‹ Paul-Louis Courier et la restaurationChapitre 21 sur 52 · Desternes et Galland, op. cit · texte numérisé non relu

Desternes et Galland, op. cit

réminiscences pour déprécier le talent de l'auteur ou pour nier son originalité. Comme on voit bien que toutes ces idées sur la propriété, sur la cour, sur les hautes classes de la société, Courier les tire surtout de son propre fonds, de ses réflexions, de ses souvenirs, de son éducation même ! Entrées en lui peu à peu, au cours de son existence méditative, elles font maintenant partie intégrante de sa mentalité, de son esprit. Aussi, avec quelle puissance et avec quel éclat il les exprime ! C'est qu'il n'en est pas à ses débuts ; il les a déjà, pour la plupart, retournées en tous sens, et voilà comment il excelle à les présenter dans un jour si lumineux. Les admirables Lettres au rédacteur du Censeur ont servi de crayons au peintre du Simple discours. On se souvient que dans la V® il célébrait les bienfaits de la bande noire, dont l'éloge reparaît ici ; la VIÎP avait pour objet de définir la Cour. Il la déclarait « un lieu fangeux où la vertu respire un air empoisonné » ; il montrait les intrigues, le mensonge, la flatterie, l'hypocrisie, la fourberie s'y donnant carrière, les femmes trompant leurs maris pour faire la fortune de leurs maisons, la palme décernée au plus vil, l'honneur au plus rampant. Enfin, il avait dit les labeurs éternels du courtisan qui « jamais ne dort » et que nulle besogne ne rebute. N'avons-nous pas montré d'ailleurs que la VP Lettre au Censeur est comme une première épreuve du discours sur Chambord ? Nous y avons signalé plusieurs des marottes de Courier comme l'éloge delà petite propriété et du travail, source de moralité. Cette revue rapide doit nous convaincre que Paul- Louis avait bien aiguisé ses armes de pamphlétaire, qu'il était prêt à combattre victorieusement contre la cour et la monarchie de droit divin, et qu'à défaut de pensées profondes ou neuves, il avait amassé bonne provision d'idées lumineuses, qu'il possédait en propre

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et qu'il excellait à décocher, comme avec une fronde, sur le pouvoir oppresseur.

Parmi ces idées connues, qui ont surtout le mérite d'être développées avec une chaleur de conviction rare, je veux pourtant signaler une nouveauté : c'es* un éloge enthousiaste de l'instruction publique, à l'occasion du jeune duc de Chartres élevé au collège Henri-IV. Quant au fait même que le fils d'un prince du sang reçût le « bienfait » de l'éducation commune, rien de surprenant que Courier s'en réjouisse. Tous les libéraux, à la vérité, partageaient sa joie; et les journaux de l'opposition ne manquaient point de signaler les succès de collège du prince, bien que Paul-Louis écrive cette phrase bizarre : « Je sais cela de bonne part, et vous le garantis plus sûr que si les gazettes le disaient. » Coïncidence piquante, le Courrier français du 19 août 1821, qui annonce que Paul-Louis comparaîtra le 28 devant la cour d'assises, pour son Simple discours jugé séditieux, ce même numéro, disons-nous, contient cette information : « Parmi les élèves qui ont été couronnés hier à la distribution des prix au lycée Henri-IV, on a remarqué le jeune duc de Chartres, dont les succès ont été vivement applaudis par ses jeunes camarades. » Et plus tard, dans le journal qui donne le compte rendu de la condamnation de Courier, on lit qu'à son passage à Vernon, le même duc de Chartres « a été complimenté par les élèves du collège de cette ville qui partagent comme lui les bienfaits de l'éducation publique ».

Ce qui est intéressant, ce n'est donc pas le fait luimême, ni la mention de Courier qui le signale ; c'est l'importance exceptionnelle qu'il attribue à cette éducation d'un prince parmi tous les enfants de son âge ; c'est aussi la haute estime professée pour cette instruction en commun, qu'il n'avait pas reçue dans sa première jeunesse. Aux yeux de Courier, l'éducation

universitaire est la meilleure de toutes : elle a toutes les vertus. C'est une école de vérité et de franchise : « Là tout se dit, toutes choses ont leur vrai nom et le même nom pour tous ; là tout est matière d'instruction, et les meilleures leçons ne sont pas celles des maîtres. »

On voit d'ailleurs le but visé par le pamphlétaire : opposer l'éducation que reçoit le jeune prince à celle de la cour, qui sera le triste partage du duc de Bordeaux, finalement préférer le fils du duc d'Orléans à l'héritier du trône. C'est là qu'est le « poison », puisqu'enfin il faut qu'un pamphlet en recèle pour mériter son nom. L'éloge de l'Université est donc intéressé : mais n'importe, il est trop développé pour n'être pas sincère au fond, et il méritait assurément d'être signalé ; c'est un développement vraiment neuf qu'on n'avait pas encore rencontré dans l'œuvre de Courier.

Le reste, pour n'être point nouveau, n'en est pas moins excellent. Ce qui occupe le centre de la composition, c'est cette éclatante peinture de la cour. Jamais on n'aurait cru qu'un dilettante pût arriver à ce degré de passion et à cette vigueur. La cupidité, la bassesse, le cynisme des courtisans n'avaient jamais été stigmatisés avec cette force dans une littérature qui compte Régnier, La Fontaine, La Bruyère et Beaumarchais. Rien n'est plus hideux que la cour, rien n'est plus méprisable que la noblesse, « cet essaim dévorant qui sans cesse bourdonne autour des rois, depuis leur berceau jusqu'à Saint- Denis ». On ne peut se dispenser de citer, d'autant que ces pages admirables ne sont pas, à notre époque, aussi lues qu'elles le méritent : ne devrait-on pas trouver dans tous les recueils de morceaux choisis cette description des mœurs de cour :

« Là, tout le monde sert ou veut servir. L'un présente la serviette, l'autre le vase à boire. Chacun reçoit ou

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demande salaire, tend lamain, se recommande, supplie. Mendier n'est pas honte à la cour : c'est toute la vie du courtisan. Dès l'enfance, appris à cela, voué à cet état par honneur, il s'en acquitte bien autrement que ceux qui mendient par paresse ou nécessité. Il y apporte un soin, un art, une patience, une persévérance et aussi des avances, une mise de fonds : c'est tout, en tout genre d'industrie. Gueux à la besace, que peut-on faire ? Le courtisan mendie en carrosse à six chevaux, et attrape plutôt un million que l'autre un morceau de pain noir. Actif, infatigable, il ne s'endort jamais ; il veille la nuit et le jour, guette le temps de demander comme vous celui de semer, et mieux. Aucun refus, aucun mauvais succès ne lui fait perdre courage. Si nous mettions dans nos travaux la moitié de cette constance, nos greniers chaque année rompraient. Il n'est affront, dédain, outrage ni mépris qui le puissent rebuter. Econduit, il insiste ; repoussé, il tient bon ; qu'on le chasse, il revient; qu'on le batte, il se couche à terre. Frappe, mais écoute, et donne. Du reste, prêt à tout. On est encore à inventer un service assez vil, une action assez lâche, pour que l'homme de cour, je ne dis pas s'y refuse, chose inouïe, impossible, mais n'en fasse point gloire et preuve de dévouement. »

Nous avons connu Courier sceptique, indécis entre des opinions contradictoires : son indifférence a fait place à une passion violente, et pour ainsi dire enragée, contre la noblesse de cour. C'est au point que la colère risque de lui faire perdre ce sens parfait de la mesure auquel il nous a habitués. On peut trouver, en effet, que les imprécations contre les nobles occupent un peu trop de place. Au lieu de pousser si loin sa charge, il aurait pu, par exemple, insister davantage sur les embarrasdes communes ruinées par l'invasion ; mais c'eût été de la sagesse, du simple bon sens. Il faut autre chose en un

pamphlet. Il y faut du « poison » et Courier en verse à pleines mains.

D'ailleurs, même au grand siècle, rien n'a été écrit dans notre langue avec plus de fermeté et d'éclat ; on peut trouver quelques idées contestables, mais elles sont toutes vigoureuses et éloquentes. Quant à l'opinion exprimée, elle a peut-être perdu un peu de sa portée en perdant de son actualité. Nous ne savons plus ce que c'est qu'une cour, et nous croyant à l'abri de ce mal, nous compatissons peu aux peines de Courier. Mais qu'on songe aux fléaux qui, dans une république parlementaire, remplacent cette peste des monarchies : à savoir le favoritisme, le népotisme, les attachés de cabinet occupant d'emblée les plus hauts rangs de la hiérarchie dans les administrations diverses. Ces favoris des ministres républicains représentent assez les courtisans de l'ancienne monarchie. Le mécontentement que cause leur élévation peut nous faire comprendre la colère de ceux qui voyaient sous leurs yeux les passedroits et les abus de la cour.

La beauté, l'éclat du morceau a peut-être trop effacé quelques idées accessoires que l'on remarque peu. Par exemple, Courier, si hostile aux nobles, ménage les princes — les authentiques — : « J'entends, dit-il, les princes qui sont nés princes; quant aux autres, sans eux eût-on jamais deviné jusqu'où peut aller l'insolence ? Nous en pouvons parler, habitants de Chambord ! » Voilà sa vieille rancune contre les anoblis de Napoléon qui reparaît sous forme d'allusion à Berthier, l'ancien propriétaire du château. Ce « héros » repeupla de cerfs les futaies de Chambord après que les vilains, émancipés par la révolution, eurent détruit le gibier qui de tout temps dévastait leurs blés. Courier conserve une rancune tenace contre ce gibier et les gardes qui le protègent; car tout jeune il avait vu son fusil confisqué

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par un des gardes du duc de Luynes ; même ce valet joignit, en le désarmant, l'insolence à la brutalité. Cela ne s'oublie ni ne se pardonne ; c'est un des souvenirs qui contribuent à rejeter notre pamphlétaire du côté du peuple. Quelques humiliations de ce genre cruellement ressenties expliquent le vandalisme d'un lettré, d'un homme de goût allant prêcher le démembrement d'un des plus beaux domaines de la couronne.

La bande noire se charge de le venger, lui propriétaire aisé, en même temps qu'elle satisfera l'ambition du paysan en le rendant maître du champ longtemps labouré pour autrui. Le château rasé, le parc vendu par petits lots accessibles à toutes les bourses ! Quelle revanche pour le peuple, pourtous ceux qui ont souffert de l'inégalité. Et notons bien l'idée singulière de Courier : il propose d'établir sur l'emplacement de Chambord et de sa vaste forêt une colonie agricole. Quand il y a tant à défricher, ne vaut-il pas mieux rester en France qu'aller s'expatrier au Sénégal ? Ainsi notre libéral de 1821 est un adversaire résolu de la politique coloniale. Ne fallait-il pas s'y attendre ? Cette étroitesse de vues est bien celle du parti auquel Paul-Louis appartient, du parti qui le revendique du moins, et qui a toujours placé le bien-être du peuple avant la grandeur de l'Etat.

Bien-être des paysans et économie des deniers publics, voilà finalement l'idéal auquel aboutit le rêve politique et social de notre auteur. Cela coûte cher à un peuple d'acquérir des colonies en lointain pays, sans compter que le laboureur des bords du Cher ou de la Loire se soucie peu d'aller vivre sous le climat meurtrier des Tropiques et de fertiliser, aux dépens de sa vie, les sables de l'Afrique. S'inslallant dans la plaine de Chambord, il aura tout à souhait, sans rien changer à ses goûts, à ses habitudes de culture, et, notez ce point, son établissement ne coûtera rien au budget :

« ni transport, ni expédition, ni flotte, ni garnison, point de frais d'état-major ni de gouvernement ; point de permission ni de protection à obtenir de l'Angleterre ».

Ces considérations achèvent le pamphlet et augmentent sa portée, en lui donnant la valeur d'un manifeste politique. Au projet des royalistes fervents et des gens de cour, qui veulent acheter le domaine pour un prince « à la bavette », Courier substitue ses propres conceptions ; et ce sont, en somme, celles du parti libéral tout entier, avec une certaine tendance pratique, utilitaire, qui décèle le vigneron de la Chavonnière préoccupé avant tout d'économie rurale.

Le Simple discours exprimait avec éloquence les griefs, les craintes et les défiances d'une partie de l'opinion : aussi le succès devait être grand. Mais il dépassa de beaucoup les espérances de l'auteur. Cette gloire littéraire que Courier cherchait, depuis des années, avec une ardeur grandissante, ni ses travaux d'helléniste, ni son exquise traduction de Daphnis et Chloé n'avaient pu la lui donner. Les Lettres au Censeur avaient seulement appris son nom aux libéraux lecteurs assidus des journaux d'opposition : mais le Simple discours allait en quelques semaines lui conférer cette forme éclatante et délicieuse de la gloire qui s'appelle la popularité.

Arrivé en avril à Paris avec son manuscrit, il le livre à Bobée qui l'imprime aussitôt. Avant la fin du mois, l'ouvrage paraît et obtient immédiatement « un succès fou ; c'est de l'admiration, de l'enthousiasme, etc. ». La publication du pamphlet coïncide avec le baptême du duc de Bordeaux ; c'est une heureuse fortune qui lui vaut un surcroît d'actualité. Tous les libéraux, tous les constitutionnels, y compris Gouvion-Saint-Cyr, font fête à Courier. Ceux mêmes qui l'ignoraient hier le portent

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aux nues et songent déjà à le pousser vers la politique, à le faire élire député.

Mais c'est surtout le gouvernement bafoué dans l'ouvrage qui va se charger d'assurer à l'auteur une gloire retentissante et durable. Dès le mois de juin, le parquet du procureur du roi se met à éplucher la brochure afin d'y trouver matière à condamnation. Courier s'est installé à Paris, rue d'Enfer, dans le modeste appartement de Victor Cousin. Sa chambre est « un grenier ayant vue sur le Luxembourg ». De là. tout en travaillant à son roman de Daphnis et Chloé, qu'il retouche en vue d'une troisième édition, il surveille et les progrès de sa renommée, et les conséquences de son audace. Ce n'est pas qu'il craigne d'être poursuivi : il le souhaiterait au contraire, c'est ce qu'il faut conclure de ces lignes adressées à sa femme. « On a lu ma brochure au parquet... Tout cela ne peut manquer, je crois, de bien tourner pour nous. Tu m'entends. » Cependant le temps passe. L'auteur du Simple discours allait-il donc en être réduit à soupirer, comme cet écrivain du xviii^ siècle, qui s'écriait avec dépit : « Hélas ! mon pamphlet est en vente depuis un mois, et la lettre de cachet n'arrive pas. »

Comment le poursuivre, en efTet ? Il avait su exprimer tout ce qui pouvait être le plus désagréable au roi, à la cour, aux partisans de l'ancien régime, vanter l'éducation du duc de Chartres, railler et bafouer la noblesse, décrier les vieilles mœurs. Mais rien de tout cela ne tombait sous le coup des lois, n'était visé par un article du code.

Il n'est pas jusqu'aux insultes contre les familles nobles qui, quoique violentes, n'échappassent à la répression légale.

Enfin, au bout de trois mois, après de longues hési-

talions, le ministère public se décide à le poursuivre ; il porte contre lui cette triple accusation :

Courier a offensé le roi ;

Courier a provoqué à l'offense du roi ;

Courier a outragé la morale publique et religieuse.

Le procureur général requiert qu'il plaise à la Cour : « Lui appliquer l'article 8 de la loi du 17 mai 1819. » En conséquence, Courier sera jugé par la cour d'assises. L'instruction est ouverte ; mais, au cours de cette instruction, les deux premiers chefs sont prudemment écartés, et l'outrage à la morale publique subsiste seul.

Faute d'un délit nettement caractérisé, voilà le biais qu'il fallait trouver : dans son embarras, le parquet lui applique la loi de 1819, qui ne définit pas le délit qu'elle réprime. Et notons que ce vague a été voulu et prémédité par le législateur. En effet, l'expression « morale publique et religieuse » a, suivant lui, l'avantage de ne rien exclure en ne désignant rien. Cette étrange doctrine va à l'encontre de toutes les idées reçues au sujet du caractère des lois pénales. Mais c'est une doctrine des législateurs de la Restauration ; dès lors, la surprise cesse.

Courier, averti qu'il sera jugé au mois d'août par la cour d'assises, s'empresse de faire choix d'un défenseur. Il s'adresse à M* Berville, jeune avocat disert et lettré, ce qui devait le recommander à son client. Plein de douceur et de circonspection, il manquait un peu de passion et de force. « Causeur élégant plutôt qu'orateur de la barre », selon le mot d'un confrère, il visait plus à captiver qu'à convaincre. Bref, c'était un peu risocrate du barreau ; et la nature du talent, comme l'affinité des goûts littéraires, le rapprochait naturellement de Courier, si différent de lui par certains côtés.

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En même temps qu'il confiait sa défense à AP Berville, le pamphlétaire, enhardi parle succès, élaborait un factum de quatre pages intitulé : Aux âmes dévotes de la paroisse de Véretz. Sous une forme ironique, il trouve le moyen de reproduire les principaux arguments du Simple discours, mais en expliquant avec adresse quelques-unes de ses attaques. Il exagère encore la violence des outrages adressés à la valetaille qui rampe au pied du trône ; mais il fait ressortir cette idée qu'il a loué les princes, et il les vante de nouveau, déclarant « que les princes nés princes sont les seuls bons, aimables, avec qui l'on puisse vivre ». Enfin, il s'efforce de prouver que les gens de cour sont nuisibles aux rois en les séparant de leurs sujets, et il définit le 5/m/)/e c?isconrs une « espèce de /ac/um pour les princes contre les courtisans ».

Ayant fait imprimer ce pamphlet, il en montra une épreuve à son avocat, qui fut d'avis de supprimer cette publication intempestive. Courier convint que le moment était mal choisi, promit de se taire et s'engagea à ne pas livrer ces pages à la curiosité publique. Mais admirons un nouveau trait de son entêtement, et sans doute aussi de sa vanité d'auteur ! Malgré l'engagement pris, il fait paraître son opuscule. Restait à s'excuser, ou du moins à expliquer sa conduite à Berville : il eut recours à l'éternel mensonge des auteurs qui publient leurs œuvres pour empêcher des copies défigurées de courir sous leur nom.

La lettre suivante, fort peu connue, car elle ne figure pas dans le recueil de Sautelet, n'a d'autre but que de faire agréer au jeune avocat cette piteuse explication.

A M. Berville^ avocat à la cour royale de Paris. « Véretz, le 3 juillet 1821.

« Monsieur,

« Je suis dans mes champs, attendant de vos nouvelles. Ne manquez pas, je vous en prie, de m'apprendra l'époque où auront lieu les assises^ afin que je m'y trouve et que je ne sois pas condamné par défaut. On m'a dit à Paris avant mon départ que ce serait pour le 12 ou le 15 ; mandez-moi, s'il vousplait, quelque chose de certain.

« La veille ou le jour de mon départ, j ai appris que cette feuille dont je vous ai fait voir une épreuve et que nous étions (convenus de supprimer, avait été vue de plusieurs personnes et se répandait clandestinement. J'ai pensé qu'il valait mieux la donner telle que je 1 ai faite que de la laisser courir défigurée et empirée par les sottises des imprimeurs. Je ne la crois pas, d'ailleurs, de grande conséquence. Ainsi j'ai dit au libraire de la vendre tant qu'il voudrait.

« Ma femme, Monsieur, se rappelle à votre souvenir. Elle n'oublie point qu elle vous a entendu chanter fort agréablement, et il lui paraît impossible que ma cause ne soit gagnée si vous êtes un peu en voix le jour que vous plaiderez pour moi.

« J'ai l'honneur d'être, etc.

Courier.

« Mon adresse : M. Courier, hôtel d'Angleterre, à Tours. »

On voit que cette lettre est écrite de la Chavonnière, où Courier était venu se retremper dans l'air vivifiant des coteaux du Cher, avant de comparaître devant ses

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juges. En même temps, il préparait sa défense, morceau qu'il se proposait de débiter lui-même. Il voulait faire un essai de son talent oratoire « et de l'effet qu'il pouvait produire sur une assemblée ». On trouvera ce discours dans le compte rendu de son procès publié quelques mois plus tard. Ici, l'auteur expliquant sa conduite, parle naturellement en son propre nom. Il renonce donc aux tournures rustiques, à ce ton de simplicité naïve qui caractérise le vigneron de la Chavonnière. Notons pourtant qu'il ne dépouille pas entièrement l'homme des champs : il dit : « nous autres paysans » ; il s'entête dans cette affirmation : « Je suis du peuple, je ne suis pas des hautes classes, quoique vous en disiez, Monsieur le Président ; j'ignore leur langage et n'ai pas pu l'apprendre. »

Ainsi, ce fils d'un « Bourgeois de Paris » s'est fait paysan par goût, et il le demeure. Rien ne le fera plus sortir de son rôle : il faut admirer et louer sans réserves une incarnation aussi durable.

D'ailleurs le discours fort soigné, mais par trop sophistique et subtil, qu'il préparait, n'aurait eu aucune espèce de prise sur les jurés. Il les eût plutôt indisposés, n'eût même pas été goûté du public. Ce style à facettes eût dérouté et déçu ceux- mêmes qui n'auraient pas été lassés par la répétition de la même diatribe sur les mœurs de cour, sur les vices d'autrefois, sur l'infamie des gentilshommes. Il a donc fort bien fait de ne pas prononcer ce réquisitoire historique.

Pendant cette sorte de retraite avant de comparaître devant le tribunal, il ne se borne pas à travailler à sa défense. Nous le trouvons, au contraire, tout occupé de travaux étrangers à son procès. C'est toujours son Longu s qu'il retouche ; c'est la traduction, dans le même style, d'un fragment d'Hérodote qu'il a entreprise, et à laquelle il met la dernière main.

Lorsque enfin il regagne Paris, où l'attendent des émotions et des louanges enivrantes, il apporte avec lui le manuscrit de son Hérodote. Les libraires se le disputent à cause de la célébrité grandissante de l'auteur. Corréard compte l'imprimer, ainsi que leLongus ; un certain Cotelle lui offre de l'argent. Mais Courier ne peut se faire à l'idée de vendre ce qu'il écrit ; rare délicatesse qui dénote bien l'écrivain de race chez le propriétaire habituellement intéressé et ladre. D'ailleurs, entre ces offres de libraires, il hésite ; son indécision naturelle reparaît.

Le voilà installé chez Cousin. Cette fois, il occupe tout seul le logis du philosophe, qui s'est retiré à la campagne. « Quel bonheur que j'aie pu avoir cet appartement de Cousin ! Sans cela je ne sais ce que je serais devenu : la chaleur est affreuse et Paris inhabitable. » Le bienfait de son ami le touche et voilà que sa misanthropie invétérée semble ébranlée : « Je suis tenté de croire, écrit-il à sa femme, qu'il y a des caractères francs et généreux. » Ainsi, notons bien qu'il en avait douté jusqu'à ce jour. A la vérité, il n'avait guère fréquenté, lui si peu mondain, que des campagnards cupides et sournois, des soudards égoïstes et jaloux, des savants vaniteux et personnels : et pourtant il était l'ami du général Haxo et de Gouvion-Saint-Cyr, deux nobles caractères en faveur desquels il aurait pu pardonner à l'espèce humaine.

Cependant il se préparait à comparaître devant la cour d'assises, tout occupé à méditer sa harangue que peut-être il ne prononcerait pas . Il voyait Berville et d'autres avocats unanimes à le dissuader de prendre la parole. Mais le public comptait sur un régal oratoire et littéraire ; et il semblait dur à Courier de tromper son attente, en se frustrant lui-même d'une ovation délicieuse. On lui demande le sacrifice de

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son discours écrit et appris par cœur et en retour on lui fait espérer un acquittement ; cela le rend hésitant.

Mais plus le jour du jugement approche, plus grandit son inquiétude. Son ami Cauchois-Lemaire vient d'être sévèrement condamné, le 9 août, par la cour d'assises. Trois ans de prison et six mille francs d'amende, parce que, dans ses Opuscules, qui ne contiennent d'ailleurs que des articles déjà publiés, le parquet a relevé le délit d'outrages envers le roi et la famille royale. Ce cruel exemple est bien propre à inspirer de tristes réflexions à celui qui va remplacer Cauchois- Lemaire sur la sellette !

Enfin, le 28 août est arrivé. A midi, l'audience est ouverte ; elle est publique. Tous les amis de Courier sont là ; ils s'y pressent, ils s'y écrasent à côté de tous ceux qui, sans le connaître, l'aiment et l'admirent pour son talent, pour sa belle audace, pour son pamphlet éloquent et généreux, qu'on déclare à l'envi « ce qu'on a fait de mieux depuis la Révolution ». Tous ses parents aussi sont venus pour le voir juger, avec l'espoir peut-être de l'entendre condamner. Ainsi du moins pense Courier : « Toute ma parentaille est venue... J'ai manqué tomber en syncope. » Ils sont là plutôt parce que quelque chose va rejaillir sur eux de la gloire, de la popularité de l'accusé.

La Cour juge d'abord un jeune homme de bonne famille, qui, venu à Paris pour compléter ses études, s'est laissé entraîner par la passion du jeu et finalement est convaincu de vol dans un hôtel garni. L'accusé ne fait que pleurer, ce qui ne l'empêche de s'entendre condamner à trois ans de prison.

Enfin le greffier appelle la grande aff'aire qui passionne l'opinion.

Ouvrons le Courrier français du 29 août, que Paul-

Louis recommande à sa femme comme faisant « un rapport à peu près exact » :

« MM- Paul-Louis Courier, propriétaire âgé de 48 ans (^sic), né à Paris et demeurant à Véretz, département dlndre-et-Loire ;

« Et Auguste Bobée, imprimeur à Paris, ont ensuite comparu devant la Cour. M. Dehaussy, président, a reçu le serment de MM. les jurés, et le greffier a donné lecture de l'arrêt de renvoi, duquel il résulte que M. Courier et M. Bobée sont prévenus d'outrages à la morale publique, l'un étant auteur, l'autre imprimeur d'un ouvrage ayant pour titre : Simple discours, etc.. »

Le journal cite alors de longs extraits de l'œuvre incriminée. Quant au compte rendu, il est conforme à celui qu'allait publier Paul-Louis *, sauf sur un ou deux points. Par exemple, au cours de son interrogatoire, il s'attribue cette réplique :

Le Président. — « Les prêtres sont désintéressés ; ils ne veulent rien que pour les pauvres.

Courier. — « Oui ; le pape se dit propriétaire de la terre entière ; c'est donc pour la donner aux pauvres. »

Cette dernière phrase manque dans le Courrier français .

On entendit alors le réquisitoire de l'avocat général de Broë, qu'il ne faut pas juger d'après Courier, mais que l'historien et le critique littéraire ont pourtant le droit d'apprécier avec sévérité. Ce morceau, qui fut lu, était écrit dans le style le plus déclamatoire, le plus faux et le plus impropre qu'il fût possible d'attendre. Certes, on conçoit qu'un puriste y trouve à reprendre. L indignation à froid, le ton dithyrambique quand il s'agit du duc de Bordeaux ou des

1. Procès de Paul- Louis Courier, pamphlet analysé plus loin.

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organisateurs de la souscription sont les moindres défauts de ces pages ampoulées, qui font sourire. Le plus grave, c'est que l'argumentation manque de base. De Broë ne daigne descendre à l'examen des questions de texte ou de fait. Sans quitter les régions sereines de sa fausse éloquence, il célèbre les gloires de la monarchie, maudit la Révolution et ses crimes, et après de véhémentes apostrophes (« Vil pamphlétaire » etc.), il conclut ainsi : « Vous condamnerez Courier, et ferez ainsi un exemple qui satisfera la société. »

« — C'est la société de Jésus », remarque spirituellement Paul-Louis .

Dans sa plaidoirie, M* Berville discute point par point les prétentions du ministère public. Il montre très bien que pour mettre un homme en jugement, il faut s'appuyer sur un texte ; or, celui qu'on propose d'appliquer ne convient point à l'écrit poursuivi. C'est une accusation banale, dans les procès de presse, que celle d'outrage à la morale publique ; Courier la mérite d'autant moins qu'il stigmatise les mauvaises mœurs du temps passé et plaide la cause de la morale publiquement outragée. Il s'indigne de scandales avérés ; on se scandalise de son indignation.

Cependant, on évite de définir la morale publique. Par là se trahit la faiblesse, la nullité de l'accusation. Comme on ne peut convaincre la raison, on cherche à soulever les passions.

Le ministère public, en créant, à défaut de délit positif et réel, une sorte de délit d'opinion, tombe dans une grave erreur. « Elle consiste à considérer comme coupable, non ce qui est qualifié délit par la loi, mais ce qui déplaît aux organes de l'accusation, sans réfléchir que la liberté de la presse n'est pas la

liberté de dire ce qui plaît au pouvoir, mais ce qui peut lui déplaire. » C'est ainsi que pour punir Courier de son écrit, qui blesse les amis du pouvoir, on a été chercher un texte rédigé d'une manière vague et pour ainsi dire élastique. Berville s'efforce, au contraire, de définir la morale publique et montre que nul ne l'a moins outragée que l'honnête et pur citoyen, que le père de famille intègre qui partage son temps entre les lettres et « les utiles travaux de l'agriculture ».

Lorsque l'élégant avocat eut parlé, un murmure approbateur s'éleva. Le public espérait entendre Paul- Louis. Mais, subitement troublé peut-être par l'appareil de la justice, par l'affluence des curieux, par tant de regards braqués sur lui, il renonce à prononcer la harangue qu'il a si longuement préparée. A quoi bon d'ailleurs ? De Broë, malgré la faiblesse de son argumentation, avait convaincu le jury qui, à l'unanimité, déclare l'accusé coupable. On le condamne à deux mois de prison et deux cents francs d'amende. Ainsi le bonheur de la Restauration fut d'avoir non seulement des Chambres introuvables, mais encore des jurys introuvables. Si la liberté d'écrire existe quelque part, l'existence du jury peut seule en être la garantie ; car le meilleur juge pour les délits d'opinion doit être l'opinion. Mais voilà que, par un singulier revirement de la logique, c'est le jury lui-même qui, au nom de l'opinion, condamne la liberté de la presse et emprisonne les écrivains les plus distingués: Béranger, Cauchois-Lemaire, Paul-Louis Courier.

Nous ne contestons pas au gouvernement de Louis XVIII le droit de se défendre ; mais il faut avouer qu'à cette malheureuse époque, les mœurs sont plus coupables que les institutions, les passions des individus plus cruelles que les lois. Comme le criait à la tribune M. de Girardin, les jurés ne sont plus que les

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membres d'une commission politique, ils constituent « la plus heureuse invention dont on se soit jamais avisé pour le despotisme », et par eux l'esprit de parti est substitué à l'esprit de justice. Passions ardentes des magistrats, passion des préfets, passion des anciens émigrés, passion des prêtres, tout concourt à donner au régime un caractère de violence et à faire régner une sorte d'anarchie au sein du despotisme. La monarchie constitutionnelle aurait dû offrir au pays toutes les garanties de stabilité, de grandeur et de calme dont jouit l'Angleterre : que voyons-nous, au contraire, sous le règne de ces Bourbons miraculeusement rétablis sur le trône ? D'abord la Terreur blanche, les massacres du Midi, les assassinats juridiques des Ney, des La Bédoyère, de tant d'autres braves, des crimes aussi horribles que les excès du comité de Salut public; puis, après l'ordonnance du 5 septembre, qui fait succéder l'ordre à la violence, quelques mois d'un régime fécond développent les libertés publiques selon la Charte. Mais, bientôt après, l'assassinat du duc de Berrj' déchaine de nouveau les passions tumultueuses des royalistes : nous voN'ons alors toutes les libertés ravies aux citoyens, les malheureux journalistes traités avec une rigueur impitoyable, les rédacteurs du Censeur européen arrêtés ; lun d'eux, Dunoyer, traîné de prison en prison jusqu'à Rennes ; Courier et Béranger incarcérés ; tout ce qu'il y a de plus honorable dans la littérature, comme l'observe Berville, successivement appelé à siéger sur le banc des accusés. « La Cour d'assises semble être devenue une succursale de l'Académie française. »

Quand un gouvernement, assez brutal pour maltraiter les écrivains, est cependant incapable de leur imposer silence, il leur confère par les arrêts de ses magistrats un véritable prestige. La condamnation

les ennoblit : la prison leur donne la gloire que souvent ils auraient vainement cherchée loin des persécutions. Ce profit, rien ne pouvait en frustrer Paul- Louis Courier. Nul à la vérité n'aurait pu s'en passer mieux que l'auteur d'un écrit fait pour durer, qui reste un des monuments de notre littérature et que le jugement de la postérité a consacré. Mais, par surcroît, il obtint auprès de ses contemporains la bruyante « réclame » d'une condamnation en cour d'assises. Peu gâté jusqu'à ce jour par la fortune, il fut tout à coup comblé de ses faveurs. En sortant du Palais, il put juger immédiatement du « grand effet de sa drogue » et de l'immense succès que lui valait la sottise des jurés parisiens. On se pressait autour de lui, on voulait le voir, lui parler, serrer ses mains. Courier à son habitude froid, positif, peu liant, peu communicatif, ne comprenait rien à cet enthousiasme, était surpris d éprouver si peu de joie. Il écrivait dès le lendemain à sa femme : « Je devrais être ivre de louanges et de compliments ; j'en ai reçu hier à foison de toute part. Je m étonne moi-même du peu de plaisir que cela me fait. » C est que tout succès escompté paraît fade ; c'est aussi peut-être que la gloire ne charme plus autant quand on l'a trop longtemps attendue.

Courier mourait surtout d'impatience de se retrouver à la Chavonnière entre sa femme et son petit Paul ; les sentiments tendres se développaient dans le cœur de cet indépendant depuis qu'il avait un iils ; la naissance d'un enfant opère souvent ce miracle. En outre, ne trouvant pas dans son triomphe l'ivresse qu'il eût rêvée, son esprit se reportait vers les joies solides de la vie de famille et delà campagne. Pourtant, il se fit violence et resta quelque temps à Paris pour achever le Procès de Paul-Louis Courier. 11 s'agissait de prolon-

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ger le retentissement de son affaire, de bafouer les magistrats et les jurés qui l'avaient condamné, et surtout de livrer au ridicule l'honnête, mais incorrect avocat général ; car c'est ce dernier qui est le plus maltraité. Courier trahit bien son intention de faire la part belle à ce magistrat en appelant son pamphlet : mon de Broè. Ce sont d'impitoyables railleries sur la lourdeur et l'impropriété du style. Il est de fait que de Broë écrit fort mal et l'on a peine à « concevoir cette barbarie d'expression dans un apôtre du grand siècle ». Quand il se réjouit de la naissance du duc de Bordeaux, il a l'élégance d'un cétacé :

D'aise on entend sauter la pesante baleine.

Mais Courier attaque aussi les vices d'une composition laborieuse qui permet à l'orateur de mettre bout à bout quatre exordes différents ; tout cela se termine par des « variations sur cet air : oui, punissons, vengeons » .

C'est ainsi que le condamné ridiculise l'argumentation de son adversaire en la défigurant légèrement ; ce qui rappelle les artifices dont il s'est servi contre del Furia dans sa Lettre àRenouarcL le premier en date de ses pamphlets : on est frappé d'y trouver les mêmes procédés d'exécution sommaire : ainsi, de même qu'il compare de Broë à la « pesante baleine », il écrit de del Furia :

Le quadrupède écume et son œil étincelle.

Voilà l'invective dont le goiit déplaisait à Sainte- Beuve !

Le texte de ce nouvel opuscule remis à l'imprimeur, Courier vint en Touraine embrasser sa femme et son fils, et mettre ordre à ses affaires. Puis il retourna à Paris en septembre, si peu décidé encore à subir sa

peine, qu'il avait signé un pourvoi en cassation. Toutefois, la réflexion aidant, il comprit que, pour achever d'imprimer son Longus, il ne serait mieux nulle part qu'à Sainte-Pélagie. De là. il surveillerait aussi la publication de son Jean de Broë. Il décida, en conséquence, de se faire écrouer. Nous lisons dans le Courrier français du 12 octobre que « M. Courier, condamné parla Cour d'assises pour l'ouvrage intitulé 5zm/)/e discours, s'est désisté de son pourvoi aujourd'hui à l'audience de la Cour de cassation, qui lui adonné acte de son désistement. » Le 11, il s'établissait dans la célèbre prison où voisinaient prisonniers pour dettes et prisonniers politiques. En franchissant le seuil, il ne pouvait se défendre d'une impression pénible. Cette répugnance à entrer en prison est trop naturelle pour qu'on s'en étonne ; elle montre d'ailleurs chez Courier l'homme simple et sincère, n'écrivant nullement pour le scandale, mais obéissant à des convictions, cédant à ses colères. En un mot, il n'a rien de « l'arriviste » qui cherche la notoriété et le succès au prix même de son repos ; il entrait donc à Sainte-Pélagie le cœur contrit et la tête basse.

Pourtant tout le monde l'admirait et l'enviait. Déranger, incarcéré lui-même, disait : « A la place de M. Courier, je ne donnerais pas ces deux mois de prison pour cent mille francs. » Le régime de la maison était d'ailleurs assez doux : « On y est fort bien : on ne manque de rien ; on voit du monde, on reçoit des visites du dehors plus que je n'en voudrais. » Et Courier nous apprend que certains prisonniers passaient leurs journées entourés d'un cercle d'amis et de jolies femmes jusqu'à huit heures du soir. C'était, dit-on, l'âge d'or des condamnés politiques. Me sera-t-il permis de préférer tout de même notre temps ?Les rares publicistes qu'on incarcère aujourd'hui sont des anarchistes

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dont on ne saurait assimiler la fureur à une conviction politique. Méritent-ils le nom d'écrivains ?

En prison, Courier reçut une foule d'hommages. A peine eut-il publié le compte rendu de son procès que Stendhal lui adressait les deux volumes de son Histoire de la peinture en Italie avec cette dédicace : « Hommage au peintre de Jean de Broë. » Ses amis de la politique ou des lettres, le député Manuel, le colonel Fabvier, Viollet-le-Duc, venaient lui faire des visites. Après leur départ, il ne trouvait même pas la solitude qu'il aurait désirée pour ses travaux sur la vieille langue d'Amyot. Il avait alors de longues conversations avec Cauchois-Lemaire tellement accoutumé à la prison qu'il n'y pensait même plus ; ou bien il se liait plus intimement avec Déranger dont la gloire allait grandir, comme la sienne, par les persécutions du gouvernement. Souvent il dînait avec le chansonnier qui imprimait alors un recueil de ses malicieux refrains. C'était braver le procureur du roi qui l'avait fait condamner ; aussi Déranger devait s'attendre à être de nouveau poursuivi par maître Jean de Broë. Il le fut ; on le condamna à de nouveaux mois de prison ; on lui enleva sa modeste place d'expéditionnaire à l'administration de l'instruction publique; mais sa popularité en était augmentée. A Vitré, quelques chasseurs ayant tué un chevreuil décidèrent de l'envoyer à Déranger dans sa prison. Ils rentrèrent de la chasse au son des cors et des fanfares, et se réunirent dans un banquet. Au dessert, la santé du chansonnier fut portée avec enthousiasme ; puis on lui expédia par la diligence une bourriche bien garnie, où le chevreuil était flanqué de lièvres, de perdreaux et de bécasses. Et parmi les jeunes gens qui se livraient à cette manifestation de sympathie pour l'auteur des chansons séditieuses se trouvaient des fonctionnaires et un officier du 20"

chasseurs ^ Béranger reçut le gibier qu'on lui offrait et remercia par une chanson.

Quanta Paul-Louis, il ne mangea point du chevreuil de son ami : il était déjà sorti de Sainte-Pélagie. On avait épluché, au parquet de la Seine, sa dernière brochure sur Jean de Broë sans trouver moyen de lui faire un second procès ; il fut donc remis en liberté à l'expiration des deux mois.

Malgré les visites qui, dit-il, lui firent « un tort immense », il avait bien travaillé en prison. Corréard imprimait un texte de sa traduction de Longus bien supérieur à la version de Florence au point de vue de la science de la vieille langue. Il avait collectionné des archaïsmes non seulement chez tous les conteurs du xvi° siècle, maisjusque dans les Contes de La Fontaine ; sans cesse en quête de locutions vieillies, il écrivait à sa femme de lui copier des passages de Brantôme ou de Bonaventure Despériers. On voit par toutes ses lettres avec quel amour il retouchait cette œuvre qui lui rappelait sa jeunesse et sa glorieuse découverte du fragment inédit de Longus. L'ouvrage parut imprimé avec soin sur beau papier : il était précédé de la Lettre à Renouard dont la lecture allait rappeler au public de la Restauration le souvenir un peu effacé de la fameuse tache d'encre faite au manuscrit de Florence. Par un trait de malice, que nous jugeons de bonne guerre, Courier faisait suivre son nom de cette mention : Vigneron, membre de la Légion d'honneur, ci-devant canonnier à cheval, aujourd'hui en prison à Sainte- Pélagie.

G était avoir trop de fiel, dira-t-on. Mais n'esl-il pas permis, selon le proverbe, de maudire ses juges, et Courier n'avait-il pas raison de garder rancune au jury stu-

1. Arcli. Nat., F', G920, rapport du préfet d'Ille-et-Vilaine.

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pide qui refusait aux écrivains les garanties de la Charte ?

Le voilà libre enfin. La prison n'a pas, comme il pouvait le craindre, altéré sa santé. Ses «drogues », c'est-àdire le Simple discours et les deux autres pamphlets auxquels il donna prétexte, ses drogues se vendent à merveille. Cela va lui rapporter, à lui qui n'a jamais tiré profit de ses écrits, et cet argent viendra bien à point, car les propriétaires ruraux comme Courier, s'ils ne sont «jamais ruinés » sont « toujours gueux », et les affaires vont assez mal à la Chavonnière. Tout a souffert de l'absence prolongée du maître : M""^ Courier, chargée à sa place de diriger les domestiques, n'est pas aussi habile qu'il le croit à défendre ses « intérêts temporels ».

Il semble pourtant qu'il pourrait, à ce moment de sa vie, être aussi heureux que jamais. Rendu prudent par les persécutions, il essayera, sans renoncer à écrire, d'échapper à la cour d'assises et d'éviter la prison. Il espère jouir de sa gloire acquise, prolonger sa célébrité sans la payer trop cher ; et rien ne peut, en effet, lui ravir ce bénéfice.

Mais, à cette heure précise, les chagrins domestiques vont commencer ; le désordre augmente dans sa maison et dans sa fortune. Il va connaître des embarras d'argent qui sont l'effet du mauvais ménage et du désordre de M""' Courier. Il comprendra alors combien il s'était trompé sur le compte de cette femme dont il écrivait, quelques mois plus tôt : « Heureusement, Dieu m'a donné une femme qui vaut mieux que moi pour nos intérêts temporels. « En réalité, Herminie Clavier aimait la dépense et le plaisir. Mais quels plaisirs pouvait-elle s'offrir dans la solitude de la Chavonnière ? Elle ne voyait aucun homme de son monde dont les assiduités pussent donner de l'ombrage au mari. Mais,

à défaut de hobereaux ou de bourgeois, elle s'accommodait fort bien de ses valets de ferme.

Courier ne tardera guère à en acquérir la douloureuse certitude, car la passion d'abord honteuse et discrète de sa femme commence à s'afficher. Elle est arrivée à l'époque où son tempérament va lui faire passer les bornes que l'hypocrisie provinciale impose d'ordinaire aux Célimènes de village.

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