GAUGUIN. — PORTRAIT DE SA MÈRE
Paris comme ambassadeur, chargé d'arranger avec le Comptoir descompte la garantie de l'emprunt péruvien (affaire du guano). Il descendit chez sa sœur, qui avait rue de Ghaillot un splendide hôtel, et en ambassadeur discret il raconta que tout allait bien. Ma cousine, joueuse comme toutes les Péruviennes, s'empressa d'aller jouer à la hausse sur l'emprunt péruvien, dans la maison Dreyfus. Ce fut le contraire, car, quelques jours après, le Pérou était invendable. Elle but un bouillon de quelques millions.
« — Garo mio, me dit-elle, je souis rouinée, je n'ai plus maintenant que houit chevaux à l'écurie! Que vais-je devenir !
« Elle avait deux filles admirables de beauté. Je me souviens de l'une d'elles, enfant de mon âge, que j'avais, paraîtil, essayé de violer : j'avais à ce moment six ans. Le viol ne dut pas être bien méchant, et nous eûmes probablement tous deux l'idée des jeux innocents.
« Gomme on le voit, ma vie a été toujours cahin-caha, bien agitée. En moi beaucoup de mélanges. Grossier matelot, soit, mais il y a de la race, ou, pour mieux dire, il y a deux races»
Je pourrais me passer de l'écrire. Mais aussi pourquoi ne l'écrirais-je pas ? Sans autre but que celui de me divertir. »
Un psychologue, j'imagine, déduirait de ces confidences les plus graves conclusions, pronostics au passé de la destinée de l'artiste. Cet enfant qui ne pouvait résister au désir de changer de place, ce fils de révolutionnaire élevé dans beaucoup de luxe et quelque désordre, ce Français, né à Paris, qui vit sa petite enfance à Lima, puis, rentré en France, voit se réduire singulièrement autour de lui le train de maison, — n'était-il pas d'avance condamné à Verront c, à la nostalgie du faste et du lointain, à la révolte aussi? Impatient de toutes contraintes, incapable de modération, de régularité, de suite logique dans ses désirs et ses actes, ne devait-il pas traîner une existence inégale dans la perpétuelle insatisfaction, victime de l'orgueil et de l'imprudence des siens, et de son propre orgue;!, et de sa propre imprudence? — Oui, à moins, au contraire, que ce mélange de choses excessives, ces brillants souvenirs des premières belles heures, et puis les vastes espérances vite trompées, et le rêve douloureusement insistant chez sa mère de reconquérir l'ancienne opulence, à moins que tout cela n'ait éveillé l'âme et le génie de l'artiste. Errant, soit, et privilégié de lanière nostalgie ; mais à travers ses aventures il a su atteindre et fixer l'objet de ses regrets : la beauté.
Donc, en 1855, Mme Gauguin et ses enfants — Paul avait une sœur, Marie, aujourd'hui Mme Uribe, établie à Bogota — s'installèrent à Orléans.
Et voici encore une page de souvenirs :
« Mon bon oncle d'Orléans, qu'on appelait Zizi parce qu'il se nommait Isidore et qu'il était tout petit, m'a raconté que, lorsque j'arrivai au Pérou, nous habitions la maison du grand-père. J'avais sept ans. On me voyait quelquefois dans le grand jardin trépignant et jetant le sable tout autour de
moi .. — «Eh bien, mon petit Paul, qu'est-ce que tu as?... » Je trépignais encore plus fort, disant : « Bébé est méchant » Déjà, enfant, je me jugeais et j'éprouvais le besoin de le faire savoir.
« D'autres fois on me voyait immobile, en extase et silencieux" sous un noisetier qui ornait le coin du jardin ainsi qu'un figuier : « — Que fais-tu là, mon petit Paul ? — J'attends que les noisettes elles tombent. »
« Un peu plus tard, je taillais avec un couteau et sculptais des manches de poi-
gnard sans le poignard. — Un tas de petits rêves incompréhensibles pour les grandes personnes.
Une vieille bonne femme de nos amies s'écriait avec admiration : « Ce sera un grand sculpteur ! » Malheureusement cette femme ne fut point prophète.
« On me mit externe dans un pensionnat d Orléans. Le professeur dit : Cet enfant sera un crétin ou un homme de génie. Je ne suis devenu ni l'un ni l'autre.
— Je revins un jour avec quelques billes de verre colorié. Ma mère furieuse me demande où j'avais eu ces billes. Je
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baissai la tête et je dis que je les avais changées contre ma balle élastique. . ,
« Comment ! toi, mon fils, tu fais du négoce !
« Ce mot négoce dans la pensée de ma mère devenait une chose méprisable. Pauvre mère, elle avait tort et avait raison, en ce sens que déjà enfant je devinais qu'il y a un tas de choses qui ne se vendent pas.
« A onze ans j'entrai au petit séminaire où je fis des progrès très rapides. Je lis dans le Mercure quelques appréciations de quelques littérateurs sur cette éducation de séminaire dont ils ont eu à se débarrasser plus tard. Je ne dirai pas comme Henri de Régnier que cette éducation n'entre en rien dans mon développement intellectuel. Je crois, au contraire, que cela m'a fait beaucoup de bien. Quant au reste, je crois que c'est là que j'ai appris dès le jeune âge à haïr l'hypocrisie, les fausses vertus, la délation, à me méfier de tout ce qui était contraire à mes instincts, mon cœur et ma raison. J'appris là aussi un peu de cet esprit d'Escobar qui, ma foi ! est une force, dans la lutte, non négligeable. Je me suis habitué, là, à me concentrer en moi-même, fixant sans cesse le jeu de mes professeurs, à fabriquer mes joujoux moimême, mes peines aussi, avec toutes les responsabilités qu'elles comportent.
Ses études furent brusquement interrompues, et il fut décidé que Paul serait marin. Il s'engagea dans la marine marchande, en 1865. Il avait dix-sept ans.
« Ce fut, m'écrivait Mme Uribe, l'amertume de sa vie. »
De fait, il ne parlait pas volontiers de ses années de matelot.
Il était aux Indes quand sa mère mourut, de chagrin et de maladie, à Saint-Cloud. Grâce au tuteur de Marie Gauguin, M. Arosa, Paul, libéré en 1871 du service maritime, entra à la Bourse, ou plutôt chez un agent de change de la rue Laffitte,
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M. Bertin. Protégé dans cette maison1 par le banquier Adolfo Galzado, gendre de M. Arosa, il s'initia très vite aux délicates complications du commerce d'argent et se fit une situation excellente, gagnant jusqu'à 30 et 40000 francs par an.
En 1873, il épousait une jeune fille danoise, belle et d'une rare intelligence, Mlle Mette Gad.
Occupé à la Bourse toute la semaine durant, il « s'amusait », le dimanche, à peindre ou à sculpter. — Où le jeune liquidateur avait-il pris ce goût pour l'art ? Chez M. Arosa, dit-on, qui possédait une collection d'œuvres modernes. Peutêtre aussi son propre instinct.
Et l'instinct, de jour en jour, parlait plus haut, plus fort. Gauguin recherchait la société des peintres, non point ceux de l'École, mais les peintres alors maudits qu'on venait d'étiqueter : Impressionnistes. Il fait la connaissance de Pissarro, d'abord, puis de Guillaumin, de Monet, de Cézanne, les appelant chez lui ou passant avec eux la soirée, au fameux café Guerbois, quartier général des jeunes maîtres de la Nouvelle Peinture. Il se compose, à son tour, une galerie d'œuvres modernes, qu'il leur achète. Il s'essaye à pratiquer leurs théories, s'attachant surtout à celles de Pissarro, le seul maître dont il ait reçu des conseils. Peu à peu 1' « amusement » du dimanche devient sa préoccupation, sinon déjà son occupation quotidienne.
En 1880, quand il prend part à la cinquième exposition des impressionnistes, Gauguin s'est dit, tout bas encore, mais irrévocablement, que l'art sera bientôt l'unique affaire de sa vie.
i. Il y resta pendant onze années. Ne voilà-t-il pas bien l'errant, l'imprudent, incapable de sagesse et de suite dont on nous a parlé ?