‹ Paul GauguinChapitre 5 sur 37 · LE CHEVAL BLANC · texte numérisé non relu

LE CHEVAL BLANC

veut bien faire l'effort nécessaire pour pénétrer dans ses intentions. La collaboration avec lui était donc très facile, je dirai même très amusante; j'en fis l'expérience à propos de Non Noa et aussi de certains articles que nous écrivîmes ensemble. Et la découverte de la tournure expressive, du mot propre, l'enchantait. 11 se l'appropriait aussitôt, avec une impérieuse bonhomie, et il avait, somme toute, raison, puisque c'était bien sa pensée qui avait appelé la forme nécessaire. — Mais, quand il écrivait seul, il laissait échapper des choses comme « les pieds du quadrumane ».

Ses auteurs préférés sont Balzac et Poe. — Non pas le Balzac des grands romans d'analyse, mais celui des Études philosophiques, de la Recherche de l'Absolu, de Louis Lambert et surtout de Seraphita. Il a pour ce petit livre un culte, il prétend y trouver tout Balzac; c'est une opinion.

Quand Rodin exposa sa statue de Balzac, refusée par la Société des Gens de lettres, Gauguin étudia longuement l'œuvre.

« Une belle chose d'art, conclut-il. Mais que m'importe de savoir si les traits de ce visage sont ou ne sont pas ceux de Balzac? Rodin s'est donné beaucoup de mal pour rester réaliste dans une circonstance où il lui était impossible de l'être réellement, puisque, tout de même, il n'a pas connu Balzac; son œuvre est belle malgré lui, malgré son parti pris réaliste, par l'expression massive du bloc, par une sorte d'affirmation symbolique de la force. Alors, à quoi bon s'exténuer à la recherche d'une vérité objective qui est hors de nos prises? Moi, j'aurais fait un géant, et, dans les deux mains du géant j'aurais mis deux petits monstres : Seraphitus et Seraphita. »

De Poe sait par cœur des phrases, celles-ci, par exemple, qu'il citait volontiers : « Il n'y a pas de beauté exquise sans

quelque étrangeté dans les proportions. . La parfaite harmonie d'une œuvre Imaginative lui fait souvent tort aux yeux des sots en lui donnant l'illusion de la facilité. » — « Exemple, ajoutait Gauguin, Raphaël. » Et encore : « Celui-là seul est vraiment artiste qui applique heureusement ses préceptes les plus abscons. . . C'est la matière qui est l'esclave de l'artiste, elle lui appartient. »

Et il sait aussi par cœur le Credo de Wagner : « Je crois en la sincérité de l'esprit et en la vérité de l'art... »

Ses lectures ne sont pas très étendues; mais elles sont très approfondies.

Carrière a pour Gauguin une sympathie réelle, mais seulement intellectuelle, je crois, et qui ne va pas sans réticences : « La bouche n'est pas bonne », m'a-t-il dit.

Spontanément toutefois, il a offert à Gauguin de lui faire son portrait. Les séances de pose n'ont pas été nombreuses; trois en tout, je crois. En échange, et cela n'est-il pas assez caractéristique? Gauguin a donné son propre portrait, fait par lui-même jadis, à Carrière.

Et il me dit : « Dans mon portrait par Carrière, je ressemble à Delacroix. »

Carrière et Gauguin ! Voilà deux contemporains qui semblent séparés par des siècles. Ils se rejoignent là où le temps s'abolit, et leur estime réciproque est un grand enseignement.

Nous avons fait une promenade au Louvre. 11 m'a longtemps arrêté devant Raphaël : « C'est le Seigneur », m'a-t-il dit : « Il y a de la violence chez Michel-Ange ; Raphaël est fort, et sa grâce est l'aisance de sa force. »

Et devant Ingres :

« Selon qu'une époque fait profession de l'aimer ou de le détester, cette époque est en progrès ou en décadence. »

LES ASPECTS DE Lk PENSÉE 3g

Le plus affirmâtif des hommes, il goûte je ne sais quel mauvais plaisir à insister sur les effets négatifs de sa pensée ou de son caractère sur les autres hommes. « J'ai le mauvais œil », dit-il en souriant. Et il consigne, dans ses notes écrites à Tahiti :

« Plusieurs hommes qui m'ont fréquenté sont devenus fous. »

11 relève ce mot dans la lettre de Strindberg dont il fit la préface du catalogue de sa dernière vente à l'hôtel Drouot :

« Strindberg à P. G. 0. : ce Votre personnalité se com- « plaît dans l'antipathie qu'elle suscite, consciente de rester >( intacte. »

S'y complaisait-il, au vrai, dans cette antipathie que suscitait sdïi orgueil et par laquelle les médiocres qu'il humiliait exhalaient leur rancune? Non. Son extrême sensibilité eût certes préféré l'affection, et il l'accueillait avec joie chaque fois qu'elle s'offrait sincèrement. Mais il ne la sollicitait pas. Une pudeur excessive, maladive, compliquée de timidité, lui interdisait de faire les premiers pas vers ceux, vers celles qu'il aimait. Il a écrit :

« Pour dire : je t'aime, il me faudrait me casser toutes les dents. C'est vous faire comprendre que je ne suis point poète. Un poète sans amour! Et pour cette raison les femmes, qui sont malignes, le devinent : aussi je leur déplais. Je ne m'en plains pas... »

C'est de cette même pudeur amère et douloureuse que lui vient son ironie, la pesante, la désagréable ironie dont ses meilleurs amis ont parfois souffert. A plusieurs elle donna le change, hélas! sur la réalité d'une âme infiniment tendre et compatissante. Et ceux-là ne lisent peut-être pas sans surprise ceci :

« Je viens de perdre ma fille. Je n'aime plus Dieu.

« Comme ma mère elle s'appelait Aline.

ko L'HOMME

« Chacun aime à sa façon : pour quelques-uns l'amour s'exalte au cercueil. Pour d'autres..., je ne sais. Sa tombe, làbas, des fleurs. Apparence que tout cela. Sa tombe est ici, tout près de moi. Mes larmes sontles fleurs, vivantes celles-là. »

Le grand vice de Gauguin, soit l'orgueil, est aussi sa grande vertu. Il lui doit, sinon le bonheur, du moins la force.

« ... J'ai connu la misère extrême, c'est-à-dire avoir faim et tout ce qui s'ensuit. Ce n'est rien ou presque rien. On s'y habitue et, avec de la volonté, on finit par en rire. Mais ce qui est terrible, c'est l'empêchement au travail, au développement des facultés intellectuelles. Il est vrai que, par contre, la souffrance vous aiguise le génie. Il n'en faut pas trop cependant, sinon elle vous tue.

« Avec beaucoup d'orgueil, j'ai fini par avoir beaucoup d'énergie et j'ai voulu vouloir.

« L'orgueil est-il une faute et faut-il le développer ? — Je crois que oui. C'est encore la meilleure chose pour lutter contre la bête humaine qui est en nous. »

Mais du haut de cet orgueil, quelle puissance de mépris! 11 l'exprime imparfaitement; il faut donc le deviner à demi, sous l'enveloppe de l'ironie :

« J'ai peur que la jeunesse, sortant d'un même moule, trop joli à mon idée, ne puisse, quoi qu'elle fasse, en effacer la trace... »

«... Jadis les grands fauves ont rugi : aujourd'hui ils sont empaillés... A force de vivre on rêve une revanche, et il faut se contenter du rêve.

« Je ne suis pas de ceux qui médisent, quand même, de la vie. »

Il a voué aux critiques d'art une haine, — moins et pis, un mépris sans bornes. Ces mots, « critique d'art », même

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