‹ Paul GauguinChapitre 3 sur 37 · BRETAGNE · texte numérisé non relu

BRETAGNE

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la démonstration présente. — Mais ri est-il pas prononcé déjà? Un glorieux émule de Paul Gauguin, un autre grand créateur, Eugène Carrière, écrivait en 1903 :

« Gauguin est une expression décorative. Son enthousiasme de la couleur exaltée aurait fait passer d'admirables flammes sur les vitraux et doué les murs de la vie des harmonies puissantes et fécondes. On ne sut pas profiter de son génie. Les forces trouvent peu leur emploi ; on doit le dire avec la douleur de sentir à combien de belles organisations on refuse les moyens d'un développement si productif pour la société, plutôt par indifférence que par hostilité réelle. Mais l'humanité vit moins de réalisations complètes, du reste impossibles, que de fortes indications. Ce dut être la pensée de Gauguin. Il a trouvé en lui-même son approbation et sa joie. »

Ces nobles paroles simplifient ma mission, si elle consiste à abréger pour les amoureux d'art le chemin vers un artiste dont on les a, jusqu'à cette heure, systématiquement et officiellement écartés.

Et, après avoir résumé, succinctement, la pensée de Gauguin, j'ajoutais :

Quoi de plus légitime que cet idéal ? Quoi de plus harmonieusement fatal s'il s'explique par l'irrésistible impulsion de l'atavisme ? Mais aussi quoi de plus contraire au soi-disant art officiel, aspect affaibli, déformé, trahi de cette Renaissance italienne que, sans la méconnaître, Gauguin n'aimait pas? Il estimait cet art adéquat à une civilisation décadente, épuisée, qu'il aurait voulu conclure, comme a si bien dit Adrien Mithouard, « par un geste de Barbare, purificateur comme le feu » .

// sentait la nécessité d'un symbolisme nouveau ; il le cher-

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ch.ait dans une expression humaine de la nature, il le demandait à une méthode simplificatrice et qui employait selon le but visé les lois de l'anatomie et de la perspective sans leur demeurer servilement assujettie ■, — sans les ignorer toutefois, et il faut insister ici : Gauguin fut un savant en son art.

Permis, donc, qu'on écrive, comme l'a fait M. August Strindberg : « Gauguin est le sauvage qui hait une civilisation gênante, quelque chose du Titan qui, jaloux du Créateur, à ses moments perdus, fait sa propre petite création, l'enfant qui démonte ses joujoux pour en faire d'autres, celui qui renie et qui brave, préférant voir rouge le ciel que bleu avec la foule... » Ce sera, l'expression romantique et en perspective d'une attitude, au fond, bien plus simple, imposée par un tempérament marqué d'absolu et qui n'avait pas le loisir du choix.

Plus que tout autre artiste, celui-ci, doué d'une puissance d'expansion qui appelait la collaboration d'un peuple de peintres, de sculpteurs, d'ornemanistes — lui la tête, eux les mains — eût du naître à une époque d'effort collectif; plus que tout autre il a souffert de la dispersion qui tous plus ou moins nous paralyse, et peut-être n'a-t-il pas assez assidûment, ce libertaire, assez tendrement, cet impérieux, provoqué l'union des forces sans le concours desquelles la sienne devait se consumer dans la solitude.

Pourquoi une si haute expression symbolique n'a-t-elle pas déterminé cette union ? Que manquait-il à l'expression de Gauguin pour avoir cette vertu efficiente ?

Et la préface finissait ainsi :

Elle (l'expression de Gauguin) suffit aux remords, s'ils ont

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une conscience, de ceux qui, pouvant tout, refusèrent au grand décorateur les moyens de s'exprimer. — Elle suffit à la douleur de ceux qui l'admiraient et V aimaient, de ceux dont la pensée l'accompagnait dans sou exil polynésien : ils savent que son dernier tableau, peint à la, Dominique, dans l'irradiante ardeur du plus lumineuv climat du monde, était un paysage de neige, de Bretagne, — douloureux témoignage de nostalgie, et peut-être de désespoir. — Elle suffit à sa gloire et à notre gratitude, n est-ce pas, Maurice Denis, Sérusier, Charles Guérin, Francisco Durrio, Ranson, Girieud, O'Conor, Maufra, M ont fr ci d, Antoine de la Rochefoucauld, — n'est-ce pas, Jean Chamillard, — n'est-ce pas, Odilon Redon, Degas, Cézanne, Dolent, Roger Marx, Gustave Geffroy ...

Tout cela, n'est-ce pas, sent l'appréhension de ne pas rencontrer la compréhension, surtout la sympathie du lecteur, ou plutôt du visiteur, car c'est de l'exposition, uniquement, qu'il s'agissait, à mes yeux, et tout mon désir était d'aider les autres yeux à s'ouvrir.

Ah! les vaines craintes! les vaines précautions! et que je méconnaissais mes contemporains !

Devant ce considérable et harmonieux ensemble d'oeuvres marquées toutes d'une personnalité si intense, mais toutes si solidement équilibrées, la foule s'étonna. Elle était venue surtout par curiosité, un peu par hostilité, escomptant le négatif plaisir d'un spectacle insolite tout au moins, bizarre ou saugrenu peut-être, et, qui sait ? scandaleux : ne lui avaiton pas assuré que Gauguin était fou ?

La Sagesse, absolue, dans la puissance.

Il y avait de la stupeur dans l'admiration qui s'exprimait la silencieusement. Même ceux qui ne comprenaient pas encore à fond se rendaient du moins compte que « quelqu'un »

les recevait, là, quelqu'un qui avait quelque chose à leur dire et qu'il convenait d'écouter avec respect. La force décorative de cet art, qui rayonnait sans miroiter, qui, de toutes parts, appelait l'œil sans le déconcerter nulle part, qui s'identifiait au mur et semblait le porter, qui contait de fabuleuses histoires avec l'accent de la simple vérité, qui était primitif, et sauvage, et barbare, — et savant, qui récusait la tradition pour la reconstituer : quelle révélation ! Le rêve du lointain perdait ici l'odieux caractère pittoresque de l'exotisme, se contrôlait par le voisinage des paysages, si vrais, de Bretagne, de Normandie, apparaissait comme la condition, seulement, de l'expression d'une âme. Et au delà des premiers aspects de cet art, soucieux d'abord d'affirmer son énergie, on découvrait, avec une surprise ravie, la Grâce, celle qui n'est pas l'excuse de la faiblesse, celle qui signifie l'aisance, au contraire, et l'agilité de la force. Et tout cela était à la fois purement neuf et authentiquement classique ! — A mesure que les intelligences consentaient plus volontiers à l'émotion, nous voyions grandis les visages, dans cette foule domptée et séduite, et sur tous les visages nous croyions lire ces mots : — Pourquoi n'a-t-on pas voulu de lui ?

Pauvre Gauguin! Je me rappelais cette autre date solennelle de sa vie, 1893,1a date de l'exposition qu'il avait faite1, au retour de son premier séjour à Tahiti. Je me rappelais les sots rires, les ineptes plaisanteries qui avaient alors accueilli les œuvres mêmes, les mêmes ! devant lesquelles aujourd'hui les passants — peut-être les mêmes qu'en 4893, les mêmes treize ans plus tard — s'arrêtaient longuement, dans un silence où l'on sentait palpiter l'admiration. Treize années, il

i. Chez Durand-Ruel. Nous consacrons à cette Exposition tout un chapitre.

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ta

avait fallu tout ce temps pour que le public se fatiguât de résister à l'infatigable créateur. Mais maintenant la victoire paraissait décisive, et je pensais : S'il était là, il recevrait donc enfin la récompense de son effort!... — Ce n'est pas sûr. La justice, en obéissant au commandement de la mort, ne s'était-elle pas laissé surprendre? Et, peu d'années après, certains ne devaient-ils pas essayer de révoquer l'arrêt rendu, en 1906, par les artistes et par les amateurs, unanimes ?

A ces nouveaux détracteurs on répond, indirectement, par ce livre. Plus directement leur serait-il répondu par une vraiment complète exposition de l'œuvre de Gauguin. Car il s'en fallait que la rétrospection de 1906 — abondante, pourtant: deux cent vingt-sept peintures, sculptures sur bois, céramiques, aquarelles, pastels, dessins, lithographies, gravures sur bois, gravures en couleurs, verres peints — fût suffisante.

Des pièces capitales de toutes les périodes manquaient, notamment le Manao Tupapan, le La Orana Maria, le Parahi de Marac, le Nave navc Fenuu, le Papemoi de la première série tahitienne ; il n'y avait que peu de choses de la seconde, et surtout manquait la plus importante, à tous les points de vue, des œuvres du Maître, le D'ail venons-nous ? composition conçue et réalisée sous les menaces de la mort, dans des circonstances tragiques que Gauguin lui-même nous dira...

Telle quelle, néanmoins, la démonstration était éclatante. Au cours de la conférence qu'il me fut donné de faire, dans cette exposition même, je crus me persuader que Gauguin n'avait plus besoin d'être défendu : c'est qu'il se défendait lui-même, ce jour-là...

Dans ce livre, aussi, je voudrais qu'il se défendit luimême. Je voudrais qu'on le vît, qu'on l'entendît. Je voudrais rendre perpétuellement sensibles aux lecteurs sa pensée et sa personne à travers son œuvre, et ces pages ne relèvent guère de la critique, à bien dire : c'est le roman vrai d'un esprit.

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