L'ESPRIT VEILLE
Or, comme assis, l'estomac vide, sur le seuil de ma case, je songeais tristement à ma situation, aux obstacles imprévus, peut-être insurmontables, que la nature crée, pour se défendre de lui, entre elle et celui qui vient de la civilisation, j'aperçus un indigène qui gesticulait vers moi en criant. Les gestes, très expressifs, traduisaient les paroles, et je compris : mon voisin m'invitait à dîner. D'un signe de tête je refusai. Puis, également honteux, je crois, et d'avoir subi l'offre de l'aumône et de l'avoir repoussée, je rentrai dans ma case.
Quelques minutes après, une petite fille déposait devant ma porte, sans rien dire, des légumes cuits et des fruits, proprement entourés de feuilles vertes, fraîches cueillies. J'avais faim. Sans rien dire non plus, j'acceptai.
Un peu plus tard, l'homme passa devant ma case et, en souriant, sans s'arrêter, me dit, sur le ton interrogatif :
— Païa?
Je devinai : « Es-tu satisfait? »
Ce fut, entre ces sauvages et moi, le commencement de l'apprivoisement réciproque.
« Sauvages! » Ce mot me venait inévitablement aux lèvres, quand je considérais ces êtres noirs, aux dents de cannibales. Déjà, pourtant, j'entrevoyais leur grâce réelle, étrange... Cette petite tête brune aux yeux placides, contre terre, sous des touffes de larges feuilles de giromon, ce petit enfant qui m'étudiait à mon insu, un matin, et qui s'enfuit quand mon regard rencontra le sien...
Ainsi qu'eux pour moi, j'étais pour eux un objet d'observation, un motif détonnement : l'inconnu de tous, l'ignorant de tout. Car je ne savais ni la langue, ni les usages, ni même l'industrie la plus initiale, la plus nécessaire. Comme chacun d'eux pour moi, j'étais pour chacun d'eux un sauvage.
Et, d'eux et de moi, qui avait tort?
J'essayais de travailler : notes et croquis de toutes sortes.
Mais le paysage, avec ses couleurs franches, violentes, m'éblouissait, m'aveuglait. J'étais toujours incertain, je cherchais, je cherchais...
C'était si simple, pourtant, de peindre comme je voyais, de mettre, sans tant de calcul, un rouge près d'un bleu! Dans les ruisseaux, au bord de la mer, des formes dorées m'enchantaient : pourquoi hésitais-je à faire couler sur ma toile toute cette joie de soleil?
Ah ! vieilles routines d'Europe ! timidités d'expression de races dégénérées !
Pour m'initier au caractère si particulier d'un visage tahitien, je désirais depuis longtemps faire le portrait d'une de mes voisines, une jeune femme de pure extraction tahitien ne.
Un jour, elle s'enhardit jusqu'à venir voir dans ma case des photographies de tableaux, dont j'avais tapissé un des murs de ma chambre. Elle regarda longuement, avec un intérêt tout spécial, l'Olympia.
— Qu'en penses-tu? lui dis-je. (J'avais appris quelques mots de tahitien, depuis deux mois que je ne parlais plus le français.)
Ma voisine me répondit :
— Elle est très belle.
Je souris à cette réflexion et j'en fus ému. Avait-elle donc le sens du beau? Mais que diraient d'elle les professeurs de l'École des Beaux- Arts I
Elle ajouta tout à coup, après ce silence sensible qui préside à la déduction des pensées :
— C'est ta femme?
— Oui.
Je fis ce mensonge! Moi, le Inné de la belle Olympia!
Pendant qu'elle examinait curieusement quelques compositions religieuses des primitifs italiens, je me hâtai, sans qu'elle me vit, d'esquisser son portrait.
Elle s'en aperçut, fit une moue fâchée, dit nettement :
— Aïta (non)!
Et se sauva.
Une heure après, elle était revenue, vêtue d'une belle robe, le tiare à l'oreille. Coquetterie? Le plaisir de céder, parce qu'on le veut, après avoir résisté? Ou le simple attrait, universel, du fruit défendu, se le fût-on interdit soi-même? Ou. plus simple encore, le caprice, sans autre mobile, le pur caprice dont les Maories sont si coutumières?
Je me mis sans retard au travail, sans retard et avec fièvre. J'avais conscience que mon examen de peintre comportait comme une prise de possession physique et morale du modèle, comme une sollicitation tacite, pressante, irrésistible.
Elle était peu jolie, selon nos règles d'esthétique.
Elle était belle.
Tous ses traits concertaient une harmonie raphaëllique par la ren-
LA VIE g5
contre des courbes, et sa bouche avait été modelée par un sculpteur qui sait mettre dans une seule ligne en mouvement toute la joie et toute la soufl'rancc mêlées.
Je travaillais en hàle, nie doutant bien que celte volonté n'était pas fixe, en hâte et passionnément. Je frémissais de lire dans ces grands yeux tant de choses : la peur et le désir de l'inconnu; la mélancolie de l'amertume, expérimentée, qui est au fond du plaisir; et le sentiment d'une maîtrise de soi, involontaire cl souveraine. De tels êtres, s'ils se donnent, semblent nous céder : c'est à eux-mêmes qu ils cèdent. En eux réside une force contenue de surhumaine, ou peut-être de divinement animale essence.
Maintenant, je travaillais plus librement, mieux.
Mais ma solitude m'était à charge.
Je voyais bien des jeunes femmes, dans le district, bien des jeunes lilles à l'œil tranquille, de pures Tahitiennes, et quelqu'une d'entre elles eût volontiers peut-être partagé ma vie. Je n'osais les aborder. Elles m'intimidaient vraiment, avec leur regard assuré, la dignité de leur maintien, la fierté de leur allure.
Toutes, pourtant, veulent être « prise », prises littéralement (maii, saisir), brutalement, sans un mot. Toutes ont le désir latent du viol : c'est par cet acte d'autorité du mâle, qui laisse à la volonté féminine sa pleine irresponsabilité, — car, ainsi, elle n'a pas consenti, — que l'amour durable doit commencer. Il se pourrait qu'il y eut un grand sens au fond de cette violence, d'abord si révoltante. Il se pourrait aussi qu'elle eût son charme sauvage. Et j'y rêvais bien; mais je n'osais.
Et puis, on disait de plusieurs qu'elles étaient malades, malades de ce mal que les Européens apportent aux sauvages comme un premier degré, sans doute, d'initiation à la vie civilisée...
Et quand les vieillards me disaient, en me montrant l'une d'elles :
— Maii léra (prends celle-ci), je ne me sentais ni l'audace ni la confiance nécessaires.
Je fis savoir à Titi que je la recevrais avec plaisir.
Elle vint aussitôt.
L'essai me réussit mal, et je pus apprécier, à l'ennui que j'éprouvai dans la compagnie de cette femme habituée au luxe banal des fonctionnaires, quels réels progrès j'avais faits déjà dans la bonne sauvagerie.
Au bout de quelques semaines, nous nous séparâmes pour toujours, Titi et moi.
De nouveau seul1.
Le civilisé s'initia vite à la bonne sauvagerie, vite aussi se fît aimer des bons sauvages, aussi sincèrement que luimême les aimait. Tout ce qui, des antiques traditions de la race, persistait encore dans leur mémoire, ils le confièrent volontiers à l'artiste qui les interrogeait avec tant de réelle et compréhensive sympathie. Et l'artiste au travail les écoute autant qu'il les regarde. Ce n'est pas seulement leur vérité personnelle qu'ils lui révèlent, c'est sa propre vérité aussi, c'est la vérité universelle...
Oui, les sauvages ont enseigné bien des choses au vieux civilisé, bien des choses de la science de vivre, ces ignorants, et de l'art d'être heureux. Surtout, ils m'ont fait me mieux connaître moi-même, ils m'ont dit ma propre vérité.
— Était-ce là ton Secret, monde mystérieux? 0 monde mystérieux d'être la Toute Clarté, tu as fait en moi la lumière, et j'ai grandi dans l'admiration de ton antique beauté, qui est la jeunesse immémoriale de la Nature. Et je suis devenu meilleur d'avoir compris et d'avoir aimé ton âme humaine, — une fleur qui achève de fleurir et dont personne, désormais, ne respirera plus l'odeur2.
Enfin, il dut revenir. Son absence avait duré deux années et quatre mois.
Je le trouvai, en le revoyant, étonnamment rajeuni.
— Oui, me dit-il, deux ans de plus et vingt ans de moins!... Pourvu que je ne perde pas en vingt jours de Paris ma provision de jeunesse océanienne...
Pécuniairement, la situation n'était pas plus brillante au retour de Tahiti qu'elle n'avait été au retour de la Martinique.
i. Ces pages sont extraites de Noa-Noa, le livre que nous écrivîmes en collaboration, Gauguin et moi, sur sbn premier séjour à Tahiti, et dont il sera reparlé plus loin. 2. Noa-Noa.