Les grands dieux
îSo LE MAITRE DE TAHITI
A ses derniers survivants, les missionnaires chrétiens s'efforcent de faire une âme et une chair chrétiennes; et les marchands leur enseignent le travail forcé, lucratif, le négoce ; et les magistrats leur récitent le Gode Napoléon; et les arbitres de l'élégance leur montrent à porter des faux cols, des gants, des habits, des corsets, des robes.
Les Maoris écoutent, subissent les nouveaux maîtres et semblent leur obéir. Mais dans ces yeux résignés persiste, invincible, le rêve vers Matamua, et chaque jour, par nombreuses théories nostalgiques, les Maoris s'en vont là-bas où sont les aïeux, dans la main de ténèbres des dieux reniés, des dieux qui se contentaient jadis de quelques gouttes de sang et qui prendront tout maintenant qu'on leur refuse tout.
Car la race entière périra pour avoir transgressé le serment des mères.
Non, les missionnaires n'ont pas conquis au Christ l'âme maorie. Ils l'ont seulement, cette âme, amollie et troublée, et, chez les femmes, leur influence, plus active que sur les hommes, a eu le singulier effet d'exalter, aux dépens du rude et bon roi de la terre, leur culte pour la divinité féminine, Hina, la lune, la déesse du mensonge et de la pitié. C'est à Hina que le plus volontiers elles font les honneurs du passé, en des fêtes au clair de la lune, célébrées par les baisers, les chants et les danses, et cette légende :
Hina disait à Téfatou :
— Faites revivre l'homme quand il sera mort.
Le dieu de la terre répondit à la déesse de la lune :
— Non, je ne le ferai point revivre. L'homme mourra; la végétation mourra, ainsi que ceux qui s'en nourrissent; la terre mourra, la terre finira, elle finira pour ne plus renaître.
Hina répondit :
— Faites comme il vous plaira. Moi, je ferai revivre la lune.
Et ce que possédait Hina continua d'être. Ce que possédait Téfatou périt et l'homme dut mourir.
Ce goût de la pitié, qui n'était pas dangereux tant qu'il s'équilibrait par la pratique auguste du sacrifice, où les hommes apprenaient à savourer l'extase de l'héroïsme, elles-mêmes les femmes sentent ce qu'il a, solitaire, de mortellement équivoque. Mais rien de plus ne leur reste de Matamua, et elles se repaissent de ce vestige.
Rien de plus, et leur beauté, et leur âme, inaltérables.
La jeunesse éternelle des éléments s'affirme, avec les caractères de
leurs diverses essences, plus nécessairement en la Maorie qu'en toute autre femme. La légèreté versalile de l'air est dans sa pensée, dans ses sentiments, dans sa parole. La profondeur agitée de l'eau est dans son regard. Ses pieds solides tiennent à la terre aussi fortement que les racines des arbres. Le feu solaire flambe dans ses sens II en résulte un être singulier, puéril et majestueux, sculptural en ses rares instants d'immobilité, aux yeux très candides et très aigus, avec un charme unique, indéfinissable, peut-être impénétrable, et que les voyageurs s'accordent à désigner, renonçant à le définir : le charme maori.
Je vois l'artiste, devant cet être, s'efforçant de lui dérober ses secrets. Je le vois contemplant cette enfant énigmatique et pourtant nue dans son âme comme dans son corps, malgré, non pas aucune ruse, mais l'extrême mobilité de sa fantaisie qui précipite et brouille perpétuellement le kaléidoscope de ses pensées, unité nuancée d'une succession de contradictoires caprices qu'on croirait simultanés, tant des uns aux autres le passage est rapide. Je le vois poursuivant sa passionnante chasse au mystère et faisant parler le silence. Il sent peser sur cette jeune vivante l'ombre du vieux passé. Il cherche dans ce visage, où la chaleur du sang permet à peine aux souvenirs personnels de s'inscrire, les traces de cet insondable passé que la fécondité de la terre n'a pas permis aux aïeux de Téhura de fixer sur le sol par de durables monuments : car les végétaux ont lentement et sûrement repris à la pierre, dont le domaine est dans la nuit de la terre, la surface du sol qui leur appartient. La Maorie se laisse posséder, elle ne se livre pas. Toujours au bout du dernier mot elle se tait, au bord du seul mot qui eût tout dit, et son incompréhensible sourire intervient avec le silence, réservant l'intime vérité hors des prises humaines. Et la certitude ne sera jamais. Non plus la lassitude : avec le sourire, voici que tout l'être s'est renouvelé, sollicitant à de nouvelles études, gaiement, la curiosité jamais émoussée.
Peu à peu, dans les recherches de l'artiste, le type d'une Eve dernière s'informe, physique et comme végétale, le robuste jaillissement d'un jeune arbre dans l'aboutissement épuisé d'une hérédité longue, avec la consécration de l'antiquité fabuleuse qui fait le fond de ses regrets et de son orgueil, avec le sceau de ce vieux, de cet insondable passé où rêvent ses instincts, ses plaisirs, ses terreurs. Elle a dans jadis son orient, et rien ne naîtra d'elle, idole et prêtresse d'un culte défunt.
Parahi lé Maraë : là réside le temple.
Car le temple, lieu ouvert et le sommet de la montagne que touchent
les pieds des dieux, est lui-même un vivant. Ici, lui seul : à son contact
meurt la nature, de terreur ou d'amour, et les cimes des grands arbres s'inclinent au seuil de l'enceinte aride.
Lieu de grandeur et d'horreur; nudité des rites mortuaires; là coula le sang humain : et des têtes de morts, témoignages sculptés sur la barrière qui cerne le temple, précisent.
Vue de ce sommet, la vie — en bas, dans les jardins du rivage, si gaie tout le jour — n'apparaît plus vraie qu'en ses heures nocturnes, alors que les rieurs de midi se taisent et frissonnent.
Est-ce du temple qu'ils descendent avec la nuit, les Tupaiis, les esprits malfaisants, et qu'ils s'en vont, quand les épouvantements de l'ombre les raniment, chuchoter d'étranges paroles aux oreilles des jeunes filles?
Est-ce l'héréditaire effroi des crimes sacrés, est-ce la mort des dieux eux-mêmes, qui marque de tant d'âpre tristesse le lieu où fut
leur temple? Qui sait?JMaislà règne la mort et, de là, elle rayonne sur l'île. Est-ce le remords des meurtres ou le regret des dieux; est-ce le regret
des dieux ou la peur de les suivre dans la tombe noire où l'oubli les
relègue ; est-ce le danger d'hier ou celui de demain qui livre aux larves
du mal les douces nuits de l'île heureuse?
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Est-ce sur le sommet où réside le temple que Téfatou répondit aux
insidieux conseils d'Hina — L'homme mourra!
Deux jeunes femmes, deux Tahi tiennes aux beaux visages graves et naïfs, contemplent une autre femme, de stature doucement surhumaine et portant à l'épaule un enfant qui, d'un geste câlin, repose sa tête sur la tête de sa mère. Autour des deux têtes, la divine auréole. Derrière les spectatrices aux mains jointes se tient un ange parmi les fleurs, riche, calme, lui-même une royale fleur.
— la orana, Maria, disent-elles : « Je vous salue, Marie. »
Et la nature est toute une prière de suavité, de luxuriance, qui reflète le sourire de la Vierge, un sourire où s'épanouissent ensemble le plaisir et la piété, le majestueux et le mutin de la déesse et de la femme, telles que ces âmes naturelles peuvent à travers celle-ci concevoir celle-là, telles qu'elles les adoraient jadis toutes deux dans la tendre Hina :
— la orana, Hina.
Ainsi, par la souple arabesque qui va des premiers étonnements à la compréhension, et qui comporte un état spirituel de ferveur docile et lucide, tu vois que cette œuvre et, en elle deviné, son objet, sont, l'une, un rite de joie rythmé de tremblement, comme, l'autre, l'occasion d'être heureux sans espérance.
Lecteur, c'est le point de vue — il fallait le dire — de ce livre; l'objet de l'œuvre écrite est celui de l'œuvre peinte, en l'œuvre peinte perçu, puis littéralement (selon, toutefois, et comme le prescrivait le fait de la collaboration, des procédés déjà vérifiés par l'expérience de maints auteurs et sans prétentions à la nouveauté) désigné.
Le héros humain des passions reste le peintre.
— Mais ne nous ment-il pas? Et pourquoi le croire ? Qui nous donnera la certitude qu'elle soit vraiment, l'île lointaine où nous ne sommes pas allés, cette terre délicieuse et condamnée? Dans le même décor, un autre, sans doute, eût entendu d'autres paroles...
— Par quelle fausse indépendance d'esprit, au lieu d'écouter la seule voix qui s'élève, quêterais-tu en des résonances qui n'ont pas vibré les termes absents d'une comparaison vaine?
— ...Un autre eût éteint aux premiers plans l'incendie tropical pour
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en réserver les flammes à l'illumination des fonds, laissant sur ce rideau clair cette humanité fauve s'agiter, fantômale, ou s'immobiliser dans la majesté de son ample statuaire, morte : morte, en effet, ou qui bientôt — vous le dites — le sera, grande race épuisée par l'antiquité de son sang et la mollesse d'un climat trop clément, ou atteinte, peut-être, aux sources de sa vie par le poison latin... Un autre, fidèle à la gloire dujtype occidental de la beauté, nous eût caché le charme dangereux de la Vénus dorée, si robuste (ou si grossière?) et qui viole nos habitudes éprises de faiblesse gracieuse, d'élégance maladive, de noblesse affinée... Un autre curieux seulement de vérité...
— Et, chacun selon sa loi propre, tous mentiraient également à ton désir, si tu prétends usurper leur rôle au service de cette vérité, qui n'est pas, en soi, qui n'a lieu que dans nos âmes et qui varie avec elles.
— Soit, et je sais que deux paires d'yeux ne virent jamais identique la même réalité. Encore est-il des limites à l'interprétation de l'art. Ici, je sens qu'elles sont franchies. Il y a plus d'invention que d'imitation, plus d'arbitraire despotisme que de fidélité, et j'ai, dès lors, le droit de discuter le caprice qui groupe des fantasmagories de songes sous cette étiquette : Tahiti !
— Non.
L'interprétation artistique n'a d'autres limites que les lois de l'harmonie.
Si les regards sur l'objet qui suscite son émotion l'artiste produit une œuvre harmonique en chacune de ses diverses parties comme en son ensemble, cette œuvre est l'expression très fidèle et très vraie de cet objet par cet artiste, si vaste qu'entre le modèle et la copie tu constates l'écart. L'écart peut être plus ou moins évident, mais il est toujours. Car il n'y a pas art s'il n'y a pas transposition. Même celui qui croit copier, s'il est un artiste, transpose, puisque c'est colorées par sa vision personnelle que nous apparaissent les choses par lui « copiées », et tu avoues qu'un autre, son égal en mérite et avec le même scrupule d'exactitude, nous les montrerait autrement colorées. Il arrive que l'interprétation la plus lointaine soit la plus vraie : défie-toi de tes yeux, passant, et songe que l'artiste a fait un long effort pour tâcher de pénétrer au secret profond des choses.
On n'a jamais rien pris à la nature avec les mains, que pour combler les cuisines et les herbiers, les ménageries et les musées d'histoire naturelle. Les choses ainsi dérobées à la nature — seules réalités objectives, pourtant, sur lesquelles tous les témoins soient d'accord — entre nos mains s'altèrent, se transforment vite et nous font peu d'honneur. Quel