‹ Paul-Louis Courier: A Selection from the WorksChapitre 20 sur 74 · A M. ET MADAME CLAVIER · texte numérisé non relu

A M. ET MADAME CLAVIER

2330 A PARIS

Tivoli, le 4 avril 18 10,

Monsieur, c'est à présent que sî j'avais votre histoire de la Grèce je la lirais à mon aise et avec plaisir. Jamais je ne fus en lieu ni mieux en humeur de goûter une

2335 bonne lecture ; celle-ci m'arrivera au milieu de la poussière ou des boues de quelque grande ville. Mais quoi ! rien ne vient à point dans cette misérable vie. Je songe comment vous pourrez m'envoyer cela sans me ruiner, et voici ce que j'imagine. Il y a ici, c'est-à-dire

2340 à Rome, M. de Gérando qui me connaît un peu et vous connaît beaucoup. Il est du gouvernement provisoire de ce pays-ci, et en relation comme tous ses collègues avec les ministres ; ils s'envoient les uns aux autres de furieux paquets ; la poste ne va que pour eux. Je ne lui ai point

2345 fait de visite, parce qu'il m'eût fallu pour cela une culotte et un chapeau d'une certaine façon ; mais vous, ayant quelque ami chez la gent ministérielle, vous pourriez lui faire parvenir, à lui de Gérando, sous le contre-seing, votre ouvrage et celui de M. CoraT, qui valent bien

2350 assurément les dépêches de ces Excellences. C'est ainsi qu'on m'a déjà adressé quelques volumes sous le couvert du général MioUis. Ce datif pluriel-là est aussi décemvir, et je ne le vois pas plus que le gérondif; tous ces noms de rudiment ne plaisent guère à ceux qui sont sous la

2355 férule.

Le bruit de cette tache d'encre a donc été jusqu'à Paris ? Je ne reçois lettre qui n'en parle. Comment diable ? des envieux, des détracteurs, des calomnies ! Tout beau, mon cœur, soyons modeste ; mais en vérité voilà

2360 ^^ honneurs que personne avant moi n'avait obtenus en traduisant cinq à six pages.

Renouard a tout vu, il vous contera le fait, qui se réduit à une vingtaine de mots effacés dans autant de phrases ; en sorte que, si j*eusse trouvé le manuscrit tel qu'il est, j'aurais aisément deviné ce qui ne peut se lire 2365 aujourd'hui. Un papier me servait à marquer dans le volume l'endroit du supplément ; ce papier posé quelque part s'est barbouillé d'encre au-dessous, et remis dans le volume, vous voyez ce qui est arrivé. Eh bien ! voilà toute l'aflFaire. Mais le bibliothécaire est un certaiir 2370 Furia qui ne me peut pardonner d'avoir fait cette trouvaille dans un manuscrit que lui-même a eu longtemps entre les mains, et dont il a publié différents extraits ; et voilà la rage. Tous les cuistres, ses camarades, comme vous pouvez croire, font chorus, et toute la canaille 2375 littéraire d'Italie en haine du nom français. On appelle /etteratiy en Italie, tous ceux qui savent lire la lettre mouUe^ classe peu nombreuse et fort méprisée.

Au reste les gens de la bibliothèque, gardes, conservateurs, scribes et pharisiens, jusqu'aux balayeurs, furent 2380 présents ; trois d'entre eux que j'ai bien payés, y compris le bibliothécaire, m'ont constamment aidé à déchiffrer, copier et revoir plusieurs fois tout le Longus, et ils ne m'ont pas quitté. Les sottises des journaux italiens à ce sujet ne méritent point de réponse. A dire vrai, 2385 quelques coups de bâton seraient peut-être bien placés dans cette occasion ; mais c'est à Renouard d'y penser, car il est plus piqué que moi. Pour un petit écu ces gens-là se rosseront les uns les autres.

La calomnie est infuse dans les Italiens. Entre eux, 2390 elle est sans conséquence. Un homme vous accuse d'avoir tué père et mère, on sait ce que cela veut dire. C'est qu'il ne vous aime pas, et cela ne vous feit nul tort, tous vos parents d'ailleurs vivant.

Dieu seul est juge des intentions, et Dieu voit mon 2395

cœur, qui n'est pas capable de cette noirceur ; car certes le trait serait noir^ comme dit madame de Pimbêche. Jugez, monsieur, vous qui êtes juge, par la règle de Cassius, eut bono ? Je ne pouvais craindre qu'on m'ôtât

2400 l'honneur de la découverte, puisque Renouard l'avait déjà fdLit annoncer dans les journaux. Le profit ? on ne s'avise guère de spéculer sur du grec. J'imprime ici le texte, il ne s'en vendra point. Je le donnerai à tous ceux qui sont en état de le lire.

2405 Ah ! madame, que la gloire est à charge !

Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.

Je mérite l'envie, et plus même qu'on ne croit, non pas pour les six pages traduites, mais c'est qu'en efFet je suis heureux. N'en dites rien au moins. On crierait

2410 bien plus fort. Il est vrai que je m'en moque un peu. Il y avait une fois un homme qu'on soupçonnait d'être content de son sort, et chacun, comme de raison, travaillait à le faire enrager ; il fit crier à son de trompe par tous les carrefours : On fait à savoir à touSy etc., qu^un

2415 tel rCest pas heureux. Cette invention lui réussit. On

le laissa en repos. Moi, j'use d'une autre recette que

j'ai apprise dans mes livres. Je dis, mais tout bas, à part

, moi : Messieurs^ ne vous gênez point ; crieZy aboyez tant

qu^il vous plaira. Si la fihure ne s^en mêle^ vous ne m^empê-

2420 cherez pas iPêtre heureux.

Le Longus vous plaira, je crois ; car outre le manuscrit de Florence, j'en ai un ici qui vaut de l'or. Il est cousin de celui-là, et quand ils sont d'accord on ne peut les récuser.

2425 Si Stone veut absolument achever mon Xénophon, qu'il l'achève, pourvu que vous ayez la patience de suivre cela de l'œil. Il m'a paru qu'on avait changé la ponctuation, et j'en suis fâché. Il faut bien se garder d'y mettre mon nom, ni rien qui me désigne.

M. Labey me demande : Qu'est-ce que c'est donc 2430 que cette tache ? Il en a entendu parler, et à qui n'en parle-t-on pas? on ne tait que la trouvaille. De lui copier ce griffonnage, ce serait pour en mourir ; il servira pour vous deux. Tâchez de le lui faire tenir. Il demeure . . . attendez . . . c'est une rue qui donne 2435 dans celle des Cordeliers, vis-à-vis une autre rue qui mène dans la rue de la Harpe. Cela n'est-il pas clair ? Faites mieux, prenez l'Almanach royal. M. Labey est professeur de mathématiques au Panthéon.

OFFICIER d'artillerie

Tivoli, le il septembre 1810.

Ah ! mon cher ami, mes affaires sont bien plus mauvaises encore qu'on ne vous l'a dit. J'ai deux ministres à mes trousses, dont l'un veut me faire fusiller 2445 comme déserteur ; l'autre veut que je sois pendu pour avoir volé du grec. Je réponds au premier : Monseigneur, je ne suis point soldat, ni par conséquent déserteur. Au second : Monseigneur, je me fiche du grec, et je n'en vole point. Mais ils me répliquent, l'un : Vous êtes 2450 soldat \ car il y a un an vous vous enivrâtes dans l'île de Lobau, avec L ... et tels garnements qui vous appelaient camarade ; vous suiviez l'empereur à cheval ; ainsi vous serez fusillé. L'autre : Vous serez pendu ; car vous avez sali une page de grec, pour faire pièce 2455 à quelques pédants qui ne savent ni le grec ni aucune langue. Là-dessus je me lamente et je dis : Serais-je donc fusillé pour avoir bu un coup à la santé de l'empereur ? Faudra-t-il que je sois pendu pour un pâté d'encre ? 2460

Ce qu'on vous a conté de mes querelles avec cette pédantaille n'est pas loin de la vérité. Le ministre a pris parti pour eux ; c*est, je crois, celui de l'Intérieur j et, dans les bureaux de Son Excellence, on me fait mon

2465 procès sans m'entendre : on m'expédiera sans me dire pourquoi, et le tout ofEciellement. L'autre Excellence de la Guerre, c'est-à-dire Gassendi, a écrit ici à Sorbier, voulant savoir, dit-il, si c'est moi qui fais ce grec dont parle la gazette ; que je suis à lui, et qu'il se propose de

2470 me faire arrêter par la gendarmerie. J'ai su cela de Vauxmoret,^ car je n'ai point vu Sorbier, et j'ignore ce qu'il a répondu. Au vrai je ne m'en soucie guère ; je me crois en toute manière hors de la portée de ces messieurs, quitte de leur protection et de leur persécution.

2475 Je ne me repens point d'avoir été à Vienne, quoique ce fût une folie ; mais cette folie m'a bien tourné. J'ai vu de près l'oripeau et les mamamouchis \ cela en valait la peine, et je ne les ai vus que le temps qu'il fallait pour m'en divertir et savoir ce que c'est.

2480 Vous avez raison de me croire heureux ; mais vous avez tort de vous croire à plaindre. Vous êtes esclave ; eh ! qui ne l'est pas ? Votre ami Voltaire a dit Ç{\JL heureux sont les esclaves inconnus à leur maître. Ce bonheur-là vous est hoc^ et c'est là peut-être de quoi vous

2485 enragez. Allez, vous êtes fou de porter envie à qui que

ce soit, à l'âge où vous êtes, fort et bien portant 5 vous

ne méritez pas les bontés que la nature a eues pour vous.

Adieu ; vous m'avez fait grand plaisir de m'écrire, et

j'en aurai toujours beaucoup à recevoir de vos nouvelles.

* Colonel d'artillerie.

A PARIS

Rome, /p 13 octobre 1810.

Monsieur, j'envoyai à Paris longtemps y a, comme dit Amyot, dix-huit exemplaires d'un beau Longus grec, dix-huit des cinquante-deux en tout que j'en ai feit 2495 tirer. C'est trop, me direz-vous. Où trouver autant de gens à qui faire ce cadeau ? Vous avez raison ; mais enfin il y en a, de ceâ dix-huit, un pour vous, et celui-là du moins sera bien placé ; un pour M. Bosquillon, un pour le docteur CoraT; ceux-là encore sont en bonnes 2500 mains. J'ai adressé le tout à madame Marchand, ma cousine, dont vous savez la demeure, et qui doit en être la distributrice. Voilà qui va bien jusque-là ; mais le mal est que je n'ai de nouvelles ni de ma cousine ni de Longus. J'ai adressé directement à vous et à quelques 2505 personnes le morceau inédit imprimé à part. Mais je vois par votre lettre du 28 septembre, et par l'article de Boissonnade dans le Journal de PEmpirey que rien n'est parvenu à Paris ou n'a été remis à sa destination. Il faut assurément que les Italiens zélés pour la littérature aient 2510 tout fait saisir à la poste, comme ils ont fait saisir ma pauvre traduction par un ordre d'en haut. Pareil ordre est venu ici de confisquer tout de même le grec, c'est-àdire vingt exemplaires environ qui m'en étaient demeurés. Il y en a heureusement huit ou dix dans différentes mains, 2515 et voilà madame de Humboldt qui en emporte un en Allemagne, où il sera réimprimé. Ainsi la rage italienne, secondée de toute l'iniquité des satrapes de l'intérieur, de la police et autre engeance malfaisante, n'y saurait mordre à présent. Un de ces derniers, se disant directeur de la 2520 librairie, a écrit ici au préfet une lettre fort mystérieuse.

8o LETTRES ÉCRITES

qui ne m'a été communiquée qu'en partie. J'ai répondu succinctement à ce qu'il demande ; et pour conclusion je le prie de se contenter de mon livre que je lui abandonne

2525 volontiers, trop heureux si je sauve ma personne de ses mains redoutables. Je l'assure que je ne ferai jamais aucune réclamation de mes griffonnages saisis par lui, convaincu qu'il aurait pu me saisir moi-même et me faire pendre avec autant de justice. Je loue autant sa

2530 clémence, et suis avec grand respect son très humble serviteur. . . .

Si j'avais su que quelqu'un songeât à répondre aux Italiens sur la grande affaire de la tache d'encre, je n'aurais pas pris la peine d'écrire et d'imprimer une longue diatribe^

2535 que je vous ai envoyée, mais que probablement vous ne recevrez point, vu l'embargo mis à la poste sur tout ce qui vient de moi. Je suis tenté de croire, comme Rousseau, que tout le genre humain conspire contre moi. J'en rirais, si j'étais sûr qu'on ne touchât qu'à mon grec.

2540 Boissonnade m'a trop bien traité dans son journal. Je l'avais prié de ne dire mot de moi ni de mes œuvres ; mais sans doute il aura voulu secourir un opprimé et me défendre un peu, voyant que je ne me défendais pas moi-même.

2545 Je passe ici mon temps assez bien avec quelques amis et quelques livres. Je les prends comme je les trouve, car si on était difficile, on ne lirait jamais, et on ne verrait personne. Il y a plaisir avec les livres, quand on n'en fait point, et avec des amis, tant qu'on n'a que fisiîre

2550 d'eux. J'ai renoncé aux manuscrits. C'est une étude trop périlleuse. Ceux du Vatican s'en vont tout doucement en Allemagne et en Angleterre. Le pillage en fut commencé par le révérend père Altieri, bibliothécaire. Il les vendait cher, cent dix sous le centy comme Sganarelle

^ La lettre k M. Renouard.

DE FRANCE ET d'iTALIE 8i

ses fagots. Je crois qu'on les a maintenant à meilleur 2555 marché. Mais notez ceci, je vous en prie. Altieri vend les manuscrits dont il a la garde ^ il est pris sur le ikit ; on trouve cela fort bon ; personne n'en dit mot ; on lui donne un meilleur emploi. Moi je fais un pâté d'encre, tout le monde crie haro ! J'ai beau dépenser mon argent, 2560 traduire, imprimer à mes frais un texte nouveau, je n'en suis pas moins pendable, et rien que la mort rCest capable^ etc. Je vous embrasse. Mille respects à madame Clavier.

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