‹ Paul Hervieu, conteur, moraliste et dramaturgeChapitre 6 sur 9 · LE THÉÂTRE DE PAUL HERVIEU · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE DE PAUL HERVIEU

La comédie ne peut que gagner, en valeur et en honneur, à se faire interprète et propagatrice d'idées. Elle ne saurait toutefois sans danger sacrifier à ce rôle, si noble soit-il, celui qui lui est assigné par sa nature et qui ressort de sa définition. Le théâtre, avant tout, est le miroir de la vie. Or la vie humaine n'est pas menée par les idées. Elle est menée par les passions. Là où les idées n'existent qu'à peine, les passions exercent leur empire. Là même où les idées semblent prédominer, c'est aux passions que le dernier mot appartient. Elles ne sont autres que les instincts profonds et permanents que l'on retrouve au fond du coeur de tous les hommes, quelles que soient leur origine et leur condition. En elles nous prenons conscience de la parenté de nature qui nous unit avec nos semblables ; nous touchons à la source même de l'intérêt dramatique, de cette sympathie qui nous entraîne vers des êtres que nous n'avons pas connus dans la réalité, qui même n'ont jamais existé, mais en qui nous reconnaissons des frères, en qui nous nous retrouvons nous-mêmes, parce que les passions qui les exaltent ou qui les dévorent, dont ils vivent et aussi dont ils meurent, sont celles que pour notre compte et

selon notre mesure nous avons éprouvées ou nous attendons à éprouver un jour.

Mais si les passions sont communes dans leur essence, elles revêtent, dans leurs manifestations, des formes d'une infinie variété. C'est que des individus qui les subissent, si tous se ressemblent, aucun n'est identique à l'autre. Chacun d'eux a sa constitution physique et morale, son tempérament et son caractère; et pas plus qu'il n'y a deux visages qui soient une exacte réplique et une copie parfaite l'un de l'autre, il n'y a deux caractères qui puissent entièrement se confondre. Celui-ci est doux, et celui-là est violent; celui-ci est fort, et celui-là est faible; celui-ci est gai, et celui-là est triste; celui-ci est grave, et celui-là est léger. Ces caractères difTérents colorent de nuances diverses la même passion dont ils sont traversés, comme autant de cristaux dont chacun réfracte, décompose et teinte selon sa loi particulière un même rayon de soleil. C'est justement cette diversité infinie qui donne au spectacle de la vie son intérêt inépuisable et sa perpétuelle nouveauté.

Le drame, qui veut représenter la vie, ne procède pas d'une autre façon. Il évoque à nos yeux les grandes passions humaines, mais modifiées de mille façons par les mille caractères individuels à travers lesquels elles nous apparaissent. Il nous donne l'impression de la vérité et de la réalité dans la mesure où il nous permet de suivre cette réaction du caractère aux passions dont les péripéties composent la destinée particulière de chacun de nous. Sans doute il ne se flatte pas d'égaler, dans ses créations, la fécondité inépuisable de la nature. Il tâche, de loin, de l'imiter. C'est à la profondeur avec laquelle il analyse les passions, c'est à la variété des images qu'il en donne que sa qualité se mesure. Ce double critérium, qui sert à juger, grands ou petits, tous les auteurs dramatiques, nous allons essayer d'en faire l'application à Paul Hervieu.

Deux démons à leur gré partagent n<-tre vie, Et de son patrimoine ont ( liasse la raison; Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie. Si vous me demandez leur état et leur nom, J'appelle l'un Amour, et l'autre Ambition... (1).

Ces deux grandes passions humaines sont aussi les deuxgrandes passions tragiques. L'ambition, c'est la recherch*^ de la gloire; c'est la recherche des honneurs et du pouvoir; c'est la poursuite des richesses, qui donnent souvent, sinon l'honneur, du moins les honneurs, et sont par elles-mêmes une puissance. Sous aucune de ces formes, la peinture de l'ambition ne semble avoir intéressé Paul Hervieu. Dans une seule de ses pièces, Le Réveil, nous trouvons quelque chose qui peut être considéré comme une image de l'ambition pohtique. Le prince Grégoire de Sylvanie est un de ces rois en exil, de ces éternels prétendants dont nos contemporains suivent les intrigues et les aventures avec une curiosité tempérée de scepticisme. Souverain détrôné d'un vague royaume balkanique, il mène la vie d'un gentleman; il a son hôtel à Paris et fréquente le monde aristocratique. De temps à autre il disparaît, pour aller prendre la tète des bandes que ses émissaires ont recrutées et mener dans la montagne une de ces guérillas féroces qui lui ont valu le surnom de Prince Rouge. Le but de sa vie, c'est de remonter au rang de ses ancêtres. « Depuis que nous sommes de maison souveraine, nos pères, dit-il à son fils, n'ont jamais poursuivi que cette alternative : être investis de la dignité suprême, ou in; surir au champ d'honneur. » L'ambition est pour lui une jouissance en même temps qu'un devoir. Il est convaincu qu'il a une mission providentielle.

(1) La Fontaine, Le Berger et le Roi.

Mais il ne se possède plus quand il pense aux regards qui se tournent pleins de reconnaissance, d'adoration, d'extase, vers le maître légitime élu de Dieu. A cette jouissance il a immolé jadis celles qu'il pouvait attendre d'un amour partagé. Pour ne pas succomber à la tentation, il s'est enfui, farouchement. Aujourd'hui qu'il est vieilli, qu'il est vaincu, qu'il n'est plus qu'un géant foudroyé, il rêve de trouver dans son fils un autre lui-même. Mais le fils a dégénéré du père. Jean, enchaîné par l'amour, se refuse à tenter la chance des complots et des insurrections. Le vieux prince n'hésite pas à rompre par l'adresse et par la force le lien qu'il juge honteux pour le rejeton d'une maison royale. Il pleure de joie, quand il croit avoir fait rentrer son fils dans le devoir. Il y a dans ce chef de partisans, dans cet éternel conspirateur, dont le caractère allie la souplesse à l'entêtement et la brutalité à la câlinerie, un fonds de poésie barbare et sauvage qui en fait un personnage très original, en même temps que très oriental. Est-ce par là qu'il a séduit Hervieu? Quant aux hommes politiques, ou aux « politiciens », dont les spécimens variés abondent sous notre climat, lui paraissaient-ils d'une étoffe trop commune et les abandonnait-il au vaude\^lle? Toujours est-il qu'il passe sous silence tout ce personnel de sénateurs et de députés, de tribuns et de ministres que les Brieux, les Bourget, les Lemaître, ont mis à la scène plus d'une fois. On est plus étonné, quand on a lu U Armature, qu'il n'y ait pas porté les manieurs d'argent, les gens d'afïaires de tout ordre, banquiers, spéculateurs, lanceurs d'entreprises, foreurs de mines et perceurs de canaux... Mais le fait est que c'est à Fabre et à Mirbeau qu'il a laissé l'honneur de recueillir l'héritage de Lesage et de Balzac, de peindre les modernes descendants des Turcaret et des Mercadet. En dehors de Saffre, qui n'a pas été conçu pour le théâtre, le seul de ses personnages qui soit dans les affaires, — dans de très vagues affaires, — c'est le petit Didier Maravon,

le mari de Marie- Jeanne Revel. Il a de grandes ambitions, qu'il expose ingénument à M^^ Fontenais. La bonne dame s'étonne qu'il ne soit point entré, comme son père, dans l'instruction publique. Le jeune homme répond qu'il veut aller plus haut. Il veut devenir riche, très riche. A-t-il au moins quelques chances de réaliser cette grande fortune? Il a un brevet de premier ordre, le petit héritage qu'il tient de sa mère, le crédit des banquiers, et puis, par-dessus tout, la conviction que le succès appartient à ceux qui savent le mériter par le travail, l'aptitude, la probité... « Vous souriez?... » dit-il à M™® Fontenais. « Sympathiquement «, répond -elle. Et nous faisons de même. Mais en vérité le pauvre garçon paraît n'avoir qu'une assez médiocre aptitude aux affaires, et n'y être entré que pour fournir à ]V[me Revel, par ses embarras financiers, l'occasion de mesurer ce qu'une mère est capable de faire pour sa fille. Pourquoi ce peu de goût à peindre la recherche de l'argent chez un auteur qui fait de l'argent le mobile essentiel de la conduite des hommes? Faut-il en chercher la cause dans la répugnance qu'il avait à traiter les « milieux », comme il disait, qui ne lui étaient pas familiers? Ne se croj^ait-il pas mieux qualifié pour situer ses pièces dans un « milieu financier » que dans un « milieu minier »? Son milieu, à lui, ce n'est pas le milieu des gens qui gagnent l'argent, mais plutôt des gens qui le dépensent, jeunes filles bien dotées, fils de famille riche, tantôt conservant, tantôt dissipant l'héritage de papas laborieux, sans se soucier aucunemicnt de l'accroître par leur initiative et leur travail. Mais ceux-là mêmes, dira-t-on, ne dédaignent pas de courir après l'argent, quand on peut le gagner à ne rien faire, ou peu s'en faut. Voyez U Armature. Que penser? .le crois qu'on sera bien près de la vérité en admettant que, si Hervieu n'a mis sur la scène d'une manière habituelle ni l'ambition du pouvoir ni l'ambition des richesses, c'est qu'à ses yeux la passion tragique par excellence n'est ni l'une ni l'autre. C'est

l'amour, le redoutable amour, qui, par l'appât du bonheur, entraîne les êtres à leur perte, en dépit de tous les obstacles que la loi, les mœurs, la crainte ou le devoir peuvent leur opposer.

Tel est en effet le caractère de l'amour dont ses pièces nous offrent l'image. Non pas qu'il se soit interdit de nous en présenter d'autres formes. Certains de ses personnages conçoivent l'amour à la façon légère, frivole, galante et même libertine d'un certain dix-huitième siècle, comme une flamme brève qui brûle les sens sans échauffer le cœur. D'autres, au contraire, voient dans un échange de légitimes tendresses le prélude d'une union loyale et douce qui durera autant que la vie. Les uns et les autres, ce n'est pas eux à qui Hervicu s'intéresse ni à qui il nous intéresse le plus. Ses héros, et surtout ses héroïnes, ce sont les créatures prédestinées à qui l'amour s'impose comme un maître» en qui il agit avec la violence aveugle de l'instinct et la puissance irrésistible d'une force de la nature. Mais sans pousser plus loin cette analyse générale, voyons de quelles nuances l'amour, quel qu'il soit, frivole, ingénu ou passionné, se colore selon les individus que le dramaturge appelle à le ressentir.

Je commencerai par les hommes, parce qu'en général, dans un théâtre dont l'amour est le ressort, ce sont eux les moins intéressants. La raison nous en est donnée par une très juste observation de M^^^ de Staël. <* L'amour, dit-elle, est l'histoire de la vie des femmes; c'est un épisode dans celle des hommes. » Elle veut dire par là que, outre que les hommes ont une nature moins affective, ils sont absorbés par des occupations, engagés dans des travaux, distraits tout au moins par l'exercice d'une activité exté-

rieure, qui ne leur laissent pas, comme aux femmes, le loisir et le besoin de rapporter à l'amour tous les moments et tous les incidents de leur existence. L'homme, par exemple, a une profession. Ce n'est pas, il est vrai, que les hommes qu'Hervieu a dotés d'une profession soient les plus nombreux dans son théâtre, ni qu'ils y tiennent d'ordinaire les premiers rôles. Ils y sont plutôt des '< utilités », et on s'aperçoit assez vite que la nature de l'utilité qu'ils fournissent a déterminé le choix de la profession qui leur est assignée. S'agit-il d'exposer ex cathedra des théories chères à l'auteur, il fait volontiers appel à des universitaires, Maravon le père (1) ou Michel Davernier (2), les universitaires étant réputés par lui éloquents, ce qui est flatteur, ou pédants, ce qui l'est moins. L'un et l'autre de ces traits ne sont peut-être pas aussi caractéristiques qu'Hervieu se l'imaginait; en tout cas, ils sont sommaires. On voit moins facilement la raison pour laquelle il a fait des voyageurs, ou des explorateurs, de Stangy, un prétendant à la main de M^^^ Revel (3), ou de Guillaume Le Breuil, le second mari de Marianne Vilard-Duval (4). Elle n'est guère moins artificieuse. A peine Stangy a-t-il été évincé, — c'est pour le moment tout ce que l'auteur attendait de lui, — qu'il débarrassera la scène en repartant pour l'Amérique, d'où il reviendra à point nommé, pour aider au dénouement. De même, Guillaume Le Breuil arrivant, au premier acte, de quelque course lointaine, l'occasion est excellente de lui faire, et aussi à nous, l'histoire du divorce de Marianne, qui a été prononcé en son absence. M. Vilard-Duval, le père de la jeune femme, porte d'une façon plus marquée le pli professionnel. Cet ancien conseiller à la cour continue, après la retraite, de penser en magis-

(1) La Course du Flambeau,

(2) Les Tenailles.

(3) La Course du Flambeau.

(4) Le Dédale.

trat, et voit toutes choses à travers la loi qu'il a si longtemps appliquée. Son rôle est d'ailleurs bien eftacé. Parmi les personnages de premier plan, le général de Sibéran (1) est peut-être le seul dont la profession explique en grande partie le caractère. Sa lo^^auté de soldat aide à concevoir la confiance aveugle qu'il accorde à Clarisse. La raideur de la discipline militaire, l'habitude d'être obéi sans discussion, sont pour beaucoup dans l'intransigeance avec laquelle il met Doncières en demeure de chasser sa femme ou de renoncer à son estime. Et quand il se trouve pris lui-même dans une situation douloureuse, la révélation sous le caractère acquis du caractère naturel, faible et irrésolu, de cet homme d'aspect si énergique et de parole si tranchante, a quelque chose d'émouvant. Mais le cas où Hervieu pose de la façon la plus originale la question du rapport de la profession et du caractère est celui du lieutenant Pavail (2). Au lieu que la profession ait modelé le caractère, ici le caractère a réagi contre la profession. Fils d'un humanitaire vaguement anarchiste, orphelin à trois ans, sa mère étant morte en le mettant au monde et son père ayant été tué sur une barricade, il a été recueilli par le général, alors capitaine, et par la première M"^^ de Sibéran. La digne femme l'a élevé comme son fils; elle a fait de lui, comme de son fils, un officier. « Je n'ai su que tardivement d'où je sortais, dit Pavail, et quel sang désordonné était en moi. J'objecterai même que j'ai su tout cela trop tard, lorsque je me trouvais dans une position sociale pour laquelle je n'avais pas été vraisemblablement créé. » Engagé dans une carrière pour laquelle il ne se sent pas fait, il est humilié par surcroît de se trouver à tous égards dans la dépendance du général dont il est F officier d'ordonnance. Il se considère comme un captif, qui est demeuré, au sens romain, un affranchi. C'est du sentiment de cette demi-servitude qu'est

(1) Connais-toi.

(2) Connais-toi.

née la sympathie qu'il éprouve pour Clarisse, considérée par lui comme un autre souffre-douleur de Sibéran; et c'est aussi par ses allures de révolté et de beau ténébreux qu'il gagne celle de la jeune femme apitoyée. Il y a dans cette victime de la destinée, dans ce déclassé par en haut, ou, si l'on veut, ce mal classé, quelque similitude, moins le panache, avec les héros de 1830, les Didier et les Antony, en lutte avec la société et traînant une fatalité après eux. Sur l'œuvre d'Hervieu, très franchement réaliste, c'est une touche de romantisme qu'il est curieux de remarquer.

Les autres personnages masculins ne diffèrent que par le caractère que l'auteur a voulu leur donner. Leur trait commun est d'être des oisifs, ou tout au moins des désœuvrés, des gens sans profession définie, ayant pour toute occupation le cercle, le jeu, la chasse, le sport. Les uns appartiennent à la noblesse, les autres à la riche bourgeoisie. Mais la différence d'extraction ne parait pas entraîner une différence sensible ni dans le genre de vie ni dans les sentiments. Le marquis de Nohan (1) conquiert notre estime par la délicatesse de sa conduite et une réelle distinction morale. Il accepte le plus loyalement du monde les responsabilités qui lui incombent pour avoir tenu sur M^^® de Vesles des propos qui, colportés et envenimés, sont de nature à perdre la réputation de la jeune fille, et il paie de sa vie l'étourderie qu'il a commise et qu'il a tout fait pour réparer. Mais M. de Raguais, ou M. d'Orcieu (2), qui appartiennent au même monde, nous font l'effet d'âmes médiocres ou basses. Le premier viole la fidélité conjugale avec des raffinements de prudence, des précautions et des roueries qui conviendraient mieux à un escroc qu'à un gentilhomme, et, une fois séparé de sa femme, il continue, sans aucun souci de sa dignité, à vivre sur la fortune de M^^ de Raguais, à qui il a vendu fort cher sa liberté. L'autre considère les

(1) Les Paroles restent,

(2) La Loi de l'Homme.

relations de sa iemme et de M. de Raguais avec une sérénité qui témoigne ou d'une ignorance peu vraisemblable ou d'une complète absence de sens moral. 11 est vrai que la grande aiïaire, pour lui, ce n'est pas d'être respectable, mais de conserver les apparences de la respectabilité. Et y a-t-il, n'importe à quel rang de la société, deux êtres plus brutaux et plus frustes que ces deux frères de Gourgiran. Gérard et Raymond (1), qui vivent en hobereaux sur leurs terres et perpétuent dans l'âge moderne la pure tradition léodale. Si quelques braconniers se hasardent dans leurs bois, ils parlent aussitôt de leur mettre la main au collet. Ils ne laisseront pas cette besogne à leur garde-chasse; ils tiennent à être de l'affaire, et ils n'oublieront pas de charger leur fusil avec du gros plomb : dignes descendants de ce Lothaire de Gourgiran qui, pour un lièvre braconné sur sa seigneurie, faisait crever les yeux du délinquant. Leurs femmes, — « nos femmes )\ disent-ils en appuyant sur le possessif, — leur appartiennent comme le gibier de leurs domaines, et ils entendent les faire respecter par les mêmes moyens. Une seule divergence les sépare. S'ils se croient outragés dans leur honneur d'époux, l'un est prêt à tuer sa femme, l'autre à tuer l'otfenseur, tous deux étant convaincus qu'ils feraient acte de haute justice et qu'ils sont les meilleurs soutiens de l'ordre moral. « Ce sont les hommes de notre espèce qui, à travers les temps, assurent le règne du mariage, en veillant sur lui, les armes à la main, comme sur une majesté. >' Mais si le bourgeois Fergan (2) n'a pas l'humeur â ce point sanguinaire, il n'a pas des idées plus larges, il n'est pas au fond moins rude, moins égoïste et moins dur. Il l'est avec sérénité, car il est convaincu qu'il a toujours raison. ^ En se levant le matin, il est déjà prêt à avoir raison toute la journée. 11 a raison avec les domestiques, avec ses chevaux, avec n'importe qui. r)ans

(1) L'Énigme.

(2) Les Tenaillet.

toutes les histoires qu'il rapporte, il y a toujours quelqu'un qui avait tort, et lui qui avait raison. » En quelques phrases brèves, il a raison contre sa belle-sœur, qui lui remontre avec d'infinis ménagements les inconvénients qu'une pareille attitude entraîne dans la ^ ie à deux. Avec sa femme, il est encore plus tranchant et plus autoritaire: il la considère évidemment comme sa chose, avec qui il peut en user à sa guise, sans nul souci de la froisser, même douloureusement. Irène, jugeant la situation intenable, lui propose une séparation à l'amiable, dont il ne veut pas entendre parler. Elle le menace du divorce : il n'en fait que rire, la loi ne s'applique pas à leur cas; de se rendre totalement insupportable : il en profitera pour la brider plus étroitement. Elle prendra la fuite : il la fera ramener par les gendarmes. ( Et si la révolte faisait de moi une femme qu'un homme d'honneur ne puisse pas garder? — Je vous garderais!... Il me plaît de ne pas vous rendre votre liberté. Et quand ce ne serait là que mon bon plaisir, c'est légitime, quand je l'oppose au vôtre. Je vous tiens, je ne vous lâcherai pas. » Lui aussi il est convaincu de sa mission sociale. Pour maintenir sa femme dans la voie régulière, il n'hésitera pas à employer une main de fer. Quand il constatera quel a été 1g piteux succès de sa méthode, le sang ne lui fera qu'un tour, et il s'en faudra de peu que cet homme apparemment bien élevé ne redevienne, -- c'est lui-même qui le dit, — (' un sauvage ».

Le trait caractéristique du tempérament masculin, en vérité, pour Paul Hervieu, c'est la violence. Entre la violence et la faiblesse, entre un énergumène comme Fergan et un pauvre homme comme Doncières (1) ou comme M. de Mégée (2), il semble qu'il ne voie pas de milieu; ou s'il en voit un, il le néglige, le jugeant impropre au théâtre, et surtout à son théâtre. Ses personnages de premier plan sont

(1) Connais-toi.

(2) Le Réveil.

tous taillés en force, sauf deux, qui sont des séducteurs. Ceux-là n'imposent pas leur volonté; ils l'insinuent par la flatterie, par la caresse, par les paroles troublantes, ensorcelantes, dont ils enveloppent leur proie comme d'un filet. Pour amener à ses fms Thérèse de Mégée, Jean de Sylvanie (1) se livre sur la pauvre femme à un véritable chantage moral. Il lui fait croire qu'il dépend d'elle qu'il partage ou qu'il ne partage pas les aventures de son père, qu'il aille ou qu'il n'aille pas au-devant de la mort. Max de Pogis (2), aiguillonné par la jalousie, veut redevenir le maître de la femme qui a mis le divorce entre elle et lui. Il rôde tout autour, guettant l'occasion propice. C'est par l'enfant qu'il reprendra la mère. Sous prétexte de s'occuper de l'éducation du petit Louis, il délègue à Marianne sa mère, la douairière de Pogis; il se glisse à la suite; il se pose en victime; il calomnie adroitement celui qui l'a remplacé auprès de sa femme et de son fils; il profite enfin du retour passager de Marianne sous son toit, de leur rencontre au chevet de l'enfant malade, de la détente produite par la guérison, pour obséder la jeune femme isolée, éaervée, désemparée. Il achève par un coup d'audace un triomphe habilement ménagé. Singulier don Juan, — et pourtant, si l'on y réfléchit, rien n'est plus humain, — qui se donne tant de mal pour reprendre une conquête qu'il n'avait tenu qu'à lui de ne pas laisser échapper.

Les femmes ont dans le théâtre de Paul Hervieu des caractères plus variés, plus étudiés, et en général bien plus attachants que les hommes. Elles se classent na urellement, selon leur âge, en trois catégories : celles qui attendent

(1) Le Réveil.

(2) Le DédaU.

l'amour; celles qui le possèdent, ou qui sont possédées par lui; celles qui y oni renoncé; les jeunes filles, les femmes et les grand'mères, car, au gré d'Hervieu, Tâge de l'amour s'étend fort loin. Pour qu'elle ne songe plus à inspirer ou à éprouver une passion, il ne sufTit pas qu'une femme, jetant les yeux à ses côtés, se voie mère d'une fille bonne à marier. Il faut que la nature lui ait signifié impérieusement que le moment est venu de faire la retraite; il faut qu'elle ait des rides et des cheveux blancs.

Ces vieilles dames conservent néanmoins le goût de l'amour ; elles s'intéressent volontiers aux amours des autres; en particulier, comme il est bien légitime, aux amours de leurs petites- filles. M^^e Fontenais (1), qui n'est pourtant pas une personne sentimentale, suit d'un œil attendri l'innocent manège de Marie- Jeanne et du jeune Maravon. Lorsque la mère élève objections sur objections contre un projet de mariage qui la prend au dépourvu, c'est elle qui intervient en faveur de cette jeunesse, non sans suggérer, en femme avisée et pratique, quelques bonnes précautions à insérer dans le contrat. Précautions qui n'étaient pas inutiles, puisque les affaires de Didier se trouvent aller fort mal. La grand' mère recueillera le couple en détresse; pour le garder auprès d'elle, elle consentira, non sans se faire tirer l'oreille, tous les sacrifices. La comtesse douairière de Mégée (2), elle, est une grand'mère tout à fait tendre, qui se plie le plus aimablement du monde aux menues volontés de sa petite Rose, qui reçoit ses confidences, la conseille, la rassure, la défend, et, pour sauver son avenir compromis, saura trouver les paroles qui iront au cœur de la mère oublieuse de ses devoirs. Ailleurs, où la seconde génération n'est pas encore en état de penser à l'amour ni au mariage, c'est dans les affaires de ménage, dans les brouilles et les raccommodements de

(1) La Course du Flambeau.

(2) Le RéoeU.

PAUL HERVIKU 8

leurs enfants que ces excellentes personnes interi'iennent, avec beaucoup moins de bonheur. M"^^ Vilard-Duval prend parti contre Guillaume Le Breuil, et M"^^ de Pogis; (1), naturellement, pour son fils. Elles obéissent l'une à ses principes religieux, qui lui inspirent une horreur profonde du divorce, l'autre à son afl'ection maternelle, qui ne s'embarrasse pas de scrupules. Elles contribuent toutes les deux dans une certaine mesure à nouer le drame qui se terminera par la mort tragique de Max et de Guillaume, et dont la victime lamentable sera Marianne, enjeu de la lutte et cause du conflit.

A l'opposé des grand'mères, les jeunes lilles. Elles ne sont pas très nonibreuses dans le théâtre d'Hervieu. Les jeunes fille.> sont des personnages difficiles à réussir pour un talent comme le sien, qui a plus de force que de grâce. Aussi se garde-t-il de les mettre au premier plan. Elles passent au fond de la scène, comme de fines silhouettes dessinées en quelques traits et coloriées en teintes plates. Mais les traits sont parfois charmants, et les teintes ne manquent pas de fraîcheur. Rose de Mégée (2) est une enfant. La vie ne lui est pas encore apparue sous ses aspects sérieux et douloureux. Sa grosse préoccupation est de ne pas commettre d'hérésie en matière de toilette, comme il est naturel qu'il arrive aux novices. Elle court après ]Vjme Je Farmont pour lui demander conseil : « Mon Dieu ! Madame, dit-elle toute rougissante, c'est pour une incertitude dont ma mère ne m'a pas tirée. J'ai une autre robe plus habillée que celle-ci. Mais le chapeau qui lui va est moins habillé... » C'est une timide, que les compliments mi-galants, mi-paternels du vieux prince Grégoire rendent facilement muette. Elle retrouve la parole quand il s'agit do son amour. Rien de plus délicatement ingénu et sincèrement naïf que l'aveu qu'elle en fait à sa grand'mère, qui

(1) L'une et l'autre dans le Dédale.

(2) Le Réveil.

LES PASSIONS Et LES CARACTERES ll5

se charge charitablement de la moitié au moins de la confession. Elle s'enhardit à mesure qu'elle sent son bonheur plus menacé. Elle va trouver sa mère, elle ne lui cache pas (lu'elle sait que c'est elle qui fait obstacle à l'union projetée. Avec une innocente adresse, elle met en jeu tous les moyens que lui inspire son cœur : elle se plaint, elle implore, elle câline, elle pleure, jusqu'au moment où Thérèse, remuée dans les entrailles, lui promet de faire tout ce qu'il faudra, tout ce qu'elle voudra. Marie- Jeanne Revel (1) n'a pas besoin de prendre tant de détours. Entre sa mère et sa grand'mère, dont elle est l'idole, elle règne comme une charmante enfant gâtée. Il lui plaît, le jour de ses dix-huit ans, de se donner un fiancé, comme le plus joli cadeau apparemment que ce jour puisse lui apporter. Elle ne doute pas un instant qu'elle ne fasse ratifier par l'autorité maternelle l'engagement qu'elle a pris de son chef. Et si M^^ Revel, troublée par la perspective, qu'elle n'avait pas encore envisagée, d'une séparation prochaine, parle de renvoyer cette écolière à ses cahiers, Marie- Jeanne obtient vite gain de cause. Comment refuser quelque chose à une enfant qu'on n'a jamais contrariée? Comment résister à un argument comme celui-ci : « Mère chérie, vous qui ne m'avez jamais fait de peine, faites-moi aujourd'hui tout le bonheur que vous pouvez ! » — surtout quand il est renforcé de quelques larmes? Isabelle de Raguais (2) a plus de gravité et une expérience précoce de la vie. Elle est, la pauvre petite, fille d'un père et d'une mère qui, depuis des années, vivent séparés. Habitant tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, elle a appris de bonne heure l'art de discerner ce qu'on peut dire et ce qu'il faut taire. Elle est naturellement rêveuse et sentimentale. C'est dans un magnifique décor de nature, en regardant le soleil descendre dans la mer, et comme sous l'oppression de la beauté des choses, qu'elle

(1) La Course du Flambeau.

(2) La Loi de l'Homme.

a mis sa main dans la main d'André, et qu'elle l'y a laissée. Mais en petite personne accoutumée à se mouvoir parmi les difficullés d'une position fausse, elle n'a pas négligé de s'assurer que le mariage qu'elle désire réunit toutes les conditions ordinairement exigées par les gens raisonnables : famille, âge, position, fortune... Pourtant cela n'ira pas tout seul. Cette enfant, qui se croit si sage, ne peut concevoir les raisons qu'a M^^^ de Raguais de s'opposer à une union si bien as ortie. La scène est vraiment émouvante où la malheureuse mère se \oit obligée, pour justifier sa résistance, de ravir à sa fille « ces saintes ignorances dont les autres mères font leurs joies les plus pures ». Isabelle comprend qu'il lui faut renoncer au bonheur. Elle y renonce. Elle sera forte. Mais, si elle est capable de supporter la souiïrance, elle n'a pas le courage de l'infliger; quand elle voit qu'elle fait tant de peine à André en lui rendant sa parole, elle se rengage à lui plus fortement que jamais. Quant à Régine de Vesles (1), ce n'est plus une jeune fille, au sens étroit du terme, une ignorante, une ingénue, bien qu'il n'y ait pas de nature plus pure et plus droite que la sienne. Mais elle a vingt-cinq ans : orpheline, sans fortune, artiste, l'habitude de lutter toute seule contre les difficultés de la vie lui a donné une assurance, une décision, une franchise de repartie que n'ont point ordinairement les jeunes filles. Elle ne les a point acquises sans se défleurir de quelques illusions. Se jugeant condamnée à rester fille et à devenir vieille fille, elle entreprend bravement de vivre de son art et pour son art. Et pourtant elle se sent née pour l'amour, pour le plus dévoué et le plus généreux : <f A quoi bon, dit-elle, l'amour que l'on inspire? Tout l'amour, c'est celui que l'on éprouve ! » Qu'on juge de sa douleur, quand elle apprend que l'homme pour qui elle l'éprouve a, par une inconcevable légèreté, compromis

(1) Les Paroles resterU.

LES PASSIONS ET LES CARACTÈpES 117

sa réputation. Elle le repousse de toute la hauteur de sa dignité de femme. Mais, quand il aura racheté sa faute en risquant sa vie, elle sera prête de nouA^eau à se consacrer à lui. li y a dans ce caractère de jeune fille précocement mûrie un mélange de passion et d'honneur, d'énergie et de tendresse qui fait penser à Chimène. Et elle nous est plus franchement sympathique que Chimène, car il n'y a, après tout, d'obstacle entre elle et son amour que l'injure involontaire qui lui a été faite, et qu'il dépend d'elle seule de pardonner.

On s'attarde volontiers à suivre les contours de ces gracieuses et touchantes figures. On ne doit pas se dissimuler cependant que les héroïnes selon le cœur d'Hervieu, celles qu'il aime à camper sur le devant de la scène, ce sont les femmes qui sont pleinement dans l'âge de l'amour, qui aspirent ardemment à en goûter les joies et les iATesses, qui sont prêtes au besoin à souffrir ou à faire souffrir. Cet âge de l'amour, où la femme se sent apte aux grandes passions et capable de les inspirer, s'étend assez loin, selon notre auteur. Sabine Revel (1) et Thérèse de Mégée (2), quand l'une écoute, le cœur palpitant, les déclarations de Stangy, quand l'autre court au rendez-vou- du prince de Sylvanie, sont pourvues chacune d'une fille d'au moins dix-huit ans. Chez l'une et chez l'autre, cette dernière flamme de jeunesse est destinée à s'éteindre; elles vont se rendre compte, pour reprendre la métaphore chère à Hervieu, que l'heure est venue de passer à d'autres mains le flambeau. Mais la qualité de leur abnégation maternelle n'est pas la même, pas plus que ne l'était celle de leur amour. Sabine, depuis longtemps veuve et libre, qui n'a point eu sa part de bonheur, qui, dans quelques années au plus, doit s'attendre à se trouver seule, pourrait accepter sans remords d'appuyer le reste de sa vie à l'affection ancienne et sûre

(1) La Course du Flambeau.

(2) Le Réveil.

de Stangy. Si elle s'y refuse, c'est par une décision mûrement réfléchie. Elle ne veut pas, pour contenter ce besoin d'amour qu'elle éprouve encore, risquer de compromettre ou seulement d'amoindrir l'avenir de sa fille. Surtout elle ne veut pas ternir en elle la candeur du sentiment filial. Elle s'en explique avec infiniment d'éléAation et de délicatesse : « Oh ! Stangy, voyons ! ... Ma fille, pour qui je suis encore tout au monde!... Comment lui infliger l'évidence que mon cœur serait dorénavant partagé?... Je me représente les petits bonheurs dont je sèvrerais Marie-Jeanne, si je rompais son intimité avec moi : ses épanchements du soir et du matin dans le négligé de nos chambres; ses bras purs, que de temps immémorial elle connaît pour les seuls maîtres de m'embrasser!... » Telle est la vraie raison pour laquelle elle refuse même d'en entendre davantage. Thérèse de Mégée, au contraire, a vécu tranquille et heureuse jusqu'aux approches de la maturité. Ce qu'elle cherche dans une liaison coupable, c'est la satisfaction d'un gont de romanesque et d'un désir d'aventures qui sont d'autant plus choquants qu'ils se manifestent plus tard. C'est à cet attrait malsain qu'elle cède, quand, en s'efïorçant de retenir Jean de Sylvanic auprès d'elle, elle croit obéir uniquement à l'instinct féminin de la pitié. Il faudra, pour dissiper cette griserie, la perspective brutalement ouverte du scandale qui va rejaillir de sa faute sur ceux-là mêmes qui le méritent le mioins. Alors seulement, désabusée, meurtrie et, du coup, assagie, elle revient à ses devoirs d'épouse et de mère.

Celles qui ne sont pas protégées par leur amour maternel, ou en qui bouillonnent toutes les ardeurs de la jeunesse, celles-là vont jusqu'au bout, jusqu'à la faute et jusqu'à la catastrophe. Ce n'est pas qu'elles soient perverses. Dans le théâtre d'Hervieu, je ne vois guère que deux mauvaises femmes : M"^^ d'Orcieu (1), coeur sec et âme dure, qui tient

(1) La Loi de V Homme.

en sa dépendance le faible et médiocre de Raguais, et M"^6 de Maiidre (1), dont la jalousie se dépense en racontars envenimés. Encore ne nous sont-elles montrées que de profil. Celles que nous voyons de trois quarts ou de face appartiennent à Tun ou à l'autre des deux types entre lesquels, selon Hervieu, oscille la nature féminine, les têtes légères et les cœurs passionnés. Tête légère, cette pauvre Anna Doncièrc^ (2), qui a péché par irréflexion, et qui l'avoue ingénument. Tête légère, Paulette de Saint-Héric (3), l'élégante et piaffante Paulette, qui aime tant à courir les couturiers et les modistes. Elle ne voit point de mal V) où on ne choque pas ouvertement les convenances, et déclare très franchement, — ce n'est pas cynisme, mais inconscience, ou éclipse de conscience, — qu elle ne suivra en tout que son caprice et son plaisir. Folle, mais non point dépravée, que la mort de son petit Toto viendra cruellement assagir. Tête légère, cette M"^^ de Nismes (4), qui pour prouver à Gilbert de Raon, le mari de son amie Florence, qu'elle n'est pas l'insensible qu'il croit, et, comme elle dit, « une poupée de bois », se met avec lui en frais de coquetterie, et commet les pires imprudences, dont elle est durement châtiée dans son orgueil.

Mais les âmes de femmes qu' Hervieu a le plus aimé à peindre, celles dont il reprend, retouche et caresse l'image avec le plus de complaisance, ce sont les âmes passionnées, que la vivacité de leurs sentiments entraîne hors des justes bornes. Les unes sont faibles, comme cette pauvre Marianne Vilard-Duval (5), qui a fait son malheur en n'ayant le courage ni de pardonner à Max de Pogis, son infidèle mari, qu'elle n'a point cessé d'aimer malgré qu'il fût infidèle, ni de refuser sa main à Guillaume Le Breuil, qu'elle

(1) Les Paroles restent.

(2) Connais-toi.

(3) Le Dédale.

(4) Bagatelle.

(5) Le DédaU.

n'aime point, ni, une fois remariée, de repousser les protestations d'amour et les hardiesses enveloppantes de son premier époux. D'autres sont tendres, telle Claire de Sibéran (1), dont le cœur n'a pas trouvé de satisfaction dans une union disproportionnée. Le général, en l'épousant dans la seule intention de ne pas demeurer veuf, avait pensé « se préparer une vieillesse tranquille auprès d'une nature de tout repos ». Il s'est trouvé qu'elle était « moins terre à terre, plus vibrante que le type de femme dont il avait entendu faire choix ». Faut-il s'étonner qu'elle ait abouti à ce qu'elle appelle « un état morne, où il n'y a plus qu'un sentiment du devoir obscur et sans parfum ». Elle se juge trahie par la destinée. Ce sentiment la rapproche de Pavail, en qui elle découvre une autre victime du sort. A force de se pencher sur le vide de son cœur, elle y voit, « dans l'étourdissement, passer le rêve d'une affection tout innocente ». Quand elle mesure l'abîme où elle va glisser, comme elle est profondément honnête et fière, elle réagit contre un entraînement passager, elle se défend, elle se reprend. Mais la paix de son ménage et de sa vie est désormais irréparablement troublée. — D'autres sont énergiques, Léonore de Gourgiran (2), par exemple, femme de passion, mais aussi femme de tête, capable, dans les circonstances les plus critiques, de garder un merveilleux sang-froid. Prise en faute, elle se défend avec autant d'adresse que de présence d'esprit. Elle ne se trahit même pas devant Gisèle, qui sait pourtant bien quelle est la coupable, puisque d'elles deux c'en est une qui l'est. Même en tête à tête avec l'innocente, elle se refuse obstinément à lâcher la moindre parole qui puisse passer pour un aveu. Jusqu'au dernier moment elle lutte avec une intrépidité digne d'une meilleure cause. Lorsque enfin le suicide de Vivarce la dissuade de continuer une résistance désormais sans objet, elle crie la vérité dans

(1) Connals-tot.

(2) L'Énigme.

un rugissement de haine et réclame la mort. — D'autres sont violentes, comme Irène Fergan (1). En dix ans de mariage et de vie commune, elle en est arrivée au désespoir. Nature ardente, agitée, exaltée, elle est faite le moins du monde pour s'entendre avec un homme froid, autoritaire et maniaque. Sa sœur, la raisonnable Pauline, s'emploie vainement à la calmer. Elle n'a pas plus de succès auprès de Fergan. Il fait la sourde oreille aux remontrances; il ne se reconnaît aucun tort, il ne veut faire aucune concession. Le malentendu s'aggrave de jour en jour. Ajoutez la comparaison qu'Irène ne peut s'empêcher de faire entre l'indifférence de son mari et l'enthousiasme de Michel Davernier, et vous avez la clef de sa conduite. Il faudrait que Fergan lui rendit sa liberté : il refuse. Qu'à cela ne tienne : s'il ferme la porte, elle sautera par la fenêtre. Elle est femme à se tuer. Elle ne se tue pas, pourtant; elle se résigne. Mais sa soumission n'est qu'apparente. Rien ne peut briser ce caractère inflexible. Tout ce qu'il y a de tendresse en elle, elle le reporte et le concentre sur son fils. Elle le défend comme une lionne, avec la même ardeur d'emportement, avec la même fougue sauvage qu'elle met à haïr et à braver son mari.

Les unes et les autres, les frivoles et les passionnées, si elles sont coupables, leur faute n'est pas le plus souvent sans excuse. Dans cet enchevêtrement de responsabilités où l'on se perd, dès qu'on veut analyser un peu à fond les actes importants de notre vie, leur part n'est pas toujours la plus grande. Elles n'en sont pas moins durement punies. Elles souffrent. Mais sont-elles seules à souffrir? Celles d'entre elles qui n'ont aucun tort à se reprocher, direct ou indirect, grave ou léger, ni devant leur mari, ni devant le monde, ni devant leur conscience, celles-là sont aussi maltraitées par la vie que celles qui de leur propre mouvement

(1) Le$ TenaUlea.

sont allées à la rencontre du malheur. Gisèle de Gourgiran (1) est injustement soupçonnée, outrageusement mise en cause. Sans le suicide de Vivarce, qui entraîne l'aveu de la coupable, on ne voit pas comment elle pourrait établir son innocence. Florence de Raon (2) avait sur son ménage les illusions les plus agréables : « Je me plais partout où mon mari est avec moi. Et je ne crois pas me vanter on ajoutant qu'il se plaît partout où je suis... Voici douze ans que nous sommes unis dans un accord inaltérable... » Elle avait dans son amie Micheline la confiance la plus assurée. En un soir, tout est détruit. La situation de M^^^ je Raguais (3) est encore plus pénible. Après avoir passé dans la solitude les plus belles années de sa vie, il faut, sous peine de briser l'avenir de sa fille, qu'elle se rapproche, sur le tard, de son mari, qu'elle ferme, ou fasse semblant de fermer, les yeux sur un passé odieux, qu'elle accepte, pour sauver les apparences, des promiscuités inévitables et qui lui font horreur. La grande passion de la vie humaine est, pour tous et pour toutes, génératrice de douleur. Que l'amour soit l'amour, ou qu'il ne soit que la bagatelle, on ne badine pas avec lui. Et je suis sûr qu'Hervieu aurait volontiers repris à son compte le mot désolé de Perdican à Camille dans la comédie de Musset : « Il a bien fallu que nous nous fissions du mal, car nous sommes des hommes. 0 insensés ! qui nous aimons ! - Parole profonde, où s'expriment à la fois l'infirmité de notre nature et la fatalité de l'amour.

De cette revue rapide du théâtre de Paul Hervieu, il ressort que s'il a rétréci de moitié le cercle des passions

(1) L'Énigme.

(2) Bagatelle.

(3) La Loi de l'Homme.

offertes à Tattention du dramaturge, s'il a laissé à peu près complètement de côté celles qui, de près ou de loin. se rattachent à l'ambition, il a par contre traité avec ampleur et avec force celles qui dérivent de l'amour. D'autre part, s'il faut bien reconnaître qu'il n'a pas eu la chance de jeter dans la circulation quelqu'un de ces caractères qui font époque dans la littérature dramatique et dans le souvenir de l'humanité, qui passent de plain-pied de la scène dans le monde, et qu'il nous semble que nous avons toujours connus, s'il n'a pas le sens profond de la vie qui explique le pouvoir créateur d'un Molière ou d'un Shakespeare, il y a du moins dans ses pièces un grand nombre de personnages heureusement dessinés, qui ne se confondent nullement les uns avec les autres, dont chacun a sa physionomie propre et son expression personnelle. C'est un mérite qui n'est déjà pas si commun, et qui a son prix, quand il se conjbine, comme nous l'avons vu, avec l'abondance et l'élévation des idées; comme nous Talions voir, avec une connaissance approfondie de la technique théâtrale et une conception originale de l'art.

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