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LIBÉRATION ET SACRIFICE

Ce début, toutefois, n'avait rien d'éclatant : c'étaient des paysages à la suite de Pissarro.

L'année suivante, il exposa une femme nue, dont le réalisme enchanta Huysmans.

« Je ne crains pas d'affirmer, disait-il, que parmi les peintres contemporains qui ont travaillé le nu, aucun n'a encore donné une note aussi véhémente dans le réel. » Et il citait aussi, sans s'y arrêter, « une statuette en bois gothiquement moderne, un médaillon en plâtre peint... »

Mais, en 1883 (7e exposition des Indépendants), le critique n'est plus content de l'artiste qu'il a découvert, et il le gronde : « M.Gauguin n'est pas en progrès, hélas ! »

Que se passait-il donc? Gauguin avait-il déjà perdu tout talent ?

Il se développait, au contraire, mais en s'affranchissant : la formule impressionniste commençait à le gêner, il avait d'autres rêves, et, pour les réaliser, il sentait qu'il devait rompre, non pas seulement avec ses croyances de la veille, mais aussi — car ces rêves-là étaient jaloux et n'acceptaient point de partage — avec la servitude dorée qui jusqu'alors lui interdisait le travail constant, le plus grand

effort, l'effort absolu. Sa production ne baissait pas ; elle hésitait au seuil d'une voie nouvelle où les contraintes de la vie ne lui permettaient pas de s'engager. — Or, il venait justement de s'évader, en janvier de cette même année 1883, de la Banque et de la Bourse.

Il n'y a qu'un mot pour désigner un tel acte : folie ! C'est celui que proférèrent d'une seule voix tous les sages, et l'événement ne tarda pas à leur donner raison. Gauguin savait ce que vaut la liberté; il allait apprendre ce qu'elle coûte.

Il avait une nombreuse famille. Pour la nourrir, il offrit ses œuvres aux marchands, qui lui refusèrent. Il fallut fuir Paris, en Normandie d'abord, puis jusqu'au Danemark, à Copenhague où, grâce aux relations de famille de sa femme, Gauguin espérait qu'on lui ferait bon accueil.

Une entreprise commerciale, sur laquelle il avait compté, échoua. Puis l'artiste ne sut pas se plier aux exigences du cant danois. Il ne tarda pas à devenir l'objet de l'antipathie universelle.

Enfin, la vérité s'imposa : la vie commune, la vie de famille n'était plus possible, et devant cette affreuse vérité, les époux s'inclinèrent, — provisoirement. Le mari s'en irait; non pas à la conquête de la fortune, le temps des illusions était passé ; mais, tout de même, avec la puissance de travail qu'il se connaissait, et fort de l'ordre, de l'impératif mandat que lui donnait secrètement le génie, ne pouvait-il légitimement, raisonnablement espérer qu'en deux ou trois années d'assidu labeur solitaire, il parviendrait à fonder sa vie, la vie des siens ?

Il prit avec lui son fils Clovis, sa fille Aline et les trois autres garçons, Emile, Jean et Paul, restèrent avec leur mère. Le père savait en quelles fières et courageuses mains il les laissait. — Mme Gauguin sut, en effet, assurer leur existence et la sienne en traduisant les romans français en langue

danoise pour les journaux de Copenhague. Et pleins d'une valeureuse tristesse, les époux se séparèrent. Ils devaient se revoir une fois, une fois seulement, bien des années plus tard . . .

En 1885, Gauguin était de retour à Paris. Ce fut une des époques les plus noires de sa vie, moralement, matériellement. 11 connut des heures de dénûment absolu, durant lesquelles il dut recourir aux plus étranges métiers, même à celui de colleur d'affiches, pour ne pas mourir de faim1. On remarquera que, même dans les pires moments, il ne se ressouvint jamais de ses anciens et riches amis, les banquiers de la rue Laffitte^

11 participa néanmoins à la huitième exposition des peintres impressionnistes. Mais les dix-neuf toiles qu'il y montra le représentaient mal, presque toutes marquées encore de l'influence de Pissarro. Les plus récentes dataient de son séjour eu Normandie et à Copenhague, c'est-à-dire de cette trouble phase de transition où l'artiste, hésitant sur le parti qu'il allait prendre dans la vie, ne s'appartenait pas tout entier.

Brusquement, au commencement de 1886, il part pour la Bretagne et passe, en longues méditations, à Pont-Aven, le printemps et l'été. L'hiver le ramène à Paris, dans une situation toujours précaire.

C'est alors qu'il fait la connaissance de Vincent Van Gogh. Entre les deux artistes se noue vite une amitié qui bientôt les réunira.

i. Je dois dire ici que j'emprunte d'importants éléments de celte biographie au précieux ouvrage de Jean de Rotonchamp, Paul Gauguin (imprimé à VVeimar par les soins du comte de Kessler et tiré à trois cents exemplaires), pour les années qui précèdent celle (1889) où je connus personnellement Gauguin.

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