‹ Paul GauguinChapitre 6 sur 37 · JEUNES GARÇONS BRETONS · texte numérisé non relu

JEUNES GARÇONS BRETONS

LES ASPECTS DE LA PENSÉE Ai

privés de toute épithète, sont clans sa bouche une injure. C'est que cette espèce lui a été étrangement aveugle, injuste, sotte, j'entends les professionnels de la critique : « J'ai et j'aurai toujours davantage les poètes pour moi », dit Gauguin.

« L'art pour l'art? — Pourquoi pas?

« L'art pour vivre? — Pourquoi pas?

« L'art pour plaire? — Pourquoi pas?

« Qu'importe, si c'est de l'art?

« Alors, à vingt ans, on dit : « Ce sera. » J'en ai déjà tellement vu qui l'ont dit!... Quelle veine! — Et si, un jour, le nuage se dissipe, il faudra s'entêter, ou dire à nouveau : « Ça n'est plus cela! Mais, maintenant, ce sera! » Ainsi de suite, jusqu'au vieil âge. J'en ai tellement vu, de ces Chrysostome, qui parlentd'or, un tas de fronts plissés... Ça me rapetissait. Mais je me disais : Je me rattraperai.

« L'artiste à vingt ans, à soixante-dix ans, à cent ans, c'est toujours l'artiste, tout petit, un peu grand, et très grand. N'a-t-il pas ses heures, ses moments? Jamais impeccable, puisque homme et vivant. Le critique lui dit : Voilà le nord ! Un autre lui dit : Le nord, c'est le sud ! — soufflant sur un artiste comme sur une girouette. L'artiste meurt, les héritiers tombent sur l'œuvre, classant : les droits d'auteur, l'hôtel des ventes, les inédits et tout ce qui s'ensuit. Le voilà déshabillé complètement. — Pensant à cela, je me déshabille auparavant : ça soulage.

« Cézanne peint un rutilant paysage : fonds d'outre-mer, verts posants, ocres qui chatoient; les arbres s'alignent, les branches s'entrelacent, laissant pourtant voir la maison de son ami Zola, aux volets vermillons, qu'orangent les chromes qui scintillent sur la chaux des murs. Les véronèses qui pétardent signalent la verdure raffinée du jardin, et, en contraste, le ton grave des orties violacées au premier plan, orchestre le simple poème. C'est à Médan.

4a L'HOMME

« Prétentieux, le passant épouvanté regarde ce qu'il pense être un pitoyable gâchis d'amateur et, souriant professeur, il dit à Cézanne :

« — Vous faites de la peinture ?

« — Assurément, mais si peu !...

« — Oh! je vois bien. Tenez, je suis un ancien élève de Corot, et si vous voulez me permettre, avec quelques habiles touches, je vais vous remettre tout cela en place. Les valeurs ! les valeurs, il n'y a que ça !

« Et le Vandale, impudemment, étale sur la rutilante toile quelques sottises. Les gris sales couvrent les soieries orientales. Cézanne s'écrie:

« — Monsieur, vous avez de la chance ! En faisant un portrait vous devez mettre les luisants sur le bout du nez comme sur un bâton de chaise !... »

« Cézanne reprend sa palette, gratte avec le couteau toutes les saletés du monsieur... »

« Un critique, chez moi, voit les peintures et, la poitrine oppressée, me demande mes dessins.

« — Mes dessins ? Que nenni ? Ce sont mes lettres, mes secrets ! L'homme public, — l'homme intime. Vous voulez savoir qui je suis : mes œuvres ne vous suffisent-elles pas ?

« Même en ce moment où j'écris je ne montre que ce que je veux bien montrer... Mais vous me voyez souvent tout nu : ce n'est pas une raison ! C'est là-dedans qu'il faut voir... Au surplus, moi-même, je ne me vois pas toujours très bien.

« Le dessin, qu'est-ce que c'est que cela ? Ne vous attendez pas de ma part à un cours sur ce sujet. Le critique veut dire, probablement : « Notes de choses, sur papier, avec du crayon » , pensant sans doute que c'est encore là où l'on reconnaît si un homme sait dessiner.

« Savoir dessiner, ce n'est pas dessiner bien. Se doute-

t-il, ce critique, cet homme compétent, que décalquer le contour d'une figure peinte donne un dessin d'aspect tout autre? Dans le portrait du voyageur de Rembrandt (galerie Lacaze), la tête est carrée. Prenez-en le contour et vous verrez que la tête est deux fois plus haute qu'elle n'est large.

« Je me souviens du tempsoù le public, jugeant les dessins des cartons de Puvis, tout en lui accordant de grands dons de composition, affirmait qu'il ne savait pas dessiner. Et ce fut un étonnement quand, un beau jour, il fit chez Durand Ruel une exposition exclusivement de dessins, études au crayon noir, à la sanguine. Tiens, tiens, se dit ce charmant public, mais Puvis sait dessiner comme tout le monde; il connaît l'anatomie, les proportions, etc.. Mais alors, pourquoi dans ses tableaux ne sait-il pas dessiner ? Dans une foule il y a toujours un plus malin que les autres ; et ce malin dit : Vous ne voyez pas que Puvis se f... de nous? Encore un qui veut faire son original !... Mon Dieu ! qu'allons-nous devenir ?

« C'est probablement ce qu'a voulu comprendre ce critique me demandant mes dessins, se disant : Voyons un peu s'il sait dessiner !

« — Qu'il se rassure, je vais le renseigner : je n'ai jamais su faire un dessin proprement, manier un tortillon et une boulette de pain. Il me semble qu'il manque toujours quelque chose, — la couleur. Devant moi, une figure de Tahitienne... Le papier bleu me gêne.

« Garolus-Duran se plaint des impressionnistes, de leur palette surtout. « C'est si simple, dit-il : voyez Velasquez, un « blanc, un noir... » — Si simples que cela, les blancs et les noirs de Velasquez ! J'aime à entendre ces gens-là ; les jours où on ne se sent bon à rien, où on jette ses pinceaux : on se souvient d'eux, et l'espoir renaît. »

Dans les sentiers convergents, des figures campagnardes,

kk L'HOMME

nulles de pensées, cherchant on ne sait quoi. Cela pourrait être de Pissarro.

« Sur le bord de la mer, un puits ; quelques figures parisiennes, de rayures habillées et bigarrées, assoiffées d'ambition sans doute, cherchant dans ce puits tari l'eau qui pourrait les désaltérer. Le tout, de confetti. Gela pourrait être de Signac.

« Les belles couleurs, sans qu'on s'en doute, existent, et se devinent derrière le voile que la pudeur a tiré. D'amour conçues les fillettes évoquent la tendresse, les mains saisissent et caressent. Sans hésiter, je dis que c'est de Carrière.

« La vendangeuse, le vin à quatre sous, la maison du pendu. Impossible à décrire. Faites mieux, allez les voir. D'un compotier des raisins mûrs dépassent la bordure ; sur le linge les pommes vert-pomme et celles rouge-prune se marient. Les blancs sont bleus et les bleus sont blancs. — Un sacré peintre que ce Cézanne !

« Croquis japonais, estampes d'Hokusaï, lithographies de Daumier, cruelles observations de Forain, groupés en un album non par hasard, de par une bonne volonté tout à fait intentionnée. J'y joins une photographie d'une peinture de Giotto. Parce que d'apparences différentes, je veux en montrer les liens de parenté. — Les conventions imposées par les critiques (ceux qui classent) ou par la foule ignorante classaient ces différentes manifestations d'art parmi les caricatures ou choses d'art léger.

« (Les artistes ne font pas de caricatures. Suivant le bœuf gras, un mousquetaire reste un chienlit.)

« Voltaire a écrit Candide. Daumier a modelé Robert Macaire. Dans Sagesse Gaspard ne me fait pas rire. Louis Veuillot méprise, Forain aussi. Chez ce guerrier d'Hokusaï, le saint Michel de Raphaël se japonise. De lui encore un des-

sin : Michel-Ange se devine. Michel-Ange, le grand caricaturiste ! Lui et Rembrandt se donnent la main. — Hokusaï dessine franchement. Dessiner franchement, c'est ne pas mentir à soi-même.

« De cette petite exposition, Giotto est le morceau capital. La Magdalena et sa compagnie arrivent à Marseille dans une barque, si toutefois une section de callebasse figure une barque. Les anges les précèdent, les ailes déployées. Aucune relation à établir entre ces personnages et la tour minuscule où entrent des hommes encore plus minuscules. D'apparence taillés dans le bois, ces personnages dans la barque sont immenses, ou bien légers puisque la barque ne sombre pas, tandis qu'au premier plan une figure drapée, beaucoup plus petite, se tient invraisemblablement sur un rocher, on ne sait par quelle prodigieuse loi d'équilibre. — Devant cette toile j'ai vu Lui, toujours Lui, l'homme moderne qui raisonne ses émotions comme les lois de la nature, sourire de ce sourire d'homme satisfait et me dire : Vous comprenez cela ? — Certainement, en ce tableau les lois de la beauté ne résident pas en des vérités de la nature. Cherchons ailleurs. Dans cette merveilleuse toile on ne peut nier une immense fécondité de conception. Qu'importe si la conception est naturelle ou invraisemblable ? J'y vois une tendresse, un amour tout à fait divins. Et je voudrais passer ma vie en si honnête compagnie.

«Avec les maîtres, je cause. Leur exemple fortifie. En tentation de pécher, je rougis devant eux. »

Il a une philosophie, instinctive, qui est une transposition harmonique de sa conviction d'artiste dans le domaine — plutôt moral qu'intellectuel. Du reste, il ne pourrait supporter la lecture d'un traité de métaphysique ou de psychologie. Il « philosophe » quand il expose sa manière de comprendre les

idées générales, les théories sociales et pourquoi il est, par sa pensée comme par un art de son altitude, un aristocrate.

« La philosophie est lourde, si d'instinct elle n'est en moi. Douce au sommeil avec le rêve qui lui donne parure — ce n'est pas science... Tout au plus en germe — multiple comme tout dans la nature, évoluant sans cesse, elle n'est une conséquence comme de graves personnages voudraient nous l'enseigner, mais bien une arme qu'en sauvages nous seuls fabriquons par nous-mêmes. Elle ne se manifeste comme une réalité, mais comme une image : tel un tableau, admirable si le tableau est un chef-d'œuvre.

« L'art comporte la philosophie comme la philosophie comporte l'art. Sinon, que devient la Beauté ? Le colosse remonte au pôle le pivot du monde ; son grand manteau réchauffe et abrite les deux germes, Seraphitus, Seraphita, âmes fécondes s'alliant sans cesse, qui sortent de leurs vapeurs boréales pour aller sur tout l'univers apprendre, aimer, créer.

« Vous voulez m'apprendre ce qui est en moi, apprenez d'abord ce qui est en vous. Vous avez résolu le problème, je ne saurais le résoudre avec vous. Et il nous appartient à tous de le résoudre. Labeur sans fin, sinon — que serait la vie ? Nous sommes ce que nous avons été de tous les temps et nous sommes ce que nous serons dans tous les temps, une machine ballottée par tous les vents. Les marins adroits et prévoyants évitent le danger là où les autres succombent, tenant compte cependant d'un je ne sais quoi qui fait vivre l'un au même endroit où un autre, agissant pareillement, meurt.

« Les uns veulent, d'autres se résignent sans combat...

« La Matière monte. La Pensée descend.

« Nivellement, partages, égalité, sont des contresens (en

logique) de la Création tout entière, qui a des degrés, des forces différentes...

« Intuitivement, d'instinct, sans réflexion, j'aime la noblesse, la beauté, les goûts délicats, et cette devise d'autrefois : Noblesse oblige. J'aime les bonnes manières, la politesse, même de Louis XIV.

« Je suis donc, d'instinct et sans savoir pourquoi, aristo, — comme artiste.

« L'Art n'est que pour une minorité. Lui-même doit être noble. Les grands seigneurs seuls ont protégé l'Art d'instinct, de devoir, par orgueil peut-être. N'importe! Ils ont fait faire de grandes et belles choses. Les rois et les papes traitaient un artiste, pour ainsi dire, d'égal à égal. Les démocrates, banquiers, ministres, critiques d'art prennent des airs protecteurs et ne protègent pas, marchandant comme des acheteurs de poisson à la halle. Et vous voulez qu'un artiste soit républicain !...

« Dans une société, tout homme a le droit de vivre, et de bien vivre, proportionnellement à son travail. L'artiste ne peut vivre. Donc la société est criminelle et mal organisée...

« Les grands monuments ont été faits sous le règne des potentats. Je crois que les grandes choses aussi ne seront faites qu'avec des potentats...

« Il est à remarquer que Platon, Confucius et l'Evangile sont tout à fait d'accord sur ce point d'une société conduite par une aristocratie intellectuelle animée du sentiment du juste et basée sur la raison et la science, n'enseignant aux autres — incapables — que des préceptes très simples d'honnêteté, telles les lois de Moïse que les docteurs de la loi maintenaient publiques, soit par la clarté de l'enseignement parlé, soit par la simplicité d'une écriture facile à comprendre. »

Je veux qu'on lise tout de suite, après ces paroles de sagesse et de fierté, la définition, parfaitement niaise, que Strindberg nous a donnée de Gauguin: «... Le sauvage qui hait une civilisation gênante, quelque chose du Titan qui, jaloux du Créateur, à ses moments perdus, fait sa propre petite création, l'enfant qui démonte ses joujoux pour en faire d'autres, celui qui renie et qui brave, préférant voir rouge le ciel que bleu avec la foule... »

Que veut-il, au fond ? Tout. Et il en convient, il l'affirme lui-même, sans modestie ni vanité : « Il me faut tout. Je ne peux, mais je veux le conquérir. » Est-ce le mot d'un enfant ou d'un grand poète ? Mais les poètes et les enfants ne pensent-ils pas, ne sentent-ils pas de même ? Gauguin n'a pas de vanité, non ; il a trop d'orgueil pour être vaniteux. Sa pensée est très pure et très haute. Sans cesse je la surprends en conflit sympathique avec celle de Mallarmé. Ne semble-t-il pas que ces mots par lesquels Mallarmé définit le poète : « L'homme primitif suprême », désignent Gauguin? Peutêtre, à part soi, Gauguin plaint-il Mallarmé d'être un poète des mots au lieu d'être un poète des formes, d'écrire au lieu de peindre...

Il explique :

— Avant tout, il y a la poésie, qui plane au-dessus de tous les arts et qui s'accorde inégalement avec chacun d'eux ; puis il y a l'individualité du poète, qui doit personnaliser la poésie: un Beau personnel, le seul humain; enfin, il y a les différents arts, les arts plastiques, l'art musical, l'art littéraire. Le poète est l'intermédiaire nécessaire entre l'humanité et, non pas seulement la nature," mais aussi la pensée. Les arts se hiérarchisent selon le plus ou le moins de moyens qu'ils fournissent au poète pour accomplir sa fonction d'intermédiaire.

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