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CHAPITRE V

LE « SIMPLE DISCOURS » A PROPOS DE L'ACQUISITION DU CHATEAU DE CHAMBORD

Curieuse lettre d'un habitant de Blois au Conservateur. — La souscription pour l'acquisition de Chambord. - Rapport du ministre de l'intérieur. — Le pamphlet de Courier. — Hideuse peinture de la cour, — Les poursuites. — Aux âmes dévotes de la paroisse de Véretz. — L'audience du 28 août 1821. — Condamnation et popularité de Courier. — Sa détention à Sainte- Pélagie. — Cauchois-Lemaire, Béranger. — La partie de chasse de Vitré. — Courier en liberté.

Le château de Chambord avait servi de dotation à Berthier, auquel Napoléon donnait encore 500.000 fr. par an à la condition d'entretenir et de restaurer cette royale habitation. Mais, après la chute de l'Empire et la mort du prince de Wagram, sa veuve, privée de la rente annuelle, ne put remplir la clause d'entretien et de restauration. Dès lors, le bruit commence à courir que ce domaine immense va tomber aux mains de la bande noire. En effet , le ministre des finances avait conçu le projet de reprendre la terre et le château de Chambord, et après avoir tout vendu en détail, de constituer, avec le produit de ces ventes, un majorât, en rentes sur l'Etat, au profit des héritiers mâles de Berthier.

Ce projet était en voie d'exécution et déjà les affiches annonçant les enchères publiques étaient commandées à un imprimeur de Blois, Un correspondant anonyme de cette dernière ville pousse le premier cri d'alarme dans une lettre que publie le Conservateur du mois de

septembre 1819, et dont nous extrayons ces curieux passages :

Lettre à M. l'Editeur du Conservateur.

Blois, ce 10 septembre.

« Je crois devoir prendre la voie des journaux pour faire connaître à toute la France et peut-être prévenir une opération désastreuse que vient de faire ordonner M. le ministre des finances. Il n'est que trop certain que le château royal de Chambord et son immense parc vont être mis en vente par petits lots, et que, par conséquent, ce magnifique château sera démoli. Les ordres ministériels à cet égard sont arrivés ici, ainsi que les instructions relatives à la rédaction des affiches et du cahier des charges.

« ... Le fécond génie de M. le ministre des finances (Louis) a trouvé à la fois le moyen de satisfaire les héritiers du prince de Wagram et de procurer à la bourse quelques fonds pour soutenir les rentes. Il a imaginé de faire reprendre par le roi le domaine de Chambord, puis d'ordonner qu'il serait vendu en détail et que le produit des ventes serait employé en acquisition de rentes sur le grand-livre, qui seraient immobilisées pour tenir lieu de majorât à la postérité masculine du prince de ^Yagram.

« Ainsi, grâce à cette sublime invention, nous sommes menacés de voir, sous le Roi légitime, un des plus magnifiques monuments de la France, qui devait indiquer à la postérité la plus reculée l'époque de la renaissance des arts dans notre patrie, un édifice que les révolutionnaires avaient admiré et respecté, vendu à vil prix à quelques chaudronniers qui, après en avoir arraché les métaux, l'abandonneront comme une carrière trop difficile à exploiter, et feront croire à

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nos neveux que les mêmes barbares qui ont ruiné Baalbeck etPaestum, sont venus exercer leurs ravages sur les rives de la Loire. »

L'auteur de la lettre émet, en terminant, cette idée que ce château royal pourrait servir de résidence à quelqu'un des rejetons des princes qu'il « voit autour du trône ». « Les cinquante ou soixante mille francs de rente que la vente de Chambord permettra d'acheter aux banquiers qui en sont surchargés compenserontils les dépenses qu'entraînerait la reconstruction d'une autre habitation digne d'un prince du sang ? » — Enfin l'anonyme désire, par sa propagande, « engager M. le ministre des finances à changer l'ordonnance qu'il a obtenue pour la vente de Chambord. »

L'idée de faire habiter Chamberd par un prince, d'en faire la dotation d'un prince du sang est nettement indiquée ici. C'est donc l'auteur inconnu de cette lettre qui mérite véritablement l'éloge ironique de Courier : « Pour inventer cela, il faut avoir non pas l'esprit, mais le génie de l'adulation... Ce trait sort des bassesses communes et met son auteur, quel qu'il soit, hors du gros des flatteurs de cour. »

Cependant le bénéfice de cette trouvaille fut acquis non au trop modeste habitant de Blois, que nous avons cité, mais à l'habile courtisan Adrien de Calonne qui sut exploiter cette idée et donner au projet une véritable consistance en proposant une souscription en vue d'acquérir le château de Chambord « pour en être fait hommage, au nom de la France, à Monseigneur le duc de Bordeaux ».

A peine un premier appel eut-il été adressé, par la voie des journaux, aux particuliers et aux communes de France, que de nombreux dons volontaires furent versés dans les caisses de l'Etat. De toute part, arri-

vèrent au ministre de l'intérieur les annonces des délibérations de conseils municipaux qui votaient des sommes considérables pour offrir Chambord à « l'enfant du miracle ». Les journaux royalistes enregistrent ces souscriptions. Dans un seul numéro du Journal de Paris, nous lisqns que « la ville de Montpellier vient de voter 3.000 francs, celle de Riom 1.000 francs, et Blois, dans le voisinage duquel se trouve le domaine, 6.000 francs.

Bientôt se forma, sous la présidence du cardinalarchevêque de Paris, une « assemblée des amis de la royauté et des beaux-arts ». Ils désiraient « préserver d'une destruction prochaine un monument auquel se rattache un grand nombre de souvenirs monarchiques et qui, fondé lors de la naissance des arts, honore les artistes français ». Comme leur but était aussi d'offrir à l'héritier de la couronne « un gage de l'amour des sujets fidèles à la maison de Bourbon », ils se réunissaient pour « effectuer l'acquisition du domaine de Chambord et l'offrir, sous le bon plaisir du roi, à Mgr le duc de Bordeaux ».

Enfin l'on constitua une « commission d'exécution » que présida le marquis d'Herbouville, pair de France, et qui eut pour trésoriers deux banquiers de Paris, MM. Sanlot-Baguenault et Delapanouze, chargés le premier des recettes, le second des dépenses.

Une œuvre entreprise avec tant d'enthousiasme et si bien patronnée ne pouvait manquer d'aboutir ; un véritable élan national seconda les vœux des organisateurs qui ne doutèrent pas un instant du succès. C'est pourquoi, longtemps avant d'avoir réuni les fonds nécessaires, ils s'empressèrent d'acquérir le château. Une note insérée au Moniteur universel dès le 7 mars 1821, nous avertit que c'est chose faite : a Aujourd'hui, lisons-nous, M. Chevricr, notaire, qui s'était

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rendu hier adjudicataire, sous la condition de command, du domaine de Chambord, a déclaré chez M. Rousse, notaire, que cette propriété était acquise pour la somme de 1.542.000 francs par M. le comte de Galonné pour en être fait hommage, au nom de la France, à Mgr le duc de Bordeaux, (Ce sont les propres expressions consignées dans l'acte de commaud.) »

Ainsi, comme l'observent Desternes et Galland S l'acquisition de Chambord fut menée avec tant de célérité que Courier, disposé à protester, se laissa devancer par les événements. Peu s'en fallut que son Simple discours ne manquât d'à-propos. Ses amis l'engageaient à se presser ; mais fidèle à ses habitudes, il l'écrivit lentement, nous dit-il, avec ce soin achevé qui fait de ses moindres pamphlets des modèles de style.

Ce n'est qu'à la fin d'avril 1821 qu'il sortit des presses de Bobée et fut livré à la curiosité du public. Or Chambord était acquis depuis près de deux mois pour le duc de Bordeaux, lorsque Courier formait le vœu bien plaisant qu'il devînt la propriété de la bande noire.

Personne ne souligna cet anachronisme ou ce manque d'à-propos ; ce qui prouve que les lecteurs d'un pamphlet font bon marché de l'exactitude ; ce qu'ils y cherchent, c'est le « poison » et, sous ce rapport, il faut avouer que Courier leur avait fait bonne mesure. Mais avant d'étudier le Simple discours, revenons à la souscription qui en fut le prétexte.

Nous avons dit qu'au début le zèle des souscripteurs fut très vif ; la naissance du duc de Bordeaux avait causé une joie profonde à tous les royalistes, à tous

1. La souscription pour Vacquisition de Chambord, dans la Nouvelle Revue.

ceux même qui, sans chérir les Bourbons, trouvaient dans la continuité de la dynastie une garantie contre les agitations politiques et les aventures. De là, l'empressement à offrir à cet « enfant du miracle » un gage de la satisfaction nationale.

L'accueil qui fut fait aussitôt à l'idée d'une souscription par plusieurs conseils municipaux devait nécessairement appeler l'intervention de Tadministration supérieure. « D'un autre côté, écrit le Journal de Paris du 31 décembre 1820, le comité des souscripteurs qui, les premiers, ont donné cet élan, a senti la nécessité de régulariser ses opérations et il a soumis à l'approbation de M. le ministre de l'intérieur un projet de règlement propre à atteindre le but qu'on se proposait. Toutefois, avant de prononcer, le ministre a dû prendre les ordres du roi et il a présenté à Sa Majesté un rapport. » De ce rapport, intégralement publié par le journal, nous extrayons ces curieux passages qui montrent avec quelles réserves prudentes le ministre Siméon approuvait la souscription :

« On ne peut qu'applaudir aux sentiments qui ont inspiré ce mouvement et les partager. . . Dans d'autres circonstances, l'administration devrait examiner pour chaque commune si les moyens répondent à son zèle. Mais comment étouffer sous des calculs cet élan généreux ? Combien on paraîtrait froid, au milieu de l'allégresse générale, si on refusait, sous prétexte d'économie, à des Français d'offrir au jeune prince qui ranime toutes leurs espérances un faible prélèvement sur leurs revenus...

« Il n'appartiendrait qu'à Votre Majesté de refuser, au nom de son auguste pupille, un présent dont il na pas besoin. Assez de châteaux seront un jour à sa disposition ; et ce sont les chambres qui auront à composer, au nom de la nation, son apanage. »

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Ce qu'il y a de fort piquant, c'est que Courier s'est inspiré de ce rapport pour composer son pamphlet. Dès le début, il répète à peu près dans les mêmes termes ce que Siméon n'a pas craint d'écrire : <( Un château de plus ne l'aidera de rien. Nous allons nous gêner et augmenter nos dettes pour lui donner une chose dont il na pas besoin... »

Mais la suite de ce document officiel abonde encore plus dans le sens du pamphlet ; elle devance les objections des adversaires les plus décidés de la souscription et même de la dynastie.

S'il est, dit le ministre, des conseils généraux ou municipaux qui ne suivent pas les exemples donnés, « ils ne manqueront pas pour cela d'attachement et d'amour pour le roi et sa dynastie. Ils seront retenus par le défaut de moyens. Le denier du pauvre mérite d'être accueilli comme le tribut du riche, mais il ne faut pas le demander. Il serait à craindre qu'on ne vît une sorte de contrainte dans une invitation si solennelle venue de si haut, au nom d'une réunion de personnages importants. Il me semble donc que, sans rien empêcher, il faut soigneusement éviter tout ce qui pourrait donner prétexte de croire que le gouvernement désire que les communes s'engagent. Elles doivent consulter les moyens des contribuables bien plus que leur zèle. Celles qui ne se trouveront pas des moyens suffisants ne seront pas vues de moins bon œil que celles à qui leurs ressources permettront de se livrer à leurs sentiments ».

Ainsi le ministre, prévoyant les inconvénients de la mesure, indiquait par avance les arguments les plus sérieux que pouvait faire valoir un mécontent. II pense aux communes obérées depuis l'invasion de 1815. Sur ce point encore, il semble fournir des armes à ceux qui verront d'un mauvais œil ce don volontaire ; et Courier

n'a pas manqué de s'en emparer : il déclare que l'idée de la souscription n'a pu venir aux habitants des communes qui « ont logé deux fois les Cosaques du Don ».

Ces rapprochements prouvent qu'il a lu fort attentivement le rapport du ministre que, sans doute, il avait sous les yeux en composant le Simple discours ; il y fait allusion et le cite à plusieurs reprises : mais, en vrai pamphlétaire qui connaît bien son rôle, il a soin d'en dénaturer l'esprit. C'est ainsi qu'il écrit : « Elle est nouvelle assurément l'idée que le ministre admire et nous charge d'exécuter. » Sans doute, Siméon admire, ou feint d'admirer, « cet élan généreux », car il ne pourrait agir autrement sans paraître « froid au milieu de l'allégresse générale », comme il dit si bien ; mais il indique formellement toutes les réserves que l'on peut faire ; ce qui, en dépit de Courier, ne dénote pas un parfait courtisan. On voit donc là éclater le parti pris, qui, avec l'ironie, est l'âme du pamphlet.

Les déclarations si nettes du ministre devaient, on le conçoit, mettre à l'aise les communes « retenues par le défaut de moyens ». Malgré la pression indiscrète des autorités locales, beaucoup s'abstinrent de contribuer. De ce nombre fut précisément la commune de Yéretz. Desternes et Galland, qui ont dépouillé avant nous le dossier des Archives d'Indre-et-Loire relatif à la souscription pour Chambord, n'ont trouvé nulle trace de don. En revanche, ils ont vu comme nous, dans la liasse de l'Administration communale, une note qui prouve le mauvais état des finances de celte commune. Elle demandait à employer 80 francs (et non 40) pour célébrer une fête à l'occasion du baptême du duc de Bordeaux. Le 25 avril 1821, la préfecture répond : « On ne peut autoriser une dépense pour la fête lorsqu'il n'y

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a pas de fonds disponibles ; la bonne volonté des habitants doit y suppléer. »

Ce texte prouve surabondamment que les conseillers de Véretz ne purent participer à la souscription ; ils se réunirent cependant pour en délibérer ; or, toutes les fois qu'on devait voter des charges nouvelles, on « faisait l'adjonction » aux membres du conseil des citoyens les plus imposés, et Courier était convoqué à ce titre. Quoique ennemi juré du maire, il prit part à plusieurs réunions du conseil, ainsi que l'atteste le registre des délibérations. Il fut donc consulté au sujet de la souscription pour Chambord ; c'est ce qu'indiquent le début de son pamphlet et ce titre même : Simple discours aux membres du Conseil de la commune de Véretz. Plus à loisir qu'il ne l'eût pu faire de vive voix et plus librement aussi, il développe son avis, et se fait, en même temps, l'interprète de ceux qui secrètement pensaient comme lui sans oser, pauvres artisans ou vignerons, dire tout haut leur pensée sur ce délicat sujet. Il a Tart, en effet, de « donner une forme piquante aux sentiments des libéraux sur la souscription 1 ».

Comme le critique cité, je remarque la conformité des idées exprimées avec une partie de l'opinion publique à cette époque. Oui, sans doute, des écrivains contemporains, par exemple Benjamin Constant, ont développé la thèse de la diffusion de la propriété envisagée comme moyen de relever les mœurs. Il n'est pas jusqu'aux idées utilitaires du Simple discours qui ne se retrouvent ailleurs, par exemple dans le Courrier français, c'est-àdire dans une feuille chère à l'auteur et dont les numéros traînaient sur tous les meubles de la Chavonnière. Mais il serait injuste et téméraire de s'autoriser de ces

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