‹ Paul-Louis Courier et la restaurationChapitre 14 sur 52 · Dcslerncs et Galland, loc. cil · texte numérisé non relu

Dcslerncs et Galland, loc. cil

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lui du haut de la terrasse de son château ; tantôt il l'aborde, l'invective à la bouche, et « il n'est pas d'exécrations dont il ne l'accable », jusqu'à lui dire qu'il est « le plus scélérat des prêtres et qu'il commet autant de sacrilèges qu'il célèbre de sacrifices «.Après avoir ainsi « vomi les plus horribles infamies », n'ayant pu épuiser sa fureur en paroles, il tombe sur le vieux curé et le renverse du plus violent et du plus vigoureux des soufflets.

Tel est l'homme dont la Restauration sut apprécier les qualités administratives : il est viai qu'il s'évertuait à jouer au grand seigneur et à décrasser sa roture dans le cadre luxueux du château de Véretz, ancienne propriété du célèbre abbé de Rancé, puis du duc d'Aiguillon, dont la terrasse reflète tout au long ses balustres dans les eaux tranquilles du Cher. Cette demeure seigneuriale, avec sa chapelle particulière s'ouvrant dans l'église du bourg, où elle forme tribune en face du chœur, avec son parc et ses futaies profondes escaladant au loin les hauteurs de Véretz, parut désigner suffisamment de Beaune pour la mairie vacante en 1817, et lui rendre un peu du prestige que, malgré sa fortune, ses façons de butor et l'incorrection de son langage contribuaient à lui faire perdre. Il n'avait d ailleurs rien négligé pour s'attirer les faveurs de la Préfecture : au temps de 1816, quand le zèle affiché le plus bruj-amment semblait toujours le plus sincère, il avait offert une fête splendide le soir de l'inauguration du buste du Roi, invitant même les gens de la commune, surpris et éblouis, à danser sur ses pelouses éclairées a giorno, et faisant couler les rafraîchissements.

Mais pour juger des tribulations de Courier aux prises avec de Beaune, il ne suffit pas de connaître l'homme ; il faut savoir aussi avec quel égoïsme et

quelle partialité il s'acquitta de ses fonctions administratives. Tantôt il décide de faire arracher les arbres de la place publique de Véretz, parce qu'ils nuisent par leurs racines au bon état des canaux qui alimentent les bassins de son parc ; tantôt il enlève « une très grande quantité de terre du pàtis communal et la fait conduire dans ses jardins «. Tous ces abus de pouvoir donnent lieu à des plaintes, qui attirent à de Beaune de sévères admonestations du préfet ^ Cet étrange maire, qui traite d'absurdes les réclamations de Courier, reconnaît qu'il s'est fait dans la commune « quelques ennemis » ; il répond d'ailleurs aux reproches du préfet avec une vivacité qui trahit toute la violence de sa nature .

Tels étaient le caractère et la figure de l'homme irascible et rancunier que le pauvre Blondeau avait eu le tort de choquer en quittant son service. Pour obéir à Courier, son nouveau maître, il vint pourtant requérir cet ogre de l'accompagner dans ses perquisitions pour la recherche du bois volé. Laissons la parole aux savants auteurs que nous avons déjà cités : « Il n'a pas sitôt pénétré dans le parc du château quil rencontre M. de Beaune, et, sans qu'il ait eu le temps d'ouvrir la bouche, il s'entend interpeller : « Votre permis de port d'armes ? où est-il, et de quel droit chassez-vous sur mes terres ? » L'imprudent, il était venu avec son fusil en bandoulière, sa gibecière au dos, son chien de chasse avec lui, au-devant du procèsverbal. (( Je ne chasse pas, répond Blondeau... — Votre port d'armes ? insiste De Beaune. — Je n'en ai pas et je n'en ai pas besoin.)' — La discussion s'échauffe. Le maire menace. — « Je me fous de vous », répond Blondeau, et il s'en va. »

1. Archives d'Indre-et-Loire, administration communale, Véretz.

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Aussitôt le maire dresse procès-verbal contre le pauvre garde pour port d'armes illégal et pour injures à un magistrat de l'ordre administratif dans l'exercice de ses fonctions. Voilà Blondeau accusé devant le procureur du roi et assigné lui-même : quelle autorité pourra-t-il avoir pour poursuivre devant ce même magistrat les auteurs des dégâts de la forêt de Larçay ? Bientôt, il est condamné à l'amende et à un mois de prison. Victime, comme on le voit, de « l'arbitraire administratif», l'homme est ruiné, déshonoré aux yeux des paysans. « Il est comme un fou », écrit Courier. Naturellement, pendant la durée du procès, son travail est perdu pour le maître qui le paie. Adieu le fagotage dont il était chargé ; finie la surveillance des bois qui lui sont confiés. Ces persécutions contre Blondeau retombent donc, en somme, sur Courier, et nous le trouvons désolé.

D'ailleurs, comme pour justifier le proverbe populaire, un malheur ne vient jamais seul, c'est à ce moment précis qu'il apprend la perte du procès Izambert. Tant de tracas à la fois, tant d'acharnement, non peut-être des hommes, mais du sort, excusent bien, quoi qu'en pensent MM. Desternes et Galland, l'irritation profonde du malheureux helléniste, qui, venu en Touraine pour y vivre paisiblement, en exploitant sa forêt, trouvait la guerre à tout bout de champ.

Pour notre part, nous ne le taxerons ni de mauvaise foi ni de nervosité excessive pour s'être cru visé à la fin par des persécutions qui l'atteignaient si cruellement et dans son personnel et dans son domaine ; à sa place qui n'eût trouvé que ce pays était « un enfer », et ne pouvait-il, sans être accusé d'un égoïsme féroce, faire à sa femme cette confidence : « ma vie est bien changée, j'ai perdu à la fois mon repos et ma santé ? » Cet état maladif n'a rien de surprenant d'ailleurs chez

un homme qui, l'année précédente, atteint d'un crachement de sang, s'était vu entre la vie et la mort ; joint à des ennuis sans nombre, accumulés sur lui comme à plaisir, il explique et excuse les exagérations contenues dans le Placet que, dès le 30 mars 1819, il adressa au ministre de l'intérieur, après l'avoir fait imprimer chez Bobée.

Il porte lui-même son manuscrit à Paris, car voulant sortir d'une situation intolérable, il se décide à rompre avec son apathie coutumière. Il profitera de ses relations pour essayer d'arriver jusqu'aux ministres : il sollicitera pour Blondeau, auquel on fait un injuste procès, et, en défendant son garde, travaillera pour ses propres intérêts. En même temps, il attirera l'attention des puissants du jour sur la sorte de persécution qu'il subit ou croit subir de la part des autorités locales.

Il commence donc par aller trouver ses amis Daunou, Viollet-le-Duc et un certain Hyacinthe, excellent garçon qui connaissait intimement Villemain, le directeur tout-puissant de l'imprimerie et de la librairie. Grâce à eux, il arrive à se faire entendre et à plaider sa cause. Il parut même dans les salons ministériels et, nous dit son premier éditeur, fut en crédit pendant huit jours.

Expliquons par suite de quelles circonstances a pu se trouver en faveur, ne fût-ce qu'un instant, l'homme qui devait porter des coups si rudes au gouvernement de la Restauration et qui avait déjà préludé, par sa Pétition, aux attaques bien plus violentes du Simple discours.

Le malin pamphlétaire avait su choisir son heure pour aller frapper à la porte des Decazes, des Guizot et des Villemain. Il sentait combien était changée l'orientation politique du ministère. Depuis le 29 décembre 1818, la retraite du duc de Richelieu assurait

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la suprématie et l'autorité réelle au comte Decazes. Cet homme d'Etat, qui avait pris l'initiative de la dissolution de la Chambre introuvable, était, en outre, recommandé aux libéraux, aux indépendants comme on disait, par la loi électorale du ô septembre, dont il était le promoteur.

Adversaire des excès et des violences de 1815, il représentait contre les royalistes purs l'intérêt national et même la liberté. Le projet de loi sur la presse, que le ministre de la justice M. de Serre venait de déposer, en ce mois de mars 1819, atteste bien la réalité de ces tendances libérales du cabinet. Courier devait donc éprouver quelque confiance en faisant appel à ce gouvernement, fidèle à la Charte, de l'arbitraire grincheux des autorités réactionnaires qui terrorisaient son département. La Pétition, qui le rendait suspect à Tours, lui était à Paris un titre à la faveur des ministres. Enfin, le maréchal Gouvion-Saint-Cj'r, dont il fut si apprécié en Italie, continuait à l'estimer; or, n'étaitil pas, dans les conseils du roi, le collègue de ce même Decazes à qui Paul-Louis s'adressait V Si l'hypocrisie provinciale affectait d'ignorer l'homme qui avait élevé la voix en faveur des opprimés de Luynes, le courage de son plaidoyer le recommandait aux ministres de Louis XVIII comme aux libéraux, et chacun à Paris se faisait a un honneur et une gloire de le protéger ». C'est pourquoi il fut aussi bien reçu de Guizot que de Villemain : le premier lui promit solennellement la destitution du maire de Véretz qu'il ne demandait pas ; le second, traitant presque en confrère le traducteur de Longus, de Xénophon et de Plutarque. lui promit une lettre du ministre au préfet telle qu'il pouvait la désirer et lui en soumit même la copie.

Voici ce que le comte Decazes écrivait au préfet de Tours :

« Paris, le 16 avril 1819.

« Monsieur le Préfet,

« M. Courier propriétaire dans le département d'Indre-et-Loire, vient de publier et m'a particulièrement adressé une plainte qui, parmi plusieurs assertions générales, renferme un fait précis sur lequel j'attire votre attention et qui me paraît important, s'il est exact.

« D'après la plainte de M. Courier, quatre chênes auraient été coupés dans la forêt de Larçai ; — à lui appartenant ; — le même abus se serait renouvelé et dix-neuf chênes auraient été coupés dans la même forêt, et dans ces deux cas le maire aurait dénié au plaignant toute protection et aurait spécialement refusé d'accompagner le garde de M. Courier dans la recherche des bois volés.

« M. Courier, propriétaire, ancien officier, érudit célèbre, mérite que ses réclamations, si elles ne sont légèrement adoptées, soient du moins examinées avec le soin impartial et méticuleux qui est dû atout citoyen. Je désirerais, en séparant de la plainte de M. Courier — que je vous transmets — ce qui est vp.gae ou relatif à des formalités judiciaires, que vous voulussiez bien. Monsieur le Préfet, prendre des renseignements particuliers sur le fait distinct et le déni de justice qui est imputé au maire de Yéretz.

« Il serait bien à souhaiter qu'un savant qui, par caractère, doit être un homme paisible, ne se trouvât pas ainsi en guerre avec ses voisins ; mais dans toute supposition, pour ce qui tient à l'autorité, ce qui importe, c'est que la justice administrative se soit montrée complètement impartiale. Sous ce point de vue, Monsieur le Préfet, je vous prie de vérifier l'assertion

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relative à la conduite qu'aurait tenue le maire de Véretz et de m'en instruire avec détails... »

Dans cette lettre, le comte Decazes appelait Courier un « érudit célèbre ». A ce moment, sa cause semblait gagnée auprès du ministre qui se montre légitimement préoccupé de l'attitude incorrecte du maire de Yéretz.

La plainte de Paul-Louis accueillie, on était même disposé au ministère à destituer de Beaune et à nommer Courier à sa place. On le lui proposa ; il refusa, tenant peu à échanger le bénéfice de son indépendance contre des honneurs par trop obscurs, et pourtant compromettants. Remarquons à ce propos que notre pamphlétaire, si souvent jugé avec une excessive sévérité, n'a rien d'un ambitieux vulgaire : pouvant avec un peu d'adresse devenir maire de Véretz, il se contente de la satisfaction morale qui lui est accordée, et se réjouit du coup de théâtre qui transforme l'opprimé en vainqueur ; cela lui permet d'écrire à sa femme, qui attendait avec anxiété le résultat de ses démarches : « Tu verras que tout s'arrange. Quand on saura à Tours que nous avons à Paris des gens qui pensent à nous, on nous laissera tranquilles. »

Pour compléter la victoire, il voudrait bien que le procureur du roi eût « sa semonce ». 11 lui sufïirait pour cela de voir M. de Serre ; mais il ne semble pas qu'il ait eu la patience d'attendre à Paris une audience du garde des sceaux. Il était pressé de rentrer à la Cliavonnière pour s'occuper de divers travaux agricoles, qu'il prenait fort à cœur, peut-être aussi pour y jouir un peu de son triomphe et de la déconvenue du maire.

Voilà bien l'esprit de suite de Paul-Louis ! Ajoutons d'ailleurs que son entrevue avec Villemain contribua à lui mettre d'autres idées en tête, car il n'avait pas été question seulement dans ces visites des persécutions éprouvées en Indre-et-Loire. Le

savant professeur l'avait mis sur le chapitre de Plutarque ; il souhaitait de lui voir publier une traduction de cet auteur si familier à Courier et ne lui cachait pas que cette publication « pourrait faire honneur au ministre actuel » . Pour donner suite à ce projet, notre helléniste avait besoin de revenir à Véretz, où étaient ses notes, si bien que ce motif s'ajouta à tous ceux qui le pressaient de quitter Paris sans avoir vu M. de Serre.

Rentré à la Chavonnière dès le début d'avril, il pouvait, d'après les assurances qu'on lui avait données, s'attendre à la destitution du sieur de Beaune. Elle n'eut pas lieu ; comme si par un nouvel effet de cette politique de bascule, qui, à cette époque, mécontentait tous les partis, le ministre eût cru avoir fait assez pour le plaignant en l'accueillant et en lui promettant justice.

D'ailleurs l'enquête menée par le préfet fut défavorable à Courier, ce qui ne saurait surprendre, d'abord parce qu'un administrateur qui se respecte n'a point Ihabitude de reconnaître ses torts ou ceux de ses subordonnés envers le public. En outre, Paul-Louis commit en cette affaire une faute grave ', dans son Placet, il avait écrit trop légèrement que l'incorrection ou l'illégalité de la conduite du maire était constatée par des procès-verbaux. « Une pareille assertion, écrit le ministre dans sa lettre au préfet, ne semble pas pouvoir être hasardée sans motif et elle devait provoquer toute mon attention . »

Le préfet s'empressa donc de demander au plaignant communication de ces procès-verbaux, mais Courier répondit par une fm de non-recevoir : « Le temps et ma mauvaise santé m'empêchant de me rendre à Tours, je ne puis avoir l'honneur de mettre sous vos yeux les papiers dont vous me demandez communication Je vous les enverrais volontiers s'ils n'intéres-

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saienl que moi, mais de peur qu'ils ne ségarent, j'aime mieux vous les porter à mon prochain voyage à Tours. »

Faut-il ajouter qu'il n'alla pas voir le préfet et qu'il se déroba jusqu'au bout ? Il est donc évident qu'il n'avait point entre les mains ces preuves positives constatant le déni de justice, dont il avait eu le tort d'afïirmer l'existence.

Le préfet triomphe naturellement, et dans le rapport au ministre par lequel il enterre cette affaire, il a soin de discréditer le pamphlétaire au moyen d'appréciations dans le genre de celle-ci : « Le sieur Courier me paraît avoir l'imagination vive et parler très légèrement. »

Pendant que ce document, daté du 12 mai, tend à écarter comme mal fondées les réclamations contenues dans le Placet à Son Excellence, une nouvelle imprudence de Courier change les dispositions du comte Decazes et le refroidit singulièrement à son égard : c'est la publication de sa Lettre à MM. de V Académie, jugée trop violente par ses amis eux-mêmes.

Dès lors, on ne s'occupe plus de lui : il n'est plus question de le nommer maire de sa commune et de Beaune, défendu par le préfet, reste en fonctions malgré l'arbitraire scandaleux de ses actes. Ce singulier administrateur ne venait-il pas de commettre un faux en faisant lire, au prône de la messe paroissiale, un prétendu extrait du jugement rendu contre Blondeau ? Il fut blâmé, il est vrai, mais il conserva l'autorité que lui conférait sa qualité de maire, ce qui allait l'autoriser à commettre de nouveaux abus de pouvoir, à exercer de nouvelles violences contre ses administrés.

Quant à Courier, le voilà décidément rejeté dans l'opposition par l'échec de ses démarches et l'écroulement final des espérances qu'on lui avait fait conce-

voir ; d'ailleurs il ne garde point rancune aux ministres, qui ont montré le désir sincère, mais peu efïicace, de le protéger contre ses persécuteurs : « Il est fâcheux pour moi, écrit-il à quelque temps de là, que l'innocence de ma vie ne puisse assurer mon repos ; mais c'est la faute des lois, non celle des ministres... Il faut en convenir, de trois sortes de gens auxquels j'ai eu affaire depuis un certain temps, savants, juges, ministres, je n ai pu vraiment faire entendre raison qu'à ceux-ci. J ai trouvé les ministres incomparablement plus amis des belles-lettres que l'Académie de ce nom, et plus justes que la justice. » Ce bel hommage rendu aux collaborateurs du roi est parfaitement sincère et désintéressé, car Paul-Louis n'attend aucune place et ne sollicite aucune faveur. Voilà pourquoi, après avoir été reçu dans les salons ministériels et avoir intéressé un instant à sa cause les Decazes, les Guizot et les Villemain, « il remercia, selon le mot d'Armand Carrel, salua, et ne reparut plus ».

C'est donc aux institutions qu'il s'en prend de ses déboires comme propriétaire et comme citoyen ; il se fait l'ennemi non des hommes qui gouvernent, mais du gouvernement lui-même, et dès lors il ne songe plus qu'à s'affermir dans ses « principes d'opposition ». En cet état d'esprit, il commence par rédiger pour Blondeau, qui, condamné à Tours, interjetait appel, une virulente adresse à MM. les Juges de police correctionnelle à Biais.

Dans cette pièce, qui se ressent de l'amertume du propriétaire volé, puis condamné par les juges et éconduit par l'Administration, Courier déploie beaucoup d'éloquence, en même temps qu'il y introduit toutes les adresses apprises à l'école des orateurs grecs. A vrai dire, il a fait ici œuvre de logographe, à la façon d'un Lysias, composant un plaidoyer pour autrui.

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Blondeau parle en « pauvre et simple homme de village » et se peint lui-même, par son discours, avec naïveté, toujours à la façon du plaideur athénien. Or, l'art consiste non seulement à exciter la pitié pour Blondeau et à donner de lui une opinion iavorahle à ses juges, mais aussi à représenter, chemin faisant. M. de Beaune comme un hrutal, douhlé d'un hypocrite capable des pires scélératesses. Voici le début du mémoire, où les plus graves accusations s'enveloppent d'une gaucherie toute villageoise :

« ... Vous verrez qu'il y a en moi, pauvre et simple homme de village, plus de bêtise que de méchanceté.

« Ma première faute fut d'entrer au service de M de Beaune, le maire de notre commune. Je le connaissais. M. de Beaune est un jeune homme vif, emporté, violent dans ses vengeances. Je savais cela, j'aurais dû fuir M. de Beaune et prévoir ce qui m'arrive ; mais quoi? il fallait vivre ; je n'avais point d'autre ressource, et il n'était pas maire encore ; il ne faisait point de procès-verbaux ; en le servant, on ne risquait que d'être assommé. J entrai chez lui et me conduisis avec tant de prudence, qu'au bout de deux ans j'en sortis sans contusion ni blessure. En cela, je ne fus pas bête. »

On le voit, Blondeau énonce les faits avec une sorte d'ingénuité qui donne confiance.

Courier a l'adresse, en outre, d'exposer ses propres griefs à côté de ceux de son domestique et d'exhaler sa rancune contre le maire, les autorités, et généralement contre» tout ce qui pense bien dans le département ». C'est là que le pamphlétaire se retrouve ; c'est parla aussi que le morceau s'élève, se dégage du mémoire judiciaire, monte au ton de la satire politique. Nous sommes partis du maire de Véretz qui est le prétexte et la cause occasionnelle de toute cette affaire, mais

nous voici en face dune peinture bien plus générale, c'est le portrait, fait pour durer, d'un maire sous la Restauration :

« Va-t'en, Blondeau, va-t'en, me dit un de nos voisins. Que veux-tu faire ici ayant fâché le maire ? Le maire est plus maître ici que le roi à Paris. Procès, amende, prison, voilà ce qui t'attend... Qu'un maire est grand dans un village ! Tout s'empresse à lui plaire ; tout tremble à sa parole. Il poursuit, il accable quiconque a le malheur d'attirer son courroux. Il le frappe de son procès-verbal ; et si les juges lui demandent des explications, il répond quil n'a pas le temps. »

Ce dernier trait, destiné à irriter les juges de Blois contre de Beaune, montre que Courier ne perd de vue ni la cause de son garde ni les intérêts de sa propre rancune. Voilà donc le bon pamphlet. Ce sont les communes de France vues sous l'aspect d'un seul Alliage de Touraine ; et, sans rien perdre de sa vérité locale, l'histoire banale de Blondeau rappelle le sort de bien des paysans opprimés par des maires. Ajoutons qu'à côté des deux personnages principaux, Courier a su habilement se peindre lui-même, comme un savant pacifique et « bon homme », ce qui n'était pas inutile à sa cause.

Malgré toutes ses malices, le pamphlétaire a bien droit à notre sympathie et à notre pitié, puisque propriétaire paisible il voit sa vie empoisonnée par des tracas administratifs et judiciaires. Qu'on n'aille point nous accuser de partialité en sa faveur : nous l'avons jugé avec assez de sévérité lorsqu'il commettait dans les bibliothèques de Parme et de Florence les indélicatesses que nous avons contées, ou bien lorsqu'il se refusait, fantaisiste incorrigible, à prendre au sérieux les obligations de la carrière militaire.

Courier se croit persécuté, disent Desternes et Gai-

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land, mais lui seul persécute ses voisins. Cette dernière affirmation est plaisante, quand les déprédations commises à son préjudice sont établies et reconnues, et quand on sait par ailleurs que Ihostilité du maire, l'hypocrite de Beaune, provient du désir de faire sa cour aux autorités d'Indre-et-Loire et surtout au préfet. Or, bien que Courier s'exagère sa popularité et l'importance du rôle qu'il joua en 1816, lors de la Pétition, il est évident que préfet et juges, tribunal et administration cherchaient à se venger sur le propriétaire de la forêt de Larçay des hardiesses du pétitionnaire de Luynes. Si la reconnaissance populaire avait perdu le souvenir de cet ami des opprimés, en revanche la rancune des personnages officiels veillait silencieusement. Paul-Louis le comprit bien : trois procès perdus coup sur coup, son garde traqué, jeté en prison, la malveillance des voisins favorisée par l'inertie de la répression, tout cela n'était-il pas de nature à irriter au suprême degré un écrivain impressionnable ?

Quelques mois plus tard, sa colère un peu apaisée, il se plaisait à réfléchir aux tracas et aux persécutions qui l'avaient assailli en Touraine ; et comme son tempérament éminemment littéraire lui faisait chercher sans cesse des thèmes d'art à développer, il eut l'idée de composer sur ses infortunes une sorte de petit scénario. Il se met lui-même en scène sous le nom de Jean-Louis, modifiant à peine ses prénoms. Ce Jean- Louis « est un bon homme, avec une disposition philosophique, qui cherche la pais ; son ridicule est de s'être trompé et de trouver la guerre, et une guerre de tous les quarts d'heure, là où il venait pour goûter une tranquillité parfaite ^ ».

1. Correspondance de Stendhal, édit. Paupe, lettre du 26 février 1823.

Renonçant à tirer parti pour lui-même de ce canevas, il le remit à son ami Stendhal au début de 1823, en y joignant les « aperçus les plus piquants » ; c'est par l'auteur de la Chartreuse de Parme que nous en avons eu connaissance, Jean-Louis, ancien militaire, a quitté le service à trente-sept ans, après avoir fait cinq campagnes. Notons que Courier avait précisément trente-sept ans lorsqu'il donna sa démission en 1809 ; notons aussi que ses états de service, que nous avons trouvés au ministère de la guerre, lui attribuent cinq campagnes : Moselle, du Rhin devant Mayence, d'Angleterre sur les côtes de Bretagne, d'Italie contre Naples, Naples K « Après avoir « payé ma dette à la société », j'étais à Paris, dit Jean-Louis, dans une petite chambre au sixième étage, rue de Richelieu. Je pouvais faire jusqu'à six pas dans ma chambre en me promenant d'un angle à l'autre. » Rue de Richelieu, voilà bien le logement qui convenait à Courier, à deux pas de la Bibliothèque impériale !

Par malheur, Jean-Louis ayant fait un héritage a eu la triste idée d'acheter des vignes à Saint-Nizier pour 300.000 francs, et d'y fixer sa résidence en bâtissant « une tour composée de quatre chambres ».

A peine établi dans le pays, il est grossièrement insulté par le valet du sous-préfet, qui lui apporte une invitation à dîner sous forme impérative, puis par un maçon, qui réclame plus que son dû. Comme il refuse de se laisser écorcher et invoque les conventions écrites, ce maçon lui crie : « Ah I votre marché écrit ! Tenez, je vous conseille de me payer mes 500 francs, ou le procès vous coûtera plus des 80 francs que vous me refusez. »

Jean-Louis. — « Sortez à l'instant...

Le maçon. — « Ah, vous le prenez sur ce ton !

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