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LA VIE i-ii
est né beau. Tout le reste, chez lui, ce ne sont que des modifications. Nous venons de subir en art une très grande période d'égarement causée par la physique chimie mécanique et étude de la nature. Les artistes ayant perdu tout de leur sauvagerie, n'ayant plus d'instinct, on pourrait dire d'imagination, se sont égarés dans tous les sentiers pourtrouver des éléments producteurs qu'ils n'avaient pas la force de créer, et par suite n'agissent plus qu'en foules désordonnées, se sentant peureux, comme perdus lorsqu'ils sont seuls. C'est pourquoi il ne faut pas conseiller à tout le monde la solitude, car il faut être de force pour la supporter et agir seul. Tout ce que j'ai appris des autres m'a gêné. Je peux donc dire : personne ne m'a rien appris. Il est vrai que je sais si peu de chose! Mais je préfère ce peu de chose qui est de moi-même. Et qui sait si ce peu de chose, exploité par d'autres, ne deviendra pas une grande chose ?Que de siècles pour créer une apparence de mouvement !
Tout à toi.
P. Gauguin.
Une enquête ultérieure démontra que Gauguin avait raison, et il eût certainement gagné son procès en appel. Quelle n'eût pas été dès lors sa popularité auprès des indigènes, qui déjà s'étaient accoutumés à voir en lui leur ami, leur protecteur, leur père!
Mais il attendait sa convocation devant la cour de Papeete quand la mort le surprit, — le 8 mai 1903.
Voici, sur cette fin désolée et sur les circonstances qui la précédèrent, un document inappréciable; c'est une lettre adressée le 8 mars 1904- au peintre Daniel de Montfreid par un ministre protestant, M. V..., le dernier témoin de Gauguin :
« ... Je veux bien vous donner quelques détails sur les derniers temps de la vie et sur la fin de M. Paul Gauguin, d'autant plus que je l'ai soigné jusqu'au matin de sa mort, survenue le 8 mai 1903, vers onze heures du matin. Et si je n'ai pas été son ami, — le connaissant en somme si peu, car Gauguin était un sauvage, — j'ai été du moins son voisin et par conséquent assez au courant de sa vie. Plusieurs fois il
iï2 L'HOMME
m'est venu voir, et par trois fois il m'a fait appeler chez lui en consultation, étant moi-même quelque peu médecin.
« J'ai toujours connu M. Gauguin malade et presque impotent. Sortant rarement de chez lui, et quand, par extraordinaire, on le rencontrait dans la vallée d'Atuana, il vous faisait un effet plutôt pénible, les jambes entourées de bandelettes, dans l'accoutrement très original, du reste, du parfait Maori : le pagne de couleur autour des reins et le torse couvert de la chemisette tahitienne, pieds nus, presque toujours, sur la tête un béret d'escholier en drap vert avec une boule d'argent sur le côté. Un homme très aimable, parfait de douceur et de simplicité avec le Marquisien. Celui-ci le lui rendait bien. Et quand votre ami est mort, j'ai pu recueillir de la bouche de plusieurs indigènes un cri de regret comme celui-ci : « Gauguin est mort, nous sommes perdus! Ua mate Gauguin, ua pete ciiata! » faisant ainsi allusion aux services que Gauguin leur avait plusieurs fois rendus en les délivrant de la main des gendarmes, personnages souvent durs et injustes à l'endroit des indigènes. Gauguin, très généreux et chevaleresque, avait pris la défense de l'indigène. Les traits sont nombreux de sa bonté à son égard.
« Il n'avait que très peu de rapports avec les Européens d'Atuana. Je crois qu'il les détestait cordialement, à part quelques rares exceptions. Il avait surtout horreur du gendarme et de la maréchaussée en général. Il eut avec celle-ci des démêlés retentissants. Il fut un jour (deux ou trois mois avant sa mort) condamné à quinze jours de prison et 500 francs d'amende sous prétexte d'injures à la gendarmerie. Mais Gauguin était sûr de se faire acquitter en appel. Il se préparait justement à partir pour Tahiti quand la mort le surprit. Gauguin paraissait avoir pour lui le droit et la justice, et puis surtout il était au-dessus de ça.
« Quant au pays, il avait la plus haute idée, un vrai culte
pour cette nature si belle en soi et si sauvage, où son âme trouvait tout naturellement son cadre. Il a tout de suite su découvrir la poésie particulière de ces régions bénies du soleil et encore inviolées par places. Vous avez pu vous en apercevoir par les tableaux qu'il a pu vous expédier de làbas. L'âme maorie n'avait plus de mystère pour lui. Gauguin cependant trouvait que nos îles perdaient chaque jour de leur originalité.
Les Dieux sont morts, et Atuana meurt de leur mort,
a-t-il écrit quelque part.
« Vers le commencement d'avril 1903, je reçus un matin le mot suivant de M. .Gauguin :
Cher Monsieur V...,
Serait-ce abuser que de vous demander une consultation, mes lumières devenant toute fait insuffisantes?. Te suis très malade. Je ne peux plus marcher.
« Je me rendis immédiatement chez l'artiste. Il souffrait horriblement des jambes, qui, en effet, étaient rouges et tuméfiées, couvertes d'eczéma. Je lui conseillai une médication appropriée, m'offrant à le panser, s'il le voulait. Il me remercia très aimablement, en me disant qu'il ferait cela luimême. Nous causâmes. Oubliant son mal, il me parlait de son art en termes admirables, se donnant pour un génie méconnu. Il fît quelques allusions à ses démêlés avec la gendarmerie, nomma quelques-uns de ses amis, mais, pour dire la vérité, je ne me rappelle pas avoir entendu votre nom; il me prêta quelques livres de Dolent, d'Aurier et £ Après-midi d'un Faune, qu'il tenait de Mallarmé lui-même. Il me donna l'esquisse d'un portrait de ce dernier avec ces quelques mots : A monsieur V..., une chose d'art. P. G.
« Je le quittai et ne le revis plus de dix jours. Le vieux Tioka, ami de Gauguin, me disait : Tu sais, ça ne va pas chez le blanc, il est bien malade! — Je retournai chez votre ami, je le trouvai bien bas, en eifet, couché et gémissant. Encore une fois, il oubliait sa douleur pour parler de l'Art. J'admirai ce culte.
« Le 8 mai au matin, il me fît appeler par ce même Tioka. J'allai. Gauguin, toujours au lit, se plaignait de vives douleurs dans le corps. Il me demanda si c'était le matin ou le soir, le jour ou la nuit. Il avait eu, me disait-il, deux syncopes. Il s'inquiétait de ses syncopes. lime parla de Salammbô. Je le laissai sur le dos, calme et reposé, après ce moment d'entretien. Vers onze heures, ce matin-là, le jeune Ka Hui, domestique (trop intermittent, hélas, en ce sens qu'il désertait souvent le logis de son maître pendant sa maladie), vint m'appeler en toute hâte : « Viens vite, le blanc est mort! »
« Je volai. Je trouvai Gauguin sans vie, une jambe pendante hors du lit, mais chaude encore. Tioka était là, hors de lui : « Je venais voir comment il allait, j'appelais d'en bas « Ko Ki, Ko Ki (le nom indigène de Gauguin). N'entendant « rien, je montai voir : aïe! aïe! Gauguin ne remuait plus, il « était mort», disait-il. Et en disant, il mordait à belles dents le cuir chevelu de son ami, façon toute marquisienne de rappeler quelqu'un à la vie. J'essayai moi-même de la traction rythmée de la langue, de la respiration artificielle, mais rien n'y fît. Paul Gauguin était bien mort, et tout porte à croire qu'il a succombé à un brusque arrêt du cœur.
« Je suis le seul Européen qui ait vu Gauguin avant de mourir. Je dois dire qu'il ne m'a jamais parlé de sa famille d'Europe, ni manifesté ses dernières volontés. A-t-il laissé un testament? Je ne le crois pas. Ses papiers ont été fouillés par l'autorité, et je crois que rien n'a été trouvé. Le bruit courait qu'il avait de la famille en Europe, une femme et cinq enfants.
ETUDES
11 y avait chez lui une photographie d'un groupe de famille, qui, disait-on, les représentait. J'ai vu cette photographie. On disait, du reste, beaucoup de choses. On ne savait à quoi s'en tenir. Naturellement je n'ai jamais rien demandé à Gauguin à ce sujet.
« Je dois vous dire quelques mots maintenant des circonstances qui ont entouré son inhumation et des circonstances dans lesquelles elles se sont produites.
« A mon arrivée chez Gauguin, ce fameux vendredi, quand on vint m'annoncer sa mort, je trouvai déjà installé à son chevet, l'évêque catholique des Marquises et plusieurs frères de la Doctrine chrétienne. Mon étonnement fut immense à leur vue. Tout le monde savait les sentiments professés par Gauguin à l'égard de ces messieurs, et ces messieurs les connaissaient bien. Mon étonnement se transforma en indignation quand j'appris que M. l'évêque avait décidé d'enterrer Gauguin avec toute la pompe catholique, ce qui fut fait le samedi 9 mai. La levée du corps avait été fixée pour deux heures. Je voulus assister au moins à la levée du corps et me rendis à cet effet à la demeure de Gauguin à l'heure dite. Son corps avait été transporté à l'église dès une heure et demie ! Un vrai escamotage, comme vous le voyez. Et Gauguin repose maintenant dans le Calvaire «catholique, terre sainte par excellence ! A mon avis, Gauguin aurait dû avoir des obsèques civiles. .. »
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« J'ai travaillé, et bien employé ma vie1. »
C'est l'année même de sa mort que Gauguin a écrit ces mots. Et certainement, au moment où il les a écrits, sa mort prochaine était dans son esprit : c'est elle qui les lui a dictés et elle leur a conféré le caractère auguste d'une dernière parole. L'artiste interroge sa mémoire, suit du regard de l'âme la route parcourue, pèse et compare ses efforts et ses fautes, tout prêt, si ce sont celles-ci qui l'emportent, à se condamner lui-même, — et gravement, sereinement, objectivement en quelque sorte, comme s'il empruntait la voix de l'avenir, se rend à lui-même ce grand témoignage qui sonne le son de la justice, cette fois, et non pas de l'orgueil : J'ai travaillé.
« Cet homme d'une persistante volonté », disait de lui Jean Dolent; et Carrière — comme on l'a lu déjà : « Il a trouvé en lui-même son approbation et sa joie. »
i. On retrouvera ces mots de Gauguin dans une page de lui, citée au dernier chapitre de ce livre et datée, par Gauguin lui-même, de janvier igo3.
Pour moi, ce que j'admire surtout dans cette destinée aux si divers dehors, c'est son extraordinaire unité. Dispersée en apparence, sans cesse interrompue et recommencée, la vie de Gauguin est, au contraire, étroitement suivie; l'effort s'y enchaîne rigoureusement à l'effort et tout y est sacrifié à la constance du dessein. Un syllogisme, ai-je dit. Oui, c'est la logique implacable qui triomphe, ici, destinant un homme à un but et l'y acheminant en dépit de lui-même, après l'avoir, du reste, prémuni de toutes les ressources qui devaient lui permettre de l'atteindre.
Rappeler l'art à son principe — à la Pensée, le ramener à l'interprétation de la Pensée par les éléments de la nature asservie selon des lois harmoniques dont toute la réalité est dans l'esprit de l'homme, et selon une tradition qui rejoint à travers les siècles les génies, mais eux seulement, retrouver donc cette tradition altérée par le talent, la science, les écoles, par la théorie naturaliste de l'imitation directe de la nature, et par la théorie impressionniste qui retranche de son œuvre la volonté de l'artiste et sa conception préméditée du monde et de lui-même, libérer cette volonté et rendre à cette conception ses droits, abolir en conséquence toute contrainte et rendre aux yeux qui lisent dans la nature comme dans un miroir, à la main, à l'esprit, leur entière liberté initiale : voilà le but.
Seul y pouvait parvenir un artiste dépris des artifices enseignés aujourd'hui sous prétexte d'art et, plus généralement, des complications négatives et stériles qui se sont substituées, dans notre société, à la notion vraie de civilisation. Où aurait-il trouvé le courage, les moyens de s'affranchir ainsi et d'abord lui-même, s'il n'avait eu le recul nécessaire pour apprécier à leur vérité les leçons et les exemples de cette société? C'est pourquoi — « par un décret nominatif de la Providence », lui aussi — il fut tout de suite, par sa naissance
même et par sa première enfance, relégué comme en marge de notre monde : fils de deux races et, dans l'une et l'autre,
héritier d'esprits indépendants, révolutionnaires, — ce Glo-
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son
père, qui défendait parla plume la République de 4-8 contre l'Empire menaçant, et cette Flora Tristan, sa grand'mère, qui s'était dévouée à la cause des ouvriers.
Et la vie se chargea de rompre peu à peu, comme on agite en tous sens un fruit pour le séparer de la branche sans la briser, les liens derniers qui le rattachaient encore à la vieille société. Ce fut d'abord la ruine de sa famille; puis la traversée d'Amérique en Europe et la transformation totale du décor et des habitudes de sa vie. A peine eut-il le loisir de laisser s'éveiller son adolescence dans cette douce ville, si française, Orléans, et presque aussitôt la grande aventure commença, la mer le prit, et l'agitation du perpétuel voyage : matelot! — Il fallait que le futur peintre de la clarté pensée fît tout jeune l'expérience de