‹ Paul GauguinChapitre 32 sur 37 · IA ORANA MARIA (JE VOUS SALUE, MARIE · texte numérisé non relu

IA ORANA MARIA (JE VOUS SALUE, MARIE

LE MAITRE DE TAHITI i85

Diogène a dit des lions volés au désert que nous sommes leurs domestiques et non pas leurs propriétaires? Et la mort ne tarde pas à nous les reprendre. Elle ne les reprendra pas au peintre qui sut les peindre; c'est lui le seul dompteur.

La nature ne nous livre que des symboles : le sens qu'elle prend en nous, la sensation, le sentiment, l'idée que nous avons d'elle. Nous ne la possédons que par ce détour, et c'est de ces fictions qu'est faite notre réalité. Mais le substrat, le prétexte de ces fictions, est inépuisable, eucharistique : nous pouvons communier tous à sa richesse infinie; pour tous diversement, pour chacun pleinement, la nature est toujours significative.

Or, l'art — qui est dans la nature — participe à ce divin caractère. Gomme elle, contemplé, il rayonne. Selon la variété des esprits il se multiplie. Le musicien peut susciter le peintre, comme les murmures de la forêt ont suscité le musicien.

Vart réalisé peut être pour moi la nature : elle a seulement déjà pris dans une âme conscience de soi.

De Tahiti son peintre rapporte (des feuilles de tamaris où se seraient flétries les belles syllabes de ce mot? une poignée de sable? une femme vivante? le soleil?) le rêve qu'il en eut, avec ses yeux, avec son esprit, avec son cœur : Tahiti recréée par son intelligence et sa sensibilité, telle qu'au Ofr? cours de deux années de travail heureux il parvint à la comprendre, puis à la transcrire dans un art rigoureusement harmonique, riche de rappels, d'échos, d'analogies, de correspondances. Ce paysage te garantit l'authenticité de ce visage et ce rocher te jure que voici bien la mer. L' « invention », dont tu te défies, c'est l'âme de l'œuvre, le souffle de sa vie, le mouvement qui fait l'unité supérieure de ses éléments, la chaleur fluide qui manquerait aux feuilles coupées. Cette invention, qui procède h. Y imitation de la nature, la grande inventrice ! fut influée d'elle dans l'esprit de l'artiste. Voici de l'eau qui ne tarira pas, voici des feuilles qui seront toujours vertes. Voici Tahiti, délicieuse et condamnée, comme elle est.

Voici Tahiti vraie, c'est-à-dire : fidèlement imaginée.

Une querelle encore, je la devine, et pour en finir avec ces préliminaires (qui touchent parfois au fond) :

— Après le droit de transposition il faudrait légitimer, plus délicat, le droit de parti pris. On ne contesterait que, dans cette rencontre de deux — dirai-je? — « sociétés », la nôtre et « celle » de Tahiti, le peintre donne à la sauvagerie tahitienne ses préférences et le suffrage, solennellement,

de son admiration. De quoi, permettez, rire, sans plus davantage s'attarder à ce jeu d'un goût rare.

— Au prix seulement d'une intime et entière familiarité avec l'objet de son œuvre, l'artiste peut faire sa révélation : point de telle union sans sympathie profonde. Et, à cet objet, sans l'élan d'une sympathie première, ou quelque pressentiment, l'artiste fût-il jamais venu? Sympathies, admirations, mêmes préférences, pour la beauté du décor, au moins, enchanté : tu les comprends. Que sur cette scène merveilleuse, et parce que le visage des acteurs est moins pâle que le tien, banal ou vil soit le drame joué, tu le décides? Hésite 1 Souffre qu'un autre ait d'autres pensées, fondées en études et en méditations. Cet autre ci, las de décadence occidentale, s'est épris des grandes floraisons végétales et humaines de là-bas; il a donné son respect aux splendeurs d'autrefois, sa piété à l'agonie présente.

Je ne le défends pas. Je sens, par lui peut-être et par son œuvre, comme lui. Et rêverais-je devant cette occasion d'être heureux sans espérance — le thème — d'enchaîner à l'opération d'un art celle d'un autre art et une seconde à la première épiphanie, si je n'étais, moi aussi, épris de cette sauvagerie fastueuse et de toute cette beauté vivante dans la symphonie peinte, et vivante dans ma pensée?

Mais !...

Est-il, autrement que par les lignes colorées, communicable, ce paradis? Par delà l'abord si facile des êtres, l'énigme réfugiée au fond des yeux! Et ce sourire : comme le dédain de mentir pour cacher un secret qui, même proféré, ne saurait perdre son caractère fatal de secret! Ainsi la forêt tahitienne, elle aussi, néglige de se garder : ni serpents ni fauves, et sa splendeur invite, mais c'est sa splendeur même, c'est sa miraculeuse splendeur qui la défend, polychrome et multiforme éblouissement qui voile d'éclat le mystère des fonds...

— Attends! intervient le peintre : je t'aiderai à deviner. Je tâcherai que les tableaux te content leur histoire, la mienne, là-bas, sans que les récits à l'œuvre prétendent ajouter rien, que : soulever les franges d'infini qui relient entre eux les épisodes du poème, afin de te conduire, par le corridor de l'espace et du temps, à travers les souvenirs où se décompose en circonstances le rêve total.

Écoute donc.

Mais n'oublie pas que tout artiste sincère est l'élève de son modèle.

/AlUC

PARAU NO TE VARUA INO

LE MAITRE DE TAHITI iS7

Ainsi ai-je voulu faire, moi-même : je tenais le pinceau, les dieux maoris dirigeaient ma main.

Et prends garde : l'abord n'est pas si facile! Elle est épaisse l'ombre qui tombe du grand arbre, et l'antre est formidable qu'il masque. Elle est bien subtile et très fugace, bien fière et très savante, l'Eve dorée, et je n'ai pas inventé le mélange d'horreur et de joie qui fait le charme maori. Mais sais-tu, sans incertitude, sans regrets de jadis et terreurs de futur, sais-tu si la joie serait?

— Dites, qu'avez- vous vu?

Tahiti vraie, c'est-a-dire fidèlement imaginée : ces mots définissent assez justement l'art de Gauguin, cet art de perpétuelle transposition, ou d'équivalence, selon le mot que parfois il préfère. Il a lui-même donné sur ce point des indications précieuses dans cette

« Note pour expliquer mon art tahitien, puisqu'il est réputé incompréhensible :

(( Voulant suggérer une nature luxuriante et désordonnée, un soleil de tropique qui embrase tout autour de lui, il me fallait bien donner à mes personnages un cadre en accord.

« C'est bien la vie en plein air, mais cependant intime, dans les fourrés, les ruisseaux ombrés, ces femmes chuchotant dans un immense palais décoré par la Nature elle-même, avec toutes les richesses que Tahiti renferme.

« De là toutes ces couleurs fabuleuses, cet air embrasé, mais tamisé, silencieux.

« Mais tout cela n'existe pas !

« Oui, cela existe, comme équivalent de cette grandeur, profondeur, de ce mystère de Tahiti, quand il faut l'exprimer dans une toile d'un mètre carré.

« Elle est bien subtile, très savante dans sa naïveté, l'Eve tahitienne.

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« L'énigme réfugiée au fond de leurs yeux d'enfant me reste incommunicable... »

Et ailleurs :

« L'artiste se reconnaît à la qualité de la transposition. »

Mais cette transposition, pour l'entendre, la première condition est sans doute d'y consentir, — de consentir au point de vue de l'inventeur, à son parti pris, de lui concéder cette indépendance totale qui est le droit naturel du peintre comme du poète, et d'oublier, en entrant chez lui, les préférences, les habitudes des plus grands maîtres aussi bien que les irrationnelles conventions des faux artistes. Le peintre peut faire des lignes et des couleurs ce qu'il veut, pourvu qu'il ait le sens de l'harmonie et que sa volonté procède d'une conception logique. Il peut déformer, pourvu que ses déformations soient expressives et belles. La nature lui est donnée pour qu'il la marque de son chiffre, c'est-à-dire qu'il nous révèle le sens qu'elle prend en lui. Légitime est l'emploi de tous les moyens qu'il estimera utiles, et il n'appartient à personne de les contrôler, de les compter. Pour extraire de la nature où elle s'est projetée sa pensée, qu'il écarte les obstacles et déblaye à son gré ; tout est bien qui l'aide à connaître plus précisément son propre désir, et quand nous croirons qu'il déforme les choses, c'est qu'il sera en train de les redresser, pour ne pas permettre aux apparences de lui masquer la réalité profonde, de l'empêcher de ramener" à lui sa pensée plongée au fond de cette réalité; c'est le harpon qui a « mordu » : pour le retirer de la mer avec la proie, il faut bien troubler, changer, déformer la surface des eaux.

Mais ces droits, ces libertés, qui appartienent à tous les artistes, qui constituent en dépit des Écoles et des Instituts la charte universelle de l'Art, se multiplient et s'amplifient hors de toutes vérifiables limites si nous avons affaire à un artiste décorateur. De l'arabesque pure aux formes les plus

précises, le champ de l'inspiration et de l'exécution est devant lui sans bornes. Son obligation unique est de « trouver des formes » en harmonie avec le monument qu'il doit embellir de son art; il peut les chercher où il veut, comme il veut. Il peut même laisser telles parties de son œuvre inachevées, comme en attente, afin de retenir l'attention où il lui plaît.

On reprochait à Gauguin de n'avoir pas également fini dans tous ses détails un grand tableau : « Je n'y ai inscrit que des intentions et des promesses, répondit-il. En quoi voulez-vous que le fait d'en ciseler toutes les parties vienne faire exister ces intentions, ou même les souligner, surtout dans une grande toile décorative? Est-ce bien le vrai but d'une grande toile? Il y ajustement, à notre époque, ce grand défaut de traiter toutes les toiles comme des toiles de chevalet, puis, chez d'autres, comme Gustave Moreau, de réparer le manque d'imagination — conception, si vous voulez, — par de la ciselure, la perfection de métier; ne plus promettre alors, par excès de Soulignement. La promesse n'évoque-t-elle pas le mystère, notre nature ne comportant pas l'absolu? Les Salons ont amené les tableaux finis et, par opposition, on est quelquefois heureux de trouver dans un musée une toile de maître inachevée, comme les Corot — les Corot surtout esquissés avec tant de charme. »

Or, précisément, Gauguin est avant tout (et il s'est longtemps méconnu lui-même à ce sujet) un décorateur. Le monument qu'il eût pu décorer lui a manqué, et peut-être n'en est-il pas un seul, parmi nos édifices modernes, qu'il eût estimé digne d'épouser sa pensée. Ses yeux au regard aigu et oblique, ses yeux, disait Van Gogh, d'homme « qui vient de la planète Mars », paraissaient parfois chercher le cadre qui aurait pu contenir la décoration vaste dont il portait dans son âme les éléments. « Un dôme, s'écriait Albert Aurier, qu'on lui donne un dôme!... » Il dut se contenter de décorer le palais ou le

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temple de son rêve en une suite innombrable de peintures de chevalet, échantillons, hélas! de l'œuvre colossale qu'on ne lui permit point de réaliser.

Et ceci est à noter : malgré la pleine conscience de son droit à toutes les libertés, à toutes les inventions, même à l'apparente invraisemblance, Gauguin a une constante préoccupation de la réalité. Dans les contrées lointaines et primitives où il s'est retiré, d'où il pourrait si aisément, éludant à peu près tout contrôle, nous en imposer, il observe sans cesse, directement, il se renseigne, accumulant les documents, croquis de toutes sortes, à la plume, au crayon, au pinceau, notes écrites. C'est d'après ces documents qu'il cherchera des équivalents plastiques de la nature ; mais son imagination a dans le réel son point de départ et ses références, quitte, du reste, à nous dissimuler délibérément et non sans quelque malice ses relations originelles avec le monde sensible. Et là, comme en tant d'autres points, il est d'accord avec ses chers amis sauvages : eux aussi, les Maoris, dans leurs œuvres décoratives, partent de la nature, puis leur pensée intervient pour transformer les données naturelles. Car il y eut, il y a toujours des artistes parmi ces sauvages, et Gauguin, qui s'est fait leur élève, leur voua une admiration plénière :

« On ne semble pas se douter, en Europe, qu'il y a eu, soit chez les Maoris de la Nouvelle-Zélande, soit chez les Marquisiens, un art très avancé de décoration. Il se trompe, M. le fin critique, quand il prend tout cela pour un art de Papou ! — Chez le Marquisien surtout, il y a un sens inouï de la décoration. Donnez-lui un objet de formes géométriques quelconques, même de géométrie gobine, il parviendra, le tout harmonieusement, à ne laisser aucun vide choquant et disparate. La base en est le corps humain ou le visage, le visage surtout. On est étonné de trouver un visage

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