‹ Paul GauguinChapitre 4 sur 37 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

SÔOEZ M :

.TÊRiyi

C'était en 1889, dans un petit restaurant voisin de l'Odéon, où se rencontraient quelques-uns de ces poètes qu'indistinctement on nommait encore Symbolistes et déjà Décadents. L'hôte leur avait abandonné l'entresol de son établissement — ou peut-être leurs retentissantes discussions esthétiques avaient-elles peu à peu chassé de cette pièce exiguë et basse, vite enfumée par les pipes inextinguibles, toute autre clientèle.

Ce soir-là, arrivant en retard à la Cote d'Or, j'aperçus un visage nouveau dans le groupe de mes amis, un grand visage osseux et massif, au front étroit, au nez non pas courbé, non pas busqué, mais comme cassé, avec une bouche aux lèvres minces et sans inflexion, avec des paupières lourdes qui se soulevaient paresseusement sur des yeux un peu saillants, dont les prunelles bleuâtres circulaient dans leurs orbites

pour regarder à gauche ou à droite, sans que le buste et la tête, presque, prissent la peine cle se déplacer.

Il y avait peu de charme chez cet inconnu ; pourtant, il attirait, par une très personnelle expression mêlée de noblesse hautaine, évidemment native, et d'une simplicité qui confinait à la trivialité ; on s'apercevait vite que ce mélange signifiait la force : l'aristocratie se retrempait dans le peuple. Et si la grâce manquait, le sourire, qui, pourtant, convenait mal à ces lèvres aux lignes trop droites, trop minces, — en se détendant, elles semblaient regretter et démentir comme une faiblesse l'aveu de la gaieté, — le sourire de Gauguin n'en avait pas moins une douceur étrangement ingénue. Surtout, cette tête devenait vraiment très belle dans la gravité, quand elle s'éclairait, cédant à l'ardeur de la discussion, des rayons, soudain devenus intensément bleus, jaillis des yeux.

Justement Gauguin, quand je l'aperçus pour la première fois, ce soir-là, était dans un de ces instants ; bien qu'il y eût d'autres étrangers dans le groupe dont il faisait le centre, je ne vis que lui et, m'approchant, je me tins longtemps debout, près de la table où une dizaine de poètes et d'artistes l'écoutaient, à l'écouter, moi aussi, après avoir serré un peu distraitement les mains camarades qui s'étaient tendues vers la mienne.

D'une voie sombrée, un peu rauque, il disait :

« L'art primitif procède de l'esprit et emploie la nature. L'art soi-disant raffiné procède de la sensualité et sert la nature. La nature est la servante du premier et la maîtresse du second. Mais la servante ne peut oublier son origine, elle avilit l'artiste en se laissant adorer par lui. C'est ainsi que nous sommes tombés dans l'abominable erreur du naturalisme. Le naturalisme commence avec les Grecs de Périclès. Depuis, il n'y a eu de plus ou moins grands artistes que ceux qui ont plus ou moins réagi contre cette erreur ; mais leurs

LES ASPECTS ET l,A PENSÉE ^3

réactions n'ont été que des sursauts de mémoire, des lueurs de bon sens dans un mouvement de décadence, au fond, ininterrompu depuis des siècles. La vérité, c'est l'art cérébral pur, c'est l'art primitif, — le plus savant de tous, — c'est l'Egypte. Là est le principe. Dans notre misère actuelle, il n'y a de salut possible que par le retour raisonné et franc au principe. Et ce retour, c'est l'action nécessaire du symbolisme en poésie et en art... »

Il disait cela, à peu près; et j'écoutais, ravi, cette parole qui s'harmonisait avec ma propre pensée et l'éclairait.

Tout à coup, une voie chaude claironna — et je reconnus celle de Jean Moréas :

— Monsieur Gauguin, avez-vous lu Ronsard ? C'était contre Moréas que Gauguin argumentait, dans le silence de la galerie autour d'eux. Moréas, qui portait déjà dans l'àme l'Ecole romane et commençait à s'occuper de la recruter, était bien l'esprit le plus essentiellement antipathique qu'on pût voir à cette doctrine d'un primitivisme raisonné. Plus tard, toutefois, sa pensée s 'élargissant, dépassant l'horizon de la Renaissance pour remonter jusqu'à la simplicité du véritable esprit hellénique, c'est-à-dire aux poèmes d'Homère, — ces reflets, déjà, d'un art encore plus simple que le leur, et partant plus grand, — Moréas se rendit compte de ce qu'il y avait de juste et de fécond dans les théories de Gauguin. Sans y pleinement souscrire pour sa part, il n'en parlait qu'avec respect. Je note qu'à de très rares exceptions près les poètes marquèrent toujours, à la personne de Gauguin et à son art, une spontanée et profonde déférence, qui s'explique fort logiquement par la prépondérance que l'artiste attribuait, dans son œuvre, à la pensée poétique, disons : à la pensée « littéraire ». — Mais nous reviendrons sur ce point.

Dans cette première rencontre, néanmoins (car c'était le premier contact de Gauguin avec des professionnels de la lit-

térature), il y eut, non point des heurts, mais, au contraire, et c'est pire, des gestes esquissés de recul, des objections bruyantes et des silences. L'attitude de ce peintre qui venait nous enseigner, avec l'art en bloc, la poésie, ses lois, ses devoirs, offusquait certains. Et la personnalité si tranchée de l'homme, la carrure de ses théories et de ses épaules, l'intuition incisive de son regard, l'incorrection savoureuse de sa parole où l'argot maritime et l'argot d'atelier habillaient étrangement des idées d'une pureté, d'une noblesse absolue, tout en lui détonnait avec les habitudes d'œil et l'esprit d'écrivains qui, malgré leur désir sincère de ramener à la vérité — mais ils la cherchaient — l'art littéraire, fût-ce au risque et au prix d'une révolution, restaient comptables de la tradition immédiate et gardaient quelques préjugés de correction, du reste, tout extérieure. — Gauguin, sans le vouloir, leur imposait une sorte d'effacement, les délogeait du premier plan. Involontairement, eux aussi, sans doute, ils cherchaient à reprendre sur lui l'avantage, grâce au privilège de leurs connaissances, plus riches et plus précises, du moins en littérature, que les siennes.

11 s'ensuivit une gêne, qu'il sentit tout le premier. Il laissa tomber la controverse, demanda des vers à Moréas, et, pendant qu'il écoutait, j'étudiais son personnage, maintenant immobile. Oui, la puissance, tel était bien le caractère principal empreint dans tout son être, une force noble qui justifiait une prétention visible à la tyrannie. Cependant, le menton court, le nez aux ailes très fines et sans cesse palpitantes, l'expression amère de la bouche, avouaient, me disais-je, de possibles détentes brusques de la volonté, des moments de faiblesse, ou de désespoir, jalousement cachés, — et ces traits contredisaient un peu l'expression générale, toute d'énergie tranquille et consciente...

Jamais plus, par la suite, dans nos réunions d'artistes et

'fVI

de poètes, il ne reprit la discussion sur ce ton doctoral, professoral du premier jour. Il avait compris.

Et puis, des mois se passèrent, durant lesquels nous apprîmes à nous connaître, Gauguin et moi, à nous aimer1.

Nous n'avions pas tardé à nous tutoyer, détail qui n'est pas sans valeur, car le tu permet et le vous, d'ordinaire, exclut les confidences. Toutes les théories qu'il avait professées à Pont-Aven, — la fameuse « Ecole » de Pont- Aven, — il les déduisit pour moi, en s'appliquant souvent à les transposer du domaine plastique au domaine poétique. — Mais nous retrouverons l'artiste à loisir. C'est l'homme que je voudrais montrer ici.

... Nous revenions de la Direction des Beaux- Arts où, grâce à l'obligeante entremise d'Ary Renan, Gauguin, qui se disposait à partir pour Tahiti, avait obtenu une mission artistique. J'étais heureux de l'événement et j'en parlais avec joie. Gauguin se taisait. Je lui disais que la période des luttes douloureuses était finie pour lui, qu'il allait enfin pouvoir réaliser son œuvre librement... Tout à coup, l'ayant regardé, je me tus à mon tour, stupéfait de l'expression désolée de son visage. Son teint, naturellement plombé, s'était éclairci d'une pâleur maladive, les traits se décomposaient, l'œil fixe ne voyait plus qu'en dedans et la démarche hésitait. Je lui pris doucement le bras. Il tressaillit et, désignant un café quelconque :

— Entrons là, me dit-il.

Nous nous assîmes dans le coin le plus sombre de l'établissement, du reste vide, — c'était le matin, — et Gauguin, s'accoudant sur la table et cachant sa figure dans ses mains,

t. Entre le troisième séjour de Gauguin en Bretagne et son premier départ pour Tahiti, de la fin de 1889 au mois d'avril 1891 .

pleura. J'étais terrifié bien plus encore qu'apitoyé : cet homme, cet homme-là, pleurer !

— Je n'ai jamais été aussi malheureux, murmura- t-il enfin en se redressant.

— Gomment! aujourd'hui, aujourd'hui que la justice commence, que la gloire vient!...

— Ecoute-moi... Je n'ai pas su faire vivre ma famille et ma pensée... Je n'ai même pas su, jusqu'ici, faire vivre ma pensée toute seule... Et aujourd'hui qu'il m'est permis d'espérer, je sens plus affreusement que je ne l'ai jamais senti l'horreur du sacrifice que j'ai fait, et qui est irréparable.

Et il me parla longuement de sa femme, de ses enfants, dont il s'était séparé pour consacrer toutes ses forces, toutes ses années à l'accomplissement de son œuvre. Gomme il les aimait!

Et tout à coup se levant :

— Laisse-moi partir, j'ai besoin d'être seul. Et ne nous revoyons pas de quelques jours... Le temps, ajouta-t-il avec un sourire navrant, de me pardonner d'avoir pleuré devant toi.

Je suis sûr de n'avoir trahi ni l'amitié ni la discrétion en rapportant ici cette scène. Elle montre dans sa vérité nue un cœur calomnié.

Je le revois au vernissage de sa grande exposition de 1893, au retour de son premier voyage à Tahiti.

Singulièrement complexe, le Gauguin de cette solennelle heure-là, de cette heure qui devait décider irrévocablement de tout son avenir, l'heure des grandes espérances et des grandes craintes.

Dans la vaste galerie où flambait aux murs sa vision peinte, il regardait le public, il écoutait. Bientôt il n'eut plus de doute : on ne comprenait pas. C'était la séparation définitive entre Paris et lui, tous ses grands projets étaient

ruinés, et, blessure peul-être pour cet orgueilleux la plus cruelle de toutes, il devait s'avouer qu'il avait mal combiné ses plans. N'avait-il pas rêvé d'être le prophète qui, méconnu des médiocres incapables de s'incliner devant le génie présent, s'éloigne pour chercher la perspective et revenir dans un grandissement? Que ma fuite soit une défaite, s'était-il dit, mon retour1 sera une victoire.

Et le retour aggravait la défaite du départ, irrémissiblement.

Nul ne peut se douter de l'angoisse qui lui mordait le cœur. Selon une image que naïvement il aimait, à laquelle il revenait volontiers, il fut l'Indien qui souriait dans le supplice. Pas un instant, d'ailleurs, devant le désaveu universel, il ne douta qu'il n'eût raison contre tous. Et peut-être, pour ne pas fléchir, se réfugïa-t-il dans cette pensée. Qu'importait l'erreur énorme de la minute, il avait l'avenir.

Et dès qu'il eut acquis cette certitude qu'on ne voulait pas de lui, qu'on ne consentait pas même à le discuter, il montra une sérénité inaltérable, souriant sans qu'on pût voir rien de contraint dans son sourire, demandant à ses amis leurs impressions, les discutant avec une pleine liberté d'esprit, sans la moindre amertume, gaiement.

Vers la fin de cette journée néfaste, accompagnant vers la porte M. Degas, qui lui disait son admiration, il ne lui répondait pas; mais comme l'illustre vieux maître prenait congé :

— Monsieur Degas, vous oubliez votre canne, dit Gauguin en lui tendant une canne, en effet, mais une canne par lui sculptée, exposée là et qu'il venait de détacher du mur.

Et je crois bien que, pendant tout le mois que dura l'exposition, il ne manqua pas un jour d'y venir, écouteur assidu des quolibets ineptes dont il faisait les frais, bien que la presse, en prenant soin de ne pas lui laisser le moindre

doute, le moindre espoir, l'eût désigné aux regards ironiques par de minutieuses descriptions de sa personne.

Et dans la rue, marchant de son pas d'ancien matelot, lourd, balancé et sûr, à travers la foule parisienne, il parlait peu, visiblement obsédé par tout ce mouvement incohérent, tâchant d'occuper ailleurs sa pensée. Mais il n'échappait pas à la curiosité des passants, que ses dehors étonnaient. 11 avait composé, inventé son costume en haine, peut-on dire, du normal costume moderne, — ce costume bizarre qu'a si pittoresquement décrit Armand Seguin 1 : « Ce bonnet d'astrakan, cette énorme houppelande bleu foncé que maintenaient des ciselures précieuses, et sous lesquels il apparaissait aux Parisiens un Magyar somptueux et gigantesque, un Rembrandt de 1635, lorsqu'il allait lentement, gravement, s'appuyant de sa main gantée de blanc, cerclée d'argent, sur la canne qu'il avait décorée. »

Enfin, dernier souvenir, notre dernier soir à Paris avant son second départ pour Tahiti, un soir d'hiver.

Qu'il était impatient des retards, et joyeux! Il en avait si pleinement, si définitivement assez de Paris ! On eût dit qu'il obéissait à de mystérieux et irrésistibles rappels de ce Là-bas où il avait goûté de si belles heures de liberté, de lumière, de création !

Sa haute stature, appesantie, comme accablée, la veille encore, par le poids des soucis de la lutte, de la Ville et de toutes les graves futilités qui nous volent nos plus précieuses heures, s'était redressée. Il se sentait délivré depuis qu'il savait l'heure du départ. Ses traits rudes s'adoucissaient, sa physionomie de sauvage défiant s'ouvrait ; il souriait, il riait comme un enfant.

t. L'Occident, mars igo3.

'{ tui.*,!'* ; ■ * \» ^

GAUGUIN

SON PORTRAIT PAR LUI-MÊME

Jouait-il un rôle? Voulait-il nous laisser, prévoyant peutêtre que nous ne le verrions plus, un souvenir exempt de tristesse ?Je le crois. Mais, ce rôle, il l'a tenu sans défaillance, avec esprit, avec douceur, avec bonté. Un Gauguin que nous ne connaissions pas encore, celui des adieux sans retour.

Et comme allègrement et vite il nous quitta, en nous priant de ne pas l'accompagner, pour aller faire ses derniers préparatifs (il partait le lendemain), quand il jugea que le moment de la séparation était venu ! Nous attendions qu'il tournât la tête, pour lui faire un dernier signe; mais il ne tourna pas la tête.

11 serait facile de multiplier de telles silhouettes. Celles-ci peuvent suffire. L'homme y apparaît dans sa diversité extérieure et sa foncière unité.

C'est sur sa pensée que je voudrais insister maintenant, une première fois, et sans m'astreindre à aucune analyse méthodique, réservant pour les Conclusions de ce livre les résultats de l'effort de Gauguin: ici, nous rechercherons surtout les directions de cet effort, le désir de l'artiste.

Je retrouve dans des notes — quelques-unes publiées çà et là et la plupart inédites — que je pris, fort irrégulièrement, en 1889 d'abord, puis de 1893 à 1895, les impressions que me laissaient mes presque quotidiennes conversations avec Gauguin. J'en transcrirai ici quelques-unes. Témoignages des progrès que je faisais moi-même dans mon initiation à sa vérité intime, elles peuvent aider le lecteur à s'approcher de lui. — Et, s'y mêlant, des notes de Gauguin lui-même, qui m'ont été plus tard après sa mort, communiquées manuscrites ou que j'ai cueillies dans les nombreuses publications dont il a été l'objet, corroboreront mon sentiment personnel ou, peut-être, utilement, le rectifieront.

3o L'HOMME

Avec Villiers de l'Isle-Adam, Verlaine et Mallarmé, avec Puvis de Ghavannes, Carrière et Rodin, cet homme est celui qui m'aura le plus intensément intéressé. Il est plus peuple qu'aucun d'eux. Pas un d'eux peut-être n'est aussi aristocrate que lui, non, pas même Villiers, pas même Puvis. C'est un esprit très simple et très contrasté, tout entier dans chacune de ses affirmations qui ne sont pas toujours en parfait accord.

Je crois que cette double nature, cette alliance intime d'un homme de race et d'un homme dn peuple dans le même esprit, est la condition essentielle de la grande production. La double nature est manifeste chez Carrière, chez Verlaine, chez Rodin. Villiers a reconquis la grossièreté nécessaire par ses fréquentations de cabaret, comme Puvis avec les modèles et les blanchisseuses. La double nature manque à Mallarmé, si exclusivement fin; aussi ne faut-il pas attendre de lui une production matériellement considérable.

Au passé, des hommes comme Balzac et Hugo sont des démonstrations éclatantes de ce principe. Et Lamartine luimême n'y contredit pas, — ce grand seigneur vigneron aux si réalistes amours...

Mais chez aucun le contraste fécond ne s'affirme aussi nettement que chez Gauguin. Un grand seigneur qui n'aurait certes pas besoin de montrer ses titres, mais aussi un homme de la foule qui tient, lui, à montrer les titres du grand seigneur, qui recherche même avec une avidité naïve tous les moyens de se tirer de cette foule et qui par là y retourne.

Je m'imagine qu'en lui les choses s'arrangent ainsi : le grand seigneur pense et commande, c'est le maître d'oeuvre; l'homme de la foule exécute, et c'est celui-ci qui possède la force de résistance, l'autre ayant la force d'invention.

Je suis allé voir Jean Dolent pour lui parler de Gauguin. Dolent l'admire pleinement, quoiqu'il aime ailleurs. 11 m'a dit :

LES ASPECTS DE LA PENSÉE 3i

« C'est l'artiste de ce temps qui a le plus d'autorité sur tontes les matières, sur toute la matière. »

— Et quel est le principe de cette autorité?

— Le cerveau.

— Seul ?

Dolent ne répond pas toujours.

Il a le sentiment d'être un homme complet, une réalisation totale de l'Espèce, victorieuse dans tous les domaines ouverts à son activité, et c'est par là qu'il entend légitimer ses prétentions à l'universelle royauté. Sans nettement le dire, il pense que tous les dons lui ont été conférés : le sens du vrai comme le sens du beau, la sagesse pratique aussi bien que la puissance imaginative, l'adresse comme la force, l'exactitude et la précision et du regard et du geste comme l'agilité de l'esprit, comme l'éloquence de la parole et, s'il écrit, comme le style.

Un homme, un homme véritable, selon lui, devrait être, s'il daigne peindre, le maître des maîtres ; s'il monte à cheval, le premier des cavaliers ; s'il prend une épée, l'escrimeur invincible, et même, s'il joue au billard, c'est à la fatigue seulement qu'il lui serait permis de céder.

Cette ambition immense ne lui est pas exceptionnellement personnelle. J'ai entendu un autre grand artiste faire un cours bizarre d'histoire naturelle à un très savant conservateur du Muséum.

Un rêve de Gauguin :

« Je suis le plus fort joueur de billard, dit-on, et je suis Français. Les Américains enragent et me proposent un match en Amérique. J'accepte. Des sommes énormes sont engagées. Je prends le paquebot pour New-York. Tempête affreuse ; tous les passagers sont affolés. Je dîne parfaitement, je baille

et je m'endors. — Dans une grande salle luxueuse, luxe américain, la fameuse partie s'engage. Mon partner joue le premier. 140 points ! L'Amérique se réjouit. Je joue. Toc, tic et toc, toujours comme cela, lentement, également. L'Amérique se désespère. Soudain une fusillade bien nourrie assourdit la salle. Mon cœur n'a pas sursauté : toujours lentement, également, les billes zigzaguent. Toc, tic et toc: 200, 300... L'Amérique est vaincue. Et toujours je bâille, et toujours lentement, également, les billes zigzaguent: toc, tic et toc... »

Tout n'est pas faux dans ces vantardises. Même en dehors de son art, c'est un esprit rare, curieusement intuitif et d'excellent conseil. Son adresse physique est extraordinaire ; il sait à miracle tenir une épée, et il est bien réellement un très habile joueur au billard. L'emprise générale qu'il a sur la matière, l'instinct infaillible qui le guide dans l'adaptation des moyens d'expression matérielle au but plastique, l'acuité de sa vision, sa perpétuelle présence d'esprit, l'éveil instantané de son intelligence et le rassemblement qu'il sait faire aussitôt de toutes ses énergies sous le commandement de sa volonté, ces qualités et d'autres encore d'artiste actif et robuste l'accompagnent dans les domaines inférieurs ou étrangers au sien propre, chaque fois qu'il se propose d'y triompher. Mais sa vraie, son heureuse fatalité lui assigne une mission, une seule, et, philosophe ou poète, il ne l'est que le pinceau à la main. Son éloquence est toute dans le chiffre de ses figures.

Et pourtant, plus je le connais, plus je goûte et j'admire en lui un esprit général. Il entend très bien la poésie et la musique. Est-ce par transposition? Son art, d'ailleurs, est profondément littéraire tout en restant plastique absolument.

Un autodidacte, sans nul doute. Quoi de mieux, au fond ?

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Ceux qui vont à l'école des autres ont leur âge, plus l'âge de leurs maîtres.

Puvis — il avait plus de soixante ans quand je l'ai connu, — m'a dit :

« Enfin ! je puis me vanter d'être un jeune homme : j'ai oublié tout ce qu'on m'avait appris ! »

Mais cet autodidacte prétend s'être tout appris :

« Les subterfuges de la parole, les artifices du style, écrit-il, brillants détours qui me conviennent quelquefois, en tant qu'artiste, ne conviennent pas à mon cœur barbare, si dur, si aimant. On les comprend et on s'exerce à les manier; luxe qui concorde avec la civilisation et dont je ne dédaigne pas les beautés.

« Sachons nous en servir et nous en réjouir, mais librement. Douce musique qu'à mon heure, j'aime à entendre, jusqu'au moment où mon cœur réclame le silence.

« Il y a des sauvages qui s'habillent quelquefois. »

Jean Dolent : « Paul Gauguin parlait de tout avec assurance ; il parlait un peu bas de ce qu'il entendait mal, disant n'avoir pas « de lettres », attendant peut-être de nous une objection que notre imparfaite éducation et aussi notre malice lui laissaient parfois attendre assez longtemps. »

Les écrits personnels de Gauguin, ses notes de Tahiti et de la Dominique, ses lettres, sont incorrects, entachés de fréquentes vulgarités, que rend parfois pénibles sa recherche du grand style biblique ou légendaire. Et pourtant cette recherche est légitime, car la grandeur est naturelle chez lui. Timide devant les mots, conscient de son ignorance, il contient son émotion, évite les effets, et s'exprime avec une sorte de lenteur distante et un peu lourde, de détachement ou de discrétion, où se trahit comme malgré lui son incompressible personnalité.

Par exemple :

a La neige commence à tomber, c'est l'hiver ; je vous fais grâce du linceul, c'est simplement la neige. Les pauvres gens souffrent. Souvent les propriétaires ne comprennent pas cela. — Or, ce jour de décembre, dans la rue Lepic de notre bonne ville de Paris, les piétons se pressent plus que de coutume, sans aucun désir de flâner. Parmi ceux-là, un frileux, bizarre par son accoutrement, se dépêche de gagner le boulevard extérieur. Peau de bique l'enveloppe, bonnet de fourrure — du lapin, sans doute — la barbe rousse hérissée. Tel un bouvier. Ne soyez pas observateur à demi, et malgré le froid ne passez pas votre chemin sans examiner avec soin la main blanche et harmonieuse, l'œil bleu si clair, si enfant. C'est un pauvre garçon assurément.

« Il se nomme Vincent Van Gogh.

« Hâtivement il entre chez un marchand de flèches sauvages, vieille ferraille et tableaux à l'huile à bon marché. Pauvre artiste, tu as donné une parcelle de ton âme en peignant cette toile que tu viens vendre!...

& C'est une petite nature morte, des crevettes roses sur un papier rose.

— Pouvez-vous me donner pour cette étude un peu d'argent pour m'aider à payer mon.loyer?

— Mon Dieu, mon ami, la clientèle devient difficile, elle me demande des Millet à bon marché. Puis, vous savez, ajoute le marchand, votre peinture n'est pas très gaie. La renaissance est aujourd'hui sur le boulevard. Enfin, on dit que vous avez du talent et je veux faire quelque chose pour vous. Tenez, voilà cent sous. »

« Et la pièce ronde tinte sur le comptoir. Vincent Van Gogh prit la pièce sans murmurer, remercia le marchand et sortit. Péniblement il remonta la rue Lepic. Arrivé près de son logis, une pauvre, sortie de Saint-Lazare, sourit au

peintre, désirant sa clientèle. La belle main blanche sortit du paletot. Vincent Van Gogh était un liseur, il pensa à la fille Elisa,et sa pièce de 5 francs devint la propriété de la malheureuse. Rapidement, comme honteux de sa charité, il s'enfuit, l'estomac creux.

« Après.

« Un jour viendra, et je le vois comme s'il était venu... J'entre à la salle n° 9 de l'Hôtel des Ventes... Le commissairepriseur vend une collection de tableaux : « 400 francs, les Crevettes roses, 450... 500... Allons, Messieurs! Ça vaut mieuxque cela! Personne ne dit mot?... Adjugé, les Crevettes roses par Vincent Van Gogh . »

«... Dans l'atelier, une paire de gros souliers ferrés, tout usés, maculés de boue; il en fît une singulière nature morte. Je ne sais pourquoi je flairais une histoire attachée à cette vieille relique, et je me hasardai un jour à lui demander s'il avait une raison pour conserver avec respect ce qu'on jette ordinairement à la hotte du chiffonnier.

a — Mon père, dit-il, était pasteur, et je fis mes études théologiques pour suivre la vocation que, sur ses instances, je devais avoir. Jeune pasteur, je partis un beau matin, sans prévenir ma famille, pour aller en Belgique, dans les usines, prêcher l'Évangile, non comme on me l'avait enseigné, mais comme je l'avais compris.

« Ces chaussures, comme vous voyez, ont bravement supporté les fatigues de ce vo}rage.

« Mes paroles enseignaient la sagesse, l'obéissance aux lois de la raison, de la conscience, puis aussi les devoirs de l'homme libre. On crut à la révolte contre l'Église. Ce fut un scandale. Mon père rassembla un conseil de famille pour me faire enfermer comme fou ; grâce à mon frère aîné, ce brave Théodore, on me laissa tranquille, mais je dus naturellement quitter l'Église protestante.

« Il y eut, en ce temps, une terrible catastrophe de feu grisou dans une mine. Les médecins secouraient les blessés considérés comme viables, puis, débordés de besogne, abandonnaient à leurs souffrances ceux qui devaient mourir.

« Un de ceux-là gémissait dans un coin, la figure inondée de sang, le crâne labouré par des éclats de charbon. J'aurais voulu le sauver, moi, médecin de l'Ame. » Inutile, s'écria le médecin du corps, cet homme est perdu à moins qu'on puisse lui donner des soins de chaque minute pendant quarante jours, et la Compagnie n'est point assez riche pour un tel

luxe.

« A son chevet, je veillai constamment, tout un mois, lavant ses plaies, le priant de vivre. Il fut guéri.

« Et avant de quitter la Belgique, j'eus la vision, devant cet homme portant sur son front une série de cicatrices, j'eus la vision du Christ ressuscité.

« Et Vincent reprit la palette; en silence il travailla. A côté de lui une toile blanche. Je commençai son portrait, j'eus aussi la vision d'un Jésus prêchant la bonté et l'humilité. »

Gauguin avait pour Vincent Van Gogh une affection très réelle. Les pages dans lesquelles il a raconté comment il dut se séparer de Vincent, après l'accès de folie de celui-ci, sont empreintes d'une émotion poignante, mais qui se dissimule sous la réserve dont j'ai parlé, à laquelle il s'astreint par réflexion autant que par tempérament. Je ne m'explique pas qu'on se soit avisé de reprocher à ce récit — d'un si beau mouvement, en outre, dans sa simplicité — un ton d'indifférence et de hauteur insupportable. Cette critique témoigne d'une irrémédiable incompréhension.

Si gêné, du reste, personnellement, que Gauguin soit par les mots, son vocabulaire étant très pauvre, il les suggère irrésistiblement à quiconque, les possédant pour son compte,

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