DE LA NAISSANCE A LA VOCATION
Gauguin s'est ingénié à se composer une légende, à se reculer de ses contemporains dans une perspective d'immémorial. 11 a été dans ce dessein servi par les circonstances et ce sont elles, peut-être, qui le lui ont inspiré.
« Si je vous dis que, par les femmes, je descends d'un Borgia d'Aragon, vice-roi du Pérou, vous direz que ce n'est pas vrai et que je suis prétentieux... »
Il semble bien que ce soit vrai. La mère de Gauguin, Aline-Marie Chazal, était fille de Flora Tristan, née au Pérou
PORTRAIT DE LA GRANDMÈRE DE GAUGUIN (d'après une lithographie)
en 1803, fille elle-même d'un colonel espagnol au service du Pérou, don Mariano Tristan y Moscoso. C'est don Pio, le frère de Mariano, qui fut vice-roi.
Sur ces personnages, et sur sa famille, et sur sa petite enfance, Gauguin nous a laissé d'intéressants souvenirs.
« Ma grand'mère était une drôle de bonne femme. Proudhon disait qu'elle avait du génie. N'en sachant rien, je me fie à Proudhon. Elle inventa un tas d'histoires socialistes; entre autres « l'Union ouvrière ». Les ouvriers reconnaissants lui firent, dans le cimetière de Bordeaux, un monument. Il est probable qu'elle ne sut pas faire la cuisine. Un bas-bleu socialiste ou anarchiste. On lui attribue, d'accord avec le Père Enfantin, le compagnonnage, la fondation d'une certaine religion, la religion de Ma-Pa, dont Enfantin aurait été le dieu Ma et, elle, la déesse Pa. — Entre la vérité et la fable je ne saurais rien démêler, et je vous donne tout cela pour ce que cela vaut.
« Elle mourut en 1844. Beaucoup de délégations suivirent son cercueil. Ce que je peux assurer, pourtant, c'est que Flora Tristan était une fort jolie et noble dame. Elle était intime aussi avec Desbordes-Valmore. Je sais aussi qu'elle employa toute sa fortune à la cause ouvrière, voyageant sans cesse.
« Entre temps, elle alla au Pérou voir son oncle, le citoyen don Pio de Tristan de Moscoso (famille d'Aragon). Sa fille, qui était ma mère, fut élevée entièrement dans une pension, la pension Bascous, maison essentiellement républicaine. C'est là que mon père, Clovis Gauguin, fit sa connaissance.
« Mon père était à ce moment-là chroniqueur politique au journal de Thiers et d'Armand Marrast, le National. Mon père, après les événements de 48 (je suis né le 7 juin 4-8), a-t-il pressenti le coup d'Etat de 52, je ne le sais; toujours est-il qu'il lui prit la fantaisie de partir pour Lima avec l'intention
5/j L'HOMME
d'y fonder un journal. Le jeune ménage possédait quelque fortune. — Il eut le malheur de tomber sur un capitaine épouvantable, ce qui lui fit un mal atroce,, ayant une maladie de cœur très avancée. Aussi, lorsqu'il voulut descendre à terre, à Port-Famine, dans le détroit de Magellan, il s'affaissa dans la baleinière; il était mort d'une rupture d'anévrisme.
« Ceci n'est pas un livre, ce ne sont pas des mémoires non plus, et si je vous en parle, ce n'est qu'incidemment, ayant en ce moment dans ma tête un tas de souvenirs de mon enfance.
« Le vieux, le tout vieil oncle don Pio devint tout à fait amoureux de sa nièce si jolie et si ressemblante à son frère bien-aimé, don Mariano. Don Pio s'était remarié à l'âge de quatre-vingts ans, et il eut de ce nouveau mariage plusieurs enfants, entre autres Etchénique, qui fut longtemps président de la République du Pérou. Tout cela constituait une nombreuse famille, et ma mère fut au milieu de tout cela une véritable enfant gâtée.
« J'ai une remarquable mémoire des yeux et je me souviens de cette époque, de notre maison et d'un tas d'événements; du monument de la Présidence, de l'église dont le dôme avait été placé après coup, tout sculpté en bois. Je vois encore notre petite négresse, celle qui doit, selon la règle, porter le petit tapis à l'église, sur lequel on prie. Je vois aussi notre domestique, le Chinois, qui savait si bien repasser le linge. C'est lui, du reste, qui me retrouve dans une épicerie où j'étais en train de sucer de la canne à sucre, assis entre deux barils de mélasse, tandis que ma mère éplorée me faisait chercher de tous les côtés.
« J'ai toujours eu la lubie de ces fuites, car à Orléans, à l'âge de neuf ans, j'eus l'idée de fuir dans la forêt de Bondy, avec un mouchoir rempli de sable que je portais sur l'épaule. C'était une image qui m'avait séduit, qui représentait un voya-
geur, son bâton et son paquet sur l'épaule. Défiez-vous des images. Heureusement que le boucher me prit par la main sur la route et me reconduisit au domicile maternel en m'appelant polisson. En qualité de très noble dame espagnole, ma mère était violente et je reçus quelques gifles d'une petite main souple comme du caoutchouc. Il est vrai que qnelques minutes après ma mère, en pleurant, m'embrassait et me caressait. — Mais n'anticipons pas, et revenons à notre ville de Lima.
« A Lima, en ce temps, ce pays délicieux où il ne pleut jamais, le toit était une terrasse, et les propriétaires étaient « imposés de la folie », c'est-à-dire que sur la terrasse se trouve un fou attaché par une chaîne à un anneau, et que le propriétaire ou locataire doit nourrir d'une certaine nourriture de première simplicité. Je me souviens qu'un jour, ma sœur, la petite négresse et moi, couchés dans une chambre dont la porte ouverte donnait sur une cour intérieure, nous fûmes réveillés et nous pûmes apercevoir juste en face le fou qui ascendait l'échelle. Pas un de nous n'osa dire un mot. J'ai vu et je vois encore le fou entrer dans notre chambre, nous regarder, puis tranquillement remonter sur sa terrasse.
« Une autre fois, je fus réveillé, la nuit, et je vis le superbe portrait de l'oncle pendu dans la chambre. Les yeux fixes, il nous regardait et il bougeait. C'était un tremblement de terre. On a beau être très brave et même très malin, on tremble avec le tremblement de terre. Il y a là une sensation commune à tout le monde, et personne ne nie l'avoir ressentie. Je le sus plus tard quand je vis, en rade d'Iquique, une partie de la ville s'effondrer et la mer jouer avec les navires comme avec des balles maniées par une raquette. ( — Je n'ai jamais voulu être franc-maçon, ne voulant faire partie d'aucune société par instinct de liberté ou défaut de sociabilité. Je reconnais pourtant l'utilité de cette institution quand
il s'agit des marins, car, sur cette même rade d'Iquique, je vis un brick de commerce traîné par un très fort raz de marée forcé d'aller se hisser sur les rochers : il hissa en haut du mât son guidon de franc-maçon, et de suite une grande partie des navires sur rade lui envoya des embarcations pour le remorquer à la bouline; par suite, il fut sauvé.)
« Ce que ma mère était jolie quand elle mettait son costume de Liménienne, la mantille de soie couvrant le visage et ne laissant voir qu'un seul œil : cet œil si doux et si impératif, si pur et caressant !...
« Je vois encore notre rue, où les gallinacés venaient manger les immondices. C'est que Lima n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui, une grande ville somptueuse !
« Quatre années s'écoulèrent ainsi, lorsqu'un beau jour des lettres pressantes arrivèrent de France. 11 fallait revenir pour régler la succession de mon grand-père paternel. Ma mère, si peu pratique en affaires d'intérêt, revint en France, à Orléans. Elle eut tort, car le vieil oncle, fatigué d'avoir taquiné avec succès madame la Mort, se laissa surprendre pendant ce temps.
« Don Pio de Tristan de Moscoso n'existait plus. Il avait cent treize ans. Il avait constitué à ma mère, en souvenir de son bien-aimé frère, une rente de 5000 piastres fortes, ce qui faisait un peu plus de 25000 francs. La famille, au lit de mort, contourna les volontés du vieillard et s'empara de cette immense fortune, qui fut engloutie à Paris en folles dépenses. Une seule cousine, restée à Lima, vit encore, très riche, à l'état de momie. — Les momies du Pérou sont célèbres.
« Etchénique vint, l'année suivante, proposer un arrangement à ma mère, qui, toujours orgueilleuse, répondit : Tout ou rien. Ce fut rien. Quoique en dehors de la misère, ce fut désormais d'une ^très grande simplicité.
« Beaucoup plus tard, en 1880, je crois, Etchénique revint à