A ROME
Florknce, U 5 décembre 1809.
Il est vrai, <fiikiûv apiorc, que je ne suis point baron, quoique je vienne d'où on les fait. Je n'étais pas destiné
DE FRANCE ET d'iTALIE 69
à décrasser ma famille, qui en aurait un peu besoin, soit dit entre nous j il est vrai aussi que je n'allais à Tarmée 2180 d'Allemagne que pour voir ce que c'était. Je me suis passé cette fantaisie, et je puis dire comme Athalie : J^ai voulu voir^/ai vu. Je suivais un général que j'avais vu longtemps bon homme et mon ami, et que je croyais tel pour toujours ; mais il devint comte. Quelle meta- 2185 morphose ! le bon homme aussitôt disparut, et de l'ami plus de nouvelles ; ce fut à sa place un protecteur : je ne l'aurais jamais cru, si je n'en eusse été témoin, qu'il y eût tant de différence d'un homme à un comte. Je sus adroitement me soustraire à sa haute protection, et me 2190 voilà libre et heureux à peu près autant qu'on peut l'être. Que me parlez-vous, je vous prie, d'entreprise littéraire ? Dieu me garde d'être jamais entrepreneur de littérature ; je donne mes griffonnages classiques aux libraires qui les impriment à leurs périls et fortunes, et 2195 tout ce que j'exige d'eux c'est de n'y pas mettre mon nom, parce que.
Je vous Tai dit et veux bien le redire,
ma passion n'est point du tout de figurer dans la gazette ; je méprise tout autant la trompette des journalistes que 2200 l'oripeau des courtisans. Si j'étais riche, je ferais imprimer les textes grecs pour moi et pour vous, et pour quelques gens comme vous, tutto per amore. Mais, hélas ! je n'ai que de quoi vivre 5 et, pour informer cinq ou six personnes en Europe des trouvailles que je puis faire dans 2205 les bouquins d'Italie, il me faut mettre un libraire dans la confidence, et ce libraire fiiit chiasso pour vendre. Il n'est question, je vous assure, ni d'entreprise ni de début.
Corrigez, s'il vous plaît, ces façons de parler ;
je ne débute point, parce que je ne veux jouer aucun rôle. 2210
Je ne prends ni ne prendrai jamais masque, patente, ni livrée.
Au lieu de me quereller pour avoir jeté là le harnais,
que ne me dites-vous au contraire, comme Diogène à
2215 Denis : Al/ntais^tUy maraud^ cet insigne bonheur de vivre
avec nous en honnête homme ? et ne devais-tu pas plutôt
être condamné toute ta vie aux visites et aux révérences ?
Faire la cour aux grands, et dans leurs antichambres, Le chapeau dans la main, te tenir sur tes membres.^
2220 Voilà en efFet ce qu'eût mérité ma dernière sottise d'être rentré sous le joug ; ce n'est ni humeiu* ni dépit qui m'a fait
Quitter ce vil métier ; *
je ne pouvais me plaindre de rien, et j'avais assez d'appui,
2225 avec ou sans mon comte, pour être sûr de faire à peu près le même chemin que tous mes camarades. Mais mon ambition était d'une espèce particulière ; je n'avais pas plus d'envie d'être baron ou général que je n'en ai maintenant de devenir professeur ou membre de l'Institut.
2230 La vérité est aussi que comme j'avais fait la campagne de Calabre par amitié pour Reynier, qui me traitait en frère, je me mettais avec cet homme-ci pour une folie qui semblait devoir aller plus loin, tutto per amore. Je vous suivrais de même contre les Russes si on vous faisait
2235 maréchal de Suède, et je vous planterais là si vous vous avisiez de prendre avec moi des airs de comte.
On me dit que madame de Humboldt est encore à Rome, et que vous habitez tous deux la même maison. Présentez-lui, je vous prie, mon très humble respect.
2240 M. de Humboldt n'est-il pas à présent en Prusse ? Donnez-moi bientôt de leurs nouvelles et des vôtres. N'allez pas retourner, avant que je vous voie, dans
^ Régnier, tatire IV, vert 29. ^ Racine.
votre pays, vilain pays d'aimables gens. Je ne sais bonnement pour moi quand je partirai d'ici ; mais toujours ce sera pour vous aller joindre. A dire vrai, 2245 j'ai cent projets et je n'en ai pas un. Dieu seul sait ce que nous deviendrons. Adieu.
A PARIS
Florsnck, U % février 1810. 2250
Vous ne m'écrivez plus, monsieur \ je m'en prends à madame Clavier, et tout en lui présentant mon respect, c'est elle que je querellerai de votre silence. Au fàit^ quand elle était loin de vous j'avais de vos nouvelles ; depuis son retour pas une ligne. 2255
Je vous félicite de tout mon cœur sur votre entrée à l'Institut, qui, ce me semble, avait plus besoin de vous que vous de lui. Cela vous était dû depuis longtemps. Mais c'est beaucoup d'obtenir tôt ou tard justice.
Je ne me trompais pas quand je vous marquai, dans 2260 ma dernière lettre, que je trouverais ici un Longus complet. Monsieur Renouard, témoin de cette découverte, vous contera comme il m'en a vu copier environ dix pages qui manquent aux imprimés, plus des phrases par ci par là, et des variantes inestimables. Vous verrez 2265 tout cela imprimé dans peu et traduit selon mon petit pouvoir.
Si vous ne voulez ou ne pouvez m'écrire, gardez-moi au moins, je vous prie, un souvenir d'amitié. Je mets aux pieds de madame Clavier mes hommages respectueux. 2270
P. S. C'est Renouard qui se charge de l'impression du Longus. Il a, dit-il, des gens capables de cette besogne. Dieu le veuille ! et s'il dit vrai, avril ne se passera point que vous n'en ayez le premier exemplaire.