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QUATRIÈME PÉRIODE

l'école de pont-aven

Ici, donc, et pour la seconde et la dernière fois, intervient dans la vie de Gauguin le nom de Vincent Van Gogh. — Van Gogh, l'enivré des grandes lueurs éclatantes, le dévot du Jaune et du Tourne-Sol ! De sa première rencontre avec Gauguin il avait gardé un grand souvenir, et il désirait le revoir, l'as-

socier à son travail. Et puis, le sachant mal guéri de la dysenterie qui avait failli lui être fatale à la Martinique, Vincent se persuadait que le climat de la Provence lui serait favorable. Il escomptait aussi la joie bienfaisante que, selon lui, Gauguin ne pouvait manquer de "goûter devant le décor arlésien — la ville, les environs, les jardins — et la Camargue surtout, la Camargue immense et majestueuse : ces plaines enchantaient les yeux et l'esprit de l'artiste hollandais; il y retrouvait ces étendues libres, ces lentes ondulations vastes que ses premiers regards avaient aimées, et l'aspect connu se renouvelait pourtant, grâce à la solidité rocheuse du sol et à la nette fermeté des horizons latins. Pourquoi Gauguin n'aurait-il pas partagé les admirations de Van Gogh ?

« Je t'assure, écrivait celui-ci à son frère Théodore, que nous aimons, lui et moi, à peu près les mêmes motifs. »

Vincent était infiniment bon et dévoué, mais son affection n'allait pas sans quelque despotisme, — inconscient, à coup sûr, d'autant plus difficile à supporter ou à éluder. Et la rencontre d'un tel caractère avec celui de Gauguin était dangereuse, au point de vue purement humain ; le conflit se compliquait, en outre, des divergences qui séparaient les deux artistes, en dépit de leur profonde estime réciproque.

On sait par quelle tragédie, à la fois baroque, sinistre et touchante, fut interrompue l'association Gauguin-Van Gogh. — Écoutons là-dessus Gauguin lui-même. Le récit qu'il nous a laissé de l'épisode d'Arles est, nous l'avons dit, extrêmement remarquable, même littérairement.

« Voilà bien longtemps que j'ai envie d'écrire sur Van Gogh, et je le ferai certainement un beau jour que je serai en train : pour le moment, je vais raconter à son sujet, ou pour mieux dire à notre sujet, certaines choses aptes à faire cesser une erreur qni a circulé dans certains cercles.

« Le hasard a fait que, durant mon existence, plusieurs

hommes qui m'ont fréquenté et discuté avec moi sont devenus fous.

« Les deux frères Van Gogh sont dans ce cas, et quelques-uns, mal intentionnés, d'autres avec naïveté, m'ont attribué leur folie. Certainement quelques-uns peuvent avoir plus ou moins d'ascendant sur leurs amis, mais de là à provoquer la folie, il y a loin. Bien longtemps avant la catastrophe, Vincent m'écrivit de la maison de santé où on le soignait :

« Que vous êtes heureux d'être à Paris ! C'est encore là « où se trouvent les sommités, et certainement vous devriez « consulter un spécialiste pour vous guérir de la folie. » Ne sommes-nous pas tous un peu fous ? Le conseil était bon, c'est pourquoi je ne l'ai pas suivi, par contradiction sans doute.

« Les lecteurs du Mercure ont pu voir, dans une lettre de Vincent, publiée il y a quelques années, l'insistance qu'il mettait à me faire venir à Arles pour fonder, à son idée, un atelier dont je serais le directeur.

« Je travaillais en ce temps à Pont-Aven, en Bretagne, et soit que mes études commencées m'attachaient en cet endroit, soit que par un vague instinct je prévoyais quelque chose d'anormal, je résistai longtemps, jusqu'au jour où, vaincu par les élans sincères d'amitié de Vincent, je me mis en route.

« J'arrivai à Arles fin de nuit et j'attendis le petit jour dans un café de nuit. Le patron me regarda et s'écria : « C'est « vous le copain : je vous reconnais. »

« Un portrait de moi que j'avais envoyé à Vincent est suffisant pour expliquer l'exclamation de ce patron. Lui faisant voir mon portrait, Vincent lui avait expliqué que c'était un copain qui devait venir prochainement.

« Ni trop tôt, ni trop tard, j'allai réveiller Vincent. La journée fut consacrée à mon intallation, à beaucoup de

bavardages, à de la promenade pour admirer les beautés d'Arles et des Arlésiennnes, dont, entre parenthèse, je n'ai pu me décider à être enthousiaste.

« Dès le lendemain, nous étions à l'ouvrage : lui, en continuation, et moi, à nouveau. Il faut vous dire que je n'ai jamais eu les facilités cérébrales que les autres, sans tourment, trouvent au bout de leur pinceau. Ceux-là débarquent du chemin de fer, prennent leur palette et, en rien de temps, vous campent un effet de soleil. Quand c'est sec, cela va au Luxembourg et c'est signé : Carolus Duran.

« Je n'admire pas le tableau, mais j'admire l'homme : — lui, si sûr, si tranquille ! — moi, si incertain, si inquiet !

« Dans chaque pays, il me faut une période d'incubation, apprendre chaque fois l'essence des plantes, des arbres, de toute la nature, enfin, si variée et si capricieuse, ne voulant jamais se faire deviner et se livrer.

« Je restai donc quelques semaines avant de saisir clairement la saveur âpre d'Arles et des environs. N'empêche qu'on travaillait ferme, surtout Vincent. Entre deux êtres, lui et moi, l'un était tout volcan et l'autre, bouillant aussi, mais en dedans; il y avait en quelque sorte une lutte qui se préparait.

« Tout d'abord je trouvai en tout et pour tout un désordre qui me choquait. — La boîte de couleurs suffisait à peine à contenir tous ces tubes pressés, jamais refermés, et malgré tout ce désordre, tout ce gâchis, un tout rutilait sur la toile : dans ses paroles aussi. Daudet, de Goncourt, la Bible brûlaient ce cerveau de Hollandais. A Arles, les quais, les ponts, les bateaux, tout le Midi devenait pour lui la Hollande. Il oubliait même d'écrire le hollandais et, comme on a pu voir par la publication de ses lettres à son frère, il n'écrivait jamais qu'en français* et cela admirablement, avec des Tant qu'à, quant à à n'en plus finir.

« Malgré tous mes efforts pour débrouiller dans ce cerveau désordonné une raison logique dans ses opinions critiques, je n'ai pu m'expliquer tout ce qu'il y avait de contradictoire entre sa peinture et ses opinions. Ainsi, par exemple, il avait une admiration sans bornes pour Meissonier et une haine profonde pour Ingres. Degas faisait son désespoir, et Cézanne n'était qu'un fumiste. Songeant à Monticelli, il pleurait.

« Une de ses colères, c'était d'être forcé de me reconnaître une grande intelligence, tandis que j'avais le front trop petit, signe d'imbécillité. Au milieu de tout cela, une grande tendresse, ou plutôt un altruisme d'évangile.

« Dès le premier mois, je vis nos finances en commun prendre les mêmes allures de désordre. Gomment faire? La situation était délicate, la caisse étant remplie, modestement, par son frère, employé dans la maison Goupil ; pour ma part, en combinaison d'échanges de tableaux. Parler : il le fallait, et se heurter contre une susceptibilité très grande. Ce n'est donc qu'avec beaucoup de précautions et bien des manières câlines peu compatibles avec mon caractère, que j'abordai la question. Il faut l'avouer, je réussis plus facilement que je ne l'avais supposé.

« Dans une boîte, tant pour promenades nocturnes et hygiéniques, tant pour le tabac, tant aussi pour dépenses imprévues, y compris le loger. Sur tout cela, un morceau de papier et un crayon pour inscrire honnêtement ce que chacun prenait dans cette caisse. Dans une autre boîte, le restant de la somme divisé en quatre parties pour la dépense de nourriture, chaque semaine. Notre petit restaurant fut supprimé et, un petit fourneau à gaz aidant, je fis la cuisine tandis que Vincent faisait les provisions, sans aller bien loin de la maison. Une fois, pourtant, Vincent voulut faire une soupe, mais je ne sais comment il fit ses mélanges — sans doute

comme les couleurs sur ses tableaux — toujours est-il que nous ne pûmes la manger. Et mon Vincent de rire en s'écriant : « Tarascon ! La casquette au père Daudet! » k Sur le mur, avec de la craie, il écrivit :

Je suis Saint-Esprit Je suis sain d'esprit!

« Combien de temps sommes-nous restés ensemble? Je ne saurais le dire, l'ayant totalement oublié. Malgré la rapidité avec laquelle la catastrophe arriva, malgré la fièvre de travail qui m'avait gagné, tout ce temps me parut un siècle.

« Sans que le public s'en doute, deux hommes ont fait là un travail colossal, utile à tous les deux — peut-être à d'autres. Certaines choses portent leur fruit.

« Vincent, au moment où je suis arrivé à Arles, était en plein dans l'école néo-impressionniste, et il pataugeait considérablement, ce qui le faisait souffrir; non point que cette école, comme toutes les écoles, soit mauvaise, mais parce qu'elle ne correspondait pas à sa nature si peu patiente et si indépendante.

« Avec tous ses jaunes sur violets, tout ce travail en complémentaires, travail désordonné de sa part, il n'arrivait qu'à de douces harmonies incomplètes et monotones ; le son du clairon.

« J'entrepris la tâche de l'éclairer, ce qui me fut facile, car je trouvai un terrain riche et fécond. Comme toutes les natures originales et marquées au sceau de la personnalité, Vincent n'avait aucune crainte du voisin et aucun entêtement.

« Dès ce jour, mon Van Gogh fit des progrès étonnants ; il semblait entrevoir tout ce qui était en lui, et de là toute cette série de soleils sur soleils en plein soleil.

« Avez-vous vu le portrait du poète ?

« La figure et les cheveux, jaune de chrome. 1 .

ÉTUDES

« Le vêtement de chrome. 2.

« La cravate jaune de chrome. 3. Avec une épingle émeraude vert émeraude.

« Sur un fond jaune de chrome. 4.

« C'est ce que me disait un peintre italien, et il ajoutait :

« — Tout est jaune : je ne sais plus ce que c'est que la pintoure!

« Il serait oiseux d'entrer ici dans des détails de technique. Ceci dit pour vous informer que Van Gogh, sans perdre un pouce de son originalité, a trouvé de moi un enseignement fécond. Et chaque jour il m'en était reconnaissant. Et c'est ce qu'il veut dire quand il écrit à Albert Aurier qu'il doit beaucoup à Paul Gauguin.

« Quand je suis arrivé à Arles, Vincent se cherchait, tandis que moi, beaucoup plus vieux, j'étais un homme fait. A Vincent je dois quelque chose, c'est, avec la conscience de lui avoir été utile, l'affermissement de mes idées picturales antérieures; puis, dans les moments difficiles, je me souviens, grâce à lui, qu'on trouve plus malheureux que soi.

« Quand je lis ce passage : « Le dessin de Gauguin rap- « pelle un peu celui de Van Gogh », je souris.

« Dans les derniers temps de mon séjour, Vincent devint excessivement brusque et bruyant, puis silencieux. Quelques soirs je surpris Vincent qui, levé, s'approchait de mon lit.

« A quoi attribuer mon réveil, en ce moment?

« Toujours est-il qu'il suffisait de lui dire très gravement :

« Qu'avez-vous, Vincent? » pour que sans mot dire il se remît au lit, pour dormir d'un sommeil de plomb.

« J'eus l'idée de faire son portrait en train de peindre la nature morte qu'il aimait tant — des tournesols. Et le portrait terminé, il me dit : « C'est bien moi, mais moi devenu « fou. »

« Le soir même, nous allâmes au café : il prit une légère absinthe.

« Soudainement, il me jeta à la tête le verre et son contenu. J'évitai le coup, et, le prenai.t à bras le corps, je sortis du café, traversai la place Victor Hugo, et, quelques minutes après, Vincent se trouvait sur son lit où, en quelques secondes, il s'endormit pour ne se réveiller que le matin.

« A son réveil, très calme il me dit :

« — Mon cher Gauguin, j'ai un vague souvenir que je vous ai offensé hier soir.

« — Je vous pardonne volontiers et d'un grand cœur, mais la scène d'hier pourrait se produire à nouveau et si j'étais frappé je pourrais ne pas être maître de moi et vous étrangler. Permettez-moi donc d'écrire à votre frère pour lui annoncer ma rentrée.

Quelle journée, mon Dieu!

Le soir arrivé, j'avais ébauché mon dîner et j'éprouvai le besoin d'aller seul prendre l'air aux senteurs des lauriers en Heurs. J'avais déjà traversé presque entièrement la place Victor-Hugo, lorsque j'entendis derrière moi un petit pas rapide et saccadé, que je connaissais bien. Je me retournai au moment même où Vincent se précipitait sur moi, un rasoir ouvert à la main. Mon regard dut à ce moment être bien puissant, car il s'arrêta et, baissant la tête, il reprit en courant le chemin de la maison.

« Ai-je été lâche en ce moment et n'aurais-je pas dû le désarmer et chercher à l'apaiser? Souvent j'ai interrogé ma conscience, et je ne me fais aucun reproche.

« Me jette la pierre qui voudra.

« D'une seule traite, je fus a un bon hôtel d'Arles où, après avoir demandé l'heure, je retins une chambre et je me couchai.

« Très agité, je ne pus m'endormir que vers trois heures

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du matin et je me réveillai assez tard, vers sept heures et demie.

« En arrivant sur la place, je vis rassemblée une grande foule. Près de notre maison, des gendarmes et un petit monsieur au chapeau melon, qui était le commissaire de police.

« Voici ce qui s'était passé.

« Van Gogh rentra à la maison et, immédiatement, se coupa l'oreille juste au ras de la tête. Il dut mettre un certain temps à arrêter l'hémorragie, car le lendemain de nombreuses serviettes mouillées s'étalaient sur les dalles des deux pièces du bas.

« Le sang avait sali les deux pièces et le petit escalier qui montait à notre chambre à coucher.

« Lorsqu'il fut en état de sortir, la tête enveloppée, un béret basque tout à fait enfoncé, il alla tout droit dans une maison où, à défaut de payse, on trouve une connaissance, et donna au « fonctionnaire » son oreille bien nettoyée et renfermée dans une enveloppe. « Voici, dit-il, en souvenir de « moi. » Puis il s'enfuit et rentra chez lui où il se coucha et s'endormit. Il eut soin, toutefois, de fermer les volets et de mettre, sur une table, près de la fenêtre, une lampe allumée.

« Dix minutes après, toute la rue accordée aux filles de joie était en mouvement et on jasait sur l'événement.

« J'étais loin de me douter de tout cela lorsque je me présentai sur le seuil de notre maison et lorsque le monsieur au chapeau melon me dit à brûle-pourpoint, d'un ton plus que sévère :

« Qu'avez-vous fait, Monsieur, de votre camarade? » — « Je ne sais. » — « Que si... vous le savez bien... il est mort. »

<( Je ne souhaite à personne un pareil moment, et il me fallut quelques longues minutes pour être apte à penser et comprimer les battements de mon cœur.

« La colère, l'indignation, et la douleur aussi, et la honte

de tous ces regards, qui déchiraient toute ma personne, m'étouffaient et c'est en balbutiant que je dis : « C'est bien, « Monsieur, montons et nous nous expliquerons là-haut. » Dans le lit, Vincent gisait complètement enveloppé par les draps, blotti en chien de fusil : il semblait inanimé. Doucement, bien doucement, je tâtai le corps dont la chaleur annonçait la vie assurément. Ce fut pour moi comme une reprise de toute mon intelligence et de mon énergie.

« Presque à voix basse, je dis au commissaire de police : « Veuillez, Monsieur, réveiller cet homme avec beaucoup de « ménagements et, s'il demande après moi, dites-lui que je « suis parti pour Paris, ma vue pourrait lui être funeste. »

« Je dois avouer qu'à partir de ce moment ce commissaire de police fut aussi convenable que possible et, intelligemment, il envoya chercher un médecin et une voiture.

« Une fois réveillé, Vincent demanda après son camarade, puis sa pipe et son tabac, songea même à demander la boîte qui était en bas et contenait notre argent. Un soupçon, sans doute ! qui m'effleura, étant déjà armé contre toute souffrance.

« Vincent fut conduit à l'hôpital où, aussitôt arrivé, son cerveau commença à battre la campagne.

« Tout le reste, on le sait dans le monde que cela peut intéresser, et il serait inutile d'en parler, si ce n'est cette extrême souffrance d'un homme qui, soigné dans une maison de fous, s'est vu, par intervalles mensuels, reprendre la raison suffisamment pour comprendre son état et peindre avec rage les tableaux admirables qu'on connaît.

« La dernière lettre que j'ai eue était datée d'Auvers, près Pontoise. 11 me disait qu'il avait espéré guérir assez pour venir me retrouver en Bretagne, mais qu'aujourd'hui il était obligé de reconnaître l'impossibilité d'une guérison,

« Cher maître (la seule fois qu'il avait prononcé ce mot), « il est plus digne, après vous avoir connu et vous avoir fait

« de la peine, de mourir en bon état d'esprit qu'en état qui

« dégrade. »

« Et il se tira un coup de pistolet dans le ventre et ce ne

fut que quelques heures après, couché sur son lit, et fumant

sa pipe, qu'il mourut ayant toute sa lucidité d'esprit, avec

amour pour son art et sans haine des autres. « Dans les Monstres, Jean Dolent écrit : « Quand Gauguin dit « Vincent » , sa voix est douce. » « Ne le sachant pas, mais l'ayant deviné, Jean Dolent a

raison.

« On sait pourquoi... »

Quelle fut l'influence de Vincent Van Gogh sur l'évolution artistique de Gauguin? nous essayerons de préciser cela plus tard ; dans ce chapitre de la vie, nous ne pouvons compter le nom de Vincent que comme une douleur de plus...

D'Arles, Gauguin retourna en Bretagne sans s'arrêter à Paris. Il ne s'établit pas à Pont-Aven, cette fois, mais au Pouldu, autre petit village plus voisin de la mer. Mais là comme à Pont-Aven, il ne tarda pas à devenir le centre d'un groupe d'artistes jeunes, et au Pouldu se transporta l'École de Pont- Aven.

On conteste la réalité de cette Ecole.

« Il n'a pas existé, comme on l'a dit, d'École de Pont- Aven1 . 11 y eut simplement là, ainsi qu'au Pouldu, une réunion de jeunes gens, unis par des liens de camaraderie, auxquels le voisinage et l'exemple de Gauguin furent profitables. Celui-ci, du reste, ne songea jamais à se donner comme leur maître. En Bretagne, comme ailleurs, il se contenta de produire, appréciant, à sa juste valeur, l'importance des dogmes en peinture. »

i. Jean de Rotonchamp, loc. cit.

— Eh bien, l'exemple qu'à de plus jeunes artistes donne un artiste plus âgé n'est-il pas un véritable enseignement ? 11 n'y avait pas d'Ecole ; pourtant il y avait un maître et des disciples.

« Par son exemple, écrit Armand Seguin1, furent suscités de rudes travailleurs dirigés vers un noble but. C'est reconnaître l'autorité et la logique de sa parole, l'intérêt que l'on ressentait pour elle, l'estime que nous avions pour son caractère. Alors, tout au contraire de nos jours, le talent était respecté dans ce village du Pouldu qui fut semblable au jardin de Platon. Les arts du maître et de ses disciples firent rapidement d'une vulgaire auberge un temple d'Apollon : les murs se couvrirent de décorations qui stupéfiaient le rare voyageur, et nulle surface ne fut épargnée, de nobles sentences encadraient de beaux dessins, les vitres du cabaret devinrent d'éblouissantes verrières. Là, Bernard discuta les nouvelles théories, Filiger remit en lumière les Primitifs reli-

i. L'Occident, mars igo3.

GAUGUIN

SON PORTRAIT PAR LUI-MÊME

gieux, Sérusier chercha la caractéristique du paysan breton. Voici de Hahn qui écouta les bonnes paroles ; sa figure se répète dans une curieuse sculpture, taillée dans le bloc d'un chêne, l'une des plus belles et des plus vivantes que produisit Gauguin. Accroupi dans un coin, de Ghamaillard tente ses premiers essais et il peint avec la rage qu'il ne devait pas perdre. »

Soit, il n'y eut pas d'Ecole : « Car Gauguin n'était pas professeur », écrit M. Maurice Denis1: « Mais Gauguin était tout de même le maître2 », et il serait singulièrement injuste de nier « le bel effort d'art de cette Ecole de Pont-Aven, qui aura remué certes autant d'idées, influencé autant d'artistes que, naguère, l'Ecole de Fontainebleau 3 ».

Quoi qu'il en soit, au reste, et maître on non d'école. Gauguin connut au Pouldu quelques mois heureux. Entouré, aimé, vivanWle cette vie de plein air qui lui était nécessaire, il produisit beaucoup, et ses œuvres de cet instant sont peut-être, — impressionnistes encore par quelques recherches d'exécution, mais synthétistes par la composition et symbolistes par la conception, — celles qui le désignèrent les premières à l'attention du monde artiste.

Une exposition s'ensuivit — l'exposition du café Volpini 1889) à l'Exposition Universelle, « où parurent groupés, pour la première fois, autour de Gauguin, les synthétistes et toute l'Ecole de Pont-Aven, Bernard, Augustin, Laval, Schuffenecker, etc.. il faut convenir que cette exposition fait date, inaugure une époque4 ».

i. Maurice Denis, Théories, p. 192. — 2. Ibid., p. i63. — 3. Ibid., p. 21. — 4. Ibid., p. 162.

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