‹ Paul Hervieu, conteur, moraliste et dramaturgeChapitre 4 sur 9 · CHAPITRE IIÏ LE MORALISTE · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIÏ LE MORALISTE

Le moraliste, dans la tradition littéraire française, c'est l'écrivain qui peint les mœurs de son temps en ce qu'elles ont de particulier, en ce qui les distingue des mœurs des autres époques et leur donne leur physionomie propre. Ou bien encore c'est l'écrivain qui, moins soucieux de peindre les mœurs de ses semblables que de philosopher sur elles, s'applique à démêler les raisons profondes de la conduite des hommes, à discerner sous les apparences souvent trompeuses le véritable motif de leurs actions. Le moraliste, c'est La Bruyère, et c'est La Rochefoucauld. Hervieu est-il un La Rochefoucauld ou un La Bruyère? Il tient à la fois de l'un et de l'autre. Il se plaît, comme La Bruyère, à représenter d'une manière pittoresque et satirique les caractères, les mœurs, les usages, les vices, les travers. Il s'applique, comme La Rochefoucauld, à condenser en brèves formules la quintessence de ses observations; il prétend, comme lui, nous faire toucher du doigt le ressort caché et unique qui met en jeu tout le mécanisme moral. Il a l'esprit mordant de l'un et la rigueur inflexible de l'autre. Il leur emprunte quelquefois leurs procédés : on trouve chez lui des portraits et des réflexions tout à fait dans le goût du grand siècle; on pourrait extraire de son œuvre — et on l'a

fait (1) — la matière d'un petit volume qui ne ferait pas trop mauvaise figure à côté, ou au-dessous, des Maximes et des Caractères dans une collection des Moralistes français. Mais s'il a prouvé dans La Bêtise parisienne et dans les Notes sur la Société qu'il savait traiter le genre didactiquement, à la façon de nos classiques, c'est à la forme concrète et vivante du roman qu'il a confié dans Flirt, dans Peints par eux-mêmes et dans L' Armature l'expression de ses idées sur la nature humaine, considérée dans ce milieu un peu spécial que Ton appelle le monde parisien (2).

Le plus récent de ces cinq ouvrages, L' Armature, est de 1895. Le plus ancien, La Bêtise parisienne, a paru en 1882. Ce titre ne convient plus aussi exactement à l'édition actuelle, où se sont glissés des morceaux qui n'ont rien de particulièrement parisien. Mis sur la couverture de la première, il définissait au contraire de la façon la plus nette la matière du volume et l'intention de l'auteur. Que le jeune Paul Hervieu, littérateur débutant et apprenti moraliste, étant né à Paris et y ayant vécu jusqu'à vingt-cinq ans, prît pour sujet d'observation les mœurs parisiennes, il n'y avait là rien que de naturel. Il pouvait paraître plus surprenant que ce censeur juvénile se donnât pour mission de relever soigneusement les traces d'un défaut que ses concitoyens n'ont pas coutume de se reconnaître. Les Parisiens de toute classe et de toute condition, n'ont pas en général d'eux-mêmes et de leur esprit une opinion trop modeste; ils pécheraimt plus volontiers par un excès de

(1) Paul Hervieu, La Chasse au réel, pensées choisies et précédées d'une introduction par Henry Malherbe, Paris, Sansot.

(2) La Bêtise parisienne, 1882 (édition augmentée en 1897); Notes sur la Société (à la suite de L' Exorcisée), 1891; Flirt, 1890; Peints par eux-mêmes, 1893; L'Armature, 1895.

confiance dans leur supériorité. Si les Français se croient lo peuple le plus spirituel de la terre, les gens de Paris ont de tout temps prétendu être les plus spirituels des Français. Rien qu'en annonçant qu'il allait parler de la bêtise parisienne, le Parisien Hervieu renversait toutes les opinions reçues. Il y avait là une certaine crânerie, — qui visait peut-être au scandale, excellente source de succès, — mais qui pouvait être aussi un acte de courage. Cela faisait bien augurer de sa vocation de moraliste et de l'indépendance de son jugement.

Indépendance, plutôt que profondeur. Ce qui, dans les mœurs parisiennes, a sollicité l'attention du jeune homme, c'est ce qui devait naturellement intéresser un observateur de son âge, jetant ses regards autour de lui et découvrant le monde. Ce sont les aspects les plus extérieurs, ce qu'il suffit d'ouvrir les yeux pour voir, soit qu'on flâne à travers la viUe, soit qu'on emboîte le pas à la foule, et qu'on la suive dans les lieux où elle va, selon les jours et les saisons, chercher son divertissement et se donner l'illusion du plaisir. Plusieurs des essais rassemblés ici par Her\'ieu s'intitulent modestement des croquis. Ils s'appliquent à fixer pour nous la physionomie de quelques-unes parmi ces scènes qu'on est convenu d'appeler des tableaux bien parisiens : une journée de courses à Longchamps, ou une visite au Salon annuel, ou un bal de l'Opéra, ou une soirée au caféconcert, à la foire de Saint-Cloud ou à celle de Neuilly. Ils ont tout au moins le mérite d'avoir été faits d'après nature, et d'être d'une scrupuleuse exactitude. On en peut juger par cette description, que je prends au hasard, de la pelouse de Longchamps par une après-midi de courses :

Une partie du public se répand sur la pelouse : petits rentiers, boutiquiers avides de grand air, soldats de ligne, sous-préfets en permission, employés de mairies, collégiens sans correspondants et menés par des pions.

Cette population marche docilement, toute la journée, en suivant

la corde des pistes, ou bien elle s'assied sur des tertres. Les hommes causent de leurs affaires; les femmes ornent leurs corsages de marguerites et de boutons d'or cueillis par leurs enfants.

Quelques voitures viennent bien se ranger devant le disque; mais ce sont de vieilles calèches où s'écrasent des familles industrielles, des coupés flétris, des victorias fanées comme les créatures qui s'y étalent, pour avoir trop fait, les unes et les autres, le service nocturne des restaurants (1).

Il me paraît inutile de prolonger l'épreuve. Si jamais vous êtes allés, dans le soleil, la poussière et la cohue, honorer de votre présence la réunion où se dispute le Grand Prix, voilà ce que vous avez vu. Et vous vous demandez peutêtre, en le lisant, s'il était bien nécessaire qu'un auteur noircît une douzaine de pages, pour contraindre votre imagination à le revoir. Les descriptions de ce genre seront bienvenues des érudits qui dans cinq cents ans, — • ou dans cinquante, — étudieront consciencieusement, avec références à l'appui, la vie en France au début de la troisième République, Que peuvent-elles oiïrir aux contemporains qui ne soit, quoi qu'on fasse, de la plus froide et de la plus désespérante banalité? — Prenons-y garde. C'est justement l'impression que l'écrivain a voulu que nous conservions de notre lecture, et c'est par là que ses tableaux, qui semblent d'un photographe, sont d'un moraliste. Rien n'est plus propre que ce flegme impassible, — dont une remarque dédaigneuse ou malicieuse souligne de temps en temps l'ironie, — à nous donner une idée adéquate de la médiocrité, de la niaiserie, de la vanité, du néant, quand ce n'est pas de la platitude et de la grossièreté des divertissements auxquels des milliers d'êtres humains consacrent une part de leurs jours ou de leurs nuits. Et n'est-ce pas le moyen le plus sûr d'en dégoûter les honnêtes gens que n'en détournerait pas suffisamment leur délicatesse naturelle, que de

(1) Journée de coune$.

les leur montrer, de sang-froid et à tête reposée, dans toute leur vulgarité et leur laideur?

Mais tournons quelques feuillets. A la description va se sul)stituer ou se combiner l'analyse. Il y a à Paris de bien curieux usages que les générations se transmettent pieusement, sans qu'on puisse s'expliquer quelle en est l'origine et la raison d'être. Ainsi, chaque dimanche, des milliers et des milliers de personnes, allant en procession, à rangs serrés, les unes derrière les autres, suivent dans toute sa longueur l'avenue des Champs-Elysées. Est-ce donc que sur cette voie large et somptueuse la promenade offrirait des agréments qu'elle ne présente pas ailleurs ? Tout au contraire :

La marche, tello qu'elle se pratique aux Champs-Elysées, n'a aucun rapport avec les qualités essentielles de cet exercice chez les peuples civilisés ou même sauvages. Elle nécessite des obliquités, des reculs, des arrêts, des balancés sur place qui tiennent de la marche du crabe, de l'écrevisse, de la tortue et de la danse de Tours. Pour parvenir à se mettre en mouvement, il faut prendre la file à la place de la Concorde, une file large et compacte qui a cinq ou six cents mètres de long... Une file redescend tandis que l'autre monte. Il faut jeter des regards à droite ou à gauche pour rencontrer des regards humains; car, aussi loin que la vue s'étend devant soi, on n'aperçoit que des dos, des chignons et des chapeaux. Rien n'est triste, rien n'inspire profondément l'idée de l'égoïsme universel et de l'insouciance d'autrui comme la contemplation infinie de ces dos d'hommes et de femmes. Les deux yeux d'un passant qui croisent les vôtres vous laissent à chacun l'illusion d'avoir produit une impression momentanée et d'avoir fugitivement pénétré dans une pensée inconnue. Mais derrière tant de dos, on sent irrémédiablement combien on est indifférent à ses pareils et ignoré d'eux.

Après avoir signalé divers motifs qui devraient détourner le public de sa promenade hebdomadaire aux Champs-Elysées, je ne vois toujours pas de raison plausible pour expliquer sa persistance à y revenir. Peut-être est-elle déterminée par l'embarras que les gens, occupés en semaine, éprouvent pour employer leur dimanche, lorsqu'ils n'ont pas la bonne fortune d'être indisposés ce jour-là. Car ce n'est pas un des moindres inconvénients du travail que celui de rendre inhabile à l'oisiveté (1).

(1) Les Champs-Elysées.

Ce petit morceau a son prix. Il y a de la finesse et de l'imagination psychologique dans la précision avec laquelle est rendue l'impression de solitude, de découragement et de morne ennui que produit la contemplation prolongée d'une invariable perspective de dos. Il y a, dans l'explication proposée, de la justesse sous une forme paradoxale et presque de la profondeur. Avec la même subtilité, Hervieu entreprend ailleurs de chercher les raisons du goût si déterminé que les Parisiens ont pour la chasse, — goût qui ne peut se comprendre que par une survivance des habitudes de l'âge de pierre et TefTet d'un mystérieux atavisme. « En effet, rien dans l'atmosphère ambiante ne peut prédisposer le Parisien à la vocation de la chasse ni avertir ses sens à cet égard », ni « l'odeur de tabac, d'asphalte, de chlore et de patchouli qui fréquente ses narines ». ni « la vue des boulevards pavés et des ruelles boueuses », ni « le fracas des voitures et des crieurs scandaleux » et le tumulte de la rue; « c'est donc à la force de la tradition, à l'instinct développé par les conditions originaires de la race et successivement transmis, que le Parisien obéit lorsqu'il s'adonne à la chasse (1) ». Ou bien encore il s'extasie sur l'ardeur extraordinaire avec laquelle, aux premiers jours de l'été, les Parisiens s'empressent de prendre le chemin de fer, non, comme on pourrait le croire, pour aller se retremper dans l'air pur et dans la nature, mais pour surpeupler d'horribles coins de banlieue, ou pour s'entasser sur des plages où ils trouveront, établis avant eux, les modistes, les fleuristes et les dentistes du boulevard (2). Il y a une catégorie de Parisiens pour qui Hervieu se montre particulièrement sévère. Ce sont ceux dont la réunion forme ce que l'on appelle le Tout-Paris : composé bizarre, « recruté sans distinction d'âge, de sexe, de profession, de caractère, de nationalité », où Ton trouve « des généraux héroïques, des

(1) Chasses parisiennes

(2) Paris partout.

notaires forcés de vendre, des orateurs, des sourds-muets, des gentilshommes, des artistes éminents, des tricheurs, des nègres;... les uns parlant toutes les langues, excepté le français; d'autres ne connaissant que cet idiome, et d'une façon imparfaite;... ce Tout-Paris qui se lève comme un seul homme à l'annonce d'une première dans le courrier des théâtres ou à une date du calendrier », qu'on voit suivant les saisons et les événements à Auteuil ou dans l'allée des Acacias, à Dinard, à Epsom, à Luchon, à Bruxelles. Il signale avec une frayeur comique à l'attention de M. le Préfet de police ces gens d'une activité vraiment inquiétante, qui, « pour des résultats frivoles en apparence, s'imposent plus d'efforts qu'il n'en faut pour parvenir à la fortune et aux honneurs publics ». Le morceau est à retenir (1). Il caractérise, avec une exagération voulue dans le trait, avec cette déformation caricaturale qu'Hervieu, ici comme dans ses contes, impose assez volontiers à la réalité, cette tribu de désœuvrés, d'inutiles et de snobs, gens à la mode et gens de plaisir, avec leur entourage d'intrigants, de parasites et d'exploiteurs, que Paris possède comme toute grande capitale, qui se recrute non pas seulement dans l'enceinte des fortifications, mais dans toute l'Europe et dans les deux continents. Société cosmopolite, non pas précisément interlope, mais certainement mêlée, où l'on n'est ni très difficile sur le choix des relations, ni très curieux de connaître à fond les gens qui viennent chez soi et chez qui l'on va, ni leur origine, ni leur passé, ni leurs moyens d'existence. Pourvu qu'ils offrent les apparences du luxe, de l'élégance et de la respectabilité, et qu'ils justifient d'une connaissance suffisante des usages de la bonne compagnie, on ne leur demande rien de plus. Les personnages que nous rencontrerons un peu plus tard dans les romans d'Her\ieu appartiennent pour la plupart à

(1) Le Tout- Paru.

cette société un peu équivoque. Il est bon, en passant, de le remarquer; on se gardera, par suite, de l'erreur qui consisterait à prendre les mœurs d'une classe fort composite pour celles de la société française en général à la fm du dix-neuvième siècle; et l'on s'expliquera d'autant mieux l'inflexible, dureté et la cruauté impitoyable avec lesquelles l'auteur en trace le peu édifiapt tableau.

Nous savons déjà que l'indulgence, la compassion, la tendresse et tout ce que les latins appelaient nffectus dulciores ne sont pas le lot de Paul Her^àeu. Aucune considération ne le retient, aucane solidarité ne l'arrête. Parisien, il a raillé les Parisiens. Homme du m^onde, dans ses Notes sur la Société il fait la satire des g&ns du monde. L'état ordinaire des mondains étant une parfaite oisiveté, c'est une grande question pour eux que de trouver à employer leur temps. A quoi peut-on bien employer son temps? 11 est aussi difficile de savoir s'occuper quand on n'a rien à faire, que de savoir flâner, comme le remarquait notre auteur, quand on a l'habitude du travail méthodique et réglé. Il y a heureusement pour les gens du monde des occasions traditionnelles d'exercer leur activité. 11 y a, l'été, les villégiatures qui mettent dans le traintrain de leur vie un peu de changement, de mouvement, d'aventure et d'imprévu ; l'hiver, les fêtes de charité qui donnent à d'élégantes dames patronnesses et à de sémillants commissaires l'illusion <-- d'aimer leur prochain comme eux mêmes pour l'amour de Dieu (1) «; il y a surtout les réception?. Recevoir, et, par une réciproque nécessaire, être reçu, est proprement la fonction des gens du monde. C'est mieux qu'une occupa-

{\) ChariU.

tion, c'est un rite qu'ils accomplissent avec une véritable religion. Et cet accomplissement est méritoire. On est effrayé, dit Hervieu, « quand on suppute la somme d'efforts, de déboires, de soucis et de frais que tant dé maîtres de maison doivent s'imposer pour organiser un dîner, une soirée de théâtre, de danse ou de nu;sique )>. Mais comme ils en sont récompensés ! et qaelle volupté délicieuse ne goûtent-ils pas uu bout de tant d'eiïoits?

Peut-être pourrait-on la comparer à celle dont s'anime, devanson œuvre, l'artiste créateur. Et c'est, en effet, une œuvre éblouist santé, étourdissante, flatteuse, que réunir, à une heure donnée, comme par magie, tant de splendeurs distantes et l'éclat des parures à l'éclat des orchestres, faire onduler tant de toilettes radieuses et s'épanouir la nudité de tant de blanches épaules, sous l'unanime sourire de tant de lèvres. Mais cette création a ceci d'incomparable, que ses auteurs la verront s'anéantir, sans un regret; et que, une fois les bougies éteintes avec le dernier roulement du dernier équipage, on leur verrait prendre graduellement un air encore plus heureux qu'auparavant, plus béatement heureux (1).

Telle est la jouissance réc^ervée à ceux qui i-eçoivent. C'est la plus désintéressée, la plus pure et la plus sublime, comme il convient à des gens qui accomplissent l'acte par excellence de la vie mondaine, et qui sont pour ainsi dire en état de grâce. Ceux qui sont simplement reçus n'ont pas droit à de telles extases. Ils goûtent des plaisirs moins othérés, mais qu'ils n'apprécient pas moins : celui peut-être :1c la musique, ou de la danse, ou d'une chi'Te délicate; celui très certainement d'exhiber et d'étaler leur personne sous le jour le plus avantageux; celui encore de la conversatioii. La conversation, il est vrai, subit une crise et est en voie de disparaître. Du moins beaucoup de personnes le disent et s'affligent de la décadence d'un art naguère particulièrement français. Hervieu s'en montre beaucoup moins affecté.

(1) Réceptions.

Il fait grand cas, comme tout le monde, des « salons » du dix-septième, du dix-huitième et du dix-neu\ième siècle, mais il se déclare <( un peu troublé dans ses conceptions d'économie bourgeoise par les prodigieuses dépenses, par les incroyables prodigalités d'esprit dont on l'assure que ces lieux divers ont été le théâtre ». Il justifie son scepticisme par ses expériences personnellts. « A la faveur de quelques précieux hasards, il mi'a été donné parfois d'entendre certaines de ces hautes personnalités à qui leur notoriété doit réserver, avec le recul du temps, une place de causeur égale à celle de Térence, de Voiture ou de Piron ; et elles m'ont d'ordinaire laissé, — à l'égard de leur esprit attesté en dehors de là, — le souvenir qu'elles en faisaient dans le monde une gestion presque trop raisonnable. » Fdut-il d'ailleurs se lamenter si c l'humeur verbeuse des hommes » se modère et « se canalise »? L'idéal serait qae chacun <; dit ce qu'il a à dire r.. Mais « dire ce que l'on a à dire ne correspond à rien de réel en fait de conversation mondaine. On n'a guère lieu d'y dire ce que l'on pense; on y pense peu ce que l'on dit (1) >. Elle consiste surtout à accabler son prochain de compliments quand on est en sa présence, et à en dire le plus de mal possible dès qu'il a le dos tourné. Exemple :

— M"^6 X... était bien en beauté ce soii% observe la maîtresse de maison.

Aussitôt quelqu'un proteste :

— Par exemple, je ne trouve pas !...

La maîtresse de maison se tourne d'un autre côté :

— Voyons, vous. Monsieur Untel. qui êtes juste?

— Oh! moi, Madame, je ne l'ai jamais trouvée bien... Une voix de femme ajoute :

— Si j'étais homme, je sais que. pour ma part, elle ne me plairait pas...

Elle sait??... si elle était homme!!... Mais passons.

(1) La Bêtise parisienne : De la conversation.

Les interlocuteurs réservés dérobent leur irrésolution en disant :

— Il faudrait voir ça déshabillé.

Puis l'analyse s'attaque à tous les détails physiques de la professional beauty. Il y a ceux qui consentent à admirer de là à là, mais pas de là à là; et ceux qui proposent de mettre le visage de M™^ X... sur le corps de M'"^ Z... Les lippes de la plupart des auditeurs expriment que cette combinaison ne les rendrait pas encore contents (1).

Fort heureusement, pour la bonne harmonie de la société mondaine et pour le bonheur particulier de chacun de ses membres, il y a l'illusion : personne, en remettant son manteau dans l'antichambre, ne s'avise qu'en ce moment on le traite au salon comme il a traité les autres, et chacun même se persuade qu'il a laissé au cercle qu'il vient de quitter la meilleure impression de soi.

Mais le plaisir suprême, — qui est en même temps la grande occupation, constante, permanente des gens du monde, — celui qui donne toute leur saveur aux heures passées sous les lustres des salons, et qui nourrit de souvenirs flatteurs et de douces rêveries les heures de solitude, c'est le flirt. Étant donnée l'importance incomparable du flirt dans la vie mondaine, Hervieu ne pouvait manquer de lui consacrer une de ces petites monographies, moitié sucre et moitié vinaigre, où il traite les questions d'autant plus sérieusement qu'elles sont plus légères. Une même n'a pas sufîi, tant la matière est riche, tant elle prête à de subtiles analyses et à d'abondants développements. Il en a fallu deux (2). Peut-être eût-il été d'une bonne méthode de commencer par définir le flirt. Mais, observe maligne-

(1) Réputations.

(2) Notes sur la Société : Flirt. — Encore le Flirt.

ment Fauteur, « ce serait une peine inutile que s'évertuer à définir un mot dont on connaît si bien la chose ».

Ce qui le surprend, et le laisse perplexe, ce n'est pas la faveur dont jouit le flirt parmi les gens du monde. Il y découvre sans peine une manifestation très atténuée de l'instinct profond, mystérieux et éternel qui pousse les deux sexes l'un vers l'autre. Mais, pour cette raison même, il s'étonne qu'on puisse avec tant d'assurance considérer ce commerce de galanterie comme le plus inoffensif des divertissements. Et, chose curieuse, ce sont les femmes qui sont les plus empressées à protester de l'innocuité du fhrt. Le moraliste, pour une fois, quitte le ton ironique sur lequel il débite ordinairement sa sagesse. Il fait la grosse voix à ces étourdies et les tance vertement. Il leur reproche tout net la c perversité >: qui les conduit à accueillir, à encourager, sinon à provoquer des hommages auxquels elles ont la ferme intention de n'accorder aucune récompense. Il les met en garde contre les dangers auxquels elles ne peuvent ignorer qu'elles s'exposent, même si elles se croient assurées de n'y jamais tomber. Et, pour leur insinuer ses conseils, il se sert, comme un autre Ésope, de cet ingénieux apologue :

Celle qui commence à flirter, en tout bien tout honneur, me semble dans le cas de quelqu'un montant, au Havre, sur le paquebot qu'il a choisi. Il sait qu'il va se rendre tout uniment à New-York, et qu'il pourra en revenir de même. Mais si ce n'est pas un risque-tout, un émigrant sans feu ni lieu, ni famille, en s'installant à bord, un petit frisson grimpera du sol mouvant jusqu'à son cœur. Il se dira : « Tout de même! si j'allais faire naufrage!... » Puis le frisson est vite dissipé. Le voyageur réfléchit que les naufrages sont rares, presque exceptionnels, qu'il ne faut songer qu'à la nouveauté captivante de l'aventure... C'est ainsi pourtant que, durant une seconde, il aura renoncé à la vie.

Je m'imagine que toute femme honnête, en s'embarquant dans un flirt, a ce frisson, cette sensation de courir un léger risque qui ne la menacerait pas sur la terre ferme des bonnes habitudes. A l'instant

OÙ elle conçoit ce petit risque, ce tout petit risque, durant une seconde, elle renonce à l'honnêteté.

Certes on n'accusera pas Hervieu, après cela, d'être un partisan de la morale relâchée ni de porter des coussins sous les genoux des belles pécheresses. Il parle du flirt à peu près comme Bossuet parle de la comédie. Je me demande quelle dut être la stupeur des lectrices du Supplément littéraire du Figaro, quand, parcourant ces articles au titre prometteur, signés d'un écrivain très profane, sur le sujet de leurs préoccupations favorites, elles y trouvèrent la pure doctrine des Pères de l'Ëglise.

De la métaphysique du flirt, nous passons à sa physiologie avec le premier des trois grands romans de Paul Hervieu dont j'ai cité les noms au début de ce chapitre. Quel terrain est favorable au flirt? Comment nait-il, grandit et se développe? Nous l'apprenons par un exposé minutieux du cas de M™^ Mésigny. C'est un cas très ordinaire, qui ne comporte aucune péripétie tragique, qui n'aboutit à aucune catastrophe. 11 n'en est dans sa simplicité, disons même dans sa banalité, que plus t^'pique. Clotilde, l'héroïne du roman, est une fort jolie et appétissante personne que la nature, secondée par les ressources de la coquetterie et par l'art de la couturière, a douée de tous les charmes qui sont capables de séduire les yeux et d'attirer les hommages. Cette jolie poupée est la fille d'un père et d'une mère séparés de leur vivant et morts en voyage chacun de leur côté. Elle a épousé à vingt ans, il y a de cela quatre années, Albert Mésigny, un jeune homme de bonne santé, toujours vêtu avec soin, ne jouant que dans les bons clubs, et muni d'un conseil judiciaire qui fonctionnait très bien. Ils se représentaient le mariage, l'un comme le meilleur moyen d'orner son intérieur d'une jolie femme, l'autre comme une émancipation de la tutelle familiale, conférant le droit de ne faire que les visites agréables et de n'en point

recevoir d'autres, et de décider chez la modiste à sa fantaisie. Ils en sont maintenant au dernier quartier d'une lune de miel un peu pâle, au moment précis « où les époux, sans devenir hostiles ni même malheureux, cessent d'être un couple pour ne plus former qu'un ménage... ; où l'écharpe rose, qui les a unis, prend une teinte mauve, comme ces petits lins barométriques, sans qu'on puisse deviner pourquoi, et parce que l'air ambiant se peuple d'invisibles, de mystérieux et de tout-puissants atomes )>. Chaque matin, depuis les premiers jours de mai, Clotilde, qu'inquiète une légère tendance à l'embonpoint, parcourt deux fois à pied, dans toute sa longueur, par ordonnance du médecin, la longue avenue du Bois, et, chaque matin, elle ne manque pas d'y croiser une de leurs connaissances mondaines, « un beau garçon de trente-cinq ans environ, chevalier de la Légion d'honneur, portant entière sa barbe noire, superbe, parfumée et calamistrée, et qui, les coudes écartés du buste, les mains gantées à l'aise dans de la peau de chien, promène sa canne d'un mouvement circulaire et raide comme si ce fût une petite faux, pour faucher menu, menu, tous ceux qui ne sauraient pas que cette barbe appartient à M. Dieudonné des Frasses ». M. des Frasses sollicite respectueusement l'honneur d'escorter M^^ Mésigny, et M"^^ Mésigny le permet sans songer à mal. M. des Frasses, ancien souspréfet du Seize mai, a dans le monde la réputation d'un homme d'esprit; il entretient la jeune femme de littérature, de peinture, de théâtre et de politique, et Clotilde se sent flattée d'être l'objet unique des attentions et des discours d'un personnage si distingué. Presque chaque matin, un cavalier, traversant l'avenue, rejoint le couple et s'attarde quelques moments à causer avec lui. Celui-là, c'est Trept, un banquier d'origine obscure et de réussite notoire, dont personne ne saurait dire s'il a trente-cinq ou s'il en a quarante-cinq, autre ami de la maison, autre chevalier servant de la jeune femme, qui rentre chez elle, après cet exercice

matinal et cette double rencontre, avec une bonne pointe d'appétit, la conviction qu'elle a encore un peu gagné sur son tour de taille, et l'excitation légère que procure le sentiment d'avoir goûté un plaisir qui n'est pas précisément défendu, mais qui n'est pas non plus tout à fait permis. Tout le roman n'est que la suite des menus incidents grâce auxquels, sans crise d'âme, sans bouleversement de conscience, par la force des choses, par l'eiïet du désœuvrement et de l'accoutumance, pour ne pas perdre ce qui est devenu le grand intérêt et la principale affaire de sa vie, pour ne pas sacrifier son précieux flirt, la jeune femme, après avoir tenu la balance égale entre ses deux adorateurs, finit par rompre l'équilibre en faveur du gentilhomme, et par se laisser entraîner beaucoup plus loin sans doute qu'elle n'avait jamais compté aller.

Ces menus incidents sont autant d'épisodes de la vie mondaine. L'auteur profite de l'occasion pour nous en tracer, selon sa manière ordinaire, des tableaux précis, nets et brillants, où l'intention ironique se révèle par tel ou tel coup de pinceau négligemment jeté. C'est un dîner chez M™^ de Prébois, la femme du conseiller à la Cour des Comptes, dans leur villa du Vésinet; c'est, dans le parc de Tournizy, le garden-party des Balbenthal, dont la principale attraction est une représentation de tableaux vivants, M"^^ Mésigny figurant Galatée, tandis que Trept tient le rôle d'Acis et des Frasses celui de Polyphème; c'est encore la soirée donnée par M^^® Hobbinson, avec l'amusant défilé des hôtes bigarrés de ce salon cosmopolite : « des messieurs de la Bourse assez vieux, plutôt laids », « de grosses dames ayant déjà trop chaud et s' éventant dès l'entrée, suitées de jeunes personnes dont la peau, rosée par le froid extérieur, frissonne encore sous Féchancrure des corsages et au long des bras grêles », « un frais tourbillon de jeunes gens des deux sexes », Américains du Sud ou Américains du Nord, ou encore « une vieille dame,

coiffée et cravatée d'émeraudes..., au bras d'un vieillard portant une brochette d'étoiles sur le revers de son habit et un cordon polychrome en sautoir... > Tous ces gens ne se connaissent pas entre eux et connaissent souvent à peine la maîtresse de la maison. Ils viennent des quatre coins de Paris, — ou des quatre coins du monde, — réunis par le goût commun du luxe, de la toilette et de la danse; mais surtout par la commune passion pour le divertissement mondain par excellence. Depuis le petit Roland de Prébois qui a tout juste dix-sept ans, jusqu'au vieil amiral de Kerguel qui en a soixante-dix, il n'y a personne qui ne s'intéresse au flirt pour son compte ou pour le compte d'autrui, qui n'ait son flirt, ne guette, ne protège, ne contrarie celui de la voisine ou du voisin, si bien qu'on dirait, d'un bout à l'autre de ces pages, comme d'un jeu de miroirs qui déformerait en les multipliant, mais qui renverrait par toutes ses faces, l'unique image du flirt.

Peints par eux-mêmes est au premier abord assez différent de Flirt. C'est un roman par lettres, dans la forme, le goût et parfois le ton de certains romans du dix-huitième siècle. L'intrigue en est des plus lâches, si même on peut dire qu'il y ait une intrigue : une simple donnée, plutôt, sur laquelle viennent se greffer des incidents divers entre lesquels le lien est souvent assez fragile. La saison ordinaire des villégiatures rassemble au château de Pontarm.é, en Touraine, la famille du comte et de la comtesse, plus un certain nombre d'invités. 11 y a là W^^ de Courlandon, -la fille aînée, séparée à l'amiable de M. de Courlandon; M"^6 de Nécringel, la fille cadette, et M. de Nécringel; M. et Mïne de frémeur; W^^ Vanault de Floche, dont le mari fait ses vingt-huit jours; Guy Marfaux, un peintre

qui doit faire le portrait de M"^^ de Nécringel; le baron Miinstein, le richissime banquier, et sa fille Flore; le jeun^ prince de Caréan-Priolo ; et M. Aurion, acteur mondain, venu pour diriger la représentation par des interprètes de bonne volonté d'une comédie, Gabrielle d'Estrées, dont l'auteur est le comte de Pontarmé. Les correspondances, que nous lisons fort indiscrètement, nous initient aux plaisirs de la vie de château, et nous dévoilent les dessous du monde aristocratique où, cette fois, Hervieu nous introduit. Est-ce dans une intention de satire contre une noblesse inutile, aveulie et dégénérée? Non point. Des personnages que j'énumérais tout à l'heure, il en est qui ne sont que des roturiers; il en est même qui ont, comme Marfaux, un pied dans la bohème. Il ne paraît pas que dans ces régions inférieures les mœurs soient plus recommandables que dans la haute classe. L'auteur nous le démontre avec la plus complète impartialité. Il n'}'^ a point ici de pamphlet social; il n'y a qu'une étude morale, qui est, malgré la différence des milieux et des cadres, comme la continuation de celle qu' Hervieu avait entreprise dans Flirt.

Dans le premier de ces trois romans, Hervieu nous aA^ait présenté le flirt comme un jeu, — comme un jeu sans doute assez dangereux, — mais enfin comme un jeu. Il s'était arrêté au moment où son héroïne avait abjuré l'honnêteté dans le fond de son cœur, puisqu'elle avait senti qu'elle courait un risque, et qu'elle avait même accepté de le courir, mais où elle n'avait encore commis aucune imprudence irréparable. Il s'était appliqué à nous montrer par quelle dégradation insensible, par quel enchaînement de petites capitulations morales, une femme qui n'est point naturellement perverse, mais frivole, oisive et faible de caractère, en arrive à ne plus faire la distinction du bien et du mal. Cette fois il prend les choses au sérieux et même au tragique. Il pousse jusqu'aux dernières conséquences où pement mener des défaillances dont on n'a pas mesuré

les suites. Les deux flirteuses dont il nous conte l'aventure, aussi bien l'ardente et folle Françoise de Trémeur que la mignonne et puérile Vanault de Floche, — Vanoche, comme on l'appelle entre intimes, — expient cruellement leur légèreté. Elles se sont laissées prendre au charme du flirt. Le flirt contraint l'une, pour éviter un scandale pubhc, à subir les pires avanies; il conduit l'autre au déshonneur et au suicide. Si les détails de l'histoire ne sont pas toujours édifiants, la moralité en est sévère. La punition de la faute sort de la faute même, par une fatalité aussi inflexible que celle qui, dans la maison des Atrides, venge le meurtre par le meurtre. Et l'on emporte l'impression dernière que ces malheureuses ont payé cher de douteux plaisirs.

Mais est-ce seulement le plaisir que les gens du monde cherchent par les voies périlleuses du flirt? Le point de vue de l'auteur s'élargit; son observation se fait plus étendue et plus pénétrante. Il achève de discréditer le flirt en dévoilant sous les apparences d'un commerce de galanterie les calculs de l'intérêt et les manœuvres de l'intrigue. Rien n'est plus significatif à cet égard que l'épisode du mariage du prince de Caréan. Le prince, qui appartient à une grande famille italienne, aussi authentiquement noble qu'incontestablement ruinée, est venu en France avec l'intention bien arrêtée de redorer par un riche mariage son antique blason. Il a jeté son dévolu sur la fille du baron Munstein. Il expose à son père, avec le sang-froid d'un parfait calculateur, les avantages qu'il compte retirer de cette union, non seulement pour lui-même, mais encore, car il est bon fils et bon frère, pour toute la lignée besogneuse des Caréan; il en dresse une sorte de barème, dont les évaluations varient, suivant que le chiffre de la dot sera d'un million, miiiinium auquel il estime sa propre valeur marchande, de deux, de trois, de quatre millions. Le baron mettra bien ce prix-là pour acheter un titre à sa fille. Mais M^^^ Munstein ne paraît pas, tout d'abord, aussi

sensible aux mérites naturels du prince qu'il le faudrait pour la réussite de la combinaison. De sa lointaine résidence de Sorrente, le vieux prince envoie au jeune homme les conseils que lui suggère une longue expérience des hommes et des femmes et lui dresse le plan d'attaque avec une minutieuse précision. Il s'agit seulement, — et la chose doit être facile dans l'entourage des châtelains de Pontarmé, — de se faire distinguer de « quelque femme éclairée » dont les marques de faveur ostensiblement accordées au jeune homme ne manqueront pas d'exciter en Mii6 Munstein une chaleureuse émulation.

Dès qu'elle aura paru, de sa place, s'intéresser àton jeu, je te recommande de le mener aussi loin que cela conviendra à ton bon plaisir, et surtout de ne point l'arrêter avant qu'il ait été assez cruel à regarder. J'ai toujours considéré, en effet, que, quand c'est le plaisir qui pêche les cœurs, il se sert d'un filet dont, s'ils s'en échappent, ils fuient sans blessure. Mais au bout du dépit amoureux, de la jalousie et de tout ce qui est douloureux en amour, il y a un hameçon dont, seule, la main du pêcheur, et en se faisant bien douce, pourrait décrocher la prise. Au moment donné, tu ouvriras tes mailles pour laisser partir celle des deux qu'il faudra, et tu auras ferré lestement M^^^ Munstein.

La manœuvre, bien exécutée, réussit. Le prince Silvère f^fit à M^^ Vanault de Floche une cour assidue, jusqu'au moment où IVpi^ Munstein, humanisée et humiliée, se décide à faire engager par le baron les pourparlers impatiemment attendus. Et quand on a suivi par le menu toutes ces marches et contre-marches, on trouve une savoureuse ironie aux épitres officielles où les deux pères, faisant et accueillant la demande en mariage, célèbrent à l'envi la beauté d'une union fondée sur l'amour. Ce « livre sans hypocrisie », comme l'appelle l'auteur, retourne comme un gant toutes les hypocrisies mondaines. L'envers de cette vie brillante, c'est une basse et triste corruption. Et il faut avoir l'optimisme béat ou peut-être le volontaire aveugle-

ment de la comtesse de Pontarmé pour souscrire à cette bienveillante appréciation qu'elle donne de la vie : « un temps où l'on a le bonheur de faire son salut au milieu de bonnes choses, avec de bonnes gens m.

Cette idée que l'intérêt, je dis l'intérêt le plus bas et qui inspire le plus d'actions viles, la recherche de l'argent, domine toutes les relations de la vie mondaine, se fait jour avec éclat dans le dernier roman de Paul Hervieu, U Armature. Exprimée incidemment dans quelques lignes de Flirt, comme une remarque sans importance, reprise avec plus d'insistance dans l'épisode de Peints par euxmêmes que nous venons d'analyser, elle est affirmée ici dès les premières pages, et commande tout le développement de l'omrage, comme étant la thèse dont tout le reste n'est que la démonstration. Le chapitre premier nous introduit, un soir de fête somptueuse, dans l'hôtel du baron Safîre. Sous la lumière, parmi les fleurs, dans un luxueux décor, évoluent de belles dames aux épaules nues, vers qui se penchent, empressés et des paroles flatteuses aux lèvres, de galants cavaliers. De ce parterre de fleurs féminines émane un arôme de volupté. Deux invités, réfugiés dans l'embrasure d'une porte, considèrent en philosophes le spectacle qui s'offre à leurs yeux. A entendre l'un d'eux, — le plus jeune naturellement, — ■ le mobile unique qui rassemble en un même lieu ces hommes si corrects et ces femmes somptueusement parées, ce n'est point d'écouter ou de faire semblant d'écouter, comme ils font en ce mo ment, quelque fade et niaise comédie : ce mobile unique, c'est l'amour. « Les deux sexes ne viennent dans le monde que parce qu'ils ont un amour à y conduire, ou à y retrouver, ou à s'y procurer. Les dîners, les raouts, les bals, toutes

les réceptions mondaines, ne sont que des cours d'amour... )' Et, donnant ù sa pensée son expression totale, il conclut dans un mouvement de lyrisme : « La seule base générale des relations mondaines, le seul lien d'ensemble pour cette masse qui vient de tant de côtés, et du reste, le seul élément qui constitue la famille, la société, la loi même de l'univers, c'est l'amour!... — Non, réplique son interlocuteur, plus ùgé et totalement désabusé; c'est l'argent. » Il s'explique :

Savez-vous exactement ce que l'on définit par le mot d'armature?

On désigne ainsi un assemblage de pièces de métal, destiné à soutenir ou à contenir les parties moins solides, ou lâches, d'un objet déterminé. Eh bien ! pour soutenir la famille, pour contenir la société, pour fournir à tout ce beau monde la rigoureuse tenue que vous lui voyez, il y a une armature en métal qui est faite de son argent. Làdessus, on dispose la garniture, l'ouvrage d'art, la maçonnerie, c'està-dire les devoirs, les principes, les sentiments, qui ne sont point la partie résistante, mais celle qui s'use, se ciiange à l'occasion et se rechange. L'armature est plus ou moins dissimulée, ordinairement tout à fait invisible; mais c'est elle qui empêche la dislocation, quand surviennent les accrocs, les secousses, les tempêtes imprévues, quand l'étoffe des sentiments se déchire et que se fend la devanture des devoirs ou des grands principes. C'est seulement en ces circonstances-là, et pour quelques instants, que l'on peut parfois apercevoir dans le cœur de la société, au centre des familles ou entre les deux parties d'un ménage, leur armature à nu, le lien d'argent. Mais vite on recouvre ça de sentiments neufs ou de principes d'occasion. On remplace les préjugés détériorés et les devoirs crevés... Et l'armature a supporté le tremblement ! Elle est restée en permanence pour maintenir scrupuleusement la forme et l'apparence des foyers domestiques et pour recevoir la réparation dont a besoin la façade mondaine.

La première preuve de cette toute-puissance de l'argent nous est donnée par la présence de l'élite des deux faubourgs, de princes aux noms glorieux et de grands-ducs authentiques, à la fête que donne le baron Safîre, financier habile, hardi, heureux, qui remue les millions par centaines, qui a des fonds dans toutes les grandes affaires, qui

a des relations avec toutes les cours et des intérêts dans toutes les combinaisons politiques. D'autres nous seront fournies par l'entourage du maître du logis. Sa famille se compose, — outre la baronne Saffre, personne triste, effacée, et qu'on dit et qui se dit toujours malade, — do deux filles et d'un fils, mariés tous les trois. Arthur, malingre et archéologue, candidat à l'Institut, section de numismatique, a épousé la belle Catherine de Valdrenne; Marie-Blanche, détraquée et morphinomane, un gentilhomme de bonne maison, homme de cercle et de sport, le comte de Grommelain; Julienne, grosse et laide, Olivier Rréhant, un employé d'administration sans le sou, sans origine ni parenté notable, devenu, par ce coup de fortune, un riche oisif et un candidat aux grands clubs. Ici aussi l'argent est l'armature : c'est lui qui a fait ces unions, et c'est lui qui les maintient. Si le comte de Grommelain ferme obstinément les yeux sur l'inconduite notoire de sa femme, c'est qu'il serait fort embarrassé, en cas de dissolution de la communauté, de lui restituer sa dot. Si Olivier Bréhant garde très exactement à Julienne, en dépit des tentations, une fidélité dont l'observance ne laisse pas de lui peser, c'est qu'il a, pour le retenir dans le droit chemin, l'épouvante d'un divorce qui le remettrait dans la condition médiocre d'où ce mariage inespéré Fa fait sortir. Même si Catherine, qui n'est pas intéressée, se refuse à accueillir les hommages d'un ami d'enfance, un galant homme, autrement séduisant que son avorton d'époux, c'est encore une question d'argent : elle est loyale et tient à exécuter dans toute sa rigueur les clauses du marché dont elle a été le prix. Ainsi donc l'argent tient lieu de morale et de principes; bien plus, il ruine la morale et les principes, et sur leurs débris il établit de nouveaux rapports. Saffre s'est épris d'un violent caprice pour la jolie Gisèle d'Exireuil. La jeune femme semble défendue contre toutes les entreprises par son honnêteté naturelle, son éducation, son amour profond

pour son mari. Mais M. d'Exireuil a eu le tort, — pour gagner de l'argent, — de se lancer dans des spéculations de Bourse. Il est ruiné, il parle de s'expatrier, de s'en aller seul, au loin, chercher fortune, laissant sa femme derrière lui. Gisèle perd la tête. Pour sauver la situation, pour garder son mari près d'elle, il faut de l'argent, beaucoup d'argent. Safîre le lui promet, cet argent. Mais il en use avec elle selon la délicatesse qu'on peut attendre de lui. Soudain, voici que se produit la péripétie la plus émouvante du roman : Safîre a été trop hardi dans ses entreprises aventureuses; les bénéfices fondent entre ses mains, il est ruiné, il est acculé à la faillite. Toutes ces existences qui dépendaient de la sienne vont subir le contre-coup de la catastrophe; elles vont se regrouper sur d'autres bases; le règne de l'argent est fini, et peut-être avec la pauvreté allons-nous voir reparaître la dignité, la décence et la vertu. Point du tout. La baronne Safîre, cette personne effacée et timide, sort de son ombre; au cours d'une scène terrible avec son mari, elle annonce son intention de demander la séparation de biens. Du coup, Safîre en devient fou. Mais la prévoyante baronne sauve, par ce stratagème, douze ou treize millions. Et l'armature se ressoude, plus forte que jamais. Grommelain même, que l'aubaine inattendue d'un héritage de 40.000 francs de rente avait presque décidé à se séparer de Marie-Blanche, ne fait aucune difficulté de se réconcilier avec elle. D'Exireuil, dans une scène qui est une des plus saisissantes du roman, s'est trouvé en présence du banquier réduit à l'état de loque humaine, ligoté sur un fauteuil, serré dans une camisole de force, hérissé, injecté, livide et bavant. Il l'a, dans un paroxysme de rage, agonisé d'injures, il lui a craché au visage. Mais quoi? il faut vivre, il faut continuer les habitudes d'aisance, de luxe même, sans lesquelles les gens du monde ne conçoivent pas la vie. Et d'Exireuil, sollicité d'aider la baronne à gérer sa fortune, refuse un moment, puis s'empresse de renouer

le lien doré qui l'attache définitivement à une famille dont on aurait pensé qu'il n'attendait que le moment de s'éloigner avec horreur.

On voit par quelles étapes Paul Hervieu, en tant que moraliste, a passé dans l'espace de quinze années environ qui séparent U Armature de La Bêtise parisienne. D'une vue assez superficielle des ridicules extérieurs, il s'est élevé à une conception générale de la société; il a laissé la blague inofïensive pour l'ironie amére et la satire cinglante. Il avait débuté presque comme un auteur gai; il a fmi par faire de la littérature cruelle. Avec une sincérité qui l'honore, il n'a rien gazé, rien atténué, rien adouci; il est allé jusqu'au bout de sa pensée. On ne l'accusera pas d'avoir peint trop en beau les mœurs de ses contemporains ; on lui reprochera plutôt d'avoir poussé le tableau au noir.

Cela est regrettable, si l'on considère l'impression morale que l'œuvre laisse au lecteur. Est-il vrai que la nature humaine soit si corrompue, et la société si gangrenée? Est-il bon, est-il opportun d'inspirer pour l'une et l'autre un si parfait mépris? Je sais bien que le monde que Paul Hervieu nous présente est un monde un peu exceptionnel, une sorte d'écume brillante flottant à la surface du vaste océan de l'humanité, qu'à quelques brasses au-dessous ou à côté on trouverait de l'eau pure. Mais enfin, dans ce monde même, ou dans la peinture de ce monde, ne peut-il y avoir place pour quelques vertus? Cette petite concession faite, ne lui resterait-il pas encore assez de quoi dire du mal des hommes? Et, à se montrer plus équitable, ne gagnerait-il pas quelques chances de plus d'être cru, et quelques moyens de plus de persuader? Ce moraliste est un géomètre, qui veut des preuves irréfutables et des

démonstrations parfaites. Il oublie que dans les choses tout au moins qui ne relèvent pas de la mathématique, qui veut trop prouver ne prouve rien. On a le sentiment que ce ne sont pas les remarques de l'observateur qui guident les généralisations du satirique, mais le parti pris du satirique qui détermine les remarques de l'observateur.

Cela est regrettable aussi au point de vue de l'art. La variété en est une condition essentielle. L'art d'Hervieu n'est pas varié, ni souple, ni enveloppant. Il est perpétuellement dur, tendu, agressif. Le tempérament de l'auteur y est pour quelque chose; pour quelque chose aussi le réalisme, à mon avis mal entendu, qu'il a inflexiblement pratiqué. Je ne puis parler du caractère d'un homme que je n'ai pas personnellement connu. Mais sa littérature, que je connais, n'est pas d'un tendre. C'est comme une danse du scalp qu'il exécute autour des malheureux, — peu intéressants, j'en conviens, — qu'il a choisis comme héros. On se lasse, et assez vite, de ce divertissement. Je pense à un autre réaliste, — un réaliste sentimental celui-là, — qui fut l'un des maîtres et l'ami d'Hervieu, pour qui Hervieu professa toujours infiniment d'admiration et de respect. Je songe à Alphonse Daudet. Certes, lauteur de Fromont jeune, du Nabab et de Numa Roumestan nous a étalé bien des bassesses, des misères, des tares et des corruptions. Mais ses personnages les moins sympathiques ne sont pas absolument antipathiques; ils ne sont pas invariablement sots, méchants et dépravés; et parmi eux, se glissent quelques pures et touchantes figures, — la bonne Rosalie, l'honnête famille Joyeuse ou la petite Désirée, — qui nous reposent. Que l'auteur de U Armature et de Peints par eux-mêmes n'a-t-il acquis à son contact le sens des nuances et quelque penchant à la douceur!

S'il n'a point la douceur, en revanche, il a la force, et les défauts qui rendent la lecture de ses romans un peu fatigante et monotone lui sont devenus, quand il s'est

avisé de faire du théâtre, autant de qualités. Sur la scène, où les nuances se perdent, où il faut frapper juste, mais surtout frapper fort, cet art tout d'une pièce se trouve mieux à sa place. D'autre part, résumer en une maxime, découper en une image une vue des choses exclusive, peutêtre, mais ferme et nette; sous cette idée maîtresse ranger un certain nombre de faits qui concourent directement à en assurer la démonstration, c'est la composition de U Armature ; c'est tout aussi bien, si ce n'est même encore mieux,

— et la preuve c'est que U Armature est devenue un drame,

— la formule de ce théâtre a thèses, ou pour mieux dire de ce « théâtre d'idées ) qu'Hervieu avait inauguré en 1893 avec Les Paroles restent, et auquel il a fmi par consacrer exclusivement son labeur et son talent.

Page 1