‹ Paul GauguinChapitre 16 sur 37 · PORTRAIT DE MADEMOISELLE SCHUFFENECKER · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE MADEMOISELLE SCHUFFENECKER

Mais quelle œuvre abondante, et qu'elle me parut belle, dans les conditions pourtant défavorables où d'abord elle me fut présentée : toiles étalées à terre, sans cadres et même sans châssis! — Il fallait montrer tout cela au public, dans de bonnes conditions, et le plus vite possible.

Gauguin s'entendit avec M. Durand-Ruel. L'exposition fut décidée pour novembre de cette année 1893. On me demanda la préface du catalogue.

Mais n'y avait-il pas aussi des engagements pris aux Beaux-Arts, — des promesses d'achat d'œuvres, au retour? Hélas! entre temps, le directeur avait changé. C'était M. Roujon, maintenant, qui dirigeait. — M. Roujon... Laissons, ici, parler Gauguin lui-même :

« Roujon, homme de lettres, directeur des Beaux-Arts.

« Une audience m'est accordée et on m'introduit. A cette même direction, j'avais été introduit, deux années auparavant, avec Ary Renan, devant aller étudier à Tahiti; pour m'en faciliter l'étude, le ministre de l'Instruction publique m'avait accordé une mission. C'est à cette direction qu'on me dit : « Cette mission est gratuite; mais selon nos usages, et « comme nous l'avons fait précédemment pour la mission du « peintre Dumoulin au Japon, nous vous dédommagerons au « retour par quelques achats. Tranquillisez-vous, Monsieur « Gauguin; quand vous reviendrez, écrivez-nous, et nous « enverrons le nécessaire pour le voyage. »

« Des paroles, des paroles...

« Me voilà donc chez l'auguste Roujon, directeur des Beaux-Arts. Il me dit délicieusement : « Je ne saurais encou- « rager votre art, qui me révolte et que je ne comprends pas; « votre art est trop révolutionnaire pour que cela ne fasse pas « un scandale dans nos Beaux-Arts, dont je suis le directeur, « appuyé par des inspecteurs... »

« Le rideau s'agita, et je crus voir Bouguereau, un autre

directeur (qui sait? peut-être le vrai!). Certainement il n'y était pas, mais j'ai l'imagination vagabonde, et, pour moi, il y était... Gomment! moi, révolutionnaire? moi qui adore et respecte Raphaël? Qu'est-ce qu'un art révolutionnaire? A quelle époque cesse sa révolution? Si ne pas obéir à Bouguereau ou à Ronjon constitue une révolution, alors, là, j'avoue être le Blanqui de la peinture.

« Et cet excellent directeur des Beaux-Arts (centre droit) me dit aussi, en ce qui concernait les promesses de son prédécesseur : « Avez-vous un écrit ? »

« Les directeurs des Beaux- Arts seraient-ils encore moins que les plus simples mortels des bas-fonds de Paris pour que leur parole, même devant témoins, ne soit valable qu'avec leur signature?

« Pour tant soit peu qu'on est convaincu de la dignité humaine, on n'a qu'à se retirer. C'est ce que je fis immédiatement, pas plus riche qu'auparavant.

« Un an après mon départ pour Tahiti (deuxième voyage), ce très aimable et délicat directeur, ayant appris par quelqu'un de naïf (sans doute, puisque mon admirateur croyait encore aux bonnes actions) que j'étais à Tahiti, cloué par la maladie et dans une atroce misère, m'envoya très officiellement une somme de 200 francs... à titre cC encouragement. Comme on le pense, les 200 francs sont retournés à la Direction. On doit à quelqu'un et on lui dit : « Tenez, voici une « petite somme dont je vous fais cadeau, à titre d encourage- « ment. y.

Le « quelqu'un de naïf » à qui Gauguin fait allusion n'est autre que moi-même. Sachant Gauguin dans une situation presque désespérée, j'étais allé, le 10 juillet 1896, aux Beaux- Arts, non pas mendier pour lui, mais réclamer. Témoin des engagements pris par le prédécesseur de M. Roujon, et que

M. Roujon ne pouvait ni ignorer ni renier, je disais à celui-ci : « Achetez une toile à Gauguin, ou commandez-lui une décoration. »

A ces mots, le fonctionnaire bondit et, cognant des deux poings aux bras de son fauteuil :

— Jamais, Monsieur, tant que je serai ici, jamais M. Gauguin n'aura une commande de l'État ! Pas un centimètre carré !

Je me levai.

— Mais je ferai quelque chose pour lui, je vous le promets...

On vient de voir ce que fit pour Gauguin M. Roujon.

Nul doute que, dans la circonstance, M. Roujon n'eut raison contre moi : ni Gauguin ne pouvait rien devoir à l'Officiel, ni l'Officiel ne pouvait rien accordera Gauguin. On aurait donc tort de reprocher au fonctionnaire d'avoir confondu ses goûts personnels avec les devoirs de sa fonction en réduisant ceux-ci au niveau de ceux-là, non plus que de s'être laissé aller à ce geste inélégant d'aumône envers un artiste qui dès alors réunissait les suffrages des plus fiers de ses émules, depuis Degas et Redon jusqu'à Pissarro et Carrière. Il fallait tout cela pour que les choses fussent dans l'ordre. Un directeur plus éclectique ou plus intelligent que M. Roujon aurait trahi l'Institut dont il était le commis en pactisant avec un rebelle. Et s'il est bien certain que la fidélité professionnelle du commis en fonction, en interdisant à l'artiste son plus naturel et son principal recours, contribua puissamment à le paralyser, à le désespérer et, finalement, fut une des causes de sa mort, il faut chercher plus haut que le commis — il croyait défendre contre le révolutionnaire les « saines traditions » qui lui avaient été confiées — les responsabilités, et plus haut que les hommes, — dans de supérieures et invincibles fatalités. M. Roujon fut leur inconscient instrument, — et je ne pus méconnaître leur autorité quand

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j'appris à la fois, — ce n'était qu'une coïncidence, soit, mais qu'est-ce qu'une coïncidence? — en 1903, la mort de l'artiste et la démission du directeur.

Il convient de dire que Gauguin, entre ses deux séjours à Tahiti, n'avait pas perdu une occasion de critiquer l'administration des Beaux-Arts. Peut-être, quand je l'allai voir, M. Roujon se souvenait-il encore de cet article, publié l'année précédente, à propos du scandaleux refus de Renoir et de Pissarro à l'exposition de Berlin :

« ... Les protestations solitaires ne sont pas toujours négligeables; et c'est précisément entre les compagnies officielles et des isolés comme le signataire de ces lignes que la bataille, engagée depuis longtemps, en arrive à sa dernière période. Au delà, on n'entrevoit que la ruine définitive de l'Art vrai au bénéfice de sociétés qui l'exploitent à l'abri du plus étrange monopole, ou l'affranchissement de la renaissance de l'Art par la déchéance de ces sociétés.

« Voici, en effet, ce qui se passe.

« En France, nous ouvrons toutes grandes les portes de nos salons aux étrangers de toutes provenances. Le principe est généreux, mais le résultat est déplorable. D'outre-Rhin et d'outre-Baltique, de partout nous viennent des « produits » inqualifiables, auxquels l'art français, nourri par l'argent français, fait, en gentilhomme, les honneurs de la maison. Les étrangers, tous jeunes et déjà décorés, abusent de leur qualité d'étrangers pour s'épargner (je parle du plus grand nombre) tout effort. Et pourquoi peineraient-ils ? Sociétaires, ils échappent au jury, et, quoi qu'ils puissent faire, ne savent-ils pas d'avance que notre savante critique d'art cachera sous ses fleurs leurs navets ?

« La société, il est vrai, dont ils font partie, n'hésitera pas à leur demander, le cas échéant, une réciprocité de bien-

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veillance qui ne sera pas refusée. Qu'une exposition internationale s'ouvre à Berlin, le comité allemand invitera la Société des Artistes fiançais et la Société nationale des Beaux- Arts à envoyer des toiles à Berlin, et les sociétaires, par le fait qu'ils sont sociétaires, exposeront sans contrôle chez le voisin comme chez eux. Il s'établit ainsi, grâce aux sociétés, une prétendue patrie internationale d'art dont les dehors peuvent plaire aux théoriciens socialistes, mais qu'ils repousseraient à coup sûr s'ils en savaient la secrète vérité.

« Le principe de société a trois conséquences désastreuses. Il crée pour l'artiste une tentative de moindre effort et de diminution. Il asservit la collectivité associée à la tyrannie de quelques individualités. Enfin il crée au profit de la société et au détriment des artistes restés hors d'elle une inégalité souverainement injuste.

« Beaucoup, déjà, ont signalé le premier tort. Le second a été moins remarqué, et pourtant il vient de se dénoncer par un éclatant exemple. Lors de l'invitation de Berlin, le patriote Détaille protesta hautement qu'il n'enverrait pas ses pioupious dans la capitale des vainqueurs, et tous les Champs- Elysées de marcher à sa suite. J'ai pourtant lieu de croire que plus d'un eût volontiers « manqué de patriotisme ». Mais c'était difficile! et patriotes malgré eux, les Artistes français ont subi la loi qui asservit toujours les collectivités à certaines unités.

« Le troisième grief est le plus grave.

« Bien qu'il n'y ait dans les Godes aucun texte qui oblige les artistes à s'embrigader dans telle, à leur choix, des deux sociétés qui gouvernent si frauduleusement l'art en France, il n'en est pas moins constant que, hors de ces sociétés, les personnalités sont officiellement méconnues et les plus incontestables droits sont lésés. C'est encore Berlin qui m'en fournit la preuve. Berlin avait invité les deux sociétés — rien

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qu'elles. Hors d'elles, pas un artiste français n'a le droit d'exposer à Berlin.

« Et ce scandale se produit que... Renoir, Pissarro, Maufra et autres ont été refusés par le jury du Champ de Mars, préposé à la garde de l'entrée à Berlin, probablement comme revanche du legs Caillebotte, par ce même Champ de Mars qui depuis trop longtemps vivote en imitant les artistes qu'il a l'extraordinaire audace de refuser.

« Et que de jeunes gens — comme Denis, par exemple, que les sociétaires vont plagier à leur façon dès demain — qui ne peuvent exposer là-bas !

« Que fait dans tout cela, le directeur des Beaux- Arts, avec sou état-major d'inspecteurs des Beaux- Arts, la plus belle institution a" inutilité publique que nous connaissions ?

« Ces faits imposent leur conclusion :

« Le principe de la société est mauvais en art, puisqu'il engendre la médiocrité et la tyrannie.

ce S'il faut du courage pour le dire, il ne faut que du bon sens pour le comprendre. (( pAUL Gauguin». »

L'anecdote Roujon — qui, pour une part, devrait intervenir, chronologiquement, dans la sixième période — nous a trop éloignés du principal événement de la vie de Gauguin, à son retour de Tahiti : l'exposition de la rue Laffîtte. Mais de cet événement, dont nous apprécierons plus loin l'intérêt artistique, le lecteur sait déjà que ce fut un désastre. Sur quarante-quatre tableaux, onze seulement furent vendus. Il n'y eut pas de quoi payer les frais.

Gauguin ne savait quel parti prendre, quand un événement imprévu le sauva. Son oncle, Isidore Gauguin — « le bon oncle d Orléans » — mourut subitement, et l'artiste hérita d'un peu plus de 13000 francs.

i. Le Soir, i" mai i8g5.

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