LES SEINS AUX FLEURS ROUGES
croire puisqu'il écrivit la Vie de Jésus ! — Ce fut un scandale, un cri unanime d'indignation du monde catholique, et Pie IX, si autoritaire, n'en voulait rien croire tout d'abord. Si on examine cette soi-disant révolte, il n'y a là qu'une légère escapade, très au niveau pratique des croyances modernes, et en ce sens, Léon XIII l'aurait approuvée. Le côté fabuleux dont l'Église avait entouré Jésus avait rendu la foule stupide très tiède à son égard, et le Jésus homme de Renan, nouvelle figure illogique, devait nécessairement donner aux fidèles un nouvel élan de croyance sans toutefois diminuer le prestige de l'Église.
« Et tous les hommes arrivés par sagesse à leur dernier état de perfectibilité deviendront des Boudas. Et tous les textes de l'Evangile compris dans leur vrai sens rationnel et non littéral n'ont rien de fabuleux, présentant Jésus comme aussi ses apôtres des enfants de Dieu, bien entendu au sens spirituel et non matériel, littéral. Seuls les élus comprennent cela, tandis que la foule veut autre chose, et Renan intentionnellement le leur servit. L'Eglise l'a bien compris plus tard, et elle lui a vite pardonné son escapade. Je suis tout à fait convaincu qu'elle a puissamment aidé E. Renan à devenir ce qu'il est devenu. « Voyez comme nous les élevons », peut-elle dire. « Encore un qui est sorti de nos institutions. »
« Tandis qu'un Renan qui aurait mis son érudition, sa vaste intelligence, son talent, au service d'une belle cause, la vraie cause de Dieu, c'est-à-dire la sagesse, le bien de l'humanité, ce Renan devenu apôtre laïque, débarrassé de tout pharisaïsme, combattant l'Eglise en homme qui connaît son iniquité et ses mensonges (c'est lui qui le dit : « En étudiant, « en approfondissant les textes, j'ai perdu la foi», dans la bouche d'un homme comme Renan, cela veut dire la foi en l 'Église, puisque les textes ne peuvent inspirer à celui qui les comprend que la foi en la sagesse divine), ce Renan, prenant
no L'HOMME
Jésus lui-même comme modèle, aurait été un homme dangereux pour l'Eglise. Or, l'Eglise ne pardonne jamais.
« Et Renan aurait vécu martyr, peut-être obscur. Renan a préféré la vie mondaine, les jouissances d'un honnête citoven, restant malgré tout un obéissant séminariste.
« Un incrédule? Peut-être.
« Un insoumis? Non.
« Et... à moins de se mentir à soi-même, celui qui devient incrédule ne peut se soumettre, faire tacitement cause commune avec l'imposture.
« C'est dommage. »
Gomment assez admirer — quelque opinion qu'on ait sur le point particulier et quelle que soit la valeur du morceau
— la force intérieure qui laissait à ce malheureux, à ce pauvre et à ce malade assez de liberté d'esprit pour lui permettre de s'intéresser passionnément encore à des questions si étrangères à sa situation comme à l'objet ordinaire de sa pensée?
Et l'année finit comme elle a commencé.
En décembre l :
« Ma santé est de plus en plus déplorable, et, pour réparer les forces perdues, je n'ai même plus un morceau de pain. Je vis avec un peu d'eau et quelques goyaves et mangos, qui poussent en ce moment, puis quelquefois quelques crevettes d'eau douce, quand ma vahiné réussit à en prendre. »
Et l'année nouvelle commence comme a fini la précédente. Cette fois, Gauguin est à bout de forces, semble-t-il... Non! Ses forces, il les réunit une dernière fois, croit-il, pour s'exprimer entièrement, absolument, à la veille de la mort,
— de la mort volontaire, — et je reçois, en février 1898, ce billet :
« Je viens, en un mois, comme un véritable fou, de faire une grande toile de 4 m. 50. La légende inscrite est :
i. Lettre à D. de Montfreid.
LA VIE m
« D'où venons-nous?
« Que sommes-nous?
« Où allons-nous?
et je crois que le tableau explique la légende. Je crois en outre qu'il dépasse de cent coudées tout ce que j'ai fait et que je ferai. Est-ce que j'étais arrivé à maturité, ou bien est-ce la grande douleur qui me l'a fait crier? »
Il convient de placer ici cette autre lettre, si navrante, mais si importante, qu'en juillet 1901, Gauguin me récrivit, à propos de ce même tableau, pour lequel je cherchais un acquéreur; j'aurai l'occasion de la rappeller au lecteur.
« ... Autre chose, et cela est très important, c'est l'achat du grand tableau ; mais n'est-ce pas un de tes emballements habituels qui finissent par des désillusions ; on est aujourd'hui si peu Mécène.
« Certes, toute cette jeunesse d'aujourd'hui qui profite me doit bien cela; par cela même qu'elle le doit, elle ne le fera pas.
« Ils ont beaucoup de talent; beaucoup plus que moi qui n'ai pas eu comme eux toutes les facilités d'apprendre et de travailler. Mais peut-être? sans moi existeraient-ils, — sans moi le monde les accepterait-il ?
« Je suis à terre aujourd'hui, vaincu par la misère et surtout la maladie, d'une vieillesse tout à fait prématurée. Aurai-je quelque répit pour terminer mon œuvre, je n'ose l'espérer; en tout cas, je fais un dernier effort en allant le mois prochain m'installer à Fatu-iva, île des Marquises presque encore anthropophage. Je crois que là cet élément tout à fait sauvage, cette solitude complète me donnera avant de mourir un dernier feu d'enthousiasme qui rajeunira mon imagination et fera la conclusion de mon talent.
« Cette grande toile, en tant qu'exécution, est très impar-
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faite; elle a été faite en un mois sans aucune préparation ni étude préalable : je voulais mourir, et dans cet état de désespoir, je l'ai peinte d'un seul jet. Je me hâtai de signer et je pris une dose formidable d'arsenic. C'était trop probablement; d'atroces souffrances, mais non la Mort, et depuis ce temps, toute ma charpente délabrée qui a résisté au choc me fait souffrir.
« Peut-être, dans cette toile, ce qui manque de pondération se trouve compensé par un quelque chose inexplicable pour celui qui n'a pas souffert à l'extrême et qui ne connaît pas l'état dame de l'auteur.
« Fontainas, qui cependant a toujours été très bien intentionné à mon égard, m'a reproché d'avoir été impuissant à faire comprendre mon idée, le titre abstrait ne se manifestant nullement dans la toile en formes concrètes, etc., et il citait Puvis de Ghavannes toujours compréhensible, sachant expliquer son idée.
« Puvis explique son idée, oui, mais il ne la peint pas. Il est grec, tandis que moi je suis un sauvage, un loup dans les bois sans collier. Puvis intitulera un tableau Pureté et pour l'expliquer peindra une jeune vierge avec un lis à la main — symbole connu; donc, on le comprend. Gauguin, au titre Fureté, peindra un paysage aux eaux limpides; aucune souillure de l'homme civilisé, peut-être un personnage.
ce Sans entrer dans des détails, il y a tout un monde entre Puvis et moi. Puvis comme peintre est un lettré et non un homme de lettres, tandis que moi je ne suis pas un lettré, mais peut-être un homme de lettres.
« Pourquoi, devant une œuvre, le critique veut-il des points de comparaison avec des idées anciennes et d'autres auteurs. Ne retrouvant pas ce qu'il croit devoir être, il ne comprend plus et n'est pas ému. Emotion d'abord ! compréhension ensuite.
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« Dans ce grand tableau :