‹ Paul-Louis Courier et la restaurationChapitre 10 sur 52 · La Monarchie selon la Charte · texte numérisé non relu

La Monarchie selon la Charte

de goût ; mais, sur ce point encore, il ne peut rester jusqu'au bout fidèle à son principe. Peu à peu, il se sent pris de pitié pour ces malheureux traînés aux prisons de Langeais, s'attendrit à son récit de la mort d'une fillette de onze ans, que son père ne reverra plus en sortant des cachots. Le villageois timide et prudent du début a fait place à un avocat d'assises qui a de beaux mouvements oratoires comme celui-ci : « Jus- « tice, équité, providence ! vains mots dont on « nous abuse! Quelque part que je tourne les yeux, je « ne vois que le crime triomphant et l'innocence « opprimée... Détournons nos regards de ces tristes « exemples, qui feraient renoncer au bien et douter « même de la vertu. » Ici, Courier, dans son efi"ort pour se créer un genre original, n'est encore sûr ni de sa méthode ni de son style. Il oublie trop vite son rôle, se laisse emporter par sa plume peu rompue à l'exercice qu'on lui demande. De là, selon l'observation de Sainte-Beuve, quelques disparates.

Mais ce qui « sent un peu trop l'avocat, le Cicéron ou le Gerbier qui plaide » ne saurait nuire, à cette date de 1816, au succès du pamphlet : au sortir de ce préambule, d'une simplicité rustique finement étudiée, on devait goûter d'autant plus, par effet de contraste, ces mouvements oratoires, ces périodes d'un style élégant, trop élégant peut-être et trop bien balancé, comme celle-ci :

« C'est ce qu'on peut dire de la Touraine qui, exempte à la fois des discordes civiles et des invasions étrangères, sembla réservée par le ciel pour être, dans ces temps d'orage, l'unique asile de la paix. Nous avons connu par ouï-dire les désastres de Lyon, les horreurs de la Vendée et les hécatombes humaines du grandprêtre de la raison, et les massacres calculés de ce génie qui inventa la grande guerre et la haute police ;

mais alors, de tant de fléaux, nous ne ressentions que le bruit, calmes au milieu des tourmentes, comme ces oasis entourées des sables mouvants du désert. »

Ce dernier trait relève un peu trop d'une rhétorique désuète ; mais on ne peut s'empêcher par ailleurs d'admirer l'art avec lequel l'auteur sait tirer tout le parti possible d'événements, assez vulgaires en somme, dont Luynes n'avait pas le monopole et qui se passaient alors dans presque toutes les communes de France.

C'est un don de dramatiser les plus humbles faits, qui éclate particulièrement dans la scène de Fouquet et du prêtre en surplis conduisant son mort au cimetière, puis dans le récit des arrestations nocturnes : cet art-là, on ne saurait trop le répéter, a été appris à l'école des anciens. C'est une narration à la Lysias caractérisée par la simplicité apparente et l'émotion contenue :

« Ce fut le jour de la mi-carême, le 25 mars, à une heure du matin ; tout dormait ; quarante gendarmes entrent dans la ville ; là, de l'auberge où ils étaient descendus d'abord, ayant fait leurs dispositions, pris toutes leurs mesures et les indications dont ils avaient besoin, dès la première aube du jour, ils se répandent dans les maisons... L épouvante fut bientôt partout. Chacun fuit ou se cache ; quelques-uns, surpris au lit, sont arrachés des bras de leurs femmes ou de leurs enfants ; mais la plupart, nus, dans les rues, ou fuyant dans la campagne, tombent aux mains de ceux qui les attendaient dehors. Après une longue scène de tumulte et de cris, dix personnes demeurent arrêtées... »

L'impression qui se dégage de cette page n'est point obtenue au moyen de grands mots ou d'effets pathé-

tiques ; mais des détails précis, et dramatiques dans leur simplicité, font voir clairement les faits et émeuvent discrètement.

Cette émotion est portée au comble, toujours par les mêmes procédés, lorsque Courier raconte ce qu'il advint des enfants de Tun des suspects arrêtés :

« Pierre Aubert, veuf, avait un garçon et une fille, celle-ci de onze ans, l'autre plus jeune encore, mais dont, à cet âge, la douceur et l'intelligence intéressaient déjà tout le monde. A cela se joignait alors la pitié qu'inspirait leur malheur ; chacun de son mieux les secourut Rien ne leur eût manqué, si les soins paternels se pouvaient remplacer ; mais la petite bientôt tomba dans une mélancolie dont on ne la put distraire. Cette nuit, ces gendarmes et son père enchaîné, ne s'effaçaient point de sa mémoire. L'impression de terreur qu elle avait conservée d'un si affreux réveil ne lui laissa jamais reprendre la gaieté ni les jeux de son âge : elle n'a fait que languir depuis et se consumer peu à peu. Refusant toute nourriture, sans cesse elle appelait son père. On crut, en le lui faisant voir, adoucir son chagrin, et peut-être la rappeler à la vie : elle obtint, mais trop tard, l'entrée de la prison. Il l'a vue, il l'a embrassée, il se flatte de l'embrasser encore : il ne sait pas tout son malheur, que frémissent de lui apprendre les gardiens mêmes de ces lieux. Au fond de ces terribles demeures, il vit de l'espérance d'être enfin quelque jour rendu à la lumière et de retrouver sa fille : depuis quinze jours, elle est morte. »

Si l'on ne connaissait le premier Courier, celui des Lettres dltalie, on serait surpris de trouver chez un débutant un art si consommé. Il éclate notamment dans ce contraste habilement ménagé entre les espérances du prisonnier et la réalité aflreuse qui l'attend à son retour dans son foyer. Le récit, d'ailleurs, estcon-

duit jusqu'au bout avec la plus rigoureuse simplicité ; à peine si vers la fin l'émotion du narrateur se trahit par quelques expressions comme celles-ci : « ces terribles demeures », ou « son malheur, que frémissent de lui apprendre les gardiens mêmes de ces lieux ». De ce pathétique sobre, de cette émotion habituellement réprimée, qui éclate parfois et s'échappe en apostrophes, de ces procédés savants résulte une véritable éloquence. Quant à la trame même du récit, elle est faite d'imitations classiques. Qui pourrait les relever toutes ? Pour notre part, nous avons noté dans cette courte narration au moins deux réminiscences de Britannicus ^

Cependant Courier a su enchâsser dans ce style savant des expressions rustiques, populaires même, comme la petite pour désigner la fille d'Aubert. Malgré la noblesse ou l'élégance excessive de certaines tournures, il parvient ainsi à donner l'illusion du langage usuel qui convient à son personnage de paysan de Luynes.

Mais le timide campagnard du début ne tarde pas à se démentir, en nous montrant qu'il excelle à manier lironie. Elle apparaît surtout dans ce parallèle perpétuel entre les faits et les mesures prises par l'autorité, entre le déploiement impressionnant des forces de police et la faiblesse des inculpés. C'est une véritable

1. La phrase : « Cette nuit, ces gendarmes... » forme comme la transposition en prose de ce que Racine a exprimé poétiquement par la bouche de Néron :

Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence, Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs...

Plus loin, cette phrase, qui forme presque un vers : « elle obtint, mais trop tard, l'entrée de la pi'ison » rappelle encore un vers de Britanniciis :

Et voulut, mais trop tard, assembler ses amis...

opération militaire, qui aboutit « à saisir une femme, un barbier, un sabotier, quatre ou cinq laboureurs ou vignerons ».

En outre, Courier excelle à semer par-ci par-là des traits malicieux, ce que plus tard il appellera du poison. N'est-ce pas la plus astucieuse des malices que de faire entendre aux membres de la Chambre de 1816 des vérités comme celle-ci : « Il y a chez nous plus de charité que de dévotion ? » Les vertus chrétiennes par excellence pouvaient donc exister en dehors de la foi et des pratiques religieuses ! Que devaient en penser MM. de Marcellus, de Vaublanc et de Béthisy ?

Et cependant le bon apôtre ne néglige aucune des précautions qui devaient le mettre à l'abri des poursuites. Il a soin de parler et de se poser en royaliste, attitude que ne démentaient ni ses actes ni ses relations habituelles. Il avertit adroitement ceux qui ne le connaissent point, qu'il n'a jamais eu partie liée avec le gouvernement de l'usurpateur ; c'est ainsi qu'il blâme ce vigneron qui se flattait de garder son vin pour le retour de Napoléon. « On ne pouvait plus mal parler, dit-il. » Ailleurs il dénonce les juges de Tours, nommés par l'empereur, qui faisaient naguère saisir le conscrit réfractaire à l'appel de Bonaparte. Plus loin enfin, il stigmatise « les hécatombes humaines du grandprêtre de la raison et les massacres calculés de ce génie qui inventa la grande guerre et la haute police ». Ainsi s'obtient le double avantage d'assouvir une rancune ancienne contre VOripeaii et d'inspirer confiance aux royalistes.

Ce premier écrit relatif aux incidents de Luynes ne constituait pas aux yeux de l'auteur un acte d'opposition. C'était tout au plus une plainte contre l'excès de zèle du préfet, qui avait voulu, par un coup

d'éclat, se créer des titres exceptionnels à l'anoblissement.

Courier à cette époque ne se croyait pas pamphlétaire. Ce sera le succès qui lui révélera le nom d'un genre littéraire auquel son talent était merveilleusement propre, et ce n'est que plus tard qu'il songera à rappeler en ces termes sa première escarmouche : « Lorsqu'en 1815, le maire de notre commune nous fit donner de nuit l'assaut par ses gendarmes..., la matière était ample à fournir des volumes, et je n'en sus tirer qu'une feuille... Mais je fis seize pages d'un style à peu près comme je vous parle, et je fus pamphlétaire insigne. »

L'étendue et la rapidité de ce succès s'expliquent aisément à cause de l'adresse qu'avait eue Paul-Louis de rattacher les événements de son village à ceux qui alors agitaient et inquiétaient tout le pays.

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