CHAPITRE II LE CONTEUR
Si on laisse de côté, pour l'instant, les trois <rrands romans de Paul Henieu, Flirt, U Armature et Peints par eux-mêmes, où l'intérêt réside dans l'étude des mœurs plutôt que dans le développement d'une intrigue, son œuvre narrative ne conr.prend guère que six ou sept volumes (1). Mais ces six ou sept volumes ofîrent une riche diversité. On y trouve un peu de tout : des contes en dix pages, et des nouvelles en cinquante, des histoires qui sont amusantes, et d'autres qui sont pathétiques, et d'autres qui sont terribles, et même quelques-unes qui sont insie^nifiantes. Tâchons de mettre de l'ordre, s'il est possible, dans cette apparente confusion.
La tâche des critiques serait considérablement simplifiée, si les auteurs voulaient bien se tenir exactement dans la définition qu'on a une fois donnée d'eux. Mais ils s'échap-
(1) Diogèiie le Chien, 1882; L'Alpe homicide, 1885; Les Yeux verts et les Yeux bleus, 1886; L'Inconnu, 1887; Deux Plaisanteries, 1888; L'Exorcisée, 1891; Le Petit Duc, 1896. — Noter queDiogène le Chien est suivi dans l'édition définitive (Lemerre, in-lS, 1894) de plusieurs nouvelles qui ne flguraient pas dans l'édition originale, et que., par contre, du recueil intitulé i«s Yeux verts et les Yeux 6/eu5, certains contes ont disparu dans les plus récentes réimpressions.
pent toujours par quelque endroit du cercle où Ton a prétendu les enfermer. J'ai présenté Paul Hervieu comme un réaliste de Técole de Flaubert, formé par la lecture de L'Éducation sentimentale, de Madame Bovary, d'Un Cœur simple. Et je ne m'en dédis pas. Pourtant il faut bien avouer que ce n'est pas par le réalisme absolument qu'il a débuté. Il est rare qu'on débute par le réalisme, à moins qu'on ne soit un vieux débutant, ou qu'on n'ait, comme Dickens, acquis de trop bonne heure une expérience chèrement achetée. Les jeunes gens ne peuvent guère peindre la vie, car ils ne la connaissent pas. En revanche, et justement pour la même raison, ils mettent un entrain excessif à la juger. Primo çiç^ere, deinde philosophari. Ils renversent la maxime. Philosopher d'abord; ensuite on s'occupera de vivre, et de voir si les faits se plient au système. Hervieu ne fit pas autrement. La première œuvre d'imagination qu'il écrivit, ce fut un conte philosophique : Diogène le Chien.
Cette biographie romancée du célèbre cynique apparaît un peu au premier abord comme une liquidation des souvenirs laissés à Hervieu par son éducation classique. Elle n'a pas exigé et ne pouvait exiger de lui un grand efl'ort d'invention. Elle suit très exactement le récit qui nous est fait par Diogène de Laerce dans ses Vies des illustres philosophes. Diogène, né à Sinope, y est d'abord associé à son père dans la profession de banquier; il est chassé de son pays pour avoir fait de trop bonnes affaires en faisant de la fausse monnaie. Il vient à Athènes et s'attache à Antisthène le Cynique. Au cours d'un voyage, il est pris par des corsaires et vendu en Crète à un riche marchand Corinthien qui l'affranchit pour le remercier d'avoir élevé ses fils. Diogène vieillissant partage son temps entre Athènes et Corinthe : les déplacements n'effraient pas, et pour cause, ce sage qui a pour logis un tonneau, pour garde-robe un manteau et pour mobilier une écuelle. Il meurt dans un
âge très avancé, do sa propre volonté, suivant les uns, d'un accident, selon les autres, ou, selon d'autres encore, d'une indigestion. Sur cette trame très simple, l'auteur ne manque pas de tisser en bonne place les « mots » que la tradition prête au philosophe et sans lesquels il ne serait plus Diogène. A Platon qui se moque de le voir éplucher des herbes : « Si tu avais épluché des herbes, tu n'aurais pas fait ta cour à Denys. » Au chaland qui, le marchandant au bazar, lui demande ce qu'il sait l'aire : « Mépriser les hommes, pour te servir. » Au roi Alexandre, planté devant son tonneau ; <* Retire-toi de mon soleil ! » Ajoutez-y quelques exposés fidèles, mais succincts des principales doctrines philosophiques de la Grèce, qu'Hervieu n'avait d'ailleurs pour s'assimiler qu'à feuilleter le compilateur qui lui servait de guide. Mais était-il bien nécessaire de mettre cette érudition en récit, et le besoin d'une monographie de ce genre se faisait-il sentir?
Non, sans doute; aussi n'est-ce pas uniquement pour nous initier aux théories des philosophes, à leurs bons mots et à leurs querelles que Paul Hervieu avait pris la plume. Il éprouvait visiblement le désir de faire re\dvre, selon la méthode inaugurée par Flaubert dans Salammbô, — et nous nous rapprochons du réalisme, -- la civilisation et les mœurs grecques au début du quatrième siècle avant Jésus-Christ. Les aventures de son héros lui fournissaient les occasions suffisantes de nous en représenter les principaux aspects. Nous voyons défiler le cortège des Panathénées; nous assistons à un banquet où s'assied Aristophane, où Zenon, '^ qui était docte et toujours ivre >', explique tant bien que mal, entre deux vins, à quelques jeunes femmes, la création du monde et l'origine des astres; nous prenons part à la fête barbare des Bomonices, où, pour prouver leur bravoure, les jeunes Spartiates se font fouetter jusqu'au sang sur l'autel d'Artémis Orthia; nous écoutons les conférences en plein vent du sophiste Hippias d'Ëlée, qui fait la quête
sans vergogne après chaque exercice; nous nous mêlons à la joyeuse émeute qui roule au Céphise et envoie à la mer ])ar ce chemin qui marche le tonneau du Cynique; nous flânons sur le marché aux esclaves, et nous soupons chez I;ajs. L'auteur paraît avoir récemment découvert, et il nous invite à découvrir avec lui, que cette antiquité, qu'on lui avait montrée au collège comme une chose lointaine, étrange et morte, est infiniment plus vivante et plus voisine de nous que nous ne le pensons, les hommes, les femmes, les foules, les sophistes et les philosophes étant, au fond, en tous temps les mêmes, sauf quelques menues différences de costume, de religion et de langage, qui ne servent qu'à rendre le rapprochement plus piquant.
Et cet original, qui reparaît toujours dans un coin du tableau, <■' acciieilli dans une ville, emprisonné dans l'autre, et partout supérieur aux événements, loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là, se moquant des sots, bravant les méchants, riant de sa misère et faisant la barbe à tout le monde », n'est-ce pas, dans un négligé que nos mœurs n'admettent plus, le digne frère de Gil Blas de Santillane et du barbier Figaro? Il n'est pas non plus sans avoir quelque parenté avec Candide. Il est comme lui chassé de son pays, bousculé d'aventure en aventure, fêté par les courtisanes et vendu comme esclave, et de la richesse jeté dans la pauvreté. Ils apprennent tous les deux, d'une manière lamentable et comique, à perdre leurs illusions sur ce monde, et ils s'appliquent à nous faire perdre les nôtres. Ils nous donnent tous les deux, ou prétendent nous donner, le dernier mot de la sagesse. Pour l'un, c'est de cultiver son jardin; pour l'autre, de se retirer dans un tonneau. Le tour du conte fait penser à Voltaire; mais la philosophie en est empruntée à Rousseau. Ce que nous prêche d'exemple le héros de Paul Hervieu, ce Diogène qu'on a appelé le Rousseau de l'antiquité, c'est le retour à l'état de nature, et le dédain ironique d'une civilisation dont tout le progrès
consiste à colorer de beaux prétextes, à embellir de noms sonores et à couvrir d'un vernis aussi fragile que spécieux les trois ou quatre instincts élémentaires sur quoi repose la vie de l'humanité.
Quoi ! à vingt-cinq ans, un esprit si désabusé et une si parfaite misanthropie ! — J'inclinerais, moi aussi, à voir dans cette histoire de Diogène un paradoxe de jeune homme, si les deux seuls autres essais d'Hcrvieu dans le conte philosophique, - et sensiblement postérieurs à celui-là, — ne nous suggéraient les mêmes réflexions. L'un, — c'est L'Esquimau, — nous montre cet homme de la nature, que Diogène s'efforçait de restaurer en lui, brusquement jeté au mjlieu de la civihsation européenne, et périssant victime de cette civilisation. Si une expédition américaine n'était pas venue explorer son pays perdu au bout du monde, le beau Toogoolor aurait coulé des jours tranquilles dans son village d'Irgonok, l'hiver, sous son iglou de glace, l'été, sous sa tente de peau. Il aurait conduit dans sa pauvre demeure sa fiancée, sa chère llignik, type de beauté et d'élégance bien groenlandaises, avec ses yeux à la chinoise, son teint cuivré, sa chevelure de jais, ses bottes mignonnes de cuir de phoque, sa chemise de renard bleu et sa culotte de peau d'ours. C'est pour se rendre plus digne de son amour, c'est par un puéril désir de science et de gloire qu'il a suivi les étrangers. Le voici échoué à Paris, au Jardin d'Acclimatation, exhibé comme un animal aux yeux d'une foule bruyante et stupide. Il n'a d'autre consolation que de voisiner la nuit avec l'autre bête curieuse, le phoque, en qui il retrouve un compatriote. Il meurt enfin, moitié de nostalgie, moitié de phtisie pulmonaire, en murmiu'ant le nom de sa bienaimée.
Voilà pour le sauvage qui a été assez fou de A^ouloir s'affmer au contact des races dites supérieures. Ceux à qui ^ les mêmes races vont porter à. domicile et malgré eux les bienfaits de la civihsation ne s'en trouvent pas beaucoup
mieux. Le roi Koukoiirounou règne le long d'une irréelle Côte d'Ivoire sur trois centaines de nègres des deux sexes et un millier de singes. Il vit en paix dans sa hutte de paille avec ses dix-huit femmes, ses soixante-douze enfants, et le vieux gorille qui lui sert de premier ministre. Tout change, du jour où débarquent dans son royaume, envoyés par leurs gouvernements respectifs, le capitaine Footsomewhere et Tox-sous-préfet Taupin. La discorde se met dans l'Ëtat. Footsomewhere soutient le parti de la cour, et Taupin encourage l'opposition libérale. On courrait à la guerre civile, si le Roi ne s'avisait d'un ingénieux expédient. Il donne sa fille à Taupin, au capitaine la succession du défunt gorille, et tout le monde est satisfait. La morale du conte est tirée par le sage Koukourounou. Il se fait apporter la Bible, et hre le chapitre de la Genèse : « Les fils de Noé partagèrent entre eux la terre, s'établissant en divers pays où chacun eut sa langue, ses familles et son peuple particulier... Cham eut l'Afrique, Japhet eut l'Europe... » Alors regardant le capitaine bien en face, il lui dit : « Voilà quelle a été la volonté de votre Dieu ! Qui de nous deux s'attache à vivre légitimement sur l'héritage de son ancêtre?... » Bon Koukourounou ! âme simple et loyale ! II n'y a que les monarques qui régnent sur trois cents nègres et mille singes pour pratiquer cette honnêteté élémentaire et pour respecter le droit.
Le conte philosophique est un accident intéressant dans la carrière de Paul Hervieu. Ce n'est qu'un accident. La pente naturelle de son esprit allait au réalisme. A peine avait-il publié Dio^cne qu'il se mettait en devoir de pratiquer le réalisme absolu, celui qui prétend nous attacher, bon gré mal gré, par l'enregistrement des faits, dits et
gestes d'un personnage vulgaire, remarquable tout au plus par l'excès même de sa vulgarité. A la gare d'Albert, d'où il se propose de monter par Bourg-Saint-Mainice au l^etit- Saint-Bernard, l'auteur rencontre un ancien camarade de régiment, Bolzaneto, dit Zigue. ('e Bolzaneto, un don Juan de bas étage, bellâtre, paress ux et jouisseur, pour avoir un semblant de métier, s'est improvisé cocher. Et quel cocher! et de quel équipage? Dn immense cheval rouan et une ponette noire, harnachés de cordes et de cuirs raboutis. L'homme, tout de suite familier, explique au voyageur qu'il est marié et qu'il habite à Bourg-Saint-Maurice, dont sa belle-mère tient le débit de tabac. 11 veut absolument que son client vienne déjeuner chez lui. 11 lui présentera sa femme, et sa belle-mère fera sauter un lapin. Le voyageur accepte sans enthousiasme. Il entrevoit à peine la jeune femme, qui est soufîrante. Mais il reçoit les confidences de la belle-mère, une vieille aux yeux tristes, visiblement au-dessus de sa présente condition. C'est la veuve d'un officier dont Bolzaneto fut la dernière ordonnance. Le garçon, après la mort du père, s'est, sous un prétexte et sous un autre, implanté dans la maison. Il a fait, on ne sait comment, la conquête de la jeune fille. Et maintenant il vit aux crochets de ces deux malheureuses, en faisant mine de travailler. Boh.aneto racontera l'histoire d'une autre façon. C'est lui, l'innocent, qui fut débauché par cette petite, dont il vole, pour jouer et pour boire, les misérables bijoux, et ne se soucie guère. Trois semaines plus tard, le conteur repasse par Bourg-Saint-Maurice. Le bellâtre fait la roue au seuil d'un café borgne : sa femme est morte en vingt-quatre heures, le lendemain du premier passage de l'étranger.
Il n'y a rien de plus mince que cette histoire; elle est si mince que l'analyse la réduit presque à rien. On ne peut rendre en quelques mots l'impression lamentable, pénible jusqu'au malaise, que causent ces deux destinées gâchées,
cette dégradation lente et cette agonie morale de deux créatures sur qui ne s'est abattue aucune calamité tragique, mais dont la vie se flétrit un peu plus chaque jour au contact d'un goujat. Si j'insiste sur cette nouvelle, c'est qu'elle a été conçue par l'auteur selon une esthétique déterminée, et qu'elle est précédée d'un avant-propos et d'une épigraphe dont la réunion forme comme un petit manifeste littéraire. Les déclarations de cette nature sont rares dans l'œuvre d'Hervieu. Raison de plus pour les saisir au passage et pour leur attribuer de l'importance. L'auteur ne se dissimule pas la « mesquinerie » de son sujet. Il se justifie de l'avoir choisi par « l'indulgente attention dont la chère race des badauds lui a toujours paru prodigue envers les épisodes les plus insignifiants de la vie ordinaire ». Les gens qui « se retournent, dans la rue, au passage d'un homme qui siffle ou d'une femme qui a les yeux rougis » peuvent bien '< honorer d'un regard le récit qui a été composé de scènes analogues, avec un grand souci d'exactitude, avec quelques explications en sus ». Ces « explications », si l'on veut savoir dans quel esprit elles sont données, qu'on lise seulement les quelques lignes de l'épigraphe empruntée à Baudelaire :
« Par delà des vagues de toits, j'aperçois une femme « mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque « chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vert tement. avec son geste, avec presque rien, j'ai refait l'his- « toire de cette femme ou plutôt sa légende, et quelquefois « je me la raconte à moi-même en pleurant... Et je me court che, fier d'avoir vécu et souffert dans d'autres que moirt même. Peut-être me direz-vous : <■'. Es-tu sûr que cette « légende soit la vraie? » — Qu'importe ce que peut être la « réalité placée hors de r;oi, si elle m'a aidé à vivre, à sentir « que je suis et ce que je suis ! »
L'art du conteur, pour Her^ieu qui s'approprie la pensée de Baudelaire et la systématise, ne consiste donc pas à inventer de passionnantes aventures, mais à refaire sur
des données extérieures, incomplètes et communes, l'histoire d'un être humain, — un peu comme Cuvier, avec quelques débris, reconstituait un fossile. C'est une province de la physiognomonie. Hervieu a prêté à uu de ses personnages une passion véritable pour la physiognomonie. Il semble qu'il fait parler ce personnage comme il aurait parlé luimême : « Je puis affirmer que, depuis l'âge viril, pas un mouvement dans les membres d'autrui, pas un tressaillement dans sa face ne se sont manifestés en ma présence, sans que je me sois aussitôt appliqué à définir le sentiment de provenance. Que de fois aussi suis-je parvenu à reconstituer le passé de certaines gens, rien qu'à examiner les rides qui, par la répétition des mêmes émotions de plaisir ou de douleur, avaient sillonné leurs visages de phs permanents (1) ! » Bon nombre de ses contes sont fondés sur des inductions du même genre. Un groupe de personnes d'âges divers, empressées autour d'un enfant de quelques années, vient-il s'installer dans un wagon où il est monté, il s'amuse à reconnaître, non pas les parents, ce qui n'est guère difficile, mais, parmi les grands-parents, ceux qui sont de la ligne paternelle et ceux qui sont de la ligne maternelle (2). Est-il assis à la terrasse d'un café, il devine à l'examen la situation de ses voisins, leur caractère et leurs rapports réciproques (3). Voit-il sur une place, devant une église, dans un quartier retiré, un gros homme vulgaire aborder une dame cossue et respectable, il les épie, il imagine leur conversation d'après leurs gestes; il flaire dans leur rencontre quelque chose de suspect, et l'événement lui donne raison (4). Parfois il se trompe, et c'est encore la matière d'un conte. Telle l'histoire de ce « Pif » dont le physique paraît inquiétant, l'allure suspecte, la moralité douteuse,
(1) L'Inconnu, chap. II.
(2) RlrL
(3) Protper.
(4) La MatroTït adultère.
et qui se révèle comme le meilleur des patrons et des pères (1). Hervieu fait ainsi la critique de sa méthode; il en fait même, à l'occasion, la caricature. Après un orage, il suit de sa fenêtre, à travers les carreaux mouillés, une con% ersation qui s'est engagée sur le trottoir d'en face entre deux messieurs également distingués et décorés. L'un est certainement un officier supérieur; l'autre, un membre d'une de nos académies : ils échangent de brèves paroles; ils font décrire à leur canne ou à leur parapluie des courbes bi^îarres et menaçantes autour de leurs bottines. Quel est le drame qui met face à face ces deux antagonistes?... Mais voici qu'ils se séparent avec force saints et poignées de main; ils s'éloignent, en boitant aussi bas l'un que l'autre. Et l'observateur a compris : ces dignitaires de la Légion d'honneur sont deux podagres, et il vient d'assister à ce qu'ils ont aimé à se dire « de leurs pieds, de tous leurs pieds, rien que de leurs pieds (2) >-. Sa déception est grande. Ai-je besoin d'ajouter que celle du lecteur ne l'est pas moins? C'est un accident qui se reproduit plusieurs fois, quand on lit les nouvelles d' Hervieu. L'intérêt savamment excité faiblit tout à coup. La curiosité alléchée n'est pas satisfaite. Le dénouement longuement préparé et industrieusement amené n'est pas en rapport avec la peine qu'on y a prise. C'est qu'il manque à Hervieu deux qualités naturelles du conteur, que toute sa volonté n'a pu réussir à lui donner. L'une, c'esfla facilité : on voit qu'il s'est battu les flancs pour trouver un sujet et pour le développer. L'autre, c'est la conviction : on sent qu'à raconter des aventures si médiocres, il ne prend guère de plaisir, et même qu'il s'ennuie. Je tiens de bonne source qu'il n'aimait guère à écrire des nou\Tlles, quoiqu'il en ait publié un assez grand nombre. Il ne s'y mettait, de temps à autre, comme à un pensum, que lorsque la nécessité l'y contraignait absolument : né-
(1) Pif.
(2) Les Deux légionnaires.
cessité de rappeler son nom à la mémoire du public; nécessité de contenter un directeur de reA^ue qui lui demandait quelque chose. Mais je crois aussi qu'il faut attribuer en partie cet échec à ses théories littéraires, au réahsme terre à terre qu'à un moment donné il professa. Un consciencieux procès-verbal n'est pas plus de la littérature qu'une photographie n'est un tableau, ou un film de « cinéma » une pièce de théâtre. L'art est une interprétation, et non une copie, de la réalité. Sous quelque forme et par quelques moyens que l'on présente l'image des choses, il faut, pour la rendre intéressante, y mettre quelque chose de plus que cette image, quelque chose de soi.
Hervieu a essayé souvent d'y mettre de l'humour, et de plusieurs façons. La plus simple consiste dans le grossissement systématique d'une observation juste. Tout le monde sait ce qu'il faut croire de ces duels pour la galerie, où les adversaires s'arrangent pour échanger deux balles sans résultat, et dont le compte rendu, rédigé en termes rituels, fait le tour de la presse comme une réclame pharmaceutique. Les parties et leurs témoins, qui sont les uns et les autres d'une absolue intransigeance sur les moindres articles du code de l'honneur, n'imaginent pas que la comédie qu'ils jouent puisse avoir des conséquences sérieuses, et, s'il y avait un « résultat », ils en seraient navrés autant que surpris. De là entre leurs allures de fier-à-bras et leurs sentiments intimes un contraste qui, souligné, est plaisant. Préfanier, - - le petit Préfanier, — a giflé Sempach, — le grand Sempach, - un camarade de collège, un ami de vingt ans (1). Il le rendait responsable des })ruits fâcheux qui
(1) Histoire d'un duel.
LE CONTEUR 4d
couraient sur son attitude à lui, Préfanier, à l'ésfard de la femme d'un de leurs communs amis, M"^^ Ormel. Un duel est inévitable. Chacun se met en devoir de constituer ses témoins. Sempach, au Cercle Cosmopolite, rencontre le comte de Brugnans. Il ne pouvait mieux tomber. I^e comte, ou soi-disant tel, est un spécialiste, qui se tient che~ lui, dés le petit matin, •( rasé, cosmétique, en redinifote et en souliers vernis », prêt à remplir son office « et à demander des réparations en tous genres ». Cet élégant vieillard emprunte dix louis à Sempach et lui procure, séance tenante, un second témoin, le capitvaine Constantinowich, « souscapitaine en congé de l'armée bulgare », qui, dans les sociétés où on le prend comme bouche-trou, ne prononce jamais une parole, et « à force de ne rien être, est enfin quelqu'un ». Préfanier, de son côté, se fait assister de ses deux inséparables, Alphonse Ormel et Jacques Bernoir. Les quatre mandataires tombent d'accord sur la nécessité d'une rencontre avec une promptitude dont leurs mandants sont ahuris. Le duel aura lieu au pistolet, le lendemain, à Sartrouville, ^uv le bord de la Seine. A l'heure dite, les combattants se mettent en route, escortés de leurs témoins et de leur médecin. Sempach est inquiet, et Préfanier est morose. Les deux landaus se rejoignent; on descend; les témoins remplissent les formalités prescrites avec l'empressement de gens qui sont satisfaits de penser qu'ils n'ont personnellement aucun risque à courir. On met les adversaires en face l'un de l'autre, et Brugnans commande le feu. l'ne double détonation retentit; les attelages se cabrent; mais personne* n'a bronché :
Les deux adversaires, immobiles, tenaient encore le bras tendu en l'air. Sans accord préalable, mais dans un état d'esprit identique, ils avaient ajusté un nuage. Et, à cet instant, leurs yeux mouillés, leurs narines détendues, leurs bouches assouplies semblaient n'attendre qu'un signe pour que, de part et d'autre, l'effusion s'accomplît dans un embrassement.
Le comte de Brugnans, qui a ses raisons pour paraître chatouilleux en matière d'honneur, demande quelle est cette comédie et parle de faire recommencer le combat. Heureusement, Jacques Bernoir, que Préfanier a choisi, en cas d'accident, pour son exécuteur testamentaire, se soucie peu d'exercer des fonctions qui, pour des raisons qu'il serait un peu long d'expliquer, l'obligeraient à tirer mille francs de sa propre poche. Il s'oppose à la reprise du duel. La silhouette d'un garde champêtre, se profilant au haut d'un tertre, détermine tout le monde à la retraite, et on reprend gaiement le chemin de Paris, après avoir « bâclé » l'indispensable procès-verbal.
L'humour consiste encore dans le contraste adroitement présenté entre les intentions qu'affiche tel ou tel des héros de l'aventure et le résultat auquel il aboutit, surtout si, par un revirement inattendu, il se trouve qu'il est lui-même la victime de ses mauvais desseins. C'est l'histoire classique du trompeur pris à son propre piège. Ce renversement de situation a quelque chose de mathématique qui plaît au génie méthodique de Paul Hervieu. Il a usé du procédé à plusieurs reprises, et toujours heureusement. Ici c'est un jeune garçon, « mon ami Léonard », rencontré au bord du lac de Gaude, enfant gâté, malingre et chétif, orphelin et millionnaire, qu'un oncle et une tante sans fortune et sans scrupules poussent à commettre toutes les folies, dans l'espoir de recueillir promptement son héritage. Mais l'avorton ne roule pas dans les précipices au bord desquels on le fait passer; il ne se tue pas avec les armes à feu qu'on a soin de laisser à sa disposition; il ne s'empoisonne pas avec l'alcool qu'on l'encourage à boire. Quelques années plus tard l'auteur le retrouve à Menton, plus Avivant que jamais, marié et en voyage de noces. La tante s'est noyée dans le lac du Bourget, en manœuvrant pour y faire choir son neveu. Et voici, traîné derrière le jeune couple dans une voiture de malade, geignant, toussant, grelottant, l'oncle
moribond. Pour en finir avec Léonard, il a voulu lui montrer à « faire la fête ». Il y a gagné une phtisie pulmonaire (1).
— Ailleurs, c'est un brillant attaché au ministère des Affaires étrangères, M. Arnaud Gigot de Bretteville, Gigot par son père et Brettevillo de son chef, qui se flatte d'éblouir par son nom, sa situation, ses grands airs et son monocle une bonne petite bourgeoise, femme d'un camarade de Sainte-Barbe, retrouvé par le plus grand des hasards. Il s'en est \ anté à ses collègues du Bureau adjoint des Services supplémentaires. Mais au lieu qu'il détourne de ses devoirs la jeune M^^^ Tourtelin, née Roquet, il se laisse prendre, sans y penser, au charme ingénu de M^i^ Lucie, la sœur de M"^6 Tourtelin. Il compromet sa récente particule, et ft la Carrière » elle-même, dans une alliance vulgaire, et prépare aux bons camarades une occasion, qu'ils ne manquent pas, de se faire des gorges chaudes à ses dépens (2).
— Mais le chef-d'œuvre d'Hervieu en ce genre, parce que, selon le proverbe, la plus courte plaisanterie est la meilleure, et qu'il ne faut pas lui laisser le temps de languir, ni au lecteur celui d'anticiper le dénouement, c'est le petit conte intitulé : La Justice sous un saule. M. Matrinet, un honnête commerçant qui vient de se retirer des affaires, a reçu en cadeau de l'associé auquel il a cédé sa part du fonds commun, une superbe canne à pêche munie de tous les perfectionnements désirables. C'est un article peut-être de 60 francs. L'engin est mis soigneusement de côté pour être essayé en temps voulu. Ceci ne fait pas le compte de Bébé, l'enfant de la maison, un garçonnet d'une douzaine d'années. Il s'empare de la merveille, et court la déployer sur le bord de la Réguelette. Mais une grosse main se pose sur son épaule. Pêche en temps prohibé : c'est la confiscation de l'engin, dont Bébé se voit dépouiller avec stupeur; c'est la menace d'un procès, qu'il n'évitera qu'à la condition
(1) Mon Ami Léonard.
(2) Aux Affaires étrangères.
de porter tous les dimanches, avant midi, dans le tronc d'un vieux saule, un paquet de tabac de dix sous. Pendant des semaines et des semaines, Bébé emploie des ruses de sauvage poui- acquitter, à Tinsu de tout le monde, le tribut qui lui a été imposé. A la longue, M. Matrinet découvre le manège; il arrache des aveux à son fils; il se rend de sa personne à l'arbre, confond le peu scrupuleux garde champêtre, et sous la menace d'informer « le maire, le capitaine de gendarmerie, le préfet, tout le diable et son train! » l'oblige à lui apporter, chez lui, tous les dimanches, avant midi, au lieu et place de la canne à pêche qu'il n'est plus en état de rendre, une pièce de quarante sous. Et voilà deux ans que cela dure, et M. Matrinet ne se juge pas encore suffisamment indemnisé de la perte : jugez donc! "c'était un souvenir!... »
Le fond de toutes ces histoires, c'est une mystification inattendue et involontaire. Parfois c'est une mystification parfaitement volontaire et préméditée dont Her^■ieu s'amuse à nous narrer dans le plus grand détail la conception, la préparation et l'exécution, qui ne tourne pas toujours à l'avantage du mystificateur. Ces divertissements de pince-sans-rire répondent à un penchant caractéristique de su nature. Il en fait ^a^ eu dans un curieux passage où il rapproche ce goût pour la plaisanterie à froid d'un goût excessif qu^il se reconnaît également pour le romanesque étrange et sombre (1). Il y a peut-être entre les deux ane parenté plus étroite qu'on ne le croirait. L'étrange, en littérature, n'est souvent qu'une mystification dont l'auteur, selon sa fantaisie, nous dévoile ou nous dérobe le secret. M^^ Gilbert, après une soirée où la conversatiîjn a
(1) Les Yeux verts et les Yeux bleus, avant-propos.
roulé sur les revenants et les attaques nocturnes, pense mourir de peur en voyant entrer dans sa chambre, au moment où elle va s'endormiir, un être extraordinaire. Imaginez un \isage écarlate, affreusement coupé par une paire de moustaches vertes, au-dessous d'un nez plus écarlate encore et crochu comme un bec, et surmonté entre deux cornes rouges d'une huppe de cheveux verts ! Elle découvrira le lendemain que ce monstre n'est autre que son propre fils, grimé pour se rendre à une soirée de têtes où il ne l'avait pas prévenue qu'il fut invité, et qui venait chercher dans son armoire quelque argent de poche, avant de partir (i). Il ne lui reste, et à nous, qu'à rire de sa mésaventure. Mais, si l'auteur \eut passer du comique au tragique, secouer les nerfs, ébranler l'imagination et nous laisser sous une impression de terreur, en se dispensant par surcroît de nous fournir aucune explication positive, s'il veut, sans sortir de la iéalité, se donner tous les avantages du mystère, il lui suffît de substituer à la fantasmagorie et au cauchemar l'hallucination et le délire. Qu'il prenne un fou pour le héros de son conte, et tout le champ de l'invraisemblable se trouve du même coup annexé et incorporé à son domaine. C'est un moyen dont Hervieu se sert couramment. Il y a dans l'ceuvre de cet homme parfaitement raisonnable un assez grand nomibre de fous, de toutes les sortes et à tous les degrés, depuis le neurasthénique jusqu'au furieux, en passant par le crétin et l'idiot. Celui qu'il préfère est le demi-fou, le maniaque, dont la folie cohérente, lucide, logique, a toutes les apparences de la raison et s'achemine à son terme inévitable, qui est le suicide ou le crime, suivant une ligne d'une inflexible rigidité. Il tire du développement normal d'une tare cérébrale des efîets d'angoisse et d'épouvante qui rappellent plus d'une fois le fantastique réaliste et scientifique de Poe. Beaucoup de ses
(1) Simple soirée, nuit étrange.
personnages sont sous l'obsession d'une idée fixe. Celui-ci est persuadé qu'il a trouvé, avec sa théorie du courant intellectuel, le secret du \ rai, le fond de la science, le fin du fin, et, comme sa nièce, une jeune fille de vingt ans, se raille de sa découverte et lui répète à tout m.oment qu'il a « perdu la boussole ^, il fait enfin taire cette gêneuse en lui tordant le cou (1). Tel autre a été victime d'un accident de chemin de fer. Depuis lors, il ne peut plus apercevoir le luisant des lails sans éprouver la sensation du fer pénétrant la peau, ni entendre la trépidation d'une locomotive sans être persuadé qu'on lui lamine les nmscles. Il tire à coups de carabine sur un convoi qui passe, au e-rand dam d'inoflensifs voyageurs (2). Tel autre vit depuis son enfance dans un état d'hallucination perpétuel; il se croit l'objet d'un complot ourdi entre sa femme et son m.édecin pour se débarrasser de lui, et il est grand temps, pour leur sûreté, qu'on l'enferme dans un hospice d'aliénés {?<). Tel autre obéit comme un automate à une suggestion dont l'auteur était loin de prévoir les conséquences, «t tue sa femme à coups de couteau (4). Le mérite de ces historiettes est dans l'art avec lequel l'auteur, après nous avoir dépaysés de notre raison et jetés en pleine bizarrerie, nous achemine par une gradation savante et un enchaînement nécessaire au terme où tend son récit. Cet art, Hervieu ne l'a jamais poussé plus loin que dans La Porte cntre-bâilUe. Au quatrième étage d'une drôle de vieille maison habite un locataire singulier, mais d'une originalité en apparence inoffensive, payant régulièrement son terme et estimé de sa concierge, qui n'aurait jamais rien eu à démêler avec la justice sans la petite circonstance que voici. « Quand M. Phocas descendait ou remontait l'escalier, en arrivant
(1) Le Courant intellectuel.
(2) Le Cfiemin de fer à crans.
(3) L'Inconnu.
(4) Les Yeux verts et les Yeux bleus.
au palier du troisième étage, dans le quart de jour qui régnait là, il ne pouvait s'empêcher de remarquer que la porte de F appartement n'y était ordinairement pas fermée. Elle se trouvait, comm.e on dit, tout contre. » Il le remarque d'abord sans y attacher d'autre importance: puis il en est intrigué, puis obsédé. Un beau jour, il n'y tient plus. Il pousse cette, porte, puis une autre, également entr'ouverte, et il se trouve en face d'une énorme armoire... entrebâillée. Il se croit au but, quand, derrière lui, il entend une voix hardie et tremblante, faible et furieuse, lui demander ce qu'il fait là.
M. Phocas se retourna subitement. Il aperçut une petite bonne d'une quinzaine d'années, en tablier bleu, en corsage de piqué blanc, à crinière rousse. Il fit un pas vers elle. Elle voulut se sauver. Il la rattrapa. Elle voulut crier. Il lui saisit la gorge avec celle de ses deux grandes mains dont il ne tenait pas son chapeau. Alors il entreprit de démontrer à la fillette par quel concours de circonstances, par quelle suite d'événements méthodiques il avait été amené à visiter cette armoire. Ce fut embarrassé, filandreux et très long. A mesure que l'intrus insistait davantage, la petite bonne écarquillait de plus en plus les yeux. Bientôt elle cessa de se débattre; elle sembla convaincue. M. Phocas pensa pouvoir la lâcher. Ça n'alla pas tout seul, tant ses doigts, pendant une explication bien confuse et si difficile, s'étaient crispés autour du cou. Enfin il ne la tint plus. Elle tomba. Il la posa dans le fauteuil à la Voltaire, raidie comme un pantin, la langue jaiUie, ayant l'air de faire une drôle de grimace. Et il s'en alla sur la pointe des pieds, prenant soin de remettre chacune des deux portes comme il les avait trouvées : tout contre.
J'arrive au dernier moyen, le meilleur, parce qu'il est le plus simple et le plus naturel, qu'emploie le conteur, dont l'imagination, évidemment, e:=t àssez sèche, pour rehausser l'intérêt d'un sujet fort ordinaire : c'est de mettre en valeur
PAUL HKRVISD
rélément dramatique que rontieut, si on sait le regarder, un fait en lui-même banal. Hervieu s'y est appliqué avec succès dans quelques-unes des nouvelles qui composent le recueil intitulé L'Alpc homicide. Un touriste victime d'un accident de montagne, un guide qui risque sa vie pour sauver celle de son voyageur, autant de laits divers conune les journaux en insèrent tous les ans, dans la saison de l'alpinisme. A moins que nous ne connaissions les héros de l'aventure, il n'y a pas même de quoi retenir notre j.ttention. C'est ici que le talent du conteur se révèle. Il met sous nos yeux ce que nous ne chercherions pas à nous représenter; il nous force à le voir. Il indivi.hiahse les personnages, ii dessine les caractères, il analyse les sentiments, il explique les actions, il dose l'émotion, il gradue les périp^'ties. D'une information sèche et froide, il fait un récit pathétique et vivant. Le Révérend Henry Martindale, dont le narrateur a fait la connaissance, le jour précédent, dans un hôtel de Chamounix, entreprend l'ascension du Mont-Blanc, sous la conduite de deux guides expérimentés (1). Du jardin de l'hôtel on peut suivre au télescope le prof?rès de leur périlleux voyage. Tout va bien jusqu'au sommet. Mais à la descente;», surpris par un orage, ils se perdent dans la montagne, et les sauveteurs, partis en hâte, ne rapportent que des cadavres. Qu'on juge du drame qui se joue tout un jour et toute une nuit dans l'âme de la jeune femme du Révérend Martindale, douce créature aimante, qui ne parle que de son mariage et de son mari. L'étranger que le hasard lui a donné pour voisin de chambre a le cœur navré d'entendre ses plaintes. Touché de sa détresse, il lui offre, au malin, pour qu'elle ait plus vite des nouvelles, de monter jusqu'aux Grands Mulets au-devant des sauveteurs. Un signal lui apprendra si elle doit se réjouir ou perdre son dernier espoir. Le premier cadavre qu'il aperçoit en arri-
(1) L'Alpe homicide.
vant est celui de Martindale. Un carnet trouvé sur Tascensionniste lui montre l'autre face du drame, celle (jui s'est déroulée là-haut dans la neige et dans la nuit :
« ... Je ne vous verrai plus en ce monde!... Me convaincre de cette vérité est le seul mal que j'éprouve encore... Sachez que vous avez été toute ma félicité, ô vous, vertueuse, modeste, brave petite femme !.. Vous n'étiez craintive que pour moi... Olil si je vous avais écoutée! ,Ie serais juste à présent dans vos bras... Je voudrais être bien sûr que vous me pardonnerez la peine que je vous cause... Soyez assez gén-^reuse pour répondre à nos amis que Henry Martindale s'est tué en essayant une entreprise dont vous êtes fière... Je sais la figure noble et hardie que vous aurez pour soutenir cela... Annie adorée, laissez-moi encore vous déclarer que la raison était avec vous le jour où je vous ai tant fait pleurer, parce que vous aviez accepté les fleurs de la tante Cora... Quand vous la verrez, priez-la en mon nom d'oublier nos discordes et de se convaincre que j'étais un caractère vif, mais non pas un parent dénaturé... Combien de choses j'aurais encore à vous expliquer ! Ainsi, le soir oîi je suis rentré si tard à Stirling, sans vouloir vous dire d'où je venais... Mais vous ne devez plus vous rappeler cette futilité... Hélas! mes doigts glacés ne peuvent plus rien tenir... Mes yeux se ferment malgré moi... L'aurore a peut-être commencé pour vous; mais ici la neige redouble d'épaisseur... et ma torche s'éteint... Au revoir, mon Annie, dans l'existence éternelle! Pour vous sera mon dernier soupir!... »
Rien n'est plus simplement, plus sobrement humain. Mais voici qui est plus émouvant encore et plus tragique. Le guide Tobie Rayoud s'est broyé deux doigts dans un accident de montagne (1). La gangrène s'est mise dans la plaie. L'amputation est nécessaire. En attendant ses instruments, qu'il a envoyé chercher, en faisant ses préparatifs, et même dans les intervalles de l'opération, le Dï" Dousselin se fait conter la scène, dont le récit est maintes fois interrompu par les cris de douleur du patient. Donc le guide Tobie et son cousin le porteur Benoit pilotaient dans
(1) Tobte Rayoud.
la montagne un certain major Wolf, moitié touriste, moitié espion, insupportable, arrogant, exigeant et brutal, « une carne », dit Tobie. Chemin faisant, le guide j;'avise qu'il a déjà rencontré ce particulier quelque part. Une dent cassée à la mâchoire du major dissipe ses derniers doutes. C/cst Tofficier qui, en 1870, au col de la Clusette, a tué le frère de Benoit d'un coup de pistolet et fendu d'un coup de sabre le crâne de Tobie, qui venait, de la crosse de son fusil, de l'atteindre en pleine figure. Benoît, qui a entendu vingt fois redire cette histoire^ a la même impression. Ni l'un ni l'autre ne bronchent. Mais voici le coup de théâtre. L'orgueilleux major, qui n'en veut faire qu'à sa tête, exécute une périlleuse glissade. Il disparaît dans une crevasse, entraînant Tobie, qui, par miracle, s'arrête droit au bord, tandis que Benoît s'accroche comme il peut à un bloc de glace. Mais il faut laisser la parole à Benoît :
Jo soufïle à demi-voix : « Tobie?... Coupe-lui la corde!... » Pas de réponse; rien qu'un gémissement. « T'es blessé ? — J'ai deux doigts pris entre la corde et l'arête... — Retire-les!... — Il gigote trop; si je m'ôte, le tranchant de la glace sciera le fil. — Eh ben! après?... » Encore pas de réponse. « T'aimes mieux te faire scier tes doigts?... » Tobie geint seulement... Mes bras se lassent. Va-t-il falloir nous sacrifier pour cette canaille?... « Tobie, coupe-lui la corde! — Tais-toi, malheureux! — Tobie, tu n'as donc pas vu sa dent cassée? C'est lui qui t'a fendu le crâne ! C'est lui qui a tué mon frère ! Coupe-lui la corde! C'est pas une créature! Tobie! Nom de D... ! coupe-lui la corde!... » Je ne reçois plus aucun signe de vie... Ça devenait trop bête, et, du reste, ça ne pouvait plus guère durer... Je m'avise d'un remède... Je m'assure que mon piolet restera solide au poste. Bon! J'y noue le bout de corde que j'avais en queue. A force, à force, je me délivre la ceinture. Je rejoins Tobie. Je déUvre ses doigts qui me font l'effet d'être brisés ou gelés. « Et le major? réclame-t-il aussitôt. — Bon ! bon ! laisse-le cabrioler ! — Vite, sauvons-le ! — Soit donc !... » Tobie d'une seule main, moi de deux, nous amenons le paquet. Ça nous regarde avec des yeux de chouette ! Ça ne nous dit pas seulement merci! Au contraire, il ronchonne en éternuant : « Mein Gott! fus y meddez la revlegzionl... »
Des morceaux comme celui-ci font bien ^^oir quel est le plus sur mérite d'Hervieu considéré comme conteur. Ce n'est ni l'agrément de la fantaisie, ni le piquant du style, ni l'ironie un peu lourde de ses contes philosophiques, ni le flegme un peu monotone de ses contes humoristiques, ni l'étrangeté un peu compliquée de ses contes fantastiques. C'est l'art de combiner, d'organiser une situation, de la préparer, de l'amener, de la produire dans tout son jour, d'en développer toutes les conséquences et d'en tirer tous les effets. En un mot, c'est l'art de mettre en scène. La possession naturelle de cette faculté explique suffisamment la vocation dramatique qui s'est révélée à Hervieu un peu plus tard, et il n'y aurait plus qu'à en étudier l'épanouissement dans son théâtre, si le metteur en scène ne se doublait en lui d'un moraliste sur la formation et les tendances duquel il faut d'abord dire un mot.