ÉTUDE DE TÊTE
« La peinture l est le plus beau de tous les arts ; en lui se résument toutes les sensations, à son aspect chacun peut, au gré de son imagination, créer le roman, d'un seul coup d'œil avoir l'âme envahie par les plus profonds souvenirs ; point d'effort de mémoire, tout résumé en un seul instant. — Art complet qui résume tous les autres et les complète. — Gomme la musique, il agit sur l'âme par l'intermédiaire des sons, les tons harmonieux correspondent aux harmonies des sons ; mais en peinture, on obtient une unité impossible en musique où les accords viennent les uns après les autres, et le jugement éprouve alors une fatigue incessante s'il veut réunir la fin au commencement. En somme, l'oreille est un sens inférieur à celui de l'œil. L'ouïe ne peut servir qu'à un seul son à la fois, tandis que la vue embrasse tout, en même temps qu'à son gré elle simplifie.
« Gomme la littérature, l'art de la peinture raconte ce qu'il veut avec cet avantage que le lecteur connaît immédiatement le prélude, la mise en scène et le dénouement. La littérature et la musique demandent un effort de mémoire pour apprécier l'ensemble. Ce dernier2 art est le plus incomplet et le moins puissant.
« Vous pouvez rêver librement en entendant de la musique comme en regardant un tableau. En lisant un livre, vous êtes esclave de la pensée de l'auteur.
« L'écrivain est obligé de s'adresser à une intelligence avant de frapper le cœur, et Dieu sait si une sensation raisonnée est peu puissante.
« La vue, seule, produit une impulsion instantanée. »
Donc, aux yeux de Gauguin, — quel que soit, d'ailleurs, le bien ou le mal fondé de l'opinion qu'il professe dans cet éternel et stérile débat sur le mérite comparé des différents
i. Les lignes suivantes ont paru dans la revue Vers et Prose, l. XXII, 1910. 2. Je crois que Gauguin veut dire « cel avant-dernier », la littérature.
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arts, — la peinture, d'une part, étant l'art le plus complet, et, d'autre part, la peinture tout comme la littérature, devant exprimer la poésie en se personnalisant avec l'âme du peintrepoète, nous pouvons comprendre ce qu'il veut dire par ces mots : « Je ne suis peut-être pas lettré, mais je suis un homme de lettres. » En d'autres termes, puisque la littérature est, d'ordinaire, et, selon Gauguin, à tort considérée comme l'art le plus voisin de la pensée pure, Gauguin revendique le droit de faire, non pas de la peinture littéraire, mais plutôt de la littérature peinte, qui aura toute la profondeur « des lettres » et toute la beauté de la peinture, surtout cette simultanéité de toutes les parties de la composition, qui la place, en quelque sorte, hors de l'espace et du temps.
Et il ajoute : C'est là ce qu'ont fait les grands Primitifs ; l'art moderne n'est tombé si bas que parce qu'il a abdiqué ses droits d'expression littéraire; les impressionnistes, qui réprouvent cette expression, concluent cette décadence — que j'interromps. Et la peinture telle que je la conçois ramènera, par la puissance contagieuse de l'exemple, les autres arts, et la vie intérieure des hommes, et la vie sociale des nations, à la vérité.
Un jour que nous discutions la pensée de Poe plus haut citée, — « c'est la matière qui est l'esclave de l'artiste », — je la condensai en cette formule : La nature est matière, [esprit est matrice.
— C'est cela ! s'écria Gauguin.
Distinguons six périodes. Elles correspondront, la première exceptée, aux chapitres où nous essayerons de dire la formation de l'artiste, sa découverte de sa propre pensée et les principales phases de son développement.
La première période — enfance, jeunesse, mariage — nous conduira jusqu'en 1880.
La seconde — 1880-1886 — celle où nous verrons Gauguin se donner tout entier à l'art et lui sacrifier successivement ses intérêts matériels et de plus hauts intérêts.
La troisième — 1887-1888 — nous mènera de la Marti-
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nique à Pont-Aven : l'artiste est désormais pleinement conscient de son but et maître de ses moyens d'expression.
La quatrième — 1888-1889 — est illustrée par le nom de Vincent Van Gogh, puis nous reconduit d'Arles en Bretagne, où très chimériquement et très réellement à la fois se constitue l'Ecole de Pont-Aven.
La cinquième — 1889-1893 — comprend la préparation du premier séjour à Tahiti, ce séjour et la grande exposition, au retour, rue Laffitte.
Enfin, la sixième période — 1893-1903 — nous achemine, par une dernière traversée de Paris, au dernier exil et à la Fin.
Il se peut que ces divisions aient je [ne sais quoi d'arbitraire, mais elles font de la clarté et elles mettent en valeur l'ordonnance tragicruement logique de cette destinée.