MATAMUA (AUTREFOIS
tous les soleils, bien avant qu'à la réfraction de leurs rayons
clans ses yeux pût s'ajouter la réflexion de cette autre
lumière, sa pensée, afin
que plus tard il ne fût
pas ébloui par leur
splendeur.
Eut-il conscience, au cours de ses longues traversées, des impressions qu'en recevait son imagination? Je ne le crois pas. Je crois qu'il vécut alors d'une vie surtout physique, et c'est surtout physiquement, en effet, que cette rude éducation lui fut bonne. Faible et presque malingre au départ, il revint aguerri, la poitrine élargie, les muscles solides, avec des nerfs à l'épreuve de tous les efforts, de toutes les émotions. — Mais comment douter que, même à son insu, les spectacles changeants ne se soient inscrits dans sa mémoire ? Il ne vit peut-être pas sur-le-champ, il ne regarda peut-être pas ; sûrement il vit plus tard, et il y eut sans doute de la tyrannie du souvenir dans ses départs ultérieurs, volontaires, ceux-là. — Et quand l'expérience fut suffisante, elle prit fin, d'elle-même; le navigateur atterrit, dans sa patrie paternelle, avec l'intention de s'y fixer pour toujours.
j3o L'HOMME
Onze années de paix, non pas d'oisiveté, lui furent accordées ; et, afin qu'il pût connaître à fond l'activité moderne dans ce qu'elle a de plus caractéristique, on sait qu'il demanda sa vie, durant ces onze années, à la Bourse et à la Banque, au commerce d'argent. Quel contraste entre sa précédente existence et celle-là ! Est-il téméraire de supposer que, dans sa situation nouvelle, le marin de la veille et l'artiste du lendemain était bien placé pour observer et juger le monde moderne — et pour en concevoir l'horreur? . . « A chacun suffirait peut-être, pour échanger la pensée humaine, de prendre ou de mettre dans la main dautrui, en silence, une pièce de monnaie1... » Quoique son esprit subtil ait pu un instant s'y intéresser, il dut se dégoûter, à la longue, des complications de l'agiotage.
Et puis, en lui, l'artiste était né, et j'ai dit comment la vie tout entière de l'homme, bientôt, s'absorba dans celle de l'artiste. Désormais il ne vivra plus que pour l'art, lui sacrifiant tout, oubliant tout pour lui. Jusqu'à la dernière heure, l'art sera sa pensée, sa tendresse, sa consolation, son orgueil, et l'unique témoin de son agonie nous a confié l'admiration qu'il avait ressentie devant « ce culte » .
Il n'aura pas besoin d'une très longue initiation; il est miraculeusement doué. Et, à peine en possession des secrets de la technique, il se sépare des impressionnistes; son rêve dépasse le leur. C'est à je ne sais quelle simplicité fastueuse, à la fois classique et neuve, qu'il va, et pour la trouver il écoute le conseil de ses souvenirs : le peintre retourne aux contrées lumineuses où le matelot jadis avait rêvé. C'est la beauté qui l'y rappelle, la beauté comme il l'aime, comme les modernes la détestent : dans la simplicité et jusque dans la sauvagerie.
i. Stéphane Mallarmé.
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]A VIE i3r
Il ne pouvait être compris des civilisés, de ceux-là mêmes que ses préférences condamnaient. Entre lui et cette société dont il était l'ennemi, la guerre ne pouvait cesser, et l'Ennemi de la Société devait être vaincu; mais il avait raison contre elle, et c'est la vérité qu'il était seul à dire contre le mensonge d'une fausse civilisation, exprimée par un art faux, — cette vérité que toute l'arabesque logique de sa vie misérable et splendide le destinait seul à dire.
Il se consolait de toutes ses douleurs en travaillant parmi les simples, — et voyez comme il sut se faire aimer d'eux : <( Gauguin est mort, nous sommes perdus! » En les défendant contre « l'ordre et l'autorité » représentés par les gendarmes, c'est lui-même qu'il défendait, et sa conception de la beauté et de l'art comme sa conception de la justice et du droit; c'est pour la liberté, en tout, qu'il a toujours combattu, avec toujours l'espoir têtu et naïvement sublime d'être en tout, seul, plus fort que tous. La naïveté de son orgueil fut en lui une vertu, la vertu puérile et féconde d'une àme qui pratiquait à sa manière le conseil évangélique, s'étant fait semblable aux enfants — ou aux sauvages — pour entrer dans le royaume des cieux : et le royaume des cieux, pour Gauguin, c'était l'accomplissement de l'œuvre, c'était l'Art. Et là du moins la constance héroïque de son effort a fini par inquiéter l'incompréhension et par décourager l'injustice.