‹ Paul GauguinChapitre 13 sur 37 · TAHITI · texte numérisé non relu

TAHITI

C'est à son retour du Pouldu que j'eus l'honneur de connaître Gauguin.

Comme toujours, Paris lui restant hostile, il se proposait, à peine arrivé, d'en partir et, cette fois, d'aller le plus loin possible pour revenir le plus tard possible

Campé, d'abord chez Emile Schuffenecker encore, puis dans une étroite chambre garnie, — et travaillant alors dans l'atelier de M. Daniel de Montfreid, peintre de talent qu'il avait connu au retour de la Martinique, — il ne pouvait, malgré la complaisance de ces amis, travailler chez eux comme il eût fait chez lui, en pleine indépendance. Et comment s'affranchir, pourtant, de ces sympathiques sujétions, les marchands continuant à lui résister ?

Un soir, au café Voltaire, où se réunissaient, le samedi, autour de Verlaine un grand nombre de poètes et quelques artistes, il me confia son désir d'un nouvel exil.

« — L'expérience que j'ai faite à la Martinique, me dit-il, est décisive. Là seulement je me suis senti vraiment moimême, et c'est dans ce que j'en ai rapporté qu'il faut me chercher, si l'on veut savoir qui je suis, plus encore que dans mes œuvres de Bretagne, parce qu'en Bretagne je suis maintenant trop connu... 11 faut parler, discuter à n'en plus finir... Ce sont les inconvénients de la gloire, àjouta-t-il avec son sourire amer. Eh bien, je veux aller à Tahiti, et il me faut de l'argent. Une dizaine de milliers de francs... Je crois qu'une vente, bien préparée, d'une trentaine de tableaux de la Martinique, de la Bretagne et d'Arles pourrait me les donner. Mais cette préparation est délicate. Je ne vois rien de mieux qu'un article retentissant dans un grand journal, article qui servirait ensuite de préface au catalogue, mais un article de qui ?

Le lendemain j'allai voir Mallarmé.

On sait que Mallarmé a été, pour les écrivains de la génération symboliste, mieux qu'un maître : un ami aîné, un débrouilleur d'àme, presque un directeur de conscience. Pour moi, depuis longtemps déjà, je lui vouais un culte. Dans les circonstances difficiles, c'est toujours à lui que je demandais conseil.

J'avais, quelques jours auparavant, conduit Gauguin chez Mallarmé. Entre le grand poète et le grand artiste, qui l'un l'autre de loin s'appréciaient, s'estimaient hautement par leurs œuvres, une intimité spirituelle s'était bien vite établie. J'étais donc assuré de trouver auprès de Mallarmé l'indication nécessaire. Sans hésiter, il me dit :

« Voyez Mirbeau. »

Je fis, de la tête, oui, puis non.

Mallarmé sourit.

« Soit, conclut-il. Je le verrai.

Dès la fin de la semaine, il m'écrivait que M. Mirbeau nous attendait chez lui, tel jour, Gauguin et moi, pour déjeuner.

8a L'HOMME

Le 4 6 février 1891, paraissait, à l'Écho de Paris, l'article désiré, — « l'article retentissant ».

Il devait avoir tout l'effet que Gauguin s'en était promis. Pour la première fois les amateurs parurent se douter de son existence. L'article de M. Mirbeau, reproduit au catalogue de la vente, attira une foule à l'hôtel Drouot1.

On relira sans doute avec plaisir, ici, les principaux passages de cette chronique éloquente.

« J'apprends que M. Paul Gauguin va partir pour Tahiti. Son intention est de vivre là, plusieurs années, seul, d'y construire sa hutte, d'y retravailler à neuf à des choses qui le hantent. Le cas d'un homme fuyant lacivilisation, recherchant volontairement l'oubli et le silence, pour mieux se sentir, pour mieux écouter les voix intérieures qui s'étouffent au bruit de nos passions et de nos disputes, m'a paru curieux et touchant. Paul Gauguin est un artiste très exceptionnel, très troublant, qui ne se manifeste guère au public et que, par conséquent, le public connaît peu. Je m'étais bien des fois promis de parler de lui. Hélas ! je ne sais pourquoi, il me semble que l'on n'a plus le temps de rien. Et puis, j'ai peutêtre reculé devant la difficulté d'une telle tâche et la crainte de mal parler d'un homme pour qui je professe une haute et toute particulière estime. Fixer en notes brèves et rapides la signification de l'art si compliqué et si primitif, si clair et si divin, si barbare et si raffiné de Gauguin, n'est-ce point chose irréalisable, je veux dire au-dessus de mes forces ? Pour faire comprendre un tel homme et une telle œuvre, il faudrait des développements que m'interdit la parcimonieuse exigence d'une chronique. Cependant, je crois qu'en indiquant, tout d'abord, les attaches intellectuelles de Gauguin, et en résu-

i. La vente atteignit le chiffre de 9860 francs.

««* i j ■■'•if, ./.y, /^'l,, .*{-,/, .,,„,, ,,,,/r ././<■!

PORTRAIT DE STEPHANE MALLARME

Imp A Porcabeuf

mant, par quelques traits caractéristiques, sa vie étrange et tourmentée, l'œuvre s'éclaire, elle-même, d'une vive lumière. .. »

Suivent des notes sur les ascendances et sur la jeunesse de l'artiste.

« En dépit de son apparente robustesse morale, Gauguin est une nature inquiète, tourmentée d'infini. Jamais satisfait de ce qu'il a réalisé, il va, cherchant, toujours, un au-delà. Il sent qu'il n'a pas donné de lui tout ce qu'il en peut donner. Des choses confuses s'agitent en son Ame; des aspirations vagues et puissantes tendent son esprit vers des voies pins abstraites, des formes d'expression plus hermétiques. Et sa pensée se reporte aux pays de lumière et de mystère qu'il a jadis traversés. Il lui semble qu'il y a là, endormis, inviolés, des éléments d'art nouveaux, et conformes à son rêve. Puis c'est la solitude, dont il a tant besoin , c'est la paix et c'est le silence, où il s'écoutera mieux, où il se sentira vivre davantage. Il part pour la Martinique. Il y reste deux ans, ramené par la maladie ; une fièvre jaune dont il a failli mourir, et dont il est des mois et des mois à guérir. Mais il a rapporté une suite d'éblouissantes et sévères toiles, où il a conquis, enfin, toute sa personnalité, et qui marquent un progrès énorme, un acheminement rapide vers l'art espéré. Les formes ne s'y montrent plus seulement dans leur extérieure apparence ; elles révèlent l'art d'esprit de celui qui les a comprises et exprimées ainsi. 11 y a, dans ces sous-bois aux végétations, aux flores monstrueuses, aux formidables coulées de soleil, un mystère presque religieux, une abondance sacrée d'Eden. Et le dessin s'est assoupli, amplifié : il ne dit plus que les choses essentielles, la pensée. Le rêve le conduit, dans la majesté des contours, à la synthèse spirituelle, à l'expression éloquente et profonde. Désormais, Gauguin est maître de lui. Sa main est devenue l'esclave, l'instrument docile et fidèle de son cerveau. Il va pouvoir réaliser l'œuvre tant cherchée.

a Œuvre étrangement cérébrale, passionnante, inégale encore, mais jusque dans ses inégalités poignante et superbe. Œuvre douloureuse, car, pour la comprendre, pour en ressentir le choc, il faut avoir soi-même connu la douleur, — et l'ironie de la douleur, qui est le seuil du mystère. Parfois, elle s'élève jusqu'à la hauteur d'un mystique acte de foi ; parfois elle s'efface et grimace dans les ténèbres du doute. Et, toujours émane d'elle l'amer et violent arôme des poisons de la chair. 11 y a dans cette œuvre un mélange éclatant et savoureux de splendeur barbare, de liturgie catholique, de rêverie hindoue, d'imagerie gothique, de symbolisme obscur et subtil ; il y a des réalités âpres et des vols éperdus de poésie par où Gauguin crée un art absolument personnel et tout nouveau ; art de peintre et de poète, d'apôtre et de démon, et qui angoisse.

« Dans la campagne toute jaune, d'un jaune agonisant, en haut du coteau breton qu'une fin d'automne tristement jaunit, en plein ciel un calvaire s'élève, un calvaire de bois mal équarri, pourri, disjoint, qui étend dansl'air ses bras gauchis. Le Christ, telle une divinité papoue, sommairement taillé dans un tronc d'arbre par un artiste local, le Christ piteux et barbare est peinturluré de jaune. Au pied du calvaire, des paysannes se sont agenouillées. Indifférentes, le corps affaissé pesamment sur la terre, elles sont venues là parce que c'est la coutume de venir là, un jour de pardon. Mais leurs yeux et leurs lèvres sont vides de prières. Elles n'ont pas une pensée, pas un regard pour l'image de Celui qui mourut de les aimer. Déjà, enjambant des haies et fuyant sous les pommiers rouges, d'autres paysannes se hâtent vers leur bauge, heureuses d'avoir fini leurs dévotions. Et la mélancolie de ce Christ de bois est indicible. Sa tête a d'affreuses tristesses ; sa chair maigre a comme des regrets de la torture ancienne, et il semble se dire, en voyant à ses pieds cette humanité misé-

Page 1