‹ Paul-Louis Courier: A Selection from the WorksChapitre 17 sur 74 · A M. ET MADAME THOMASSIN · texte numérisé non relu

A M. ET MADAME THOMASSIN

A STRASBOURG 197 j Milan, /« iz octobre 1809.

Monsieur et madame, je ne sépare point ce que Dieu a joint, et je réponds à vos deux lettres par une seule. Ces deux bonnes lettres me sont parvenues avec celles que vous avez retirées pour moi de la poste. Mais 1980 celles-là, en vous priant de me les renvoyer à Luccrne, je n'entendais point du tout vous en faire payer le port. La plupart des gens obligent peu, lors même qu'il ne leur

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en coûte rien, et beaucoup vendent cher de médiocres services ; vous, vous obligez et payez ; ma foi il y a plaisir d'être de vos amis. Je devrais au moins ne pas 1985 abuser de tant de bonté; mais comment m'y prendre pour tirer encore de votre maudite poste deux ou trois lettres que j'y dois avoir d'ancienne date ? Écrire au directeur, comme j'avais fait avant de recourir à vous, je n'aurai ni lettre ni réponse. Il faut donc toujours vous 1990 importuner ; mais, cette fois, sans rien débourser. Envoyez, je vous prie, à ce bureau quelqu'un qui, fouillant dans le fatras des lettres poste restante^ y déterre les miennes et fasse mettre au dos : Chez messieurs Molini et Landij libraires à Florence ; puis vous joindrez à cette 1995 bonté celle de m'en donner avis.

Les lettres de madame Thomassin sont ce que l'on m'avait dit, c'est-à-dire, après sa conversation, tout ce qu'il y a de plus aimable. Mais dussé-je être impertinent, je critiquerai celle que j'ai reçue ; aussi bien n'y suis-je 2000 pas trop ménagé.

Ce que j'y trouve à dire d'abord, c'est qu'elle est trop courte ; et puis c'est que madame n'y parle guère que de moi. Étais-je en droit d'espérer qu'elle me parlât d'ellemême, et de ce qui l'entoure ? Je ne sais, mais il me 2005 semble. . . . Enfin, pourquoi ne m'a-t-elle pas dit où en est son bâtiment ? J'aurais bien pu avoir aussi des nouvelles de la vache, du jardin, et d'autres choses. Franchement, comme vieille connaissance, j'avais droit à ces détails, et tout ce qui eût allongé sa lettre la rendait 2010 d'autant meilleure.

Vous voulez donc bien, madame, vous intéresser à mes courses ; je n'en ai fait jusqu'au 30 septembre qu'aux environs de mon ermitage. J'ai vu dans les hautes Alpes ces gens qui vivent de lait et ignorent l'usage du pain ; 2015 ils paraissent heureux. Je vous dirai l'année prochaine

ce qui en est ; car je compte passer Tété avec eux, et descendre après en Alsace. J'ai fait sur mon lac de Lucerne des navigations infinies. Ses bords n'ont pas

2020 un rocher où je n'aie grimpé pour chercher quelque point de vue, pas im bois qui ne m'ait donné de l'ombre, pas un écho que je n'aie fait jaser mille fois ; c'était ma seule conversation, et le lac mon unique promenade. Ce lac a aussi ses nymphes ; il n'y a si chétif ruisseau qui n'ait

2025 la sienne, comme vous savez. J'en vis une un jour sur la rive. Je ne plaisante point. J'étais descendu pour examiner les ruines du fameux château de Habsbourg ; mais je vis autre chose que des ruines. Une jeune fille jolie, comme elles sont là presque toutes, cueillait des

2030 petits pois dans un champ ; leur costume est charmant, leur air naïf et tendre, car en général elles sont blondes, leur teint un mélange de lis et de roses ; celle-là était bien du pays. J'approchai. Je ne pouvais rien dire, ne sachant pas un mot de leur langue ; elle me parla, je

2035 ne l'entendis point. Cependant, comme en Italie, où beaucoup d'affaires se traitent par signes, j'avais acquis quelque habitude de cette &çon de s'exprimer, je réussis à lui faire comprendre que je la trouvais belle. En fait de pantomime, sans avoir été si loin l'étudier, elle en

2040 savait plus que moi. Nous causâmes -, je sus bientôt qu'elle était du village voisin, qu'elle allait dans peu se marier, que son amant demeurait de l'autre côté du lac, qu'il était jeune et joli homme. Vous seriez-vous doutée, madame, que tout cela se pût dire sans parler ? Pour

2045 moi, j'ignorais toute la grâce et l'esprit qu'on pouvait mettre dans une pareille conversation ; elle me l'apprit. Cependant je partageais son travail, je portais le panier, je cueillais des pois, et j'étais payé d'un sourire qui eût contenté les dieux mêmes. . . . Maintenant, madame,

2050 si vous demandez ce que c'est que le château de

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Habsbourg, en vérité je ne l'ai point vu ; non que je n'y sois revenu plus d'une fois. Je revins souvent au pied de ces tours, mais sans jamais voir ce que j'y cherchais.

Quand je m'aperçus que les feuilles se détachaient des arbres, et que les hirondelles s'assemblaient pour partir, je 2055 coupai un bâton d'aubépine que je fis durcir au feu, et me mis en chemin vers l'Italie. Je fus deux jours dans les neiges, mourant de froid, car je n'avais pris aucune précaution ; et je ne dégelai qu'à Bellinzona. Dieu et les chèvres de ces montagnes savent seuls par où j'ai *o6o passé. Il ne faut pas parler là de routes. Mon guide portait mon bagage. Il n'y en eut jamais de plus léger, aussi pouvais*je à peine le suivre. Ces montagnards ont des jambes qui ne sont qu'à eux.

Mon dessein n'était pas de m'arrêter ici ; mais j'y ai 2065 trouvé un ami,^ et cet ami-là est un homme qui a du savoir et du goût, deux choses rarement unies. Me voilà donc à Milan jusqu'à ce que le froid m'en chasse. Je compte être à Florence dans les premiers jours de novembre, à Rome bientôt après. Vous appelez cela 2070 courir, mais au vrai je ne sors pas de chez moi. Ma demeure s'étend de Naples à Paris. Je goûte avec délices les douceurs de l'indépendance. Quoique dans le vilain métier que j'ai fait si longtemps je fusse bien moins esclave qu'un autre, je ne connaissais point du tout ^75 la liberté. Si l'on savait ce que c'est, les rois descendraient du trône, et personne n'y voudrait monter.

Toutes ces ratures dans ma lettre vous prouveront, monsieur et madame, que je vous écris en conscience, comme disait Fontenelle, c'est-à-dire que je soigne mon 2080 style, et que je fais de mon mieux pour vous parler français. Ce long bavardage n'est pas de nature à se pouvoir transcrire. Que je vous fasse une autre lettre,

1 Lamberti.

il y aura d'autres sottises j autant vaut vous envoyer ce

2085 grifFonnage-ci tel qu'il est.

Faites, je vous en supplie, que je trouve de vos nouvelles à Florence, et de celles de votre ange. Sa charmante figure m'est bien présente à l'esprit, et je pourrai l'année prochaine vous dire exactement de

2090 combien elle sera embellie. C'est un grand bonheur pour vous et pour elle, qu'on soit délivré des horreurs de la petite-vérole : ayant plus à perdre qu'une autre, elle eût eu et vous eût causé d'autant plus d'inquiétudes. Cette petite-vérole est pourtant bonne à quelque chose,

2095 c'est une excuse pour les laids. Moi, par exemple, ne puis-je pas dire que sans elle j'étais joli garçon ?

A PARIS

Milan, /« 16 octobre 1809.

2100 Vite, monsieur, envoyez-moi vos commissions grecques. Je serai à Florence un mois, à Rome tout l'hiver, et je vous rendrai bon compte de tous les manuscrits de Pausanias. Il n'y a bouquin en Italie où je ne veuille perdre la vue pour l'amour de vous et du grec. Laissez-

2105 nioi faire ; je projette une fouille à l'abbaye de Florence, qui nous produira quelque chose. Il y avait là du bon pour vous et pour moi dans une centaine de volumes du neuvième et du dixième siècle. Il en reste ce qui n'a pas été vendu par les moines. Peut-être y trouverai-je

21 10 votre affaire. Avec le Chariton de Dorville est un Longus que je crois entier, du moins n'y ai-je point vu de lacune quand je l'examinai ; mais en vérité il faut être sorcier pour le lire. J'espère pourtant en venir à bout à grand

^ Cette lettre est imprimée dans la lettre à M. Renouard, qui précède les Pastorales de Longus, édition 1821.

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renfort de besicles^ comme dit maître François. C'est vraiment dommage que ce petit roman d'une si jolie 21 15 invention, qui, traduit dans toutes les langues, plaît à toutes les nations, soit mutilé comme il l'est. Si je pouvais vous l'offrir complet, je croirais mes courses bien employées, et mon nom assez recommandé aux Grecs présents et futurs. Il me faut peu de gloire ; c'est assez 2120 pour moi qu'on sache quelque jour que j'ai partagé vos études, et que j'eus part aussi à votre amitié.

Le succès de votre Archéologie n'ajoute rien à l'idée que j'en avais conçue :

Je ne prends point pour juge un peuple téméraire. 2125

Ce que vous m'en avez lu me parut très bon, et ce fut dans ces termes que j'en dis ma pensée à madame Clavier d'abord, et depuis à d'autres personnes. Je ne suis point de ces gens qui

Trépignent de joie ou pleurent de tendresse 21^0

à la lecture d'un ouvrage : cela est très bon, fut mon premier mot ; le meilleur éloge est celui dont il n'y a rien à rabattre.

Ce que vous appelez un autre coup de tête, est l'action la plus sensée que j'aie faite en ma vie. Je me suis tiré 2135 heureusement d'un fort mauvais pas, d'une position détestable, où je me trouvais par ma faute pour m'étre sottement figuré que j'avais un ami, ne me souvenant pas que dès le temps d'Aristote il n'y avait plus d'amis : & <f>iX€j ovK €T ctcrt <f>iXou Celui-là, suivant l!usage, me 2140 sacrifiait pour une bagatelle, et me jetait dans un gouffre d'où je ne serais jamais sorti. Comme soldat, je ne pouvais me plaindre ; mon sort même faisait des jaloux, et je m'en serais contenté si /eusse été Parménion ; mais mon ambition était d'une espèce particulière, et ne tendait 2145 pas à vieillir

Dans les honneurs obscurs de quelque légion.

J'avais des projets dont le succès eût fait mon malheur. La fortune m'a mieux traité que je ne méritais. Main-

2150 tenant je suis heureux, nul homme vivant ne l'est davantage, et peut-être aucun n'est aussi content ; je n'envie pas même les paysans que j'ai vus dans la Suisse : j'ai sur eux l'avantage de connaître mon bonheur. Ne me venez point dire : attendons la fin ; sauf le respect dû

2155 aux anciens, rien n'est plus faux que cette règle : le mal

de demain ne m'ôtera jamais le bien d'aujourd'hui. Enfin,

si je n'atteins pas le mentem sanam in corpore sano^ j'en

approche du moins depuis un temps.

V Madame de Sévigné est donc aux Rochers ; je veux

2160 dire madame Clavier en Bretagne : je vous plains, son absence est pire que celle de toute autre. Présentez-lui, je vous prie, dans votre première lettre, mes très humbles respects.

J'irais voir madame Dumoret, appujé de votre re-

2165 commandation et d'un ancien souvenir qu'elle peut avoir de moi, si j'étais homme à tenir table, à jouer, à prendre enfin un rôle dans ce qu'on appelle société ; mais Dieu ne m'a point fait pour cela. Les salons m'ennuient à mourir, et je les hais autant que les antichambres. Bref,

2170 je ne veux voir que des amis ; car j'y crois encore en dépit de l'expérience et d'Aristote. Je n'en suis pas moins obligé à votre bonne intention de m'avoir voulu procurer une connaissance agréable.

A M. AKERBLAD

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