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LA PLEINE POSSESSION DE SOI

On a, je crois, mal compris le parti que prit, en ce temps-là, Gauguin de quitter l'Europe, de s'exiler pour longtemps en quelque belle lointaine contrée de chaleur et de lumière.

Il ne trouvait à Paris ni le moyen de vivre ni le moyen de s'exprimer. Il se sentait misérablement esseulé dans la ville immense, où rien ne retenait son cœur, où rien ne charmait ses yeux. — Ses projets, nés de ses méditations en Bretagne, comment les réaliser ? Ce n'étaient pas seulement les toiles et les couleurs qui lui manquaient, c'était surtout l'atmosphère, — l'atmosphère spéciale qu'il fallait à la réalisation de ses projets, cette atmosphère qu'il connaissait, notons-le bien, qu'il avait respirée au temps de ses longues traversées maritimes. Les Antilles ou les Marquises, quels paradis pour les amoureux de la couleur franche, de la peinture lumineuse! Surtout, pensait Gauguin, si, tout en bénéficiant de la discipline impressionniste, on sait ajouter à la lumière de la nature celle du cerveau, et à celle-ci subordonner

celle-là : exalter par la magnificence de la matière la magnificence de l'esprit!

Je me souviens de l'émotion profonde de Gauguin quand je lui fis connaître ces vers admirables de Mallarmé :

Fuirl là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres D'être parmi l'écume inconnue et les cieuxl

Je partirai I Steamer balançant ta mâture, Lève l'ancre pour une exotique nature 1 . . .

Ces sentiments lui étaient si familiers ! Mais ce n'étaient encore là que les raisons négatives de sa fuite, de ses fuites. Car, certes, il fuyait! Particulièrement lors de ce premier départ, en 1887, il fuyait l'horreur d'être pauvre et réduit à l'impuissance dans une ville où, quatre années auparavant, il avait connu toutes les douceurs de la vie familiale et de l'existence aisée.

Mais il ne fuyait pas au hasard et sans but. Il n'échappait pas seulement au désastre, il courait au travail, à l'accomplissement, à la joie, et sa résolution était — nous aurons à revenir sur ce point — souverainement logique.

En compagnie d'un jeune artiste, Charles Laval, Gauguin passa une année à la Martinique; C'est là qu'il prit pleinement conscience de sa propre pensée : cette période est celle de la rupture définitive de Gauguin avec les impressionnistes.

Mais le terrible climat des Antilles éprouva cruellement les deux Européens. Malades, ils durent se hâter de rentrer en France. Gauguin rapportait une ample moisson d'œuvres.

C'était tout ce qu'il possédait. Ce serait, il est vrai, une fortune — aujourd'hui... Trop faible encore pour songer à trouver par lui-même les ressources qui lui manquaient, il alla demander asile au bon peintre Schuffenecker, un ancien camarade de la Bourse, évadé lui aussi. Il se reposa pendant

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quelques semaines chez cet ami, et, aussitôt que les forces lui furent revenues, se fit présenter à Ghaplet, le maître céramiste.

Gauguin avait depuis longtemps le désir d'appliquer à la céramique sa conception générale et personnelle de l'art Grâce à Ghaplet, qui est une des figures les moins connues et les plus intéressantes de l'art français au dix-neuvième siècle, ce désir put être réalisé. La plupart des œuvres céramiques de Gauguin, composées par lui et cuites par Chaplet, datent de cette année 1888.

Cette même année, il fît, chez Boussod et Valadon, sa première exposition particulière : œuvres bretonnes et martinicaines. Elle n'eut pas de retentissement. Elle permit pourtant à l'artiste de quitter Paris pour aller peindre en Bretagne. Il retourna à Pont-Aven au commencement de l'été et y trouva un certain nombre de peintres sur lesquels il exerça tout de suite une influence très vive, et c'est là que fut esquissée la fameuse théorie de la Synthèse.

Mais Gauguin dut quitter ses nouveaux amis pour aller rejoindre Vincent Van Gogh, qui l'appelait à Arles.

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