‹ Paul GauguinChapitre 17 sur 37 · LA DOULOUREUSE FIN · texte numérisé non relu

LA DOULOUREUSE FIN

Il se demanda un instant s'il n'allait pas repartir aussitôt. Fûmes-nous bien inspirés, nous, ses amis, en insistant pour le retenir? — Il nous céda.

Il céda aussi, sans doute, au plaisir de pouvoir s'installer un peu à sa guise dans ce Paris qui le rejetait, qu'il n'aimait pas, mais dont il aurait bien voulu, tout de même, avoir raison.

Il loua dans la banlieue ouest, rue Vercingétorix, 6, un atelier assez vaste et une chambre.

Et, transformant, lui aussi, en objet d'art tout ce qu'il touchait, il fît de cet atelier un lieu unique, typiquement paradoxal, un lieu qui le signifiait lui-même : en deçà du seuil, Gauguin; au delà, les autres hommes. Point de luxe, bien entendu, mais une caractéristique combinaison des ligues, un spécial arrangement des objets, dans la lumière multipliée

io4 L'HOMME

par la couleur. Gauguin avait peint son atelier tout entier, depuis les vitres, dont il avait fait des vitraux, jusqu'aux murs, de haut en bas recouverts de jaune de chrome clair et illustrés de ses tableaux qui, dans ce rayonnement de la clarté dorée, affirmaient leur parenté avec les compositions des Primitifs, peintes sur fond d'or. Des armes de sauvages, en bois rares, aussi durs que l'acier, rompaient le silence entre les œuvres d'art, et tout cela était joyeux et barbare, étrange, harmonieusement.

Sur les vitraux, le maître avait écrit : Te faruru (ici on fait l'amour)1.

Vers la fin du séjour de Gauguin rue Vercingétorix, une belle et surtout fine Javanaise s'y installa auprès de lui.

Rue Vercingétorix... Que de souvenirs ce nom évoque pour nous! Les soirées de Gauguin, ces soirées si simples et si cordiales qui réunirent, dans une atmosphère de jeunesse et comme d'enfance, quelques-uns des meilleurs poètes et des meilleurs artistes du moment... Je n'entreprendrai pas de les énumérer, de peur d'en oublier. Des noms, pourtant, se pressent dans ma mémoire: le musicien Mollard, les sculpteurs Francisco Darrio, Aristide Maillol, les poètes Paul Roinard, Julien Leclercq, les peintres Armand Seguin, O'Gonnor, Zuloaga, Daniel de Montfreid, Ghamaillard, Maufra, et Strindberg, qui observait Gauguin avec un étonnement mi-hostile, mi-sympathique... On ne théorisait pas chez Gauguin, on causait gaiement des choses de la vie, on riait volontiers ; ah! qu'on était jeune! Il arrivait même qu'on jouât des charades. Le Maître de Tahiti ne dédaignait pas d'y jouer un rôle, avec, d'ailleurs, une divine maladresse.

Cela dura ainsi quelques mois. Une excursion, fort courte, de Gauguin en Belgique — janvier 1894 — fut l'occasion

i. C'est presque le mot de Carrière, disant : « Je vais faire la noce », pour : « Je vais travailler », — presque, et mieux.

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