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de Dieu bien mieux depuis qu'on nous prêche moins. Ne point voler, ne poinl tuer, ne convoiter la lemme ni l'àne, honorer père et mère, nous pratiquons tout cela mieux que n'ont fait nos pères, et mieux que ne font actuellement, non tous nos prêtres, mais quelquesuns revenus de lointain pays. »
Par là, Courier introduit une distinction qui lui est chère entre les ecclésiastiques restés en France pendant la Révolution et ceux qui ont partagé la vie errante et vagabonde des émigrés. Ces derniers, à courir le monde n'ont gagné que des vices ; leur « hardi regard fait rougir nos jeunes filles ». Et il en cite des exemples, comme le grand vicaire de S..., « ancien aumônier d'un régiment de Croates ». « Sain, gaillard et dispos, se tenant aussi bien à cheval qu'à table, il disait bravement sa messe sur un tambour et ne pouvait souffrir que déjeunes officiers restassent sans maîtresse, lorsqu'il connaissait des filles vertueuses qui n'avaient point d'amant. »
L'auteur de ces lignes ne fait au fond qu'intervenir dans la querelle violente engagée entre le clergé assermenté et le clergé réfractaire, et l'on voit avec quelle netteté il prend parti pour ceux de nos prêtres qui avaient accepté la constitution civile. De son côté, le maire de Véretz, le sieur de Beaune, prenait parti en sens inverse en rouant de coups le vieux curé qui n'avait pas émigré. Telle était, sous la Restauration, la façon d'entendre la tolérance.
Parmi de tels enragés, la modération n'aurait pas été comprise, elle n'aurait pu passer que pour timidité. Nous voyons les passions s'enflammer au contact des passions : le zèle religieux du gouvernement ne fait qu'irriter contre la religion ceux qui se regardent comme affranchis de l'Eglise depuis la Révolution. Fautil donc blâmer Courier d'avoir signalé cet esprit d'oppo-
sition si naturel au peuple de France ? Le duc d'Angoulême, nous dit-il, « visite les églises et baise les reliques. Le peuple qui voit cela en aime d'autant moins l'église et les reliques. » Et pourquoi le clergé est-il si impopulaire ? Parce que les ultras et les ministres ne se préoccupent que de le faire respecter et de l'enrichir. Tantôt il est question de lui restituer ses bois vendus comme biens nationaux, tantôt on lui vote sur le budget des suppléments d allocation. Courier nous indique un moyen iniaillible de lui rendre les sympathies qui chaque jour davantage s'éloignent de lui ; c'est, dit-il, de le persécuter. « Au lieu de gager les prêtres, mettez-les en prison et défendez la messe ", demain le peuple sera dévot, autant qu il le peut être à présent qu'il travaille. » Avec une admirable clairvoyance, il déclare encore que « la religion doit plus aux gens de 93 qu'à ceux de 1815 ». Ne semble-t-il pas ainsi prévoir et annoncer l'étonnante renaissance religieuse qui marque, sous la République anticléricale, les premières années du XX' siècle ?
Ainsi le peuple deFrance, toujours frondeur, attaque la religion parce que le gouvernement s'intéresse pour elle. Mais voici maintenant une autre constatation de Courier : le mal le plus grave de l'époque est, dit-il, l'indifférence en matière religieuse et, à l'appui de sa thèse, il invoque La Mennais et son livre récent.
Comment concilier cette indifférence avec les passions religieuses si violemment affichées à la tribune ? Il semble qu'il y ait contradiction. Indifférence, ditesvous, quand libéraux et ultras sont aux prises à propos des missions ? — Eh oui, indifférence au sujet du dogme lui-même et des vérités qu'enseigne la religion. De quoi donc s'agit-il dans les discussions des chambres ? Du revenu des prêtres, des intérêts tem-
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porels de l'Eglise. — Que la religion soit honorée, que les curés et desservants soient bien paj^és, que le peuple assiste aux oiïices, voilà toute la question. Mais il en est une autre plus élevée dont le clergé ne se préoccupe pas ; c'est de savoir si la foi est sincère. Telles sont les réflexions que suggère à Courier la question religieuse si ardemment débattue autour de lui. On voit que l'audace de ses attaques contre le clergé ne pouvait guère être dépassée ; mais le Censeur européen qui les avait publiées n'allait pas tarder, comme les autres journaux, à être paralysé par des lois de réaction violente.
Dès l'ouverture de la session de 1819-1820, Decazes, effrayé des progrès de l'esprit libéral, prenait la résolution de modifier la loi électorale, cette loi instrument de régénération politique, que lui-même avait donnée à la France. Elle a, certes, contribué à sa fortune ; mais, en assurant tôt ou tard le triomphe des libéraux dans la Chambre élective, elle menaçait l'avenir du ministre. D'autre part, le général Dessoles, Gouvion-Saint-Cyr et le baron Louis, plus clairvoyants, voyaient dans les doctrines contre-révolutionnaires le véritable péril pour la royauté ; ils ne s'efYrayaient point à la pensée de gouverner avec une majorité libérale : c'est pourquoi ils voulaient conserver la loi telle qu'elle était. Mais le roi, mis en demeure de départager ses ministres, s'étant prononcé en faveur du comte Decazes, les dissidents durent abandonner leurs portefeuilles. Ils furent remplacés, en novembre 1819. par le général Latour-Maubourg, MM. Roy et Pasquier. Ce dernier surtout allait imprimer à la politique du cabinet une orientation nettement contraire aux vœux des libéraux. Les journaux de l'opposition ne s'y trompèrent point. Le Censeur européen, très alarmé, écrivait : x M. Pasquier ne s'est-il pas montré à toutes les époques l'apôtre le plus
sincère du despotisme, l'ennemi de toutes nos libertés, de la liberté de la presse surtout ? »
Ces craintes n'étaient que trop fondées. Il ne fut plus possible à Courier d'insérer dans son journal favori tous les articles qu'il composait. C'est ainsi qu'il dut garder en portefeuille, « à cause des circonstances », deux lettres qu'il publia un peu plus tard, avec les autres, en une brocliure, sous ce titre : Lettres au rédacteur du Censeur, par Paul-Louis Courier, cultivateur ; à Paris, chez Aimé Comte, libraire, 1820.
La VHP quoique non insérée dans le Censeur^ n'était qu'une réponse à un article qui avait paru, le 3 février 1820. dans ce journal. Le rédacteur s'y plaignait en ces termes de la conduite du ministre Decazes envers les Chambres et de son entêtement à vouloir changer la loi des élections :
« La France pourra être le jouet des factions, son gouvernement pourra être à ses yeux un objet de méfiance ou de haine : mais la loi des élections sera renversée. Nouvel Erostrate, M. Decazes périra ; mais du moins il s'immortalisera par des ruines. Peu lui importe que son nom passe à la postérité chargé des malédictions de ses contemporains : il ne tient pas plus à leur amour qu'il ne tient à leur estime et à leur confiance ; pour lui le succès est tout.. .
« Rien ne prouve mieux combien il se croit assuré du succès que les injures prodiguées à la Chambre et la légèreté avec laquelle les ministres la traitent depuis qu'elle est convoquée. Certes, à aucune époque, même sous Bonaparte, les ministres n'eurent moins d'égards et ne montrèrent tant de dédain pour la représentation nationale. »
A cela, Courier répond aussitôt : M. Decazes « ne nous méprise pas à proprement parler », mais peutêtre « qu'il entre dans ses vues, pour quoique combi-
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naison de politique profonde que nous ignorons vous et moi, de parler de la sorte, de se donner pour un homme qui l'ait peu de cas de nous et de nos députés ». En réalité, le ministre « nous ignore » parce qu'il n'est pas du même pays que nous, parce qu'il est de la cour. Et Courier met ainsi sur le tapis la cour, dont il trace aussitôt un portrait répugnant. C'est là qu'il donne cette célèbre définition : « La cour est un lieu bas, fort bas, fort au-dessous du niveau de la nation. » Et il le prouve au moyen d'une démonstration comico-scientifique : tout l'argent qui coule de nos poches « y va, jusqu'au moindre sou » ; donc la cour est au-dessous de nous, donc c est « un trou, non un sommet, comme il paraît aux yeux du stupide vulgaire ». Quant aux vices des courtisans, il y reviendra, en insistant davantage, dans le Simple discours. Mais il ne craint pas de dire, en employant déjà les gros mois d'adultère et de prostitution, que c'est par les femmes qu'on s'enrichit à la cour. En terminant, il enveloppe dans la même réprobation gentilshommes de Louis XYI et de Bonaparte, nobles de race et nobles « par grâce ».
La lettre IX*^ parut dans le Censeur le 13 mars 1820. Ecrite au lendemain de l'assassinat du duc de Berry, elle répond, avec esprit, à ce débordement inouï d'invectives contre la presse dont le drame du 13 février devint le signal éclatant. « C'est l'imprimerie qui met le monde à mal » ; donc sus aux journaux, à la liberté d'écrire et aussi à celle de parler et même de penser. Courier, qui est arrivé à manier l'ironie avec l'art le plus consommé, semble s'amuser lui-même autant qu'il nous divertit, en montrant les vieilles monarchies, les vieilles institutions, les bons vieux abus d'ancien régime menacés par les progrès de l'écriture, puis de l'imprimerie. Toute sa haine des courtisans, des gens en place éclate dans cette satire : il les peint cupides,
cruels, applaudissant aux supplices, aux exécutions : toute sa sympathie va aux petites gens qui travaillent et font vivre la cour. Il faut voir comme il excelle à rendre le mépris avec lequel les gens de cour, les grands propriétaires s'expriment sur le compte de cette race inférieure : « O terrible influence de cette race qui ne sert ni Dieu ni le roi, adonnée aux sciences mondaines, aux viles professions mécaniques !... Un ouvrier, un misérable ignoré dans son atelier, de quelques guenilles fait une colle, et, de cette colle, du papier qu'un autre rêve de gaufrer avec un peu de noir ; et voilà le monde bouleversé... Diabolique industrie I rage de travailler, au lieu de chômer les saints et de faire pénitence ! Il n'y a de bons que les moines, comme dit AI. de Coussergue, la noblesse présentée et messieurs les laquais. Tout le reste est perverti, tout le reste raisonne, ou bientôt raisonnera. » On voit que, dans cette tirade, il exprime les rancunes des royalistes contre la gent jadis corvéable, aujourd'hui émancipée. Celle ironie fait penser à celle de Voltaire : voyez son pamphlet : De Ihorrlhle danger de la lecture, où un souverain hébété interdit les livres de peur « qu'il ne s'en trouve qui pourraient réveiller le génie de nos cultivateurs et de nos manufacturiers ».
Pas plus que la VHP, la X^ lettre au rédacteur du Censeur ne put paraître dans ce journal ; datée du 10 avril 1820, composée au milieu d'événements graves et menaçants pour la liberté, elle nous apporte l'écho des violentes discussions dont venait de retentir la Chambre des députés.
Après avoir fait voter le projet de loi qui suspendait la liberté individuelle, le gouvernement, toujours conduit par les ultras, présentait un nouveau projet sur la suspension de la liberté de la presse. Plus absolue^ plus oppressive que celles de 1814 et de 1815, la loi
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proposée soumettait à la nécessité de l'autorisation royale et à la censure tous les écrits politiques paraissant par cahiers ou livraisons, quel que lut leur mode de publication. Ainsi devaient disparaître non seulement tous les journaux indépendants, mais tous les écrits périodiques qui, telle la Minerve ou \2i Bibliothèque historique, avaient pu parfois suppléer au silence des journaux en dénonçant les plus graves attentats à la liberté.
Toute la gauche, tous les députés de l'opposition libérale allaient combattre avec l'énergie du désespoir une loi qui était l'arrêt de mort du parti qu'ils représentaient. Parmi eux, le général Foy, Manuel et Benjamin Constant attaquèrent le projet en déployant alternativement les ressources d'une dialectique subtile et d'une énergie inlassable. Dès le début de la discussion de ces lois oppressives, Foy avait déchaîné à la Chambre un violent tumulte. Il invoquait la nécessité pour les ministres présents ou futurs d'embrasser les intérêts nationaux avec franchise et fermeté. Faute de le faire, ils devraient, disait-il, chercher leur appui « dans une minorité si faible que cette minorité n'a pu dominer qu'au moment où les étrangers occupaient notre territoire. » S échauffant peu à peu, il en vint à dire : sans les Alliés, «dix mille insurrections se seraient succédé, tant étaient multipliés les actes arbitraires les plus révoltants, les vexations, les persécutions, les humiliations de tout genre ; et croyez-vous que sans l'étranger, sans la crainte de voir notre pays livré à toutes les horreurs de la dévastation, nous aurions souii'ert les outrages d'hommes que, pendant trente ans, nous avons vus dans 1 humiliation et dans l'ignominie * ? »
A ces mots, les plus violents murmures s'élèvent à
1. Discours du général Foy, Paris, Moutai'dier, 1826, 2 vol. Dans les histoires de la Restauration, ces paroles sont souvent citées inexactement.
droite, et M. de Corday, descendant de son banc, crie à l'orateur : a Vous êtes un insolent. » Malgré la tempête soulevée et un rappel à l'ordre, Foy continue en déclarant avec force « qu'on ne peut gouverner la France qu'en respectant sa liberté ».
Le général et son interrupteur se rendirent le lendemain sur le terrain pour se battre au pistolet. Foy, qui tira le premier, déchargea son arme en Tair. Deux jours plus tard, étant à la tribune pour recommander une pétition, il demanda à s'expliquer sur cette affaire, ce qu'il fit en ces termes : « J'ai voulu désigner cette poignée de délateurs et d'oppresseurs de 1815 que, pendant ma carrière active detrente ans, jen'avais rencontrés sous aucune bannière, ni dans aucun des chemins de l'honneur. La vivacité même de mes expressions ne prouve-t-elle pas suffisamment qu'on ne pouvait pas les appliquer à une classe nombreuse de citoyens qui a beaucoup et longtemps souffert, à des hommes que j ai combattus corps à corps, et conséquemment avec estime, à Berchem et dans vingt autres rencontres, à des Français qui, rentrés en France depuis dix-neuf ans, y rencontrèrent tout de suite la considération qui, dans tous les temps possibles, s'attache naturellement à tout ce qui a été élevé dans la société. »
«... Je serais le plus malheureux des hommes si de fausses interprétations, données à mes paroles par mes anciens et nombreux compagnons d'armes ou par d'autres, introduisaient de nouveaux éléments de discorde dans notre pays, qui n'a besoin que de paix et d'union. »
Ainsi le fougueux orateur se défendait de toutes ses forces d'avoir voulu insulter les émigrés. Mais si son explication fut accueillie par les bravos de la droite, en revanche la gauche et le public des tribunes, venu pour applaudir à ses audaces, demeurèrent muets et cons-
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ternes. Bien plus, le Constitutionnel, organe du parti auquel appartenait le général Foy, tint à insister sur Tattitude morne et silencieuse observée par les libéraux, qui ne pouvaient admettre ces politesses adressées à des ennemis politiques. Tel était l'état des esprits ; nous verrons que Courier partageait bien vivement cette manière de voir et qu'il ne put assez railler son ancien compagnon d'armes d'avoir voulu « embrasser les auteurs des Notes secrètes ».
Aumilieu de passions aussi excitées, on devine ce que pouvait être la discussion de la loi d'exception contre la liberté de la presse. Chaque séance, dit un historien, eut ses cris, ses emportements et son tumulte. Seuls, au reste, les députés de l'opinion libérale occupaient la tribune ; mais c'était en vain qu'ils faisaient ressortir la profonde impuissance de la censure comme garantie de tranquillité intérieure. « Combien de révélations utiles, s'écriait Foy, n'a pas fait éclore la liberté de la presse ? » Et Benjamin Constant confirmait cette vue de la façon laplus précise, en venant rappeler à la tribune ce qui s'était passé à Lyon en 1817 : « Qu'est-il advenu. Messieurs ? Une conspiration vraie ou fausse a éclaté. Beaucoup d'hommes ont été mis à mort, et, durant un assez long temps, l'instrument du supplice a parcouru les campagnes. Eh bien ! tout cela s'est fait sans que le gouvernement sût précisément ce dont il s'agissait. Le gouvernement en est convenu lui-même, car, après que les exécutions avaient eu lieu, après que tout, par conséquent, était irréparable, un maréchal de France (Marmont) a été envoyé sur le théâtre sanglant de tant de sévérités redoublées. En attendant, l'on avait incarcéré, jugé, condamné, exécuté, le tout sans bien savoir pourquoi : car si l'on n'eût pas senti le besoin de l'apprendre, la mission tardive de M. le maréchal Marmont n'eût pas été reconnue nécessaire.
... Messieurs, ne sentez-vous pas qu'il n'en aurait point été ainsi, s'il y eût eu alors, dans le département du Rhône, un seul journal libre ? »
A lanalyse rapide de ces discours, ajoutons quelques traits afin de compléter le tableau que présentait la Chambre en ces journées de mars 1820.
Dans leur haine passionnée des libertés publiques, certains royalistes, loin de rassurer l'opinion, prenaient plaisir à montrer les mesures proposées comme le début d'une politique d'extermination de tout ce qui subsistait de la Révolution. Ainsi, le député Benoist osa dire, dans la séance du 27 : « On nous parle sans cesse de contre-révolution, comme si elle était à faire ! Mais elle est laite la contre-révolution ; elle a été faite par la Charte... » Ainsi, prenant leurs désirs pour des réalités, les royalistes cherchaient à enlever aux libéraux jusqu'à l'espoir d'un gouvernement vraiment constitutionnel et à décourager leurs efforts .
C est au milieu de cette fermentation des esprits, et au lendemain de ces scènes, que Courier rédige l'éloquent pamphlet qui forme la X" lettre au rédacteur du Censeur. Avec une singulière vigueur, il prend à partie les ministres et leurs complices les ultras, tous ceux qui sont accusés de rédiger des Notes secrètes à l'usage des puissances étrangères.
Ce n'est plus le sceptique et le dilettante des Lettres écrites de France et d'Italie. Ce n'est plus même le lettré élevant noblement la voix en faveur des victimes de Luynes. C'est un Courier nouveau, qui s'est échautfé au milieu de ce grand foyer d'effervescence qu'était la France de 1820. La passion politique est enfin entrée dans son cœur. Lui qui, depuis longtemps, ne rêvait que d être un homme de lettres, lui qui souhaitait surtout de vivre loin du bruit, voilà que, par hypothèse, il siège à la Chambre, et qu'il prend la parole sur la
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question de la liberté de la presse. Alors, il écrit l'admirable discours qu'il eût rêvé de prononcer contre les émigrés et leurs alliés, les représentants des puissances étrangères . On le trouve, dans cette virulente apostrophe, tel que l'ont fait et le spectacle de cinq années d'injustice et les iniquités des royalistes et ses propres ressentiments et aussi les griefs de la France opprimée par une coterie.
Homme du peuple (car tel il est devenu à force de vivre avec les paysans), il repousse et condamne les formes polies dont les libéraux enveloppent leur opposition Comme il ne croit nullement à la sincérité de ses adversaires, il raille les députés de son opinion de se laisser prendre aux jérémiades de la droite. « En bonne foi, dit-il, il faut être un peu de son département pour croire qu'il s'agit du roi, lorsqu'on crie : vengez le roi. » Cette épigramme s'adresse au plus éloquent des défenseurs de la liberté, au général Foy lui-même, qui est blâmé de se montrer orateur trop courtois et polémiste trop loyal. Il fait trop « preuve de la bonne éducation qu'il a reçue de ses parents ».
Benjamin Constant n'est pas mieux traité : pure naïveté, aux yeux de Paul-Louis, que son argument sur les journaux libres qui auraient pu empêcher les exécutions de Lj'on, en apprenant aux ministres qu'il n'y avait point eu là-bas l'ombre d'une conspiration. En somme, Courier accuse les libéraux d'être trop simples et trop francs en face de ministres qui vivent d'intrigues ; il ne raille pas avec moins d'amertume la courtoisie dont ils ont fait preuve au cours des débats. Cette décence qui « est de rigueur dans un gouvernement constitutionnel », voilà ce que ne saurait approuver le vigneron de la Chavonnière. Il applaudit aux invectives, aux élans passionnés d'un « Démosthèneen
fureur » ; précisément Foy a failli le transporter d'aise, « dans ce moment de verve applaudi de toute la France», où il a paru dire si crûment leur fait aux émigrés. « S'il eût continué sur ce ton, s'il eût pu soutenir ce style, la scène changeait. » Mais hélas ! Foy s'est arrêté trop tôt, ou plutôt il a changé de ton, puisqu' « il aima mieux rendre hommage aux classes élevées ».
Ce n'est pas Courier qui trouverait des compliments à faire à ces gens du monde, à ces courtisans. Pour lui, il est peuple, suivant le mot de La Bruyère ; il est peuple et n'est que cela. Il ne saurait pactiser avec l'ennemi, c'est-à-dire avec les nobles ; il n'a que moqueries et injures pour ces « classes élevées » auxquelles Foy rend hommage. Il voudrait être à la Chambre et y représenter, au contraire, « les classes inférieures de son département ».
Quel beau portrait il nous trace alors de cette classe populaire, qu'on appelle aujourd'hui la démocratie française ! Il la montre industrieuse, exerçant tous les arts de la paix, assurant par son labeur le bien-être du pays, dont elle est en même temps l'ornement au point de vue artistique, intellectuel et moral ; il la peint capable en outre, aux heures sombres de l'invasion, de défendre le sol de la patrie mieux que ne fit le glorieux empereur avec sa « troupe dorée ».
Et sur ce point, il est certain que l'histoire lui donne raison. N'est-ce pas le peuple, l'armée des volontaires, qui a triomphé à Valmy, à Jemmapes, à Fleurus, tandis que la grande Armée succombait en Russie, en Saxe, à Leipzig et à Waterloo ?
En 1820, la classe populaire savait se battre, aj-ant fait l'apprentissage de la guerre sous la Révolution ; et Courier pouvait écrire : « Il n'est vilain qui là-dessus n'en remontre aux descendants desDuguesclin. Georges le laboureur, André le vigneron, Pierre, Jacques le
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bon homme, et Charles qui cultive ses trois cents arpents de terre, et le marchand, l'artisan, le juge, l'avocat, et notre digne vicaire, tous ont porté les armes, tous ont fait la guerre. Ah ! s'ils n'eussent jamais eu le grand homme à leur tête... jamais nos femmes n'eussent entendu battre vos tambours. »
Courier suppose alors les Alliés envahissant à nouveau la France : il leur montre les gens du peuple prêts à faire contre eux le coup de feu :
« Ces gens-là et leurs enfants, si vous venez les piller au nom de la très sainte et très indivisible Trinité, eux, au nom de leurs familles, de leurs champs, de leurs troupeaux, vous tireront des coups de fusil... Lorsque vous marcherez en Lorraine, en Alsace, n'approchez pas des haies, évitez les fossés, n'allez pas le long des vignes ; tenez-vous loin des bois, gardez-vous des buissons, des arbres, des taillis, et méfiez-vous des herbes hautes ; ne passez point trop près des fermes, des hameaux, et faites le tour des villages avec précaution, car les haies, les fossés, les arbres, les buissons feront feu sur vous de tous côtés, non feu de file ou de peloton, mais feu qui ajuste, qui tue ; et vous ne trouverez pas, quelque part que vous alliez, une hutte, un poulailler qui n'ait garnison contre vous... Il y a peu de plaisir à conquérir des gens qui ne veulent pas être conquis... Rien ne dégoûte de ce métier comme d'avoir affaire aux classes inférieures. Mais ne perdez point courage ; car si vous reculiez, s'il vous fallait retourner sans avoir fait la paix ni stipulé d'indemnités, alors peu d'entre vous iraient conter à leurs enfants ce que c'est que la France en tirailleurs, n'ayant ni héros ni péquins. «
Admirons chez l'écrivain cet âpre patriotisme, qui est celui du paysan. Courier n'aime pas la guerre dont la fin dernière est de faire gagner des grades, des galons
et des dotations à la « troupe dorée ». Il l'a toujours raillée. Il ne comprend que la guerre quia pour but de repousser l'envahisseur : la guerre des volontaires de 1792. Cet état d'esprit est. il faut l'avouer, assez rare chez un ancien officier. Les amis de la discipline blâmeront cette indépendance d'esprit, mais elle prouve du moins que jamais homme ne fut plus dégagé que Courier des préjugés de caste ou de métier.
D'ailleurs, ces pages méritent de compter parmi les plus belles et les plus éloquentes qu'il ait écrites. Pourquoi donc ne sont-elles pas plus connues? Nul critique ne les cite. Lorsque Courier élève la voix en faveur de sa patrie, on ne daigne l'entendre. Pourquoi ne veut-on consentira voir en lui que l'écrivain railleur et sceptique, capable de saper et de détruire ?
Trop inaperçues du temps de l'auteur, trop oubliées de notre génération, ces dernières Lettres au rédacteiirdii Censeur doivent être citées à côté des discours les plus brillants des Foy et des Benjamin Constant. Dans ses harangues enflammées par la conviction patriotique, le premier n'eut point plus de vigueur ; le second ne fut ni plus pénétrant ni plus subtil. Enfin le style de ces deux orateurs n'a pas conservé autant de verdeur et de jeunesse que celui de Courier.
Les Lettres au Censeur semblent écrites d'hier tant le style en est resté jeune et vivant : et toutefois une étude attentive nous le montrera tout émaillé d'archaïsmes. Nourri d'Amyot et des écrivains du xvi" siècle, Paul- Louis s'était donné le plaisir d'étaler son savoir en composant le joli pastiche de Daphnis et Chloé. Mais depuis lannée 1810, et la réimpression des Pastorales en 1813, il avait paru oublier dans ses tiroirs les cahiers d'expressions tirées des vieux auteurs.
Son premier écrit politique, la Pétition aux deux Chambres, ne porte point la trace de ses lectures : dans
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les mémoires rédigés à l'occasion de ses procès, le style est travaillé, concis, plein d inversions déjà savantes ; mais l'auteur imite plutôt Lysias et les attiques qu'il ne songe à Rabelais ou à La Fontaine. Ainsi Courier ne savait pas encore adapter à des œuvres d'actualité le pittoresque vocabulaire du xvi" siècle. Mais il continuait à s'en imprégner, pour ainsi dire, en se nourrissant d'auteurs tels que Bonaventure Despériers et Brantôme, pendant les années fécondes de sa retraite à la Chavonnière. Il faisait provision d'archaïsmes qui allaient lui permettre de corriger et d'enrichir encore sa traduction de Daphnis et Chloé en 1821 et 1823.
En attendant il devait hardiment appliquer à ses écrits de circonstance les tournures anciennes et les mots vieillis qu'il avait appris ; nous voyons apparaître, dès la IV"" lettre au Censeur, des expressions telles que celles-ci : constituer es prisons, les gens de l'empereur qui happent au nom du roi ; dans la V% on trouve de vieux termes comme : fouir des haricots, mal voulus d'un chacun, etdes inversions qui sentent leur xvi^ siècle. A partir de la VP lettre, la saveur archaïque est encore plus prononcée ; on y lit par exemple : Messire Jean Chouart... confortait le dolent ; il est donc force que le peuple croisse ; ainsi fait-il ayant repos, biens et chevances. Courier fait, on le voit, la transposition du sujet ; il use aussi du procédé qui consiste à ne pas répéter, dans une énumération, l'adjectif soit indéfini, soit possessif. Exemple : de quelque nation, condition, mérite ou qualité... ; faites un juste éloge de notre dévotion, bonne conduite, soumission.
Enfin la X'^ lettre renferme une belle collection d'archaïsmes que nous demandons au lecteur la permission de rapporter : comme le scandale est néces-
saire..., aussi sont les conspirations ; n'y ayant ni complots ni machinations... que voulez- vous que fasse...? Ce sont habiles gens, sages et bien disants ; autre chose ne leur a manqué... ; et avec tout cela n'ont su se faire écouter ; ils se laissent ferrer et monter à tous venants ; ne les écoutez mie ; soit à vous, soit à vos féaux ; parce qu'autrement ne se peut...
Ce mélange ingénieux d'archaïsmes à la langue de Voltaire a créé l'originalité profonde du style de Courier. Ainsi, ayant acquis par une longue et patiente étude l'usage du vieux français, il a voulu en tirer parti au profit de sa réputation littéraire; voilà pourquoi les écrits, quels qu'ils soient, qui désormais sortiront de sa plume devront à ces tours vieillis leur cachet et leur saveur. Le style de Daphnis et Chloè et de la traduction d'Hérodote ne sera plus une exception dans l'œuvre de Paul-Louis ; tous ses autres ouvrages seront imprégnés du même parfum d'archaïsme, mais plus particulièrement le Simple discours.
Ces dernières Lettres au Censeur se signalent à la fois par l'éclat d'un style original et piquant et par la chaleur des convictions ; il nous apparaît donc que la critique les a beaucoup trop négligées et n'a su leur assigner, ni dans l'œuvre de Courier ni dans la littérature du temps, la place qu'elles méritent. Nous ne connaissons guère qu'une page qui leur rende justice; mais cette page est de Courier lui-même. Loin de blâmer la franchise avec laquelle il admire ses œuvres, nous lui saurons gré, comme Carrel, du « peu de façon et de déguisement avec lequel il s'est rendu ce petit témoignage d'une bonne conscience ».
uhes Lettres au Censeur, écrit leur autour, révélèrent au public ce talent et ce courage nouveau d'un sincère
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ami du pays, dont l'esprit élevé au-dessus de tous les préjugés voit partout la vérité, la dit sans aucune crainte, et la dit de manière à la rendre accessible à tous, vulgaire, et si l'on veut même, triviale et villageoise. Ajoutez à cela que, par un prodige tout à fait inouï, cet écrivain qui semble ne chercher que le bon sens, s'exprime avec une pureté, une élégance de langage entièrement perdue de nos jours, et qui empreint ses écrits d'un caractère inimitable. »
« S'il est impossible a dit Carrel, de rien ajouter à cet éloge, on conviendra aussi qu'il n'y a rien à en ôter. » Pour notre part nous ferons à Courier un seul reproche : c'est qu'il n'apporte à ses opinions aucune réserve, aucun correctif; il en résulte que ses thèses sont souvent trop absolues. Mais c'est, croyons-nous, la seule critique raisonnable qu'un esprit, exempt de préjugés conservateurs, puisse adresser à ces pages vigoureuses.
Sainte-Beuve, beaucoup trop sévère dans l'ensemble de ses jugements sur Courier, ne les a point goûtées. Que dis-je ? Elles lui semblent peu sensées. L'auteur des Lettres au Censeur n'a-t-il pas eu le tort de s'affirmer comme étant « le plus anti-bonapartiste possible » ?
C'est un honneur pourSarceyde s'être montré plus perspicace ou plus juste que l'auteur des Lundis ; il a compris le premier que c'est dans ces lettres qu'il faut chercher surtout la maturité du talent de Courier pamphlétaire, qui avait fait des progrès immenses depuis la Pétition aux deux Chambres. Depuis qu'il avait tourné vers le journalisme son talent longtemps sans emploi, il avait acquis à la fois une souplesse et une assurance qui manquaient à ses écrits antérieurs.
Voilà donc l'homme dont le despotisme impérial avait failli étouffer ou borner le génie : découragé par
les menaces et les poursuites qui accueillirent sa Lettre à Renouard, il s'était juré de ne plus rien publier. Sans doute il aurait pu, du fond de sa retraite studieuse, fignoler quelques lettres à sa cousine en déployant beaucoup d'art sur de tout petits sujets ; mais il n'aurait jamais été ni « l'écrivain patriote de sa commune », ni « l'homme populaire de toute la France ». Car, sous l'Empire, non seulement le pouvoir était tyrannique, mais sa rigueur empêchait même qu'il pût y avoir un public disposé à prêter aux productions de l'esprit une attention bienveillante : silence sur toutes les questions qui peuvent passionner l'opinion, pas de discussion ; telle était la consigne : « au fait la grande affaire de ce siècle, c'est le débotté. » La Restauration marque déjà un immense progrès : la presse, quoique surveillée et souvent entravée ou réprimée, existe pourtant ; on peut exprimer ses opinions, même politiques, à condition de garder quelque mesure. Courier, charmé au fond de ce réveil de la pensée, s'empresse d'en profiter ; après quelques essais moins éclatants, il trouve dans ses Lettres au Censeur une occasion de se faire connaître du public, en donnant son avis, un peu crûment parfois, sur les affaires du jour. Tout en combattant la Restauration, il trouve donc qu'elle vaut cent fois mieux que le régime de Napoléon.
Enhardi, grisé de son courage et de ses premiers succès, il veut user de son droit de voler, ainsi que de son droit d'écrire. Payant en Indre-et-Loire plus de mille francs d'impôts directs, Courier y était électeur de droit ; mais le préfet de Waters, se souciant peu d'un tel votant, avait eu soin de l'écarter de la liste électorale. A ses réclamations on répondit par celte note qui émanait du maire, son éternel ennemi : Courier, propriétaire domicilié à Paris. Irrité de cette escobardcrie,
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Paul-Louis lance son célèbre l'aclum A MM. du Conseil de Préfecture à Tours.
Il faut surtout y louer l'attitude crâne et dégagée qu'il prend enlace du public, souverain juge des coups. C'est dans ce document qu'il commence, avec une véritable rouerie d'homme politique, à arranger son personnage, suivant le mot d Armand Carrel ; il rappelle que « les chances de la guerre et l'étude des arts » l'ont conduit tour à tour à Vienne, à Rome, à Naples.
« Certes, quand je bivouaquais sur les bords du Danube, mon domicile n'était pas là. Quand je retrouvais, dans la poussière des bibliothèques d'Italie, les chei's-d'œuvre perdus de l'antiquité grecque, je n'étais pas à demeure dans ces bibliothèques. Et depuis, lorsque seul, au temps de 1<S15, je rompis le silence de la France opprimée, j'étais bien à Paris, mais non domicilié. »
Voilà un ingénieux mouvement oratoire. Courier d'ailleurs , conseillé par la rédaction du Censeur , fit dresser un acte de notoriété établissant son domicile dans la commune de Véretz, et il gagna aisément une cause si juste.
Après avoir pris part au vote, il raconta les incidents de l'élection dans sa deuxième Lettre particulière. MM. Desternes et Galland ont loué son exactitude ; on en sera bien plus frappé lorsque nous aurons fait passer sous les yeux du lecteur partie du procès-verbal olhciel de cette élection, conservé aux Archives.
Présidé par le comte de Villemanzy, pair de France, le collège électoral se réunit, le 13 novembre 1820, dans la grande salle de la mairie de Tours, à 9 heures du matin. Cejour-là, on nomme les membres du bureau ; la liste des électeurs est par eux arrêtée et signée.
Le lendemain, nouvelle réunion : de Villemanzy donne lecture de la proclamation du roi du 25 octobre.
Aussitôt tous les électeurs se lèvent pour crier : Vive le roi, vivent les Bourbons, vive le duc de Bordeaux, vive la duchesse de Berry. Puis le « noble pair, dont le père n'était ni pair ni noble », prononce un discours où il invite les électeurs à « seconder par leurs votes les vues de Sa Majesté pour assurer le repos, la gloire et le bonbeur de notre commune patrie » .
Alors on procède au vote par bulletin de liste contenant deux noms. « Une boëte destinée à recevoir les bulletins a été placée sur le bureau et fermée par deux cadenas dont les clés ont été déposées entre les mains de M. le Président et de l'un des scrutateurs. L'appel ayant commencé, les électeurs sont venus successivement écrire leur vote sur le bureau sur des bulletins qu'ils ont reçus à cet effet de M. le Président. Il les lui ont remis écrits et fermés... »
Fermés ! la belle garantie d'indépendance, puisqu'on les rédige sous l'œil du président ! et qu'il peut toujours se produire des incidents comme celui que nous conte le Courrier français. C'était aux élections de 1824, à Paris. « Un électeur monarchique se trompant dans lorthographe du nom du candidat ministériel, le Président l'en avertit : grand merci, répondit l'électeur, vous me faites apercevoir que je commets une méprise et que vous commettez une indiscrétion. »
Rien ne saurait nous empêcher de croire que les choses se soient passées de même aux élections de 1820. Ce premier tour ne donna pas de résultats, aucun candidat n'ayant obtenu la majorité absolue de 124 voix ; les suffrages s'égrenèrent si bien que Courier en recueillit 4. Ce n'est donc point par une vaine fiction qu'il a rencontré dans la salle du scrutin un indépendant qui tient ce discours à quelques-uns de la gauche : « Ecrivez le bonhomme Paul, qui demeure là-haut sur le coteau du Cher... Nommez-le, croyez-
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moi. Il sait écrire, parler ; il vous défendra bien. » Trois ou quatre au moins se laissèrent persuader.
Le second tour de scrutin eut lieu le lendemain et donna la majorité à M. de la Bourdonnaye. 11 fallut une quatrième journée pour procéder à un scrutin de ballottage entre MM. de Jouifrey, royaliste pur, et le ïissier, ministériel. Ce lut ce dernier qui fut élu grâce aux manœuvres du préfet. Furieux, son noble concurrent proteste, auprès du ministre, contre de Waters, « qui a écarté des suffrages électoraux les candidats royalistes (et lui plus particulièrement) qui n'étaient pas de la nuance ou dans les affections de l'administration ».
Nous citons ce dernier trait pour mieux montrer que les royalistes ne donnaient pas moins d'embarras au ministère que les libéraux les plus enflammés.
Maintenant, que le lecteur mette en face de ces documents le tableau animé et pittoresque qu'évoque la seconde Lettre particulière. Il sera ravi de la verve comique de Courier, qui fait passer devant nos yeux la scène des élections et la rend amusante sans parodie, qui nous découvre tous les dessous, les démarches du préfet, les intrigues des royalistes dans leur club des Carmélites ; on le voit lui-même, le bonhomme Paul, se glisser de groupe en groupe, recueillir les bruits, les opinions, faire le bon apôtre, opiner du bonnet aux discours des uns ou des autres, semer l'inquiétude dans l'âme d'un honnête anobli, acquéreur de biens nationaux, qui craint de restituer. Tout cela rappelle Pascal évoluant au milieu des Pères Jésuites qu'il bafoue, tandis qu'ils ont l'illusion de le convaincre. Tout cela, dis-je, est d'un art excellent, et depuis les Provinciales on n'avait pas su donner à un pamphlet cette intensité de vie.
Les Lettres particulières succédant, à quelques mois
d'intervalle, à celles qu'il adressait au Censeur, nous montrent Courier arrivé, en cette année 1820, à l'apogée sinon du succès, du moins de son talent. Quel rude jouteur le gouvernement allait trouver en face de lui ! Quelle recrue pour le parti libéral qui, précisément à cette époque, se trouvait obligé de livrer les plus violents combats pour sauver quelques restes des libertés publiques. Les La Fayette, les Laffitte, les Voyer d'Argenson ont désormais les yeux tournés vers Courier et sont prêts à faire appel à sa plume acérée comme une épée. Lui-même, sûr de ses armes, comptant sur les efï'ets irrésistibles de son ironie, il va essayer de s'engager davantage dans la bataille contre les Bourbons. Une nouvelle faute des royalistes, l'acquisition de Chambord pour le duc de Bordeaux, lui réserve une grande victoire littéraire et les honneurs de la popularité.