‹ Paul-Louis Courier: A Selection from the WorksChapitre 21 sur 74 · A M»« LA PRINCESSE DE SALM-DICK · texte numérisé non relu

A M»« LA PRINCESSE DE SALM-DICK

Tivoli, 12 juin et i"* octobre iSio; 2565

Madame, vous deviez partir pour vos terres dans deux mois, lorsque vous me fîtes ces lignes très aimables. Or, votre lettre est du 6 mai ; la poste sera bien paresseuse, si celle-ci ne vous trouve encore à Paris.

Il y a quelques mots dans votre lettre qui pourraient 2570 faire croire que vous ne vous êtes pas toujours bien portée depuis la dernière fois que j'eus l'honneur de vous voir. Vous étiez alors fraîche et belle, si je m'y connais, et vous ne paraissiez pas pouvoir être jamais malade. Mais enfin, je vois bien qu'à l'heure où vous m'écriviez, votre 2575 santé était bonne ; elle le serait toujours, s'il y avait quelque justice aux arrangements de ce monde.

Assurément, j'irai vous voir dans votre château, et plus tôt que plus tard, et voici comment. D'ici à Paris, quand je m'y rendrai, je passe à Strasbourg, je trouve de 2580 là le Rhin :

Doutez-vous que le Rhin ne me porte en deux jours Aux lieux où la Ro€r y voit finir son cours ?

J'ai depuis longtemps, madame, votre château dans la tête, mais d'ime construction toute romanesque. Il serait 2585

plaisant qu'il n'y eût à ce château ni tourelles, ni donjon, ni pont-levis, et que ce fût une maison comme aux environs de Paris. J'en serais fort déconcerté ; car je veux absolument que vous soyez logée comme la princesse

2590 de Clèves ou la Dame des Belles Cousines, et je tiens à cette fantaisie. Sur vos environs, je crains moins d'être démenti par le fait ; je vois vos prairies, vos bois, votre Rhin, votre RoCr, qui ne se fâcheront pas si je les compare au Tibre et à l'Anio, à moins qu'ils ne soient fiers de

2595 couler à vos pieds ; mais, en bonne foi, rien ne se peut comparer à ce pays-ci, où partout de grands souvenirs se joignent aux beautés naturelles. C'est tout ensemble ce qu'il y a de mieux dans le rêve et la réalité. Votre idée de laisser là Paris tout cet hiver, si c'était pour venir

26C0 ici, aurait quelque chose de raisonnable ; mais là- bas, dans vos frimats, bon Dieu ! J'ai passé un hiver sur les bords du Rhin j j'y pensai geler à vingt ans j je ne fus jamais si près d'une cristallisation complète.

Que vous manderai -je d'ici ? Les rossignols ne

2605 chantent plus depuis quelques jours, dont bien me fâche. Si les nouvelles de cette espèce vous peuvent intéresser, je vous en ferai une gazette. Ma vie se passe à présent toute entre Rome et Tivoli ; mais j'aime mieux Tivoli. C'est un assez vilain village à six lieues de Rome dans la

2610 montagne. Pour la description du pays, on en a &it vingt volumes, et tout n'est pas dit. Si vous en voulez avoir une idée, il y faut venir, madame ; vous ne sauriez faire, de votre vie, un plus joli pèlerinage. Tout ce que j'ai d'éloquence sera employé quelque jour à vous prêcher

2615 sur ce texte.

Vous avez l'air de parler froidement de mon Longus, comme si j'y avais fait quelque petit ravaudage ; mais, madame, songez que je l'ai ressuscité. Cet auteur était en pièces depuis quinze cents ans. On n'en trouvait

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plus que des lambeaux. J'arrive, je ramasse tous ces 2620 pauvres membres, je les remets à leur place, et puis je le frotte de mon baume, et l'envoie yWr à la fossette. Que vous semble de cette cure ? La Grèce me doit des autels.

Je ne sais si dans votre château vous aurez plus qu'à Paris le temps de penser à moi, et de trCen bailler par ci 2625 par là quelque petite signifiance^ comme dit le paysan de Molière. Ne seriez-vous point de ces gens qui, moins ils voient de monde, et plus ils sont occupés? Quoi qu'il en soit, comme on se flatte, et moi surtout plus que personne, je compte bien avoir de vos nouvelles à tout le 2630 moins une fois Pan.

J'ai lu avec très grand plaisir votre éloge de Lalande ; cela donne envie d'être mort, quand on est de vos amis. Je ne saurais prétendre aux honneurs de l'éloge ; mais pour mon épitaphe je me recommande à vous : c'est une 2635 chose que vous pouvez foire sans beaucoup y rêver. Il s'agit seulement de mettre en rimes que je m'appelais Paul-Louis, de Saint-Eustache de Paris, et que je fus toute ma vie, madame, votre très humble, etc.

P.S. Ayant trouvé dans mes papiers ce griffonnage, 2640 que je croyais parti depuis six mois, je devine enfin, madame, pourquoi vous n'y répondez pas j je vous l'envoie, tout vieux qu'il est. Mon étourderie vous fera rire, et cela vaudra mieux que tout ce que je pourrais vous mander à présent. 2645

Je vous ai adressé dernièrement, par la poste, quelques exemplaires d'une brochure, espèce de façtum pédantesque qu'il m'a fallu foire imprimer pour répondre à d'autres sottises imprimées contre mon Longus. Tout cela est misérable, et je n'ai garde de penser que vous en puissiez 2650 lire deux lignes sans mourir; mais quelqu'un de vos Grecs le lira et vous dira ce que c'est. Je doute,

d'ailleurs, que ce paquet vous parvienne, car depuis quelque temps les ministres s'amusent à saisir tout ce 2655 que j'envoie à Paris ; c'est pour eux une pauvre prise : le grec ne se vend pas comme du sucre. Les bureaux en doivent être pleins, je veux dire de grec pris sur moi, et les dépêches vont s'en sentir pendant plus de huit jours.

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