OU ALLONS NOUS? QUE SOMMES-NOUS? D'OU VENONS-NOUS
Près delà mortune vieille Existence journalière. Source.
femme. L'homme d'instinct se Enfant.
Un oiseau étrange stupide demande ce que tout La vie commune.
conclut. cela veut dire.
« L'oiseau conclut le poème en comparaison de l'être inférieur vis-à-vis de l'être intelligent dans ce grand tout qui est le problème annoncé par le titre.
« Derrière un arbre deux figures sinistres, enveloppées de vêtements de couleur triste, mettent près de l'arbre de la science leur note de douleur causée par cette science même en comparaison avec des êtres simples dans une nature vierge qui pourrait être un paradis de conception humaine, se laissant aller au bonheur de vivre.
« Des attributs explicatifs —symboles connus — figeraient la toile dans une triste réalité, et le problème annoncé ne serait plus un poème.
« En peu de mots je t'explique le tableau. A ton intelligence il en faut peu. Mais pour le public, pourquoi mon pinceau, libre de toute contrainte, serait-il obligé d'ouvrir les yeux à tous ?
« Quant aux autres, il leur sera parlé en paraboles afin qu'ayant des yeux ils ne...
« Les formes sont rudimentaires ? Il le faut.
« L'exécution en est par trop simple? Il le faut.
« Beaucoup de personnages disent que je ne sais pas dessiner parce que je fais des formes spéciales. Quand donc comprendra-t-on que l'exécution, le dessin et la couleur (le Style) doivent concorder avec le poème? Mes nus sont chastes sans vêtements. A quoi donc l'attribuer alors
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n4 L'HOMME
si ce n'est à certaines formes et couleurs qui éloignent de la réalité. »
Revenons à 1898.
Tout à fait à bout de ressources, Gauguin sollicita et obtint, en avril, un travail d'écritures et de dessins linéaires, « pour la somme journalière de 6 francs », dans les bureaux publics du cadastre. Il fut même admis officiellement comme expéditionnaire, bien qu'ayant dépassé la cinquantaine.
Et toutes les rancœurs de sa vie débordaient de son âme. Il m'écrivait, en ce même mois d'avril :
« Par quels crimes commis ai-je pu mériter un tel sort ! Hors de la société, hors de la famille, je n'ai jamais lu ces mots, « cher père », écrits par mes enfants. »
La situation pourtant se détendit enfin, grâce surtout aux démarches répétées et au dévouement de Daniel de Montfreid. Par lui, des toiles de Gauguin furent vendues directement et Ambroise Vollard entra en relation avec le peintre qui, en janvier 1899, put payer ses dettes et rentrer dans sa case : il avait dû s'établir momentanément à Papeete, où le retenaient ses travaux de cadastre. Mais, en l'absence du maître, la case s'était endommagée et il fallut, pour la réparer, faire quelque dépense... « J'ai été un peu vite de l'avant», avoue Gauguin, et dès le mois de juin il était contraint à prendre son pain à crédit « chez le Chinois ».
Et il souffrait toujours de sa cheville cassée. Un eczéma était survenu, compliqué d'érysipèle et de rupture de petites varices.
« Que ne suis-je mort l'année dernière ! écrivait Gauguin '. Je vais avoir cinquante et un ans. Usé, fatigué de toutes parts,
i. Lettre à D. de Montfreid (22 février ifcyyj.
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ma vie devient plus mauvaise chaque jour. Par suite, l'énergie nécessaire à cette lutte incessante vient à manquer. »
En réalité, Gauguin ne manqua jamais d'énergie; jamais sa nature combative ne désarma. Mais il s'aigrissait dans cette constante amertume, en venait à juger sévèrement, de loin, ses amis anciens, critiquant sans mesure les personnages qui, dans son Ile, disposaient de l'autorité, ne gardant guère d'indulgence que pour les indigènes. C'est ainsi qu'il s'irrita soudain contre « un petit procureur », prétendant le mettre dans l'obligation de le provoquer, lui, Gauguin, en duel, ou de lui intenter des poursuites. Il s'agissait de vagues et légers vols au préjudice de Gauguin et dont le procureur aurait négligé de poursuivre les auteurs. L'alï'aire n'eut pas de suites. Le magistrat s'abstint de relever des outrages pourtant rendus publics.
« Quelle pourriture dans nos colonies ! » conclut Gauguin. Et mis en goût par cette tentative de polémique, il fonda un journal illustré, le Sourire, dont il était l'unique rédacteur et l'unique dessinateur. La feuille parut quelquefois, sur quatre pages de beau papier : contre tous les abus Gauguin protestait, « au nom de la Colonie ».
Un séjour de quelques semaines a l'hôpital (fin de décembre 1900 aux premiers jours de février 1901) à raison de là francs par jour, compromit une fois encore sa situation. Il résolut de quitter Tahiti, d'aller s'établir à la Dominique, — Hiva Hoa, la plus peuplée des îles Marquises, — et il s'y installait en août 1901.
« Je crois1 qu'aux Marquises, avec la facilité qu'on a pour avoir des modèles (chose qui devient de plus en plus difficile à Tahiti) et avec des paysages alors à découvert, bref, des éléments tout à fait nouveaux et plus sauvages, je vais faire
i.{ Lettre à Daniel de Montfreid, i3 juin 1901.
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de belles choses. Ici mon imagination commençait à se refroidir, puis aussi le public à trop s'habituer à Tahiti. Le monde est si bote que, lorsqu'on lui fera voir des toiles contenant des éléments nouveaux et terribles, Tahiti deviendra compréhensible et charmant. Mes toiles de Bretagne sont devenues de l'eau de rose à cause de Tahiti. Tahiti deviendra de l'eau de Cologne à cause des Marquises... »
En réalité, à quelle irrésistible et mystérieuse suggestion Gauguin obéissait-il en s'écartant ainsi toujours davantage de la société civilisée, en s'enfonçant toujours plus profondément en pleine sauvagerie? Certes, nous devons le croire quand il parle des intérêts de son art, de la nécessité de renouveler sa vision. Mais ne cédait-il pas aussi à une arrièrepensée, très humaine et que, du reste, on ne saurait blâmer, en cherchant à se créer, grâce à sa profonde connaissance de la race maorie, une situation privilégiée de « blanc » — sauf quelques personnages officiels — « unique » parmi les indigènes ? Les personnages officiels, il savait qu'ils étaient subis par les indigènes : mais lui, il savait qu'il se ferait aimer. Dans une population restreinte comme celle de la Dominique, un millier de naturels tout au plus, l'autorité véritable, c'est-à-dire l'autorité morale, pensait-il, et il ne se trompait pas, serait bientôt la sienne, seule. A Tahiti, et surtout à Papeete, la partie était par trop inégale entre lui et tous ces Occidentaux coiffés de casques blancs, qui importaient dans l'Ile les modes, les vices et le snobisme d'Europe. Là dominait l'esprit colonial, cette abomination, cette vanité féroce de blanc qui se croit nécessairement supérieur à l'homme de couleur et fait pour l'exploiter. Remonter le courant, obtenir de l'envahisseur qu'il respectât la race et la nature envahies, c'était impossible. Mais, à la Dominique!...
A la Dominique, l'artiste, sympathique aux esprits simples et bons qui vivaient comme lui dans l'adoration libre de la
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nature, régnerait, et son règne serait légitime parce qu'il serait bienfaisant. — Roi, secrètement, mais réellement roi dans une île sauvage : Gauguin entrevit cette gloire. Pourquoi pas ? En d'autres temps ce rêve ne fut-il pas aisément réalisé ? Il est vrai qu'en ce temps-ci l'artiste ne pouvait fonder et manifester son autorité qu'en l'opposant à celle de ses compatriotes, et il n'y manqua pas; mais c'était dangereux. Dangers qu'il comptait pour rien au prix de la joie qu'il goûtait à satisfaire son besoin de domination, et aussi et surtout à suivre son penchant naturel, sa passion pour la justice : il défendrait, seul, l'indigène dépossédé, méprisé et molesté, contre la grossière tyrannie du gendarme et la persécution du fonctionnaire, — et, ce faisant, c'est aussi la noblesse et c'est aussi la beauté qu'il servirait, car comment hésiter à reconnaître la supériorité du Maori, physiquement splendide et moralement ingénu, sur cette tourbe vile de rapaces humains qui s'étaient jetés sur lui comme sur une proie ?
De telles vues dataient de longtemps dans l'esprit de Gauguin. Ne l'occupaient-elles pas déjà, plus ou moins nettement, quand il sollicita, en 1894, au sous-secrétariat d'Etat des Colonies un poste de résident en Océanie ? Sollicitation vaine, bien entendu. On avait vite écarté ce personnage étrange, au bizarre costume — longue redingote bleue, à taille, à boutons de nacre, gilet brodé jaune et vert, pantalon mastic, chapeau de feutre gris, à ruban bleu de ciel, à très larges ailes... Quelle force pourtant eût pu contrebalancer la sienne, si, à l'autorité morale du talent et de la bonté, il eût joint le prestige du titre? Eh bien, maintenant, malgré la pauvreté, malgré la maladie, seul contre tous avec le peuple, il ferait le bien qu'on avait prétendu l'empêcher de faire.
Il commença par s'installer à Atouana, principal village de la Dominique, commodément :
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« Tout l'argent » — environ 5 mille francs — de mon ancienne propriété y a passé; mais aussi j'ai tout ce qu'un artiste modeste peut rêver. Un vaste atelier, avec un petit coin pour coucher. Tout sous la main, rangé sur des étagères. Le tout, surélevé de 2 mètres, où l'on mange, fait de la menuiserie et de la cuisine. Un hamac pour faire la sieste à l'abri du soleil et rafraîchi par la brise de mer, qui arrive de 300 mètres plus loin, tamisée par les cocotiers. C'est cher, mais il n'y avait que cela, et ici la Mission possède tout... Je suis de plus en plus heureux de ma détermination, et, point de vue de la peinture, c'est admirable. Des modèles! une merveille, et j'ai déjà commencé à travailler... Ici la poésie se dégage toute seule, et il suffit de se laisser au rêve en peignant pour la suggérer. Je demande seulement deux années de santé et pas trop de tracas d'argent, qui ont maintenant une prise excessive sur mon tempérament nerveux, pour arriver à une certaine maturité dans mon art. Je sens qu'en art j'ai raison, mais aurai-jela force de l'exprimer d'une façon affirmative ? En tout cas, j'aurai fait mon devoir, et si mes œuvres ne restent pas, il restera toujours le souvenir d'un artiste qui a libéré la peinture de beaucoup de ces travers académiques d'autrefois et des travers symbolistes (autre genre de sentimentalisme)1. »
Au-dessus de sa porte, Gauguin avait écrit : Maison du Jouir, — variante de la devise de son atelier parisien de la rue Vercingétorix : Ici l'on fait V amour. Aux deux côtés de la porte, ces deux bas reliefs en bois — maintenant célèbres : Soyez amoureuses et cous serez heureuses. — Soyez mystérieuses et vous serez heureuses. Une figure de dieu — Atua — décorait le jardin, et sur le socle de la statue, Gauguin avait gravé ces vers de moi (de Noa Noa, dans le poème intitulé Parahi te Mardi, Là réside le Temple) :
i. 17 novembre 1901. Lettre à Daniel de Montfreid.
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Les Dieux sont morts et Atuana1 meurt de leur mort. Le soleil autrefois qui l'enflammait l'endort D'un sommeil désolé d'affreux sursauts de rêve, Et l'effroi du futur remplit les yeux de l'Eve. Dorée : elle soupire en regardant son sein, Or, stérile scellé par les divins desseins.
Suivit une année, 1902, relativement paisible et de grande production. C'était la dernière trêve. Gauguin ne devait pas tarder à provoquer la tempête dans laquelle il sombrerait.
Agissant selon les droits de la prérogative royale qu'il s'était légitimement arrogée, il avait pris en main les intérêts des indigènes, odieusement lésés parles gendarmes. A plusieurs reprises il eut, devant les tribunaux, raison contre eux. Mais ils eurent leur revanche.
Voici, sans qu'il soit nécessaire d'entrer, à ce sujet, dans de plus amples détails, ce que m'en écrivit Gauguin : les lettres qu'on va lire — et la seconde, qui dépasse tout de suite l'affaire de la maréchaussée, peut être considérée comme l'expression des suprêmes certitudes de l'artiste — sont les dernières que j'aie reçues de lui.
Février igo3.
Mon cher Morice,
Ci-inclus s le double d'une demande faite aux inspecteurs des colonies. J'ai ici, aux Marquises, en outre des cruelles souffrances que la maladie me cause, une terrible lutte à soutenir contre administration et gendarmerie. Je te prierai, avec tout le talent que tu possèdes, de faire beaucoup de bruit dans la presse. Mais il faut aller vite 3.
Il se passe ici aux Marquises des choses monstrueuses — et tel que tu me connais je suis à la veille d'être expulsé pour ne pas me soumettre à
1. Dans le texte primitif il y a Tahiti et non pas Aluana. Emigré à la Dominique, Gauguin avait cru devoir substituer au nom de la grande île celui du village dominicain.
2. Longue protestation contre les abus de toutes sortes commis par les gendarmes et même par les magistrats, selon Gauguin, aux dépens des indigènes.
3 Malgré tous mes efforts, il me fut impossible de servir, ici, la généreuse pensée de Gauguin.
i2o L'HOMME
un gendarme, accusé de pousser à la révolte des indigènes en leur disant quels sont leurs droits.
Un gendarme dit à un indigène : Bougre de couillon ! et l'indigène qui ne parle pas français répond : Toi couillon! Cet indigène me demande ce que veut dire couillon; je le lui explique, et on me conteste ce droit de le renseigner. — Naturellement cet indigène est mis en prison. Tu as une belle cause en main, fais vite... fais vite.
Avril 19031.
Mon cher Morice,
Comme un fait prévu dans le travail sur la gendarmerie des Marquises que je t'ai envoyé, je viens d'être pris dans un traquenard de cette gendarmerie, et j'ai été condamné quand même. C'est ma ruine et peut être en appel ce sera la même chose. Il faut en tout cas tout prévoir et prendre les devants. Si je perds en appel, j'irai en cassation à Paris. Je crois que Delzant2 est quelque chose, et il faut que, d'ores et déjà, tu voies quel est le meilleur protecteur pour cette Cour de cassation si je suis obligé d'y aller.
Tu vois combien j'avais raison de te dire dans ma lettre précédente : agis vite et énergiquement. Si nous sommes vainqueurs, la lutte aura été belle et y aurai fait une grande œuvre aux Marquises. Beaucoup d'iniquités seront abolies, et cela vaut la peine de souffrir pour cela.
Je suis par terre, mais pas encore vaincu. L'Indien qui sourit dans le supplice est-il vaincu? Décidément le sauvage est meilleur que nous. Tu t'es trompé un jour en disant que j'avais tort de dire que je suis un sauvage. Gela est cependant vrai : je suis un sauvage. Et les civilisés le pressentent : car dans mes œuvres il n'y a rien qui surprenne, déroute, si ce n'est ce « malgré-moi-de -sauvage ». C'est pourquoi c'est inimitable. L'œuvre d'un homme, c'est l'explication de cet homme. Et en cela deux sortes de beauté, une qui résulte de l'instinct et une autre qui viendrait de l'étude. Certes la combinaison des deux avec les modifications qu'elle entraîne donne une grande richesse très compliquée que le critique d'art doit s'appliquer à découvrir. Tu es critique d'art aujourd'hui; laisse-moi non te guider, mais te conseiller d'ouvrir l'œil sur ce que je viens de te dire en quelques lignes un peu mystérieusement. La grande science de Baphaël ne me déroute pas et ne m'empêche pas un seul instant de sentir, voir et comprendre son élément primordial qui est l'instinct du beau. Raphaël