Nouvelle Revue, Isr février 1902, Troisprocès
Blondeau. Il ne craint pas d'élargir le débat etde sortir de la question en écrivant : « L'homme le plus méprisé, le plus vil, le plus abject de la province entière a trouvé des amis, des parens, même parmi les magistrats de Tours, dès qu'il m'a voulu faire quelque mal, et pour avoir chassé ma femme de chez elle, il va recevoir de moi deux mille francs à titre dédommages et intérêts. »
Nous rapportons ces invectives pour montrer combien Paul-Louis dépasse la mesure, et à quelles injures il a recours toutes les fois qu'il est en colère. C'est précisément sur ce ton-là que naguère il traitait del Furia avec lequel il s'était pris de querelle à propos de sa tache d'encre sur le manuscrit de Longus. Il a toujours oublié que les insultes ne sont pas des raisons : mais ce qui fait le plus grand tort au caractère de l'homme contribue énormément, il faut l'avouer, à la vigueur du pamphlétaire, à sa puissance satirique et, par suite, à son succès.
Jusqu'à présent, d'ailleurs, rien ne Tautorise à se croire persécuté par les juges ou par le procureur du roi. Il a expulsé sans droit Izambert auquel il devait le logement pendant dix années ; il a été condamné : rien de plus juste. Mais voici d'autres ennuis qui vont porter son irritation au comble et expliquer, jusqu'à un certain point, sa colère et ses plaintes. La malveillance du maire de Véretz, l'apathie ou la complicité de la Préfecture pourront lui faire penser plus d'une fois qu'il ne trouve point auprès des autorités la protection due par les lois à tout propriétaire pour l'aider à sauvegarder son bien.
Ces nouveaux tracas empoisonneront réellement sa vie ; ils viennent l'assaillir à la fin de cette même année 1818 qui avait vu son échec à l'Académie, les péripéties du procès engagé contre Claude Bourgeau et ses démêlés avec Izambert.
l'installation définitive en touraixe 63
Il avait pour garde de sa forêt de Larçay le nommé Pierre Clavier dit Blondeau, chargé de dresser procèsverbal de tous délits commis « en coupant ou en ramassant du bois ^ ». Cette consigne trop sévère, peu conforme aux usages locaux, était destinée à réprimer les abus des fagoteurs voisins de la forêt, qui avaient pris dès longtemps l'habitude de se chauffer aux frais des riches. Elle ne devait pas contribuer à rendre très populaire le nouveau monsieur de la Chavonnière. Pour comble de malheur, elle fut appliquée rigoureusement par Blondeau qui s'était acquis dans le pays une réputation de dureté trop bien justifiée. C'était un homme intéressé et cupide. N'avait-il pas été destitué de ses fonctions de garde-champêtre de la commune de Véretz, pour avoir « fait payer à chaque glaneuse cinq centimes au mépris d'un arrêté du conseil de préfecture » ? Peut-être Courier l'avait-il pris à son service précisément parce qu'il le savait dur et inflexible et qu'il avait besoin d'un cerbère pour effrayer les maraudeurs. Quoiqu'il en soit, il n'eut point à se louer des prescriptions sévères qu'il le chargea d'appliquer. Blondeau avait prêté serment le 6 novembre et, dès le 12 décembre, quatre gros chênes baliveaux étaient coupés et emportés de la forêt : quelques jours plus tard, il aperçut encore « 10 baliveaux et 8 brins de làge de la coupe sciés et coupés au travers des chemins ». On voit la rage des paysans et fagoteurs circonvoisins dérangés dans leurs habitudes invétérées de pillage. Le garde fit sa plainte légale et requit le maire de Véretz de permettre, suivant la loi, la recherche de ceux des bois qui avaient été volés. Mais, et c'est ici que l'histoire cesse d'être banale, ce maire s'y refuse. Pourquoi
1. Ces détails sont empruntés en partie à l'intéressante étude de MM. Desternes et Gallaud citée plus haut. Notre résumé ne dispenser a pas de la lire.
cet administrateur refuse-t-il d'exécuter la loi ? Pour comprendre son attitude plus qu'étrange, il faut savoir qu'il nourrissait une haine violente contre le garde Blondeau, employé jadis à son service, et qu'il attendait depuis longtemps une occasion d'écraser ce chétif ennemi sous le poids de son autorité. Il faut apprendre surtout ce qu'était ce personnage vindicatif dont l'administration préfectorale, animée des passions que l'on sait, venait de faire un maire au mépris des lois élémentaires de la prudence.
Esquissons le portrait de cet original tel qu'il se dégage à la fois des écrits de Courier, et des documents conservés aux archives d'Indre-et-Loire. Agé de trente ans à peine, de Beaune, « d'autant plus fier de sa particule qu'il ne la doit qu'à lui-même ^ », est un paysan enrichiqui s'appelle, en réalité, Archambault-Debeaune. D ailleurs il n'a des laboureurs ses ancêtres ni la douceur patiente et courageuse, ni la prudence défiante et soumise ; de ses origines il a gardé surtout une pointe de sournoiserie matoise. Ses mœurs, au demeurant, sont celles d'un rustre : sa violence, si éloignée des façons paisibles de la molle Touraine, serait choquante par tout pays ; sur les bords du Cher, elle ne peut exciter que 1 effroi, et le mépris. Sa brutalité, chose inouïe chez un maire, ne craint pas de s'exercer sur ses administrés et choisit pour première victime le plus vénérable des habitants du bourg, le curé Marchandeau, un vieillard de quatrevingts ans. Adressées l'une au préfet, l'autre au procureur du roi, deux plaintes, entre tant d'autres, établissent nettement ses sévices sur la personne de ce digne ecclésiastique. Tantôt ce sont grossières injures, accompagnées de menaces de mort, qu'il profère contre