous savez bien une chose, c'est ma vieille amitié. On me dit des choses contradictoires sur le résultat de votre première. Le théâtre est un si bizarre endroit, que tout le talent du monde n'est pas toujours une garantie. J'irai lundi soir à l'Ambigu pour voir par mes yeux'.
Vous étiez presque uq enfant la première fois qu'on nous mit en présence en me disant : (( Voici Glaretie, qui a dit du bien de vous. » Depuis, vous avez bien grandi, et il est bien peu de choses de vous que je ne connaisse, et j'aime encore mieux le jeune homme que l'enfant, car il est devenu un de nos sérieux espoirs littéraires en des genres très différents.
Est-ce assez dire pour celui qui a fait Robert Burat, les Derniers montagnards , et une œuvre critique déjà si considérable? Fâchez -vous, mais je ne retire pas le mot espoir, tout insolent qu'il est, parce que je suis sûr que vous monterez encore.
Et comme par l'âge, si différent, hélas î vous serez toujours un enfant pour moi, je vous embrasse de tout cœur.
' La Famille des gueux, drame de Jules Glaretie.
22 avril 1868.
Cher ami,
J'apprends avec chagrin que l'autorisation de conférencer vous a été refusée; j'aurais été bien content de vous entendre. Merci de votre bonne lettre. Le bouquin est pour vous. Je m'attendais bien à être injurié pour ce rapport, mais X*** a dépassé mes espérances.
Il faut bien du courage pour travailler, travailler, travailler avec la certitude de pareilles récompenses. Que d'amers chagrins dans ce métier ! et quel peut être le but de ceux qui gagnent des sous à poignarder ainsi! Il ne m'a jamais vu, il ne peut me haïr. C'est triste et drôle.
A vous de tout cœur.
Samedi malin.
Mon cher ami ,
J'eusse été, en effet, bien désolé de ne pas connaître cet article si charmant pour moi , et dont je vous remercie de tout cœur. Je n'ai pas trouvé le venenum in caiidâ, parce que les blâmes politiques sont, à volonté, des éloges. Au point de vue du succès, pensez -vous que je ne serais pas enchanté d'avoir vos idées, mon cher Glaretie? Je ne les ai pas. Vous dire combien cela m'a gêné de ne pas les avoir, est impossible. Si je les avais eues, ne serais-je pas tout naturellement populaire parmi vous, mes émules, mes amis, qui m'estimez et m'aimez, quoique je ne les aie pas?
Et derrière vous, ceux qui lisent, le public qui m'aime presque aussi, malgré mes idées rebelles
au courant, le peuple enfin, pour prononcer ce nom aussi cher à moi qu'à vous, ne m'aurait-il pas autrement adopté?
En notre siècle, croire aux révolutions est un don, comme être beau, comme être brave. Je n'y crois pas. J'en subis les conséquences plus durement que vous ne pouvez l'imaginer; mais je n'en ai pas honte, au contraire.
Cet (( au contraire » n'est pas de l'intolérance. Mieux que personne, vous savez quelle jeunesse de sympathie j'ai gardée dans mes vieux jours. Je vais au talent, quelle que soit l'opinion de ce talent, de sorte que je n'ai pas même la consolation du grinchisme.
Il m'est survenu parfois des tentations. Saint Antoine résistait -il vraiment? J'ai vu passer de l'autre côté de ma table l'ombre d'Eugène Sue, cet aristocrate qui gagna tant de renommée et tant d'argent avec la démocratie. Il fut sans doute sincère. Moi, qui ne suis pas aristocrate du tout, je vois l'avenir des peuples là où les peuples semblent ne pas le voir. Toutes les réformes sociales si urgentes sont pour moi dans l'autorité agrandie. Je vais bien plus loin, je crois que nous aurions aujourd'hui la plupart des réformes souhaitées, s'il n'y avait pas eu de révolutions.
Umis Deus, rex uniis, iina lex. A mes yeux, voilà le droit du vrai socialisme possible, quoique ce fût celle d'un des rudes Normands qui conquirent l'Angleterre : (( Un roy, une foy, une loy. »
Mais pardonnez -moi, cher ami, cela ressemble aujourd'hui à une foUe ratatinée. Chacun suit sa voie ; moi, je regarde passer les autres. Encore une fois, merci, et de tout cœur; je ne peux pas vous aimer mieux qu'hier, mais je vous suis plus redevable.
Envoyez -moi votre prochain livre.
PAUL KEVAL 179
Mon cher ami ,
J'ai eu à propos de vous, mais non pas de vous seul, un assez fort emboiicheme7it , cette semaine, avec des vieux comme moi, encore plus vieux que moi. Je passe un peu pour néo-critique. Hélas! il y a tant d'envie cependant dans mon amitié pour vous!
Vous êtes une demi-douzaine que j'aime sincèrement, et que je suis d'un œil céladon, avec un peu de citron dans mon sucre, mais pas beaucoup. Je puis dire que j'ai , en vous regardant monter, bien plus de plaisir honnête que de séniles regrets.
Je vous connaissais moins que les autres, mon cher Glaretie , parce que je n'ai pas lu vos livres à mesure qu'ils ont été faits. Ainsi, je passe de vos nouvelles, qui étaient des promesses vaguement jolies, à ce roman : Robert Biwat, qui m'étonne par sa fermeté. Il n'y aurait pas, par chapitre, quatre mots incertains ou risqués à enlever pour arriver à la digne note. Dans mes chapitres, à moi, il y en a bien souvent plus de quatre.
Je suis loin d'avoir fini. Je lis cela très lentement. J'en suis jusqu'à présent absoluiuent content. Les deux hommes et la Parisienne sont de maître, les accessoires vont bien.
La femme est d'une demi -teinte achevée. Elle arrive par couches. L'effet produit par elle sur Robert se répète sur l'eiïet produit sur le lecteur.
Je voudrais qu'il vous fit plaisir de savoir que je n'en suis encore qu'à la quatre -vingtième page, comme il fait plaisir, j'en suis sûr, à Joliet de savoir que j'ai lu en trois heures sa charmante fantaisie.
Bien charmante, mon cher ami, je le dis comme je le pense. Je ne crois pas que nous ayons eu, depuis bien longtemps, une légèreté aussi franchement légère que celle de Joliet.
Tony^ est plein et net; Vallès est robuste, mais tendu. Je le regarde comme très fort. Vous voyez que je sais mes auteurs. Vous me paraissez être une génération, chose qui a manqué depuis bien des années. Je lisais hier une page de Rochefort. Que voulez- vous que je vous dise? C'était diamétralement remarquable.
Quand j'aurai fini Robert Burat, je vous dirai mon impression totale, et, à moins de ces névroses auxquelles nous sommes tous sujets vers le dénouement, je suis bien sûr désormais de ce que sera mon impression.
Je vous voyais l'autre jour à Valentino ^ Je n'ai pas deviné si vous étiez content, non plus Joliet, que je voyais aussi.
J'oubliais Alphonse Duchesne ^ parmi ceux d'entre vous qui sont forts , mais celui - là me fait peur.
A vous de cœur.
Jeudi. 88, aven, des Ternes.
Cher ami ,
Un mot (dans votre feuilleton) sur la nouvelle édition du Bossu. Et toutes les fleurs de la nature autour de votre jeune front.
' Tony Révillon.
"* A une conférence sur les Légendes bretonnes. ^ Auteur, avec Alfred Delvau, des Lettres de Junius, publiées par le Figaro, et qui firent grand bruit.
PAUL KEVAL 181
Le livre a été aussi heureux que la pièce, mais jo n'en ai pas fait souvent de si fortunés.
A vous de cœur.
Mercredi.
( A propos d'une conférence.)
Cher ami,
Je n'en fais qu'une, je voudrais bien qu'elle fût brillante. Est-ce indiscret de vous demander d'annoncer ma conférence de la Gaieté par un mot, dans votre feuilleton même? — Si oui, je plonge. Mais si non, dites que le dimanche 10 avril on jouera le Mariage de Figaro à la Gaieté, et que je ferai le speech sur Beaumarchais.
Rappelez que j'avais réussi à la salle Valentino, et aussi à Genève pour la société.
Venez entendre un des plus vieux et des plus chers amis de vos amis.
Cette conférence m'empoigne étonnamment, et excusez ma fâcheuseté.
A vous de tout cœur.
Mercredi 25 février 1874.
Bien cher ami ,
Vous ne vous serez sans doute pas aperçu de mon absence ^ Si vous vous en êtes aperçu, j'espère que vous aurez pensé qu'elle n'était pas volontaire. Je me suis mis au lit dimanche soir, en sortant de
* Au mariaîîe de M. Jules Clarctie.
l'assemblée générale des Gens de lettres, où mon méchant sort m'avait conduit, et j'y suis encore.
J'aurais voulu vous embrasser, cher ami , et offrir mes compliments à M™^ Jules Claretie. Faites -le pour moi, et dites -lui que personne, parmi les manœuvres de plume, ne vous aime plus ni mieux que moi.
Cher ami ,
Voici ce qu'on me dit : les élections à l'Académie n'auront lieu que vers la mi -janvier, parce qu'on veut que MM. de Loménie et Saint-René-Taillandier soient reçus, et même M. Emile OUivier! Sandeau, qui reçoit Loménie, a demandé du temps.
Mettez, s. v. p., un fort on dit au-devant de ma mention, car je suis pris de pudeurs bleues.
Vous avez reçu mon paquet"?
A vous de cœur, et merci.
Vous êtes décidément un monstre, et je recommencerai à vous appeler Glarécie, ou même Clarettie ! Je suis aux abois pour ce numéro des Conférences : \e numéro où figure la vôtre, sur Cervantes. Mettez-le demain à la Société, je vous en prie, et avisez-moi qu'il y est.
M. Jules Claretie nous communique également une lettre adressée au puissant directeur du Figaro.
Mon cher Villemessant,
Je suis allé chez vous la semaine dernière, pour vous demander un coup d'épaule. Je n'ai pas eu le plaisir de vous rencontrer. Je voulais vous remercier aussi de votre grand madapolam que j'ai reçu , et que je ne mettrai pas à la lessive \ Vous savez que le Capitaine Fantôme , après avoir été un succès si net comme livre, a été changé en désastre par le fatmu du théâtre. Il parait que ce n'était pas fort. On a repris le Bossu dans des circonstances lamentables, et, malgré tout, il va toujours montant. Faites -moi faire quelque chose au Figaro, je vous en prie. 11 y a un fait curieux : ce sont les affiches anglaises qui battent le rappel dans les hôtels britanniques, sous le titre que Fulster avait donné à sa traduction du Bossu, à Londres : The Duke' s motto (la Devise du duc), de sorte que cet emprunt, qui ne m'a rien rapporté à Londres, m'amène au moins des Anglais à Paris. On va faire afficher aussi le titre de l'opéra de Balte, pris à la même source : Aurore de Nevers. Je vous assure que, par ces chaleurs hâtives, les Anglais en voyage ne sont pas à dédaigner. Donnez ma lettre à Glaretie, et priez- le de me bâtir un mot là- dessus.
Parlez -en aussi à Albéric'^ pour le Grand Journal du dimanche, je vous prie. Le Bossu va vraiment bien. Il ne lui faut que combattre le temps.
Mille amitiés dévouées.
Je n'ai pas besoin de vous répéter que tout mon
* Le Grand Journal, imprimé sur calicot.
* Aibéric Second.
stock est à votre disposition pour vos journaux, quand le cœur vous en dira.
M. Alphonse Daudet, le célèbre auteur des deux Tartarins , — le romancier qui est devenu l'un des chefs de l'école littéraire moderne, — fut aussi l'un des grands amis de Paul Féval. Celui-ci l'appelait son neveu, et lui témoignait une affection plus expansive qu'à ses autres amis.
M. Alphonse Daudet veut bien nous communiquer quelques lettres, datant de l'époque où Féval eut la faiblesse de se présenter à l'Académie, qui ne voulut pas de lui. Elles sont donc antérieures, mais de peu de temps, à sa conversion, et nous montrent un Féval moins railleur et plus enjoué, plus pate?'familias , en un mot, plus intime, de cette intimité qui qui nargue l'étiquette.
C'est une note nouvelle à introduire dans notre gamme, — on excusera cette métaphore.