‹ Paul GauguinChapitre 24 sur 37 · FEMME NUE · texte numérisé non relu

FEMME NUE

APPRENTISSAGE DE L'ARTISTE i37

pour désigner la formule « impressionniste » est parfaitement juste en dépit des protestations qu'il souleva. Les peintres impressionnistes arrêtent le soleil pour éterniser un de ses instants, sans mêler leur àme à sa lumière.

La technique prenait donc, ici, une importance principale, presque unique, à coup sûr excessive. Dès lors, en effet, que l'art s'interdit toute projection de vie intérieure dans l'œuvre, il n'y a plus, pour jouir de l'œuvre, qu'à vérifier et goûter la justesse des rapports et à voir combien le docile serviteur de la matière porte légèrement son joug. Du moins, dans ce domaine de la technique, les impressionnistes ont été d'incomparables maîtres, et celui qui bientôt, dès qu'il se serait découvert lui-même, réagit contre eux en affranchissant l'art d'un nouveau dogme et en renouant la vraie tradition, ne regretta jamais d'avoir travaillé d'abord dans leur société.

« Je crois que ce fut vers 1872 l que parut la première exposition d'un petit groupe désigné depuis sous le nom d'Impressionnistes. Des loups, assurément, puisque sans collier. Presque classiques, bien simples cependant, leurs tableaux parurent bizarres. On ne sut jamais pourquoi. Et ce fut un fou rire. — Je ne ferai pas leur histoire. Tout le monde la connaît. Je la signale seulement pour constater un des plus grands efforts intellectuels qui aient été faits en France, par quelques-uns seulement, avec leur seule force, le talent, en lutte avec une puissance formidable, qui était l'Officiel, la Presse et l'Argent2. »

Voilà la note indulgente. Gauguin, nous allons le voir, ne tardera pas à se montrer plus sévère, du moins pour le groupe

i. Ce fut en 1874. Mais l'erreur de Gauguin est toute de fait. Les vrais débuts des impressionnistes sont bien antérieurs à leur exposition, chez le photographe Nadar. Dès i85g, Pissarro exposait aux Salons. L'exposition de Manet chez Martinet (boulevard des Italiens), qui détermina l'option de Monet pour la peinture claire, est de i863, et dès 1866, Monet entrait en relations avec Manet.

2. Racontars dan Rapin, Atouana, 1902; cité par M. de Rotonchamp.

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en bloc des impressionnistes, c'est-à-dire pour leur théorie commune.

Rappelons-la d'un mot précis : c'est le plus considérable historien des impressionnistes qui nous le dira, M. Théodore Duret1 :

« Les premiers Impressionnistes, les peintres de 1874, s'étaient donné deux règles fondamentales : employer les tons clairs juxtaposés, après avoir répudié la pratique traditionnelle des oppositions d'ombre et de lumière, et peindre les yeux directement fixés sur les choses, pour les rendre dans toute leur vérité. Ils. avaient pris à Manet, en l'étendant et la diversifiant, la pratique d'employer les tons clairs, et la volonté de ne reproduire que ce qu'ils auraient actuellement devant les yeux avait son point de départ clans l'aphorisme de Courbet, qu'on ne doit peindre que ce que les yeux peuvent voir. »

Voilà la théorie; en principe et en pratique, les impressionnistes lui sont restés fidèles. Pourtant, quand on y regarde de près, peu s'en faut que la théorie s'évanouisse : il ne reste que des hommes, des artistes; ils démentent par l'éclat de leurs personnalités l'impersonnalité de leur programme. Niera-t-on, par exemple, que M. Renoir, s'il est franchement impressionniste par son procédé de peinture en clair sur clair, n'intervienne personnellement, et volontairement, dans l'interprétation de ses figures, mettant en valeur et en relief les traits nécessaires, se contentant par le reste de sommaires indications? Il n'achève pas tout également, il choisit; il ne rend pas les choses « dans toute leur vérité », — ni les êtres : son type de femme idéalement charnelle et sans âme, qui s'ap-

i. M. Théodore Duret, l'ami et l'un des premiers défenseurs de Manet, de Monet, de Renoir, de Sisley, de Guillaumin, a publié sous ce titre : les Peintres impressionnistes (Fioury, 190G), l'ouvrage essentiel en la matière. Les lignes citées ci-dessus sont empruntées à la préface que M. Th. Duret a écrite pour une exposition de Guillaumin (Blot, 1911).

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