‹ Paul-Louis Courier et la restaurationChapitre 17 sur 52 · Cf. la Minerve du 6 mai · texte numérisé non relu

Cf. la Minerve du 6 mai

idées chères à son journal ; aussi n'eut-il point de peine à en adopter le ton. Il n'est presque aucune des lettres qu'il y publia qui ne soit une réponse à quelque article antérieur.

Mais sur le fond un peu terne du journal, chaque entrefilet du vigneron de la Chavonnière se détache brillamment et la page en est comme illuminée. Ainsi, ce sont les idées communes et les doctrines habituelles du Censeur auxquelles Courier prête le charme et l'éclat de son style.

Cette collaboration a pour origine une réponse à un article où il était question des ennuis de Paul-Louis persécuté par les autorités locales. En ouvrant le numéro du 16 juin, il y lut ces lignes : « M. Courier, ancien chef d'escadron et habile helléniste, quoiqu'il ne soit pas de l'Académie des Inscriptions, comme M. le vicomte Le Prévost d'Yrai, est depuis longtemps en butte à des tyrannies subalternes dans le déparlement d'Indre-et-Loire où il possède des propriétés considérables. »

On résumait, on le voit, les plaintes formulées dans le Placet au ministre et l'on ajoutait : « II paraît que son placet n'a eu aucun résultat, puisqu'on le retrouve en léte d'un mémoire de Clavier Blondeau, garde-chasse, à MM. les juges de police correctionnelle à Blois. »

A cette assertion. Courier répond le 10 juillet : « Vous vous trompez, Monsieur ; vous avez tort de croire que mon placet imprimé n'a produit nul eifet. Ma plainte est écoulée. » Suit alors un spirituel paradoxe qui consiste à alïirmer sa foi au progrès, puisqu'on ne peut plus infliger au paysan que la prison et l'amende, tandis qu'autrefois on le tuait. Ce premier article est pimpant, alerte. L'auteur fait bonne figure de publiciste ; on sent qu'il a trouvé sa voie. Pourtant il n'en parait pas si sur que cela : inquiet, il a toujours les regards tournés vers

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ses amis de Paris, et il se renseigne, auprès de sa femme, sur l'effet produit : « Informe-toi doucement, lui écrit-il, si l'on trouve que je fais bien d'écrire pour le Censeur. »

Surtout l'avis de Haxo le préoccupait beaucoup ; car il le savait sage et pondéré. Au reste, il ne se sent pas encore très engagé dans les polémiques antigouvernementales et s'occuperait volontiers d'autre chose, s'il avait tous ses livres à sa disposition. Mais une bonne partie de sa bibliothèque, héritée de Clavier, était restée à Paris.

Rien qui trahisse dans ces lettres la hâte de se faire connaître du public. Courier les écrit avec une sage lenteur, à raison d'une seule par mois, à partir de juillet 1819. Les premières annoncent l'érudit, le lettré encore plus que le polémiste. Les noms de Montaigne, La Bruyère, Philippe de Commines, Mathurin Régnier, qu'il cite, mais sans pédantisme, arrivent tout naturellement sous sa plume.

Quant aux idées développées, ce sont des vues excellentes, comme cette remarque sur la multiplicité des solliciteurs qui attendent quelque emploi sans songer à se rendre par leur travail utiles à la chose publique ; tout cela sur un ton libre et indépendant, mais qui n'a rien d'agressif contre le gouvernement.

Puis, à partir de la quatrième lettre, il commence à railler, à flétrir les institutions d'un caractère prévôtal qui pèsent sur la France.

Le hasard ayant mis sous ses yeux un ordre d'arrestation, signé par un procureur du roi, le voilà irrité à la seule vue de ce texte : Monsieur le Commandant, veuillez faire arrêter et conduire en prison un tel... Paul-Louis reconnaît là le style impérial, dont il a conservé l'horreur, car ce qu'il déleste le plus dans la Restauration, c'est encore ce qu'elle a hérité de l'Empire. « Tout chez

nous, écrit-il, porte empreint le caractère de ce héros, le génie du pouvoir, qui... fonda, en se débottant, un empire qui dure encore. » Et il observe avec raison que le personnel judiciaire actuel fut en grande partie chargé de faire observer les lois de l'usurpateur. Napoléon est donc responsable, en dernière analyse, de la brutalité qui préside encore aux arrestations et aux autres actes de la justice. Condamnation inattendue ! On pourra penser, sans doute, qu'il y a de la prudence dans cette tactique qui consiste à flétrir un régime déchu pour désarmer le pouvoir du jour et l'on comparera peutêtre Courier à Juvénal attaquant les contemporains sous les noms de ceux dont la cendre repose le long de la voie Flaminienne.

Mais je le crois plus sincère et moins circonspect. Il décharge sa bile trop longtemps contenue contre « le règne brillant de l'empereur et roi ». Qu'on n'aille pas non plus l'accuser de venir donner, lui médiocre officier, le coup de pied de l'âne au lion vaincu et agonisant. Il attaque Napoléon, cinq ans après sa chute, parce que le système du despotisme impérial est toujours debout, parce que la Restauration s'efforce de le continuer tout en le haïssant. « L'esprit de Bonaparte, dit-il, n'est pas à Sainte-Hélène, il est ici dans les hautes classes. » Il ne croit pas abolies ces façons tyranniques dont il eut à souffrir lorsqu'il était au service^ il les voit plus que jamais en honneur, car ceux qui ont renversé Napoléon prétendent l'imiter en tout et coucher dans le lit du grand homme. Et voilà comment Courier continue à poursuivre de ses invectives et de ses sarcasmes le captif de Sainte-Hélène, sans comprendre que cette captivité même le grandissait et sans se soucier du caractère presque religieux que, dans le souvenir, le malheur imprime aux vies des grands hommes.

Il faut noter d'ailleurs que ces lignes écrites le

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10 avril 1820, s'inspirent d'un article de Thierry paru dans le Censeur du 10 janvier. Voici comment débutait ce rédacteur en rendant compte d'un ouvrage de Salvandy intitulé : Dangers de la situation présente : « Il semble que l'homme, dont le corps est relégué loin de nos rivages sur un rocher de l'Atlantique, vive encore en esprit parmi nous ; cet esprit de malheur plane sur nos destinées... Les rois ont recueilli sur le champ de bataille ses inspirations et ses projets. Ils poursuivent les desseins du grand homme comme des lieutenants fidèles. » Courier n'invente donc rien.

S'il avait visé, dès cette époque des Lettres an rédacteur du Censeur, à devenir « l'écrivain populaire de la France », c'eût été une singulière imprudence que de s'attaquer à l'idole du petit peuple. Il n'y avait pas moins de témérité à faire l'éloge d'une institution mal vue et mal voulue de tous, celle que le public flétrissait déjà du nom de bande noire. En juillet 1819, Bureau de la Malle, le rival heureux de Courier à l'Académie des Inscriptions, venait précisément de publier dans le Conservateur un article intitulé : la Bande noire. C'était une satire contre certains accapareurs qui achetaient des châteaux du moyen âge et les convertissaient en carrières. Hugo de son côté n'allait pas tarder à flétrir dans une ode ces pilleurs d'épaves qui, démolissant les vieux donjons, défiguraient l'ancienne France : le poète qui chanta la naissance du duc de Bordeaux avait le culte du moyen âge par ardeur royaliste autant que par amour de la couleur et du pittoresque. Sa douleur fervente adressait cette apostrophe aux édifices menacés :

Témoins que les vieux temps ont laissés dans notre âge, Gardiens d'un passé qu'on outrage,

Ah ! fuyez ce siècle ennemi !

Croulez, restes sacres, ruines solennelles * î

Artistes, lettrés et gens de goût livrent le bon combat contre ces louches entrepreneurs de ruines : Courier est dans le camp opposé. Quelle singulière contradiction chez un savant qui adore la langue du xvi*' siècle, cherche à la faire revivre, à sauver les tournures, les expressions de Marot, de Montaigne, d'Amj'ot et de Marguerite de Navarre ! Eh bien, voilà pourtant qu'il étale, dans une de ses plus jolies lettres au Censeur^ cet étrange paradoxe en faveur de la bande noire. A vrai dire, il n'a pas encore le courage d'en prendre la responsabilité ; il met son plaidoyer cynique dans la bouche d'un voisin, «homme bizarre qui se mêle de raisonner » ; il pousse même la prudence jusqu'à se déclarer peu persuadé. Mais bientôt, il se montrera moins circonspect : dans le Simple discours^ il reprendra franchement à son compte la même opinion et s'écriera : « Je prie Dieu pour la bande noire. » C'est qu'à ses yeux cette société si décriée offre au public deux avantages rares : 1° faire propriétaire, sans dépouiller personne, l'homme qui n'est que mercenaire; 2° « donner la terre au laboureur », c'est-à-dire à celui qui sait en tirer le meilleur parti.

Ainsi présentée, cette thèse ne semble point si choquante que cela. Sans doute, si nous évoquons le passé, les grands souvenirs, à lafaçondes archéologues ou des poètes, nous ne pouvons que déplorer l'entreprise de la bande noire. Mais si l'on se place au point de vue économique et social, on ne peut blâmer Courier de favoriser les spéculateurs qui achèvent sans bruit et sans violence l'œuvre de la Révolution. Il faut se rappeler sans cesse que le lettré, que lainateur exquis des ouvrages

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