‹ Paul-Louis Courier et la restaurationChapitre 18 sur 52 · Odes, livre II · texte numérisé non relu

Odes, livre II

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de l'antiquité est doublé chez Paul-Louis d'un propriétaire intéressé, pratique, avide de la terre et de l'argent. Sous le rêveur et sous lartiste, on découvre vite un réaliste qui ne voit qu'avantages à cette dislocation définitive des fiefs. Grâce à ce morcellement, chaque paysan pourra posséder « un ou deux arpents de terre en huit ou dix morceaux, qui, labourés, retournés, travaillés sans relâche, font vivre la famille ». A une époque où les procédés intensifs de la grande culture industrialisée étaient encore inconnus, et où l'humble charrue à bœufs avait seule la mission de nourrir la nation, n'était-il pas à souhaiter que le plus de bras possible se disputassent le devoir de la conduire ? Voilà pourquoi Courier nous paraît raisonner avec clairvoyance, contrairement à ceux qui, tels l'abbé de La Mennais ou M. de Marcellus, voulaient conserver, voire même reconstituer les grands domaines démembrés par la main du paysan.

Il a d'ailleurs, pour défendre l'œuvre des bandes noires, les mêmes raisons que d'autres pour l'attaquer. Cette division incessante des propriétés qu'elle favorise, c'est la démocratisation progressive de la France, souhaitée par Courier, redoutée par ses adversaires. Un des plus éloquents de ceux-ci, le vicomte de Chateaubriand, écrivait dans le Journal des Débats : « Il faut arrêter par tous les moyens légaux cette division des propriétés qui, dans trente ans, en réalisant la loi agraire, nous fera tomber en démocratie forcée. » On voit que les deux écrivains entrevoj'aient les mêmes conséquences ; mais ils les appréciaient différemment, parce que la naissance les avait placés des deux côtés de la barricade que la Révolution éleva au milieu de notre société.

Suivons maintenant dans leur progression les idées de Paul-Louis : le morcellement de la terre, ce résultat

certain et tangible de la Révolution, a eu les plus heureux effets : 1" celui d'améliorer la culture, chaque propriétaire rural travaillant comme un jardin les quelques arpents qu'en Touraine il appelle sa « goulée de benace » ; 2° celui de relever la moralité publique ; car, du jour où il a pu s'employer sur son propre domaine, chaque ouvrier rural a senti croître son ardeur au travail. Ainsi ont disparu les paresseux, les inutiles, les mendiants, dont regorgeait la société de l'ancien régime. Le travail, en supprimant la misère, a supprimé aussi l'aumône qui est la conséquence du paupérisme.

Le travail et la moralité sont donc en corrélation étroite. Le travail crée le bien être, le bien-être développe la moralité. En voici, en effet, une conséquence certaine : les jeunes gens d'à présent gagnant facilement de quoi vivre « prennent femme dès qu ils pensent savoir ce que c'est qu'une femme ». Or, l'état de mariage est, nous dit Courier, le plus conforme aux bonnes mœurs « Peu font vœu de chasteté, parce qu'un pareil vœu sent le libertinage, ou plutôt, on sait aujourd'hui qu'il n'y a de chasteté que dans le mariage... Moins de célibataires, moins de vices, moins de débauches. » S'il y a moins de célibataires, c'est parce que l'armée est moins nombreuse que sous l'Empire : or, que font les jeunes hommes envoyés sous les drapeaux ? N'ayant point de femmes à eux, ils corrompent celles des autres. C'est un souvenir que notre officier a gardé de sa vie de garnison.

Mais il juge d'autres célibataires plus dangereux encore pour les bonnes mœurs, et ce sont les prêtres. Voici enfin Courier sur ce chapitre, qu'il traite avec une hardiesse excessive, d'aucuns diront scandaleuse, et qui dépasse de beaucoup toutes ses audaces antérieures.

Jusqu'à présent, nous n'avions pas vu poindre ce

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mépris haineux du clergé. Les Lettres écrites de France et (ïltalie ne contiennent qu'un trait injurieux pour les gens d'église : or nous avons montré ailleurs qu'il manque dans le manuscrit, qu'il a été ajouté, par conséquent, en 1825 ^

Courier s'est donc révélé soudainement ennemi des prêtres, ou plutôt des moines, dans sa VP lettre au Censeur, qui renferme une tirade véhémente contre les couvents : « Détestable sottise, qui se pratiquait jadis, de tenir ensemble enfermés, contre tout ordre de nature, des mâles sans femelles et des femelles sans mâles, dans l'oisiveté du cloître où fermentait une corruption qui, se répandant au dehors de proche en proche, infectait tout. Dieu, sans doute, ne permettra pas que ceux qui, chez nous, veulent rétablir de pareils lieux d'impureté, réussissent dans leurs desseins. Nos péchés, quelque grands qu'ils soient, n'ont pas mérité ce châtiment, notre orgueil cette humiliation. »

Voilà ce que Courier n'avait jamais osé écrire ; mais la question du célibat des prêtres l'avait préoccupé : il s'était demandé si l'observance du vœu de chasteté était fréquente chez les jeunes prêtres, et il avait conclu par la négative. Il faut reconnaître que ses idées sur ce sujet se ressentent forcément de la vie libertine qu'il a menée longtemps. On sait ses frasques à Toulouse, en Italie. Ses mœurs, d'ailleurs, n'étaient point plus dissolues que celles de ses camarades ; mais il contait ses aventures avec une liberté cynique et paraissait en faire gloire. Quand on a vécu comme Paul- Louis, on ne peut ni comprendre ni admettre qu'un homme jeune et bien portant observe rigoureusement le vœu de vivre chaste. On juge un tel vœu contraire

1. Cf. Revue d'histoire littéraire, avril 1912, De l'authenticité des Lettres de Courier.

à la nature et au-dessus des forces humaines. D'ailleurs, notre auteur a trop pratiqué Rabelais et Marguerite de Navarre et les Contes de La Fontaine et tous les écrivains dits gaulois pour n'être pas confirmé dans son opinion par ses lectures. Voilà pourquoi, en Italie, il adjurait son ami le vicaire de Rocca di Papa de se marier, lui tenant ce discours hardi, vraisemblable toutefois.

« Cher abbé, demain je me confesse, si tu veux te marier et vivre heureux. Tu ne peux l'être qu'avec une femme, et je sais celle qu'il te faut. Tu la vois chaque jour, tu l'aimes, tu péris. »

Tel est le point de vue de Courier : dans un prêtre, il ne peut voir qu'un homme. Ce qu'on appelle effort de chasteté, volonté, mortifications, secours d'en haut, en vérité il ne sait ce que c'est. Pourtant il admet que quelques prêtres aient observé leur cruel vœu pendant toute une longue existence, comme le chanoine Fortini, qu'il connut à Livourne. Mais il juge inutile de s'imposer tant de souffrances pour violer une loi bien plus sacrée que celles de l'Eglise, la bonne loi de nature ? Car, enfin, qu'un adolescent, enfermé trop jeune au séminaire, prenne une compagne. « Dieu, les hommes, le bon sens, la nature, l'Evangile et la religion le veulent; mais le pape ne veut pas. » Le vœu de chasteté n'a donc pour raison d'être que le caprice du Souverain Pontife. Courier se retrouve disciple de Voltaire et des Encyclopédistes dans toutes ces critiques contre le célibat des prêtres.

Comme les célèbres athées, libertins ou philosophes du xviii*^ siècle, il ne voit guère que des vices chez les moines ; il oppose la morale naturelle à celle des prêtres et les commandements de Dieu à ceux de l'Eglise. « Nous sommes un peuple religieux, et plus que jamais aujourd'hui. Nous gardons les commandements

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