ETUDE DE TETE
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d'une première absence. Puis, au printemps, il partit pour la Bretagne, avec Annah, la Javanaise, — et cette fois la Bretagne, qu'il avait dès longtemps adoptée comme la patrie de sa pensée, lui fut mauvaise.
Sinistre et stupide aventure ! Une altercation avec des matelots qui ont grossièrement insulté l'étrangère, une rixe : ils sont douze ; Gauguin, boxeur émérite, les a mis en fuite — sauf un, qui, l'attaquant par derrière, lui casse la cheville d'un coup de sabot.
De longues semaines de maladie, puis la trahison de cette femme, pour laquelle il avait failli mourir, achevèrent d'exaspérer l'artiste : ces choses prirent dans sa pensée la signification d'un symbole. Lui que les méchants hasards avaient toujours respecté, dans ses courses lointaines, il succombait donc, ici, chez nous, chez lui, et la moindre joie qu'il se promît tournait en amertume. Infirme maintenant, car il ne se remit jamais de sa blessure — il envisageait désormais la lutte avec moins de rassurance que naguère :
«J'ai pris une résolution fixe, écrivait-il en septembre 1894 à Daniel de Montfreid, celle de m'en aller vivre pour toujours en Océanie. Je rentrerai à Paris en décembre pour m'occuper exclusivement de vendre tout mon bazar à n'importe quel prix. Si je réussis, je pars aussitôt, en février. Je pourrai alors finir mes jours sans le souci du lendemain et sans l'éternelle lutte contre les imbéciles. »
Il ajoutait:
« Adieu Peinture, si ce n'est comme distraction. Ma maison sera en bois sculpté. »
Et cette fois rien ne put le dissuader de sa résolution.
Une vente nouvelle fut organisée, le 18 février 1895, à l'hôtel Drouot, comme en 1861 1. Vente désastreuse. Gauguin,
i. La préface du catalogue se composait de deux lettres de Strinberg et de Gauguin; nous en reparlerons plus loin.
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mécontent du prix où ses œuvres étaient tombées, en racheta plusieurs. C'est pourtant avec les quelques milliers de francs produits par cette vente qu'il partit — comme il l'avait dit : pour toujours, au printemps de 1895.
On a sévèrement critiqué Gauguin, à propos de ce dernier départ. On lui a reproché de n'avoir pas, à temps, pris en considération les offres que lui avaient faites un célèbre marchand de tableaux et qui lui auraient permis de vivre, à Paris ou ailleurs, en produisant librement et en obtenant de sa production « un prix raisonnable », mais irrévocablement fixé. Sans doute, il a manqué de prudence, et c'est un des cas où ses censeurs sont heureux de le prendre en flagrant délit d'orgueil. Si pourtant je veux le blâmer, moi aussi, d'avoir pris un parti qui devait le condamner à la misère et finalement nous priver de lui, comment ne comprendrais-je pas qu'il ait, fort de sa foi absolue en lui-même et de sa robuste espérance, préféré la liberté de ses risques mortels à je ne sais quelle espèce de servitude médiocrement dorée ?
11 vécut ses sept dernières années, à Tahiti d'abord (1895- 1901), puis à Hiva-Hoa (la Dominique, 1901-1903), dans des souffrances sans rémittence, qui pourtant n'interrompirent point sa production. Peintures, sculptures, dessins, gravures, elle fut immense, et, trait singulier qui atteste une personnalité restée intacte dans la plénitude du malheur, elle garda jusqu'à la fin cette sérénité, cette gravité, cette chasteté qui sont les caractères essentiels de l'âme et du génie de l'artiste. Vraiment, il resta lui-même jusqu'à sa dernière heure, inentouré, invinciblement jeune, toujours vibrant d'amour pour le beau, toujours prêt à se dévouer pour les causes qui lui paraissaient justes, et toujours, même dans la misère, grand seigneur : aristocratie, justice, beauté, les trois aspects du divin, pour lui, et sans lesquels il ne pouvait concevoir la vie...
Aussitôt arrivé à Tahiti, il prit à bail un terrain et s'y fit
construire une case. Le calcul n'était pas si mauvais, qui permettait d'éluder les frais de location. Mais à Tahiti comme ailleurs, les devis d'entrepreneur sont pleins de surprises, et Gauguin se trouva entraîné dans des dépenses qu'il n'avait pas prévues : presque tout son faible capital y fut englouti. Il fallut emprunter à la caisse agricole. Moins d'un an plus tard, le propriétaire du terrain mourut, le terrain fut vendu et il fallut chercher un autre établissement.
Pourtant, vers la fin de l'année 1896, la situation paraissait s'améliorer : « Je commence à guérir, écrivait Gauguin, et j'en ai profité pour abattre beaucoup de besogne. De la sculpture, j'en mets partout dans le gazon : de la terre recouverte de cire. C'est d'abord un nu de femme, puis un lion, superbe de fantaisie, jouant avec son petit. Les indigènes, qui ne connaissent pas les bêtes féroces, sont tout épatés. »
Mais au commencement de 1897, une rechute grave brisa l'énergie de l'artiste.
« ... A propos d'hôpital, m'écrivait-il en janvier, je viens d'essayer d'y rentrer pour me soigner. J'ai eu de la part des fonctionnaires toutes les avanies, et, après bien des efforts, moyennant une somme de 5 francs par jour, on m'a délivré quoi ! un billet d'entrée avec ce mot : indigent. Tu comprends bien que, quoique très souffrant, j'ai dû refuser d'entrer mêlé aux soldats et domestiques. Il y a du reste, ici comme en France, un parti qui me tient pour un révolté, et, comme partout, ici plus qu'ailleurs, l'homme gêné d'argent est très malmené. Bien entendu que je ne parle que des Européens à Papeete, parce qu'ici, dans mon coin, les indigènes sont comme toujours très bons et très respectueux à mon égard. »
Toute cette année 1897 fut affreuse pour Gauguin.
Le 10 septembre, il écrivait à Daniel de Montfreid :
« Je vous réponds je ne sais comme, la tête vide comme l'estomac, sans rien de clair devant moi, et sans plus d'es-
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poir... Je ne vois rien que la Mort, qui délivre de tout. Je suis débiteur, à ce mois, de 1 800 francs, et plus de crédit. Folle, mais triste et méchante aventure que mon voyage à Tahiti ! »
Et à moi, en novembre :
« ... Il est probable que je ne verrai pas le livre1 imprimé, mes jours étant comptés. Dieu a enfin entendu ma voix implorant, non un changement, mais la délivrance totale : le cœur, toujours battu, malmené par des secousses réitérées, est devenu très malade. Et de cette maladie, étoufîements, et vomissements de sang tous les jours. La carcasse résiste, mais il faudra bien qu'elle craque. Ce qui vaut mieux du reste que de me tuer, ce à quoi j'allais être obligé faute de vivres et de moyens de m'en procurer...
« P. -S. — Si j'en ai la force, je recopierai et t'enverrai un travail que j'ai fait, ces derniers temps (depuis six mois, je ne peins plus), sur l'Art, l'Église catholique et l'Esprit moderne.
« C'est peut-être au point de vue philosophique ce que j'ai exprimé de mieux dans ma vie.
« Dans ton livre2, je me souviens de ton appréciation sur Renan, voici la mienne.
« Ernest Renan perdit la foi. il le confesse. Cette confession est-elle une excuse anticipée de son arrivée finale au but désiré, l'Académie ? mettant son immense talent au service de lui-même, de son ambition laïque.
« Ce fut sa grande érudition, paraît-il, qui lui fit un devoir de ne plus croire à l'Eglise, et il en sortit — à tout jamais débarrassé de l'empreinte du séminaire. Il fallait bien le
i. Il s'agit de Noa-Noa, notre œuvre commune, pour laquelle je ne parvenais pas à trouver d'éditeur et que je dus finir par publier à mes frais, a. La Littérature de tout à l'heure.