CHAPITRE IV LE THÉÂTRE DE PAUL HERVIEU : LES IDÉES
Le mérite éniinent du théâtre de Paul Hervieu (1), celui qui lui confère, en même temps qu'une part notable de son originalité, sa dignité et son plus haut intérêt, c'est qu'il ne se borne pas à nous amuser ou à nous émouvoir, mais qu'il vise aussi et surtout à nous faire penser. Il se distingue par là de tant d'ouvrages, d'ailleurs agréables et applaudis, où d'habiles spécialistes assaisonnent au 2:oût du jour les éternels ingrédients dramatiques, chatouillent la sensibilité du public sans fatiguer son esprit, et conduisent d'une main sûre jusqu'à un dénouement d'un invraisemblable optimisme une action savamment enchevêtrée. Ce n'est pas de l'art de Scribe, — ou de ses actuels continuateurs, — que Paul Hervieu a jamais songé à se réclamer. Il se rattache à la grande lignée des classiques de notre comédie et de notre drame bourgeois : Molière, Augier, Dumas. Certes, il n'est pas méprisable de savoir préparer, combiner, nouer et dénouer une intrigue, et il n'y a point
(1) Point de lendemain (un acte tiré du conte de Vivant Denon), 1890; Les Paroles restent. 1893; La Loi de l'Homme, Les Tenailles 1895; U Énigme, La Course du Flambeau, 1901; Théroigne de Méricourl, 1902; Le Dédale, 1903; L'Armature (en collaboration avec Brieux); Le Réveil, 1905; Modestie, 1908; Connais-toi, 1909; Bagatelle, 1912; Le Destin est maître, 1914. — Dans cette étude je laisserai de côté Point de lendemain, qui n'est qu'une adaptation, ^i L'Armature, qu' Hervieu a tirée^ et non pas à lui seul, du roman du même nom analysé au chapitre précédent.
de bon auteur dramatique sans une aptitude suffisante à réussir la partie technique de l'ouvrage, sans une connaissance approfondie du « métier ». D'avoir des idées et une philosophie, cela n'y supplée point, non plus qu'au don plus précieux encore et plus rare d'incarner sa pensée dans des êtres vivants et de créer des âmes; et l'exemple fameux des tragédies de Voltaire nous avertit assez de ce qu'il advient des pièces à c thèse », quand elles n'ont d'autre moyen de se soutenir que l'opinion plus ou moins nouvelle, hardie, séduisante ou paradoxale qu'elles avaient mission de mettre au jour. Mais enfin nous n'ignorons pas que l'auteur du Misanthrope n'a pas toujours su admirablement filer une intrigue ou amener un dénouement; et, d'autre part, si nous nous intéressons encore aujourd'hui à telle ou telle de ses œuvres, aux Femmes Savantes par exemple, ce n'est pas seulement parce que l'impérieuse Philaminte. et la prude Armande, et l'aimable Henriette, et la sotte Bélise, et le bonhomme Chrysale s'enfoncent dans notre souvenir comme si nous les avions connus en réalité; mais c'est parce que le poète a lié le sort de sa comédie à celui de la question toujours discutée, toujours discutable, de l'éducation des femmes. J'incline à croire que, si le temps, qui détruit tout, respecte quelques-unes des productions dramatiques de Paul Hervieu, ce seront, parmi la douzaine de pièces qu'il a composées, les trois ou quatre, mettons les deux ou trois, — la proportion est encore assez belle, — où il a touché d'un doigt sûr quelque authentique vérité morale. Et si, par hasard, il n'en devait subsister qu'une, si seule cette Course du Flambeau, qui paraît bien être son chef-d'œuvre, échappait à l'inévitable naufrage, elle le devrait, à mon avis, non seulement à l'art avec lequel l'intérêt y est excité et gradué, non seulement à la forte individualité des personnages qui y jouent un rôle, mais encore à la vigueur avec laquelle une remarque profonde sur la nature humaine y reçoit tout le développement
qu'elle comporte, et y est placée en pleine lumière. N'eût-on vu jouer que celle-là, on en conclurait à bon droit que l'auteur est un philosophe, dans l'acception et la mesure où un auteur dramatique peut revendiquer ce nom.
Ce qu'on attend ordinairement d'un homme de théâtre, c'est une philosophie des actions individuelles et des relations sociales; au degré supérieur, un jugement sur la vie. C'est bien aussi ce que nous apporte l'œuvre de Paul Hervieu. Faut-il nous plaindre, si nous y trouvons par surcroît une philosophie de l'histoire? On connaît celle que développe en général la comédie dite « historique », sans doute parce que son habitude est de ne toucher à l'histoire que pour l'altérer eiïrontément. Elle consiste essentiellement dans la théorie des petites causes qui produisent d'immenses effets. « Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé. ;■ La méthode suivie par Hervieu, en pareille occasion, est exactement inverse. Les petits effets qu'il met sous nos yeux lui servent à nous faire comprendre les grandes causes qui ont bouleversé le monde, et qui ont amené du même coup ces événements insignifiants, comme le raz de marée qui submerge une ville ou ravage une province laisse après lui, en se retirant, quelques coquilles qui, sans ce cataclysme, n'auraient jamais quitté les profondeurs de l'océan. Quelle eût été, sans l'effondrement de l'ancien régime, la destinée de Théroigne de Méricourt? Cette paysanne, non pas parvenue, mais dévoyée, eût promené, de la ville au théâtre et de l'opéra au boudoir, sa beauté, ses prétentions et ses galanteries, pour finir dans l'obscur dénuement qui est de tous temps le lot de la plupart de ses pareilles. La Révolution est venue, qui a changé le cours de sa vie. Elle l'a poussée
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un moment sur le devant de la scène ; elle en fait une façon, — ou une contrefaçon, -- d'héroïne. Élévation inattendue, suivie d'une chute profonde, puisque nous la retrouvons, au dernier acte de son existence et de la pièce, dans un cabanon de la Salpètrière, où on a dû l'enfermer pour cause de folie furieuse, après la fustigation publique que lui ont infligée les tricoteuses. Mais, dans l'intervalle, elle a été mêlée, infime, à de grandes choses. Le drame qui représente les principaux épisodes de sa brève carrière politique nous conduit du palais impérial de Vienne au royal palais des Tuileries; il nous introduit dans la réunion secrète où les chefs du mouvement, Danton, Pétion, Siéyès, préparent l'insurrection du 10 août; il nous transporte, ce jour-là, sur la terrasse des Feuillants, où passe, avec la famille royale se rendant à l'Assemblée, le convoi de la monarchie déchue, et, tel jour de mai 1793, au seuil de la Convention, où le peuple réclame avec furie la mise hors la loi des députés girondins. Toutes ces scènes comportent leur leçon, que l'auteur impartial destine tantôt à l'un, tantôt à l'autre des partis en présence. Ce sont les imprudences de langage des puissances alliées et les menaces de subversion totale proférées contre la France qui ont causé les excès de la Révolution. Mais il n'en demeure pas moins que l'idéal révolutionnaire s'est abîmé dans le sang. La monarchie est tombée, faute au roi Louis XVI d'avoir fait acte d'initiative et d'énergie. Mais à leur tour les triomphateurs se sont perdus par leurs rivalités, leurs haines et leurs querelles. Ceux-là seuls, au gré de notre philosophe, méritent quelque sympathie, qui ont payé de leur tète l'honneur d'avoir, sur ce redoutable théâtre, tenu les premiers rôles. Tel est le sens de l'éloquente, vibrante, lyrique évocation dont, aux dernières lignes de la pièce, la démente de la Salpètrière soufflette, en la personne de Siéyès, les profiteurs de la Révolution, ceux qui ont eu le tort de survivre aux hécatombes républicaines, et d'y survivre dans la richesse
et les honneurs. « Venez, s'écrie-t-elle, vous, tant que vous êtes, qui, de votre sang, avez généreusement fécondé la terre de liberté, pour des moissons futures ! Venez, vous de quatre-vingt-treize et de quatre-vingt-quatorze ! qui vous êtes entr'égorgés pour un même idéal, vous immolant, les uns et les autres, à notre foi terrible!... Venez, mes camarades, avec vos têtes tranchées, avec vos corps poignardés, venez faire honte à ce survivant!... Venez, les exécutés, les suicidés, les assassinés! Venez, Brissot, Buzot, Vergniaud, Valazé, Gorsas, Basire, Guadet, Rabaut Saint- Êtienne, Gensonné, Saint- Just, Lepelletier Saint-Fargeau, Marat, Hérault de Séchelles, Couthon, sur tes béquilles!... Venez, Ducos, Manuel, Robespierre le jeune, Fonfrède, Condorcet!... Et puis encore!... Et puis encore!... Et puis encore!... Tous, tous, tous!... Venez bannir ce vivant de votre assemblée sans regard et sans voix!... Chassez-le de la grande Convention nationale, où l'on n'était pas digne de siéger quand on n'y est pas mort!... •
Théroigne de Mcricourt est l'unique tentative de Paul Hervieu dans le genre historique. Ses facultés d'observateur et ses prédispositions de moraliste le tournaient beaucoup plus naturellement vers la réalité contemporaine et le tour sérieux de son esprit l'inclinait à y chercher l'occasion moins de peindre des ridicules passagers que de mettre en lumière des vérités aussi durables que la nature humaine. Une fois pourtant il n'a pas résisté au plaisir de mettre sur le théâtre ce monde élégant et frivole qu'il avait présenté à ses lecteurs dans Flirt et dans Peints par eux-mêmes. Comme la villa de M^^^^ de Prébois, le château de Bagatelle est un lieu propice aux intrigues galantes et aux conversations légères; comme M"^^ de Pontarmé, la maîtresse du
logis témoigne à tous et en toute rencontre une déconcertante indulgence. Ici encore la vanité, la coquetterie, le désir de briller et de plaire poussent à des imprudences de conduite qui sont cruellement punies. Le sens de la comédie paraît donné par cette réplique de l'honnête Florence à l'entreprenant Jincour : « On ne badine pas avec la bagatelle. Je souhaite que vous ne l'appreniez pas à vos dépens. » Si ce n'est lui, ce sera Micheline de Nismes. Pour avoir voulu badiner de la sorte, elle brouillera les maris avec leurs femmes, les amis avec les amis, et elle-même avec tout le monde. Ainsi, comme dans ses romans, Hervieu nous conduit par des chemins qui n'ont rien d'austère à une très judicieuse et très louable moralité.
Mais j'ai hâte d'arriver aux pièces qui donnent l'impression d'entrer plus avant dans ce qu'on appelait jadis la connaissance du cœur humain. Ce n'est pas qu'elles doivent toujours nous apporter des vérités nouvelles. Plusieurs ne font que confirmer ce que nous savions déjà. Mais elles le confirment avec tant d'à-propos, de justesse ou de force, que c'est presque comme si nous le découvrions. Rappelonsnous la définition, dénuée de complaisance, que La Rochefoucauld donne de la modestie : <( Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois. > En voici le commentaire, de la façon de Paul Hervieu. Jacques demande la main de sa cousine Henriette, qui est veuve. Henriette la lui refuse, par esprit de modestie. Jacques n'est pas le mari dont elle a besoin. Il est trop indulgent, trop bienveillant, trop poli; tranchons le mot : c'est un flatteur. Il faut à la dame un censeur bien sévère, bien rude, qui la gronde, qui la sermonne, qui la rabroue, qui l'aide et au besoin la contraigne à s'acheminer vers la perfection. Elle n'est pas éloignée de penser que ce mentor pourrait bien être Albert. Jacques n'a rien de plus urgent que de faire part à Albert de sa déconvenue. Il se garde bien d'ajouter qu'Albert est plus en faveur. Au contraire, il lui confie qu'Henriette
le trouve trop complimenteur, admirateur, adulateur. Il n'y a qu'un moyen de plaire à la belle, c'est de lui dire ses vérités sans ménagements, de la mortifier, de l'humilier. Et le naïf Albert s'en va tout droit refaire à Henriette la scène fameuse que fait Alceste à Célimène. Il accable la malheureuse sous l'énumération circonstanciée de ses défauts : coquetterie, sensiblerie, frivolité, vanité... Henriette est surprise, puis piquée, puis froissée, puis irritée. Elle éclate : « Vaniteuse, moi!... Ah! cela c'est insensé!... Vous m'agacez à la fin !... Ce ne serait pas, en tout cas, une grosse prétention si, dans certaines circonstances, je m'estimais supérieure à la personne que j'ai en face de moi ! » Elle rend à l'impertinent censeur critiques pour critiques, et ils se séparent, comme de juste, fort mécontents l'un de l'autre. « Je frémis quand j'envisage que j'étais à la veille, ma chère, de demander votre main ! — Mais, mon cher, si vous manifestiez jamais une intention pareille, je vous mettrais immédiatement à la porte ! » Henriette se soulage en faisant ses doléances à Jacques, qui ne demande qu'à la consoler : (i N'est-ce pas? Vous me donnez raison? — En toute conscience, oui );, répond le bon apôtre, qui lui accorde, sans plus se faire prier, toutes les qualités du monde. Peut-elle mieux faire que d'épouser un homme qui la connaît si bien? A une condition, toutefois : c'est qu'il sera bien entendu qu'elle n'a aucun amour-propre, et qu'il jurera de l'avertir impitoyablement chaque fois qu'il lui trouvera un défaut. Jacques en fait un grand serment. Il ne sera peut-être que trop porté à le tenir, — après la lune de miel.
La leçon est légère, comme il convient à un simple lever de rideau. La première grande pièce qu'Hervieu ait fait jouer en contient une qui, sans être plus neuve, a plus de portée. Scripta maneiit, verba yolant. L'adage dit-il toujours juste? Qu'on en juge par l'aventure du marquis de Nohan. Il a eu le tort de tenir à M"^^ de Maudre des propos qui, sans aucun fondement, sont de nature à jeter le plus mau-
vais jour sur les relations de M^^^ Régine de Vesles et du baron Missen. Cette femme, d'humeur jalouse, s'empresse de les répandre en les aggravant, et ce qui n'était qu'une indiscrétion de langage devient une calomnie. Nulle part Hervieu ne refait le fameux couplet de Beaumarchais sur la calomnie. Mais toute sa pièce donne l'impression de ce « bruit léger rasant le sol comme l'hirondelle avant l'orage >-, de ce murmure de bouche à oreille qui sème, en l'envenimant chaque fois un peu plus, le trait empoisonné. Nohan se donne mille peines pour racheter sa faute. Il rend raison à Missen, et ne se tire d'affaire que par miracle : la carotide a été atteinte. Il demande et obtient la main de Régine. Mais, avant que sa guérison soit complète, un mot entendu par hasard lui révèle que, malgré tout, la calomnie continue à courir. Dans un sursaut d'indignation qu'il ne peut maîtriser, l'artère se rouvre. Il tombe baigné dans son sang. « Les paroles, vous savez, ça vole ! » allègue pour se disculper l'auteur involontaire de la catastrophe. « Non, répond quelqu'un; les paroles restent. » — « Et elles tuent », ajoute le médecin penché sur le cadavre.
Les Paroles restent respirent l'indignation de l'honnête homme contre cette basse forme du mensonge qu'est la calomnie. Connais-toi, — encore un autre titre gnomique, — témoigne d'une aversion non moins profonde pour un autre genre d'insincérité, involontaire celui-là, pour le pharisaïsnie qui nous fait accabler de notre sévérité et de notre mépris des êtres dont nous ne savons pas, après tout, si, étant à leur place, nous n'aurions pas fait la même chose. Le général de Sibéran et Clarisse, la jeune femme qu'il a épousée en secondes noces, professent la moralité la plus inflexible. Ils en appliquent les principes, avec la dernière rigueur, à leur cousine Anna Doncières, qui a eu, il est vrai, les torts les plus graves envers son mari. M"^^ de Sibéran la traite comme une femme perdue, et le général déclare à l'offensé, qui en^/isage la possibilité de pardonner, qu'il ne doit, à
aucun degré, compter sur son approbation. S'il veut conserver l'estime et l'amitié de son parent, il faut qu'il mette sa femme hors de chez lui. Et le pauvre Doncières, intimidé, désorienté, engage une instance en divorce. Mais voici ce qui arrive. Clarisse, la pure, l'impeccable Clarisse, a une faiblesse, — oh ! légère, très légère, mais qui pourrait l'entraîner plus loin. Cette femme incomparable ne justifie plus la confiance que son mari mettait en elle. Que va faire le général? Appliquera-t-il les théories qu'il a exposées à Doncières? Non content de pardonner, c'est lui qui demande pardon; il s'humilie devant la coupable; il grossit sa part de responsabilité pour alléger la sienne; il s'évertue à ramasser les morceaux de son bonheur brisé; il ne parle pas de chasser Clarisse : il a peur bien plutôt qu'elle ne l'abandonnât. Les choses étant à ce point, Doncières reparaît. Son procès est en bonne voie. Il est tout ébahi d'entendre Sibéran et Clarisse lui prêcher à qui mieux mieux l'indulgence et le pardon. Il en est ravi, car la manière douce convient mieux à son tempérament. Mais le général n'est pas moins étonné lui-même du changement qui s'est opéré en lui. « Hier, dit-il à sa femme en parlant de Doncières, je l'aurais jugé grotesque et abject ! — Étiez-vous meilleur hier? demande Clarisse. — Je me connaissais moins >', répond Sibéran. Et Clarisse, humblement, donne le dernier mot de la pièce, qui est aussi le premier de la sagesse : < Qui se connaît? »
Cette pièce, où passe un soufïle d'Évangile, et qui, en dépit de son titre, s'inspire moins de la philosophie de Socrate que du chapitre de La Femme adultère, offre ce caractère original d'être dans le théâtre d'Hervieu la seule, ou à peu près, qui prêche la pitié. Non que la pitié soit un sentiment inconnu à l'auteur. Mais au lieu de nous la prôner en belles phrases, il s'applique à la suggérer silencieusement, à la créer, à la faire naître et jaillir dans nos âmes au spectacle de la violence et de l'iniquité. Sans
doute il est conduit à préférer cette méthode par la nature même de son talent, qui est plus à Taise dans la peinture de la force, de la force excessive, de la force brutale, que dans celle de la douceur. Quoi qu'il en soit, le procédé a du bon. Un sentiment qui fleurit de lui-même en nous et qui y a sa racine, a plus de chances de s'y épanouir qu'une plante apportée d'ailleurs, qui ne tardera pas à s'étioler et à disparaître. Et la pitié indignée et agissante, qui prend parti pour le droit ou pour la faiblesse contre la violence et contre l'injustice, est préférable à la fade sensiblerie, à l'humanitarisme écœurant dont on nous a trop souvent abreuvés : humanitarisme qui se penche indifféremment sur toute soufTrance, qu'elle soit ou non m.éritée; sensiblerie qui croit avoir fait assez quand elle a pleuré. La dose d'amertume dont Hervieu relève la saveur de ce breuvage a quelque chose de tonifiant. La leçon de pitié se double d'une leçon d'énergie. Rien n'est plus dans la tradition classique, dans la tradition française, que ce goût du réalisme en morale, que ce souci de laisser parler les faits, que cette habitude d'envisager la vie en homme de droit sens et de bon sens, à la façon de Molière ou de La Fontaine, à égale distance du cynisme qui glorifie le mal et le vice, et de la niaiserie qui ferme les yeux, et, parce qu'elle ne les voit plus, prétend qu'ils n'existent pas.
Deux pièces, dans le théâtre de Paul Hervieu, donnent au plus haut point cette impression de pitié. Chose remarquable, ce sont deux pièces « féministes », je veux dire où l'auteur, examinant la situation dans laquelle les mœurs ou la loi placent l'homme et la femme par rapport l'un à l'autre, constate l'existence d'une injustice qui doit être réparée. La première met en présence et afïronte deux
conceptions du mariage. L'une est celle de Fergan, le mari d'Irène; c'est celle qu'approuvent ou tout au moins qu'acceptent Pauline, la sœur d'Irène, et son mari Valanton; c'est celle qui a cours dans la bonne société moyenne, à laquelle ils appartiennent. Elle est fort simple : le mari est le maître, un maître absolu, qui doit avoir le dernier mot en toute circonstance. Il a toujours raison. Le rôle de la femme est de se plier à ses volontés et à ses caprices, de porter à l'occasion le poids de sa mauvaise humeur, de lui témoigner, en tout et pour tout, une soumission au moins apparente, quitte à prendre la revanche de l'esclave, à ruser, à tromper, à mentir. C'est le mariage officiel, qui peut bien avoir été légalisé par la Mairie et consacré par l'Église, mais qui n'est pas celui des cœurs. Il faut que ce soit un célibataire, Michel Davernier, qui rappelle à tous ces gens mariés ce que doit être l'union de l'homme et de la femme : " Oh ! pour moi. se marier, naître et mourir, cela me paraît composer les trois grandes solennités de l'existence. Je leur attribue une égale importance, je les envisage avec le même esprit. On ne s'occupe pas de naître, on meurt involontairement, quand il le faut. Ainsi donc j'imagine que le mariage doit s'accomplir sans qu'on s'en soit plus mêlé que de sa propre naissance, sans qu'on l'ait plus préparé que sa mort. Je voudrais qu'il survînt tout seul, fatalement, instinctivement, par l'action souveraine de la nature. Le « oui » sacramentel, il me semble qu'il devrait vous sortir de la poitrine parce qu'il a été mis là mystérieusement, à notre insu, comme y était le premier vagissement, comme y sera le dernier soupir. » Le mariage. ce n'est ni la mairie ni l'église : « Le mariage, c'est l'amour ! ■> Et sans l'amour, il n'est pas de bon mariage. C'est l'amour qui établit et maintient l'égalité entre les époux; il ne peut même pas être question que l'un prime ni opprime l'autre, puisqu'il n'y a pas alors deux volontés antagonistes, mais deux volontés concordantes, ou plutôt une volonté unique,
comme il n'y a qu'une âme et qu'un cœur. Là où l'amour n'est pas, que faire? Reprendre de part et d'autre sa liberté? Irène le voudrait; Fergan s'y refuse. Il proclame très haut que le mariage est un contrat indissoluble. Irène se résigne. Mais, dix ans plus tard, l'éducation du petit René crée un nouveau conflit. L'enfant est délicat, faible, chétif même. Sa santé demande la vigilance et les soins d'une mère. Irène voudrait le garder près d'eux à la campagne. Fergan veut l'envoyer en pension au loin. Il impose sa volonté. Irène, poussée à bout, lui lance à la face qu'il n'a aucun droit sur ce petit. Et maintenant c'est Fergan qui voudrait bien se débarrasser de l'enfant et de la femme; c'est lui qui propose une séparation à l'amiable, dont Irène à son tour ne veut pas entendre parler. Ainsi, l'un après l'autre, ils se trouvent pris dans les tenailles qui leur broieront le cœur. Chacun d'eux aura pour consolation le plaisir amer de constater que son compagnon de misère souffre autant que lui. Au lieu de l'égalité par l'amour, ils auront réalisé l'égalité dans le malheur.
Le divorce, qui serait le seul remède qu'on pût appliquer à une situation de ce genre, n'est' point, aux yeux d'Hervieu, la panacée qu'il a paru être à d'autres moralistes dramatiques. Il n'est jamais qu'un pis-aller. Il est mal vu de l'opinion mondaine, qui admet à la rigueur qu'une femme le subisse, mais non pas qu'elle en profite pour se remarier à son gré. Il a contre lui la religion qui, à la loi des hommes, passagère et changeante, oppose les préceptes immuables de la sagesse éternelle. II est même, si nous en croyons Hervieu, — et j'aurai l'occasion de revenir sur ce point, — contraire à l'ordre de la nature. Quant à la séparation, du moins la séparation à l'amiable, elle ne libère point la femme de la tyrannie du mari égoïste et vicieux à qui se trouve liée sa destinée. Quels que soient ses torts, il a toujours, comme on dit, le bon bout : la loi est pour lui, à défaut de la justice. Quand Laure de Raguais, odieuse-
ment trahie, a voulu obtenir des preuves qu'elle pût produire devant les tribunaux, la force publique, dont elle réclamait le concours, s'est dérobée, alléguant qu'il n'est pas permis à une femme de faire procéder, hors du domicile conjugal, à de telles constatations contre son époux. Force lui a été de se contenter d'une séparation librement consentie. Mais son contrat de mariage, — œuvre de son tuteur et de son notaire, — mettait sa fortune à la discrétion de M. de Raguais. Elle dut accepter les conditions léonines qui lui furent imposées. Voici maintenant que sa fille est en âge de se marier. M"^^ de Raguais a de fortes raisons de s'opposer a l'union projetée par la jeune personne et approuvée par M. de Raguais. Elle proteste; mais sa protestation est vaine, car, en cas de dissentiment des parents, le consentement du père suffit. Ainsi, en toute rencontre, la loi, faite par les hommes, favorise l'égoïsme masculin. La loi de rhomme protège l'homme. Elle ne tient aucun compte des droits les plus sacrés de l'épouse et de la mère.
Ce n'est pas parce que je suis un homme, mais je ne puis tout de même m'empêcher de faire remarquer ce qu'il y a d'excessif dans les conclusions qu'Hervieu, avec sa redoutable logique, nous invite à tirer des exemples qu'il met sous nos yeux. Prenons le premier cas, celui d'un mariage mal assorti, où l'un des deux conjoints impose sa volonté à l'autre et le tient dans une sorte d'esclavage. La situation est plus touchante, évidemment, quand c'est la femme qui est la victime. Mais est-il bien sûr que ce soit toujours le mari qui est le bourreau? S'il y a des maris qui tyrannisent leurs femmes, n'y a-t-il pas des femmes, — cela se voit, — qui dominent, tyrannisent et annihilent leurs maris, sans parler de celles, infiniment plus nombreuses, qui les mènent par le bout du nez, sans qu'ils aient l'esprit de s'en apercevoir? Et si les uns ou les autres souffrent^ si les uns ou les autres font souiïrir, la faute en est-elle au mariage,
qui est, selon ce que les intéressés le font, la meilleure ou la pire des choses? N'est-elle pas plutôt à Ferreur initiale qu'ils ont commise, et dont ni le maire qui les a unis, ni le prêtre qui les a bénis, ni l'institution civile ou religieuse au nom de laquelle l'un et l'autre agissent, ne sauraient, en bonne justice, porter la responsabilité? Je conviens que le second cas est plus embarrassant. Il met en cause non plus seulement une incompatibilité d'humeur et des défauts de caractère dont il eût été préférable de s'apercevoir auparavant, mais les lois qui régissent l'union une fois contractée. Je ne fais pas la moindre difficulté d'admettre qu'il n'y a aucune raison péremptoire d'accorder à l'infidélité maritale un traitement de faveur. Mais ne remarquet-on pas que si M°^® de Ragugis est à plaindre, -— et elle l'est, — ce n'est pas qu'elle ait vu son droit méconnu par la loi; c'est au contraire parce que des conjonctures qui paraissent extraordinaires ne lui ont pas permis de faire valoir les droits que la loi lui reconnaissait. Si au lieu de se contenter d'une séparation à l'amiable et précaire, elle eût demandé soit le divorce, soit la séparation légale, d'abord elle fût redevenue maîtresse de sa fortune; de plus, ayant reçu du tribunal la garde de sa fille, c'est elle dont, en cas de dissentiment sur l'autorisation au mariage, la voix eût été prépondérante. Un an avant que la pièce d'Hervieu fût représentée, l'article 148 du Code civil avait été modifié en ce sens. Certes la loi humaine est imparfaite. Elle le sera toujours. Il faut que sans cesse elle soit re visée, amendée, qu'elle suive le progrès des idées et des mœurs, que de plus en plus elle tende à confondre ses prescriptions avec celles de l'équité et de la raison. Il est légitime, il est louable, il est indispensable de réclamer qu'on la retouche, qu'on la complète, qu'on la corrige. Mais il n'est ni juste ni sage de répandre sur elle, à propos d'un fait particulier, une suspicion générale et universelle, ni de donner comme un échantillon des violations de conscience
que journellement elle permet, ou autorise, ou encourage, un concours de circonstances exceptionnel.
L'avouerai-je? l'auteur dramatique me paraît beaucoup plus dans son rôle quand, au lieu de discuter les lois faites par les hommes, il s'applique à nous découvrir, à force de pénétration et de sincérité, les lois de notre nature morale. Est-ce à dire qu'il voie toujours juste? Est-il vrai, par exemple, qu'une femme demeure à jamais sous l'influence de l'homme qui fut son premier mari, et que même après avoir rompu volontairement cette union et en avoir contracté une autre, elle lui appartienne encore à tel point qu'il suffise d'évoquer certains souvenirs, de prononcer certaines paroles, pour qu'elle retombe en son pouvoir? Ainsi en arrive-t-il à Marianne Vilard-Duval. Mariée d'abord avec Max de Pogis, elle a, pour des motifs graves, obtenu le divorce. Elle s'est remariée avec Guillaume Le Breuil. Il n'y a plus d'autre lien entre elle et M. de Pogis que leur fils, le petit Louis, dont la mère a la garde, mais qu'il faut bien de temps en temps qu'elle envoie à son père. Pendant une de ces absences, l'enfant contracte la diphtérie. Marianne, affolée, accourt. Au chevet du malade elle se rencontre, naturellement, avec M. de Pogis. Ils passent par les mêmes angoisses. Une fois la guérison assurée, ils partagent la même joie. Dans ce château de Nérange, où jadis elle arriA^a en jeune épousée, sous l'influence de ces douces émotions, au milieu des images de ce qui fut son premier bonheur, Marianne se trouve sans défense contre un retour du passé. Le lien brisé se renoue. Mais dans quelles perplexités se débat la malheureuse, au lendemain même de sa défaite. Si son cœur l'entraîne maintenant vers Max, elle ne peut oublier qu'elle est la femme de Guillaume.
Eût-elle recours à un nouveau divorce, la loi ne lui permettrait pas de reprendre son premier époux. Que faire? et comment se peut-il qu'elle ne soit pas infidèle ou à celui qui l'a reprise et qu'elle aime, ou à celui dont elle porte le nom et à qui elle doit fidélité? C'est un dédale, dont elle ne sort que par une circonstance inattendue et tragique. Max et Guillaume se cherchent; ils se rencontrent sur une terrasse qui domine le Rhône; ils s'insultent, ils en viennent aux mains, ils roulent ensemble dans le gouffre, et la pauvre Marianne n'a plus d'autre raison de vivre que de se dévouer à son fils.
On peut se demander s'il est nécessaire d'attribuer la faiblesse de Marianne à l'action d'une puissance spéciale et mystérieuse, et si ce que nous connaissons du mécanisme psychologique ne suffit pas à fournir de sa conduite une très satisfaisante explication. Si elle a cru de sa dignité de demander le divorce, elle n'a pas, en réalité, cessé d'aimer son premier mari. Si elle a pris le second, c'est parce qu'il le lui a demandé, et pour lui faire plaisir; c'est aussi pour faire plaisir à son père, qui vieilht, et s'inquiétait de la laisser seule: c'est encore dans l'espoir un peu pervers d'aiguillonner la jalousie de M. de Pogis et de lui infliger une souffrance. Cela suffit à nous éclairer sur ses véritables sentiments. De la mort de l'amour, il n'y a de preuve décisive que l'indifférence. Ne voyons donc pas dans le cas de Marianne l'effet d'une loi ignorée de notre nature. Mais voyons celui d'une loi de cette même nature très connue et très certaine dans l'histoire de Thérèse de Mégée. Thérèse est la mère encore jeune d'une fille à marier. Rose, qui est aimée du jeune de Farmont. Rien ne s'opposerait à ce qu'on unît les deux jeunes gens, si la famàlle de Farmont ne soupçonnait une intrigue coupable entre Thérèse et le prince de Sylvanie. Peu s'en faut même qu'un éclatant scandale ne rompe les projets déjà ébauchés. Heureusement iVlme de Mégée peut se ressaisir à temps. A la pensée qu'elle
va briser l'avenir de sa fille, elle ne se souvient plus que d'une chose, c'est qu'elle est mère. Elle sort de cette aventure comme d'un songe mauvais qu'a dissipé le rcveil. Au jugement d'Hervieu, l'amour maternel paraît être l'instinct essentiel de la nature féminine. Il triomphe de la passion; et il l'emporte infiniment en profondeur et en capacité de dévouement, sur l'amour filial. Sabine Revel, qui est veuve, vit heureuse entre sa mère, M"^® Fontenais, et sa fille Marie- Jeanne. Elle se fâcherait, si on venait lui dire qu'elle aime moins l'une que l'autre. Elle se flatte elle-même d'observer un juste équilibre entre ses sentiments filiaux et ses sentiments maternels. Pour épargner à Marie- Jeanne une sérieuse douleur, elle donnerait sans hésiter sa vie; mais elle est convaincue qu'elle ne la donnerait pas moins volontiers pour sauver sa mère d'un péril. Son vieil ami Maravon n'en est pas aussi convaincu. Il pose en principe que la nature, soucieuse avant tout de perpétuer la vie, s'évertue à dépouiller les générations précédentes au profit de la génération nouvelle. Elle demande sans trêve aux ascendants, sous forme de dépenses, labeurs, anxiétés, dotations, sacrifices, tout le reste de leurs forces vives, pour en équiper, armer, parer ceux qui descendent vers la plaine de l'avenir. Et comme ce vieil ami est un vieil humaniste, il a naturellement dans la mémoire une comparaison empruntée à l'antiquité :
Vous n'avez, sans doute, jamais entendu parler des « lampadophories »? Voici ce que c'était. Pour cette solennité, des citoyens s'espaçaient, formant une sorte de chaîne, dans Athènes. Le premier allumait un flambeau à l'autel, courait le transmettre à un second, qui le transmettait à un troisième, et ainsi de main en main. Chaque concurrent courait, sans un regard en arrière, n'ayant pour but que de préserver la flamme qu'il allait pourtant remettre aussitôt à un autre. Et alors dessaisi, arrêté, ne voyant plus qu'au loin la fuite de l'étoilement sacré, il l'escortait du moins, par les yeux, de toute son anxiété impuissante, de tous ses vœux superflus. On a reconnu dans cette Course du Flambeau l'image même des générations de la vie;
ce n'est pas moi, ce sont mes très anciens amis Platon et le bon poète Lucrèce.
Et, un peu plus loin, il donne de ce symbole Texégèse suivante :
Non, voyez-vous, Thumanité se bat les flancs pour se persuader à elle-même qu'elle n'est pas mauvaise fille. Or, elle l'est, comme, de naissance aussi, elle est bonne mère... Relisez les commandements du mont Sinaï : pas un mot sur les devoirs envers la progéniture! Pourquoi donc? Parce que c'était inutile. Parce que toutes les créatures s'étaient mises d'instinct à soigner leurs petits. Mais les devoirs envers les parents, voilà ce qui n'a pas été sous-entendu; voilà ce qui n'allait pas de soi-même! « Honore tes père et mère, afin de vivre longuement sur la terre. » Il n'y a pas que l'injonction, il y a, pour allécher, la promesse d'une prime à réaliser dès ce bas monde... Croyezmoi, la reconnaissance filiale n'est pas spontanée; elle est un effort de civilisation, un fragile essai de vertu !
Sabine va savoir bientôt par elle-même ce qu'il y a de juste ou d'erroné dans la doctrine de son vieil ami. Marie- Jeanne épouse Didier, le fils de Maravon, et le jeune ménage devient très vite pour la mère un gros souci. Didier, qui est dans les affaires, se trouve par suite de circonstances malheureuses, à la veille de la faillite. Pour le remettre à flot, il faudrait 300.000 francs. Impossible de toucher à l'apport de Marie- Jeanne, placé sous le régime dotal. M^^^ Revel, jadis ruinée par son mari, n'a aucunes ressources disponibles. M^^ Fontenais, la grand'mère, sollicitée, déclare qu'elle ne recommencera pas avec son petit-gendre l'expérience qui, avec son gendre, a déjà si mal tourné. Elle refuse net. La faillite est déclarée. Mais, avec 100.000 francs seulement, Didier pourrait du moins désintéresser en partie ses créanciers et obtenir un concordat. M^^^ Revel se fait fort de lui procurer cette somme. Elle dérobe dans le coffrefort de sa mère une liasse de titres qu'elle essaie vainement de négocier. La situation empire. Marie- Jeanne tombe malade d'inquiétude et de chagrin. Le médecin prescrit
PAUL HERVIBU
une cure d'air dans l'Engadine. Il recommande seulement de ne point emmener M"^® Fontenais, qui n'a pas le cœur en bon état. La vieille dame n'entend pas de cette oreille : ou Sabine restera avec elle, ou elle ira avec eux. Sabine résiste. Cependant Didier est là, qui demande s'il peut compter sur l'argent promis. M™^ Revel ne sait que répondre. Marie- Jeanne se pâme. Du coup, Sabine n'hésite plus. Elle garantit que l'argent sera versé, et tout aussitôt elle déclare que ]Vlme Fontenais sera du voyage. On devine que celle-ci n'en reviendra pas. Elle tombera, foudroyée par un arrêt cardiaque, au moment même où, touchée enfm par la douleur de sa fille, à qui Didier et Marie- Jeanne viennent d'annoncer leur intention d'émigrer en Amérique, elle offrait, pour garder le jeune couple, tout l'argent qu'il faudrait. « Pour ma fille, s'écrie Sabine, j'ai tué ma mère! » Ainsi se trouve justifiée non seulement la théorie un peu pédantesque de Maravon, mais cette réflexion plus simple et non moins profonde de Vauvenargues : « L'ingratitude la plus odieuse, mais la plus commune et la plus ancienne, est celle des enfants envers leurs pères. «
La plupart des pièces que je viens d'analyser finissent tristement. En dépit de tous les efforts, de toutes les résistances, elles aboutissent au malheur, au deuil, à la ruine, au crime, aux catastrophes de tout genre, comme au terme naturel et inévitable des actions humaines. Elles nous laissent l'impression que notre vie peut devenir à toute heure le jouet d'une toute-puissante et malfaisante fatalité. Cette fatalité, c'est, en premier lieu, la rançon de nos erreurs, de nos imprudences et de nos fautes. C'est le développement logique des conséquences que comportent nos actes, et qu'ils ne peuvent manquer, tôt ou tard, de pro-
duire. Léonore de Gourgiran a le tort d'encourager les galanteries de M. de Vivarce. Elle sait à quel danger elle l'expose. Gérard, son mari, a fait à ce sujet la déclaration la plus nette. Celui qui lui prendrait sa femme, il le tuerait sans aucune hésitation. Vivarce n'est pas moins dûment averti. Les imprudents se donnent néanmoins, dans le salon du château, un rendez-vous nocturne. Ils sont surpris; mais Léonore s'échappe sans avoir été reconnue. Grâce au sang- froid de Vivarce, grâce à sa propre présence d'esprit, elle parvient à détourner les soupçons, à les égarer même un instant sur sa belle-sœur, l'innocente Gisèle. Des deux jeunes femmes, laquelle est la coupable? Telle est Y énigme, qui n'est pas longtemps sans être résolue. La vérité se fait jour. Vivarce n'attend pas qu'elle éclate. Il se suicide. Quant à Léonore, Gérard ne la tue point. Avec une implacable cruauté, il la surveille, pour la forcer à vivre.
Mais parfois ce n'est pas des actes que nous avons délibérément accomplis que sortent ces suites redoutables. Elles sont purement l'effet de ce que nous appelons le « hasard )), c'est-à-dire d'un concours de circonstances qu'il ne nous était pas possible de prévoir, et auxquelles il ne nous est pas permis de nous soustraire. Le commandant de Chazay est le plus honnête et le plus loyal des hommes. « Je suis, déclare-t-il naïvement, attaché à ces bons vieux principes qui furent dictés aux hommes sur le mont Sinaï. C'est de là qu'on extrait depuis cinq raille ans le minimum de vertu indispensable et d'honneur nécessaire. On nous y a dit : tu ne tueras point ; tu ne commettras pas de larcin : tu ne feras pas de faux témoignage. Quiconque transgresse un de ces commandements retombe à mes yeux au rang de la brute. )' Mais n'apprend-il pas que Gaétan Béreuil, le mari de sa nièce Juliane, dont il se défiait depuis longtemps, non seulement trompe Juliane et la ruine, mais qu'il n'est qu'un escroc, justiciable de la cour d'assises? Le misérable, traqué par la police, revient chez lui à la
BiBLIOTHECA *
OfîavinnE!» -
hâte pour prendre quelques papiers indispensables et gagner la frontière. Chazay lui barre la route et lui démontre qu'il n'a plus qu'à se tuer. Gaétan refuse. Chazay le poursuit, l'atteint et l'abat. Grâce au témoignage complaisant d'un serviteur dévoué, il peut faire croire à un suicide. Ainsi, dans la même journée, ce parfait honnête homme est devenu un faussaire et un assassin. Quelle misérable chose que l'homme! Combien sa parole est vaine et son agitation stérile ! et que pèse sa volonté, au regard de la force aveugle du destin?
Le Destin est maître. Tel est le titre de cette pièce, la dernière qu'Hervieu ait composée. Faut-il y voir le dernier mot de sa philosophie? Comment la concilier, en ce cas, avec ce que nous savons qu'il affirmait lui-même de sa croyance à la liberté et à la responsabilité? Devons-nous admettre — ce qui est très possible — • une évolution de ses idées? Ou n'est-il pas permis de supposer qu'il a développé dans ses pièces, non pas la philosophie dont il se servait pour son usage personnel et dans l'ordinaire de la vie, mais celle qui convenait le mieux à son genre de talent et à la nature de son art? Ceci aussi n'a rien d'impossible. Le sentiment d'un rôle souverain joué par la fatalité dans les affaires des hommes est le sentiment tragique par excellence, celui que tous les plus éminents dramaturges, anciens et modernes, d'Eschyle jusqu'à Ibsen, se sont efforcés de communiquer aux âmes. Il donne plus de grandeur à l'action, plus de profondeur à la pensée, plus de rehef enfin, comme s'il les détachait sur un fond sombre, à ces passions violentes que les maîtres du drame ont accoutumé d'entre-choquer sur le théâtre. Il ne serait pas étonnant qu'Hervieu eût eu recours au même procédé quand, après eux et à son tour, il entreprit de les manier, avec quelle habileté et quel succès, c'est ce que maintenant il nous faut voir.