Dans la Révolution française, du 14 janvier
que le ministre adressa au préfet de Tours aussitôt qu'il eut connaissance de la Pétition. Très surpris, il se demandait si le rédacteur avait « voulu seulement plaisanter et faire parler de lui, ou en venir à quelque chose de plus sérieux ». Mais Bacot ne put relever aucune erreur de fait dans le factum de Courier et se borna à justifier sa conduite.
Aucun homme politique assurément ne fut plus ému de cette publication que M. Goûin, le député de Tours. Ce fils de marchands enrichis avait siégé parmi les ultras dans la Chambre introuvable ; il s'efforçait d'effacer la tache originelle de sa roture en renchérissant de sévérité dans toutes les motions destinées à réprimer l'esprit nouveau issu de la Révolution. C'est ainsi qu'il était intervenu au cours de la discussion du projet de loi relatif aux cris, aux discours et aux écrits séditieux. Le texte proposé lui semblait trop bénin : il aurait voulu des dispositions pénales plus rigoureuses ; il proposait d'adopter une échelle de châtiments s'élevant de dix ans de travaux forcés pour les plus simples délits jusqu'à la peine des parricides en cas de commencement d'exécution ; c'est dire qu'à ses yeux le pamphlet de Courier devait valoir à son auteur au moins dix ans de travaux forcés.
Ce législateur rigoureux apprit avec stupeur que Luynes était livré à une terreur qui ne devait cesser « que pour faire place à la vengeance ». Sur ces entrefaites, il reçut la visite du curé de Saint-Etienne-de- Chigny, l'abbé Lesourd, qui précisément était originaire de Luynes et devait connaître les dessous de cette affaire. L'abbé, bon royaliste, approuvait les arrestations et trouva surprenant, comme M Goùin, qu'on osât plaindre les victimes. Il se chargea donc, à la demande du député de Tours, de « rétablir les faits » et, dans cette intention, composa, sous forme de lettre,
une sorte d'apologie de l'autorité, que nous allons opposer aux dires de Courier. Ce qui frappe avant tout, c'est la différence d'interprétation. Les deux témoins sont d'accord sur le fond de l'affaire, sur les événements essentiels, mais ils les apprécient d'une façon diamétralement opposée. On retrouve dans ces dépositions l'éternelle querelle entre les bleus et les blancs issue de la scission de 1789.
Le naïf abbé n'hésite pas à partager les citoyens en bons et en mauvais sujets, suivant une vieille tradition qui remonte aux jours troublés de la Révolution : « Je ne connais avec tous les honnêtes gens pour séditieux, mauvais sujets que ceux qui continuent leurs assemblées dans les cabarets, qui auraient dû être fermés par les autorités rentrées en fonctions. » Ainsi, il est du parti de ceux qui défendent aux vignerons d'aller au cabaret, parce qu'on y cause ; il est de ceux qui veulent plier sous le joug exclusif de l'Eglise un peuple déjà affranchi par une grande Révolution. Avec une douceur mielleuse, il explique comment on a dû jeter en prison, dans leur propre intérêt, des malheureux qui s'oubliaient jusqu'à critiquer le maire et qui refusèrent « de suivre les avis charitables du curé ». Mais les victimes ont si bien compris qu'on ne travaillait que pour leur salut qu'elles se sont montrées reconnaissantes de l'opération de police un peu brutale qui les transporta de leurs lits moelleux dans les cachots de Langeais. « Une preuve de ce que j'avance , affirme cet ami de l'ordre, est que tous les détenus élargis ont fait des visites aux autorités ; ils ont été reçus de tout le monde avec bonté et ont promis de suivre les avis qu'on leur avait donnés. » Ainsi, les persécuteurs n'ont plus de rancune contre leurs victimes ; les victimes elles-mêmes sont reconnaissantes de la rude leçon qu'on leur a donnée.
Quanta celles qui subissent la déportation, il ne saurait en être question. Ce sont des brebis galeuses, et «toute la ville a trouvé leur jugement trop léger ». On le voit : tout est pour le mieux à Luynes ; « tout est rentré dans l'ordre, parce que tous, à l'exemple de notre monarque chéri, ont prononcé un généreux pardon ». Cet optimisme était nécessaire pour rassurer M. Goûin et les députés de son parti effrayés par le tableau que Courier leur présentait d'une ville révoltée et prête à se venger de ses oppresseurs. Mais le curé Lesourd n'infirme, en réalité, aucune des allégations essentielles du pamphlétaire. Il le reprend sur des détails. Fouquet, nous dit-il, n'a pas d'enfants et n'est pas pauvre ; par conséquent, Courier a été mal renseigné en écrivant ces lignes : « Fouquet y fut deux mois (au cachot) ; pendant ce temps, sa famille n'eut pour subsister d'autre ressource que la compassion des bonnes gens, qui, dans notre pays heureusement, ne sont pas rares. Fouquet donc étant en prison, ses enfants ne moururent pas de faim. » Il était de bonne foi pourtant en parlant des enfants de Fouquet, puisque dès le 27 janvier 1816, narrant l'arrestation à sa femme, il écrivait : « Il est au cachot depuis trois semaines, et depuis autant de temps sa famille se passe de pain. » D'ailleurs, Lesourd est obligé de reconnaître l'exactitude de la scène de Fouquet refusant de s'arrêter et de saluer le curé et son mort. Courier n'altère ni ne conteste rien de ce qui est public et avéré. Dans quelques détails, il est plus exact que son contradicteur : ainsi ce dernier prétend que les séditieux ont été arrêtés « non par quarante gendarmes » comme l'affirme Paul-Louis, mais seulement par huit. Or, le préfet lui-même nous a appris que vingt et un gendarmes, y compris le lieutenant et le sous-lieutenant, furent chargés de cette opération. Enfin que les dix détenus
aient été « transférés à Orléans » pour y être jugés et par suite qu'on les ait traînés « de prison en prison », commel'a écrit Courier, ou qu'ils aient comparu devant la cour d'assises siégeant à Tours, ce qui est la version de Lesourd, je n'y vois pour ma part aucune différence grave.
Ces rectifications partielles n'altèrent pas la vérité générale du tableau : elles prouvent seulement que Courier a eu l'art de dramatiser les événements, ce qui est conforme à son rôle : il a su, selon le mot de M. Langlois, donner « un éclatant relief » aux faits dont la petite ville de Luynes avait été le théâtre. Quant à la lettre de l'abbé Lesourd, elle nous permet surtout de sonder l'abîme qui séparait les indépendants des ultra-royalistes. Elle peint tout en « rose » : « Maintenant on ne persécute personne *, il n'existe ni haine ni division ; il n'y a ni terreur ni vengeance. » Courier est bien plus près de la vérité historique et de la vraisemblance, lui qui nous montre la rancune couvant dans les cœurs, et qui représente cette « population timide et muette des campagnes » comme toute prête à se soulever contre l'arbitraire et le despotisme. N'estce pas un cas d'une gravité exceptionnelle que le feu mis, en pleine nuit, à la maison du maire ? Les faits donc lui donnent raison. Mieux placés, d'ailleurs, que les contemporains pour juger les événements de Luynes et en comprendre la portée, nous n'hésitons pas à louer sa perspicacité. Rappelons-nous ces haines, accumulées pendant quinze ans contre le régime des Bourbons, éclatant d'une manière si spontanée en 1830. La catastrophe finale qui allait renverser ce gouvernement n'est-elle pas clairement annoncée dans les lignes très hardies par lesquelles l'auteur conclut : «... Je dois vous le dire, Messieurs, ce pays n'est plus ce qu'il était ; s'il fut calme pendant des siècles, il ne l'est plus main-
tenant. La terreur à présent y règne, et ne cessera que pour faire place à la vengeance. Le feu mis à la maison du maire, il y a quelques mois, vous prouve à quel degré la rage était alors montée ; elle est augmentée depuis, et cela chez des gens qui, jusqu'à ce moment, n'avaient montré que douceur, patience, soumission à tout régime supportable. L'injustice les a révoltés. Réduits au désespoir par ces magistrats mêmes leurs naturels appuis, opprimés au nom des lois qui doivent les protéger, ils ne connaissent plus de frein, parce que ceux qui les gouvernent n'ont point connu de mesure. Si le devoir des législateurs est de prévenir les crimes, hâtez-vous. Messieurs, de mettre un terme à ces dissensions. » En résumé, Courier peut bien altérer, sciemment ou non, quelques circonstances des événements de Luj'nes ; mais au fond il est plus véridique que les optimistes gouvernementaux.
Il nous reste à étudier l'art dans ce premier pamphlet politique.
Celui qui devait bientôt se déguiser avec tant de bonheur en « vigneron de la Chavonnière » commence instinctivement, dès la Pétition, à se travestir en campagnard. Nous savons qu'il habitait encore Paris en 1816, ne venant à Luynes que pour ses affaires et s'installant, non pas dans le bourg, où il ne possédait rien, mais à la Filonnière qui lui offrait un modeste pied-à-terre. Il ya loin de cette réalité à l'affirmation catégorique du début : « Je suis Tourangeau ; j'habite Luynes. »
On voit donc se dessiner, chez le pamphlétaire, ce que Sainte-Beuve appelle « le rôle ». Il affecte de cacher sa véritable personnalité ; de là cette feinte ignorance des affaires publiques : « Peu de gens, chez nous, savent ce que c'est que le gouvernement ; nos connaissances sur ce point sont assez bornées ; ce
n'est pas le sujet ordinaire de nos méditations. » De là aussi cette prudence villageoise, qui parfois évite de donner son avis par crainte de se faire des ennemis. « Il y a eu un an environ à la Saint-Martin qu'on commença chez nous à parler de bons sujets et de mauvais sujets. Ce qu'on entendait parla, jene le sais pas bien ; et si je le savais, peut-être ne le dirais-je pas, de peur de me brouiller avec trop de gens. »
Cette façon hésitante, et pour ainsi dire tortueuse, d'aller au but, ces réticences, cet air gauche et timide, et jusqu'à celte manière de désigner une date par la fête d'un saint, voilà ce qui constitue l'attitude. Mais peu à peu, Courier semble oublier son rôle ; l'homme instruit, le lettré reparait. Tout d'abord, il ne peut s'empêcher de rappeler l'antique prospérité de Luynes, avant la Révocation de l'édit de Nantes. Puis il avoue qu'il a lu la brochure de Chateaubriand interdite par la censure K Enfin, il ne tarde pas à jeter tout à fait le masque qui le gêne, et auquel il n'est point encore assez habitué. C'est d'abord celte citation du P. Canaye dans sa conversation avec le maréchal d'Hocquincourt ; bientôt enfin le pseudo-paysan de Luynes fait aux députés une leçon sur la Touraine à travers les âges ; il rappelle l'histoire de la Révolution, remonte même jusqu'aux batailles de Poitiers et d'Azincourt, et à « la prison du roi Jean ».
Voulant assortir son style au personnage dont il a pris les traits, l'écrivain vise naturellement à une extrême simplicité : un paysan qui ouvre la bouche pour parler politique ne peut qu'être simple sous peine d'être ridicule : en outre, en évitant do déclamer, il aura plus de chance d'inspirer confiance. Courier observe bien, dans les premières pages, ce précepte