‹ Paul-Louis Courier et la restaurationChapitre 22 sur 52 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Lettres inédites de Courier à M'ne Sœhnée, à Déranger. — Tracasseries administratives. — Les élections de 1822. — Courier candidat à Chinon. — Son échec. - Sa bonne humeur. — Correction de son attitude. — Intolérance de la Congrégation. — Le Clergé sous la Restauration ; ses deux fractions. — Sévérités et maladresses. — La loi du 18 novembre 1814 est appliquée à Azay-sur- Cher. — La guerre au village. — La Pétition pour des villageois. — Modération de Courier. — Il loue les prêtres tolérants. — Les paysans dans la littérature. — Saisie du pamphletet procès en correctionnelle.

Sorti de Sainte-Pélagie après deux mois d'une détention assez douce, qui toutefois lui semblèrent longs, Courier, au contraire de ses amis Déranger et Cauchois- Lemaire, n'avait nulle envie de s'exposera une nouvelle condamnation. C'est que la prison était plus fâcheuse pour un cultivateur comme lui que pour des publicistes. Ses intérêts avaient souffert de son absence ; et il dut reconnaître que sa femme était incapable de faire régner l'ordre dans sa ferme et l'économie dans son ménage.

Ne voulant plus être arraché à sa retraite studieuse de la Chavonnière, il se promit donc d'être prudent, délaissa la politique et revint à la littérature grecque qu'il avait négligée depuis la mort de Clavier.

En sortant de prison, il avait eu le plaisir de pouvoir distribuer à ses amis sa nouvelle édition des Pastorales de Longus publiée avec beaucoup de soin par le libraire Corréard. Voici le billet d'envoi inédit qu'il adressa à une dame de ses amis, M"^" Sœhnée, pour lui annon-

cer celte traduction. Il est à noter que M"'* Sœhnée devait acheter à Courier, en 1824, la propriété de la Filonnière d'où est écrite cette lettre.

« Luynes, le 3 janvier 1822.

« Madame,

« J'ai bien désiré vous voir avant mon départ de Paris et suis allé deux fois chez vous dans ce dessein ; mais j'ai eu le malheur de ne vous point trouver. Ayant su par M. d'Argenson la perte que vous venez défaire, j'aurais voulu me joindre à lui et à tous vos amis, Madame, puisque vous voulez bien me mettre de ce nombre, pour vous dire la part que je prends à votre affliction et surtout pour vous empêcher de vous y livrer trop, par un excès de piété qui peut quelquefois devenir blâmable. Je suis peut-être l'homme du monde le moins propre à vous consoler dans la peine où vous êtes, moi qui depuis dix ans atteint d'une douleur pareille la sens comme le premier jour. Dans le lieu même où je vous écris, tout me rappelle encore une mère que j'ai vue trop peu. Cependant j'ai reconnu enfin, et vous le comprendrez, j'espère, qu'il ne faut pas se plaire à son chagrin, ni se nourrir d'une amertume qui affligerait, si elles nous voyaient, les personnes mêmes que nous regrettons.

J'ai chargé M. Corréard de vous envoyer une de mes traductions grecques nouvellement imprimées. Vous pourrez quelque jour. Madame, vous amuser de cet ouvrage, et vous admirerez qu'on ait pu en faire un sujet de persécution.

« Je suis avec respect, Madame,

« Votre très humble et obéissant serviteur.

« Courier. »

A cette époque, il publia chez son fidèle éditeur Bobée un Prospectus d'une traduction nouvelle d'Hérodote. C'était le succès de Daphnis et Chloé qui l'encourageait à ce nouvel essai d'une version en style vieilli. Puis, l'année suivante, il augmentait sa traduction d'un nouveau fragment et faisait précéder l'ouvrage d'une très curieuse préface, où il exposait ses principes et sa méthode. On est frappé, en la lisant, des progrès de l'esprit historique chez Courier, qui jusqu'alors avait montré plus d'expérience de la langue grecque que de sens de l'histoire littéraire. Il juge avec sûreté l'époque d'Hérodote, et démêle bien le caractère de sa prose. C'est la langue d'Homère dégagée du rythme poétique : de là vient la suavité de ce vieil ionien. Comment donc traduire cet auteur dans notre patois ? En empruntant les phrases et les tournures de nos paysans chez lesquels revit la langue poétique et antique avec son charme savoureux. Courier est bien placé pour étudier ce dialecte, lui qui vit avec ses voisins ; auprès d'eux il s'instruit, comme Malherbe qui se flattaitd'apprendre tout son français à la place Maubert.

« Par tout ceci, on voit assez que penser traduire Hérodote dans notre langue académique, langue de cour, cérémonieuse, roide, apprêtée, pauvre d'ailleurs, mutilée par le bel usage, c'est étrangement s'abuser : il y faut employer une diction naïve, franche, populaire et riche, comme celle de La Fontaine. Ce n'est pas trop assurément de tout notre français pour rendre le grec d'Hérodote, d'un auteur qui, ne connaissant ni ton ni fausses bienséances, dit simplement les choses, les nomme par leur nom... Un abbé d'Olivet, un homme d'Académie, ne peut se charger de cette besogne. Hérodote ne se traduit point dans l'idiome des dédicaces, des compliments. »

Approuvé par Cousin, qui s'attachait dès lors à la

traduction de Platon, le système de Courier fut critiqué par Villemain, et surtout par Letronne. Mais l'auteur ne fut point convaincu et maintint son opinion : « Tâchez, écrivait-il à Cousin, de dire un mot là-dessus, dans quelque journal, et montrez tout le ridicule de cette idée qu'il faut faire parler Hérodote en français, comme il parlerait s'il était de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Soutenez le parti delà bonne foi, en cela comme en tout le reste. »

Déranger ne goûtait guère certaines vieilleries de langage que Courier avait enchâssées dans sa prose. Le traducteur en fut informé, et, avec malice, il adressa son fragment à son ancien compagnon de captivité, en l'accompagnant de cette lettre, restée jusqu'à ce jour inédite, que nous venons de découvrir :

« Véretz, 4 janvier 1823.

« Mon CHER POÈTE ET COMPAGNON DE SaINTE-PÉLAGIE,

a J'espère que M. Bobée vous aura fait tenir, comme il me le promit avant mon départ de Paris, un lambeau d'Hérodote traduit selon mon petit pouvoir ; je voudrais bien que vous l'eussiez et que vous le lussiez. Mais ne m'en dites point votre avis. Dites-moi que cela est fort beau et que vous en êtes enchanté. On m'a pourtant conté que vous n'approuviez pas certaines vieilleries dans mon style. Je soupçonne que vous avez raison. Mais me corriger, impossible; peut-être aussi trouverez-vous mes façons de dire un peu gauloises mieux à leur place dans une version de ce vieux conteur Hérodote. Quoi qu'il en soit, ayez ce fragment. Si on ne vous Ta point envoyé, faites-le demander chez Bobée, rue de la Tabletterie ; et puis souvenez-vous de

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moi avec nos amis de la rue Neuve-Sainl-Auguslin, Je vous embrasse.

« Courier. »

« A M. De Déranger. »

On voit par celte lettre que Paul-Louis tient à son style archaïque. S'il est tenu à quelques réserves en ce qui concerne ses écrits d'actualité, il observe que ses façons de parler gauloises sont à leur place dans une version d'un vieux conteur.

En réalité, il était féru de son vieux français qui lui confère une véritable originalité parmi les prosateurs de son époque ; en particulier, il admirait son Hérodote, au point d'en oublier la modestie. Il écrivait au rédacteur du Constitutionnel : « Parlez un peu, je vous prie, dans vos feuilles, de ma belle traduction d'Hérodote, fort belle suivant mon opinion. Des personnes habiles en ont dit leur avis, qui n'est pas tout à fait d'accord avec le mien. Je leur réponds aujourd'hui par un autre fragment traduit du même auteur, avec une préface où je défends ma méthode, expose mes principes, montrant d'une façon claire et incontestable que j'ai raison contre la critique... »

Voilà des préoccupations de littérateur ne vivant que pour son art : ainsi, même après l'éclatant succès du Simple discours, il rêve la gloire de l'homme de lettres plutôt que celle du politique. Mais il n'a plus le droit de se dérober : le parti libéral tout entier a les yeux fixés sur lui et compte l'opposer, pour les prochaines élections, aux royalistes de son département.

Fût-il disposé à oublier son attitude agressive de 1821, la surveillance maladroite de la police et les incessantes tracasseries de la préfecture se chargeraient de lui rappeler qu'il s'est engagé dans l'opposition, et

lui fermeraient tout retour en arrière. D'ailleurs, le ministère de Villèle, depuis la retraite du duc de Richelieu, dirigeait la France dans les voies de la réaction la plus violente contre toute idée libérale. Tout ce qui conservait quelque indépendance fut traqué par les préfets. Dans les rapports officiels, Courier, adversaire du gouvernement, devient dès lors un « individu séditieux » et même un « homme taré ». En revanche, pour les libéraux il est un grand homme. Les chefs du parti, La Fayette, Voj'er d'Argenson lui tendent la main et l'appellent dans la lice où ils combattent avec beaucoup de courage. Ainsi, caresses des uns, menaces des autres ramènent Courier dans la voie de la politique qui n'est pas la sienne, qui ne lui plut jamais, mais où il s'engage toutefois avec fougue, aiguillonné par son amour de la réputation et de la gloire, et où il trouvera au moins de brillants succès littéraires.

Les tracasseries gouvernementales redoublèrent naturellement aux approches des élections de 1822. Le préfet d'Indre-et-Loire, de Waters. averti par ses mouchards que Courier sera candidat, le surveille avec un soin jaloux et attribue à ses moindres actes les intentions les plus noires. Voyez en quels termes, le 6 mars 1822, il signale au ministre de l'intérieur son départ subit pour Paris : « Le sieur Courier, homme connu par son opposition au gouvernement légitime et par ses écrits séditieux, est parti hier subitement pour Paris, par la grande diligence. La promptitude qu'il a mise à son départ me détermine, dans les circonstances actuelles, à vous en donner avis.. . Il était si pressé de partir que, s'étant présenté à la police de Tours pour avoir un passeport qui lui a été refusé, comme n'étant pas domicilié de la ville, il a préféré partir sans passeport plutôt que d'en aller prendre un chez lui à deux lieues d'ici. »

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Et comme le ministre encourage son préfet dans celte voie, en lui enjoignant « d'entourer les démarches du sieur Courier de la surveillance la plus active », ce beau zèle ne fera que croître. Un nouveau départ de Courier pour Paris est signalé le 6 avril : de Waters, inquiet, croit que « ces voyages sont relatifs à des intrigues politiques ou électorales ». D'ailleurs, toutes les démarches faites à Paris pour retrouver Courier « ont été sans succès », confesse le préfet de police Delavau.

Cependant le corps électoral était convoqué en Indreet-Loire le 19 avril, et la candidature de Courier ne tardait pas à se dessiner nettement dans le collège d'arrondissement de Chinon et de Loches réunis pour former une circonscription.

Recommandé par ses opinions libérales à tous les électeurs indépendants, signalé à quelques militants par son procès et sa condamnation, Paul-Louis pouvait encore exploiter pour son succès le mécontentement des électeurs de Loches, vexés d'être réunis à ceux de Chinon et obligés de se transporter dans cette dernière ville pour y voter. C'est pourquoi il se rendit à Loches, le 1" mai, ainsi que l'atteste un rapport du sous-préfet. En revanche, il ne parut point à Chinon, qui était le fief électoral de son plus redoutable concurrent, le comte Armand Ruzé d'Effîat. Richissime, payant la somme énorme de 7.683 fr. 37 de contributions directes, ce personnage jouissait de toute la faveur du gouvernement qui, selon l'usage adopté, eut soin de le désigner aux suffrages des électeurs en lui décernant la présidence du collège électoral dans lequel il était candidat. Le second Empire semble avoir eu la spécialité des candidatures officielles ; on voit que les ministres de la Restauration avaient trouvé un procédé plus ingénieux encore et plus simple pour imposer leurs favoris au choix des votants.

Le nouveau ministère venait d'aggraver le despotisme gouvernemental en prenant pour guides les passions de la droite. Simple député, M. de Villèle s'était, en diverses occasions, prononcé avec force contre l'intervention des ministres et de leurs agents dans les luttes électorales. A peine fut-il maître du pouvoir qu'il s'empressa d'oublier ses déclarations. Loin de réprimer les faits d'influence commis par ses préfets, il s'efforça d'exercer sur le corps électoral une pression sans limites. Chacun de ses collaborateurs dut transmettre aux agents dont il avait la direction des circulaires les invitant à faire preuve d'un dévouement absolu aux intérêts de la monarchie légitime. Une feuille ultra-royaliste, le Journal des Débats, prit soin de commenter en ces termes ces circulaires relatives aux élections : « Tout fonctionnaire doit, ou se retirer, ou servir de tous ses moyens le gouvernement qui l'emploie... Cette demande du concours de tous les fonctionnaires ne présente à ceux-ci qu'une alternative à laquelle ils ne peuvent échapper, celle d'une retraite que la simple probité leur ordonne, ou d'un assentiment efficace... »

Ce langage était clair : les fonctionnaires se trouvaient avertis. Les autres électeurs ne reçurent pas des avis moins comminatoires. Nous retrouverons d'ailleurs dans l'élection de Chinon tout ce que l'arbitraire du pouvoir a jamais pu inventer pour restreindre ou neutraliser les droits des électeurs. Circulaires ministérielles, adjurations, menaces, promesses, tout sera mis en œuvre pour aboutir à faire ratifier par le corps électoral les choix du gouvernement. Parmi tous ces moyens qui ne sauraient nous surprendre, il en est un pourtant qui dépasse les bornes : c'est une circulaire du premier président de la Cour d'Orléans aux présidents des tribunaux de Tours, Loches et

Chinon pour les engager à « user sans réserve comme sans scrupule de leur ascendant pour faire échouer ces projets criminels », c'est-à-dire le projet de nommer un libéral.

Tous ces documents relatifs à la cuisine électorale, ou, pour mieux dire, toutes les pièces du procès que nous pourrions intenter au gouvernement de 1822, sont conservées aux Archives d'Indre-et-Loire : elles ont été publiées, pour la plupart, par MM. Desternes et Galland.

Transportons-nous à Chinon où, depuis plusieurs jours, le sous-préfet faisait des dépenses considérables pour héberger ceux des électeurs bien pensants qui n'étaient pas de la ville. Notez qu'il se trouva faiblement indemnisé de tous ses frais lorsque le préfet lui fit obtenir une indemnité de 600 francs. Le 9, a lieu la constitution du bureau ; le 10, on se réunit pour élire un député : le président nommé par le ministre, Ruzé d'Effiat, lit son discours, où il se recommande en ces termes au choix du collège :

« Une funeste expérience a dû nous convaincre que la France ne peut être heureuse que sous le sceptre bienfaisant des Bourbons... Pénétrés de ces sentiments. Messieurs, votre choix ne pourra tomber que sur un sujet sincèrement dévoué au roi et à son auguste famille, dont les principes bien connus vous seront un sûr garant, etc.. » En terminant, il faisait espérer une « diminution des impôts qu'une époque trop malheu-reuse a rendus si onéreux, n

Le résultat du vote n'était guère douteux : on vit sans surprise sortir de l'urne le susdit comte d'Effiat avec 222 suffrages sur 380 votants ; les autres voix étaient ainsi réparties :

M. Louis-Paul Courrier {sic), de Véretz : 133 voix. M. Aubert du Petit-Thouars : 13 —

M. Louis-Paul Ducourier (sic) : 2 —

Tels sont les chiffres officiels que nous avons relevés aux Archives, dans le procès-verbal de l'élection de Chinon. Cependant le bureau du comte d'Effiat accordait 160 voix à Courier : c'est ce chiffre que reproduisit le Drapeau blanc du 14 mai dans un article pourtant fort malveillant, puisqu'on déclare faussement qu'il n'a pas obtenu le tiers des voix. Paul-Louis inséra sa réponse dans le Courrier français : par un raisonnement spirituel, il prouve qu'il est le véritable élu en ajoutant à ses voix réelles toutes celles des absents, plus celles des électeurs présents « qui n'osèrent, sous les yeux de M. le marquis, écrire un autre nom que le sien ». Que serait-ce si, a sortant un peu de la salle électorale, nous prenions les votes de ceux qui payent moins de cent écus, ou n'ont pas trente ans d'âge ? » Il montre alors ses amis à lui, tous occupés dans les champs, dans les ateliers, partout où se faisait quelque chose d'utile : « J'ai pour amis tous ceux qui ne mangent pas du budget, et qui, comme moi, vivent de travail... En un mot, s'il faut vous le dire, mes amis ici sont dans le peuple ; le peuple m'aime. »

Voilà ce que Courier peut écrire avec fierté, encore qu'il se fasse peut-être quelque illusion : ce n'est pas lui qu'on aime, c'est-à-dire le propriétaire lettré passablement égoïste et trop différent au fond des paysans au milieu desquels il vit. Ce qu'on aime, ce sont les idées libérales qu'il représente, qu'il a affichées, et qui lui ont valu la haine du gouvernement et deux mois de prison.

Dans toute cette lettre, comme l'observe Deslernes, Paul-Louis a l'esprit « de paraître accepter de bonne

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grâce sa défaite ». Réservé est le ton et discrète 1 ironie à l'égard de son heureux concurrent.

Il faut en conclure qu'il n'avait pas pris très à cœur cette élection : ce qui le prouve surabondamment, c'est qu'il ne fit même pas le voyage de Chinon, malgré les instances de ses amis. Il aurait été flatté d'être élu, mais voyant la difficulté de vaincre malgré le préfet et toutes les forces coalisées des royalistes, il préféra ne pas s'engager à fond, de manière à pouvoir dire et écrire, comme il fit : « Je ne fus concurrent de personne à Chinon... Je n'ai demandé ni souhaité d'être député. » En résumé, n'espérant pas réussir, il s'était réser\'é, pour ainsi dire, une porte de sortie.

D'ailleurs, il ne souffrit point de cet échec, car il ne mettait de Tamour-propre qu'aux choses de l'esprit. Très certainement, il n'a jamais rêvé qu'une gloire, celle des lettres. Les succès de la carrière militaire l'ont toujours laissé assez froid : la politique ne devait pas le griser davantage. Courier, dont les libéraux de la Restauration ont voulu faire un tribun, ne fut jamais qu'un artiste, un parfait littérateur entraîné par les circonstances vers la politique qu'il ne savait ni goûter ni comprendre.

On a souvent dit qu'il aurait fait un médiocre député. — « Son rôle à la Chambre, écrit Desternes, eût été vraisemblablement fort modeste : dépaysé à la tribune, il n'eût pas pris d'ascendant sur l'assemblée. Il eût siégé isolé dans son opposition, perdu dans cette Chambre. » Je crois, pour ma part, qu'il aurait manqué de mesure. Par crainte de paraître tromper Tattente de ses électeurs, il aurait pris dans ses interruptions un ton agressif et violent. D'ailleurs, il se serait sans doute montré inégal, donnant des coups de boutoir terribles à ses adversaires, et puis se rebutant vite. Courier redoutait lui-même «les périls de la tribune »

et il avait, ce sont ses propres expressions, « l'appréhension fondée de mal remplir l'attente de ceux qui le croyaient capable de quelque chose pour le bien général » •

Sans doute, il n'aurait pas eu l'autorité et la prudence d'un Benjamin Constant; mais nous nous consolons moins facilement que Desternes et Galland de son échec et nous le préférons sans hésiter à l'insignifiant d'Effiat.

Au fond, Courier regrette peu de n'avoir pas été élu, mais il ne pourra pardonner au gouvernement de l'avoir combattu de toutes ses forces. C'est une nouvelle preuve de malveillance et de haine que vient de lui donner le pouvoir. D'un autre côté, la surveillance maladroite et incessante de l'administration ne peut que l'irriter.

Dans les rapports des préfets de M. de Villèle, un indépendant comme lui devient un individu dangereux pour la monarchie et pour l'Etat, grossière erreur digne d'un policier de bas étage. Le suspect qu'ils surveillent comme un malfaiteur n'est pas, on vient de le voir, un politicien de profession ; ce n'est même pas un adversaire irréconciliable de la royauté, encore moins un ennemi de l'ordre social. Il pouvait faire cette déclaration sans fausser l'opinion que ses écrits nous donnent de lui : « Je suis aussi loin de haïr que d'approuver le gouvernement dans la marche qu'il suit ; je n'en espère pas de sitôt un meilleur, et je le crois moins mauvais que ceux qui l'ont précédé. »

C'était parler en libéral constitutionnel, en véritable ami de la monarchie réglée par la Charte. Et voilà les hommes dont le gouvernement se plaisait à faire des anarchistes, oubliant que c'était lui-même qui se laissait entraîner par ses passions vers un idéal entièrement opposé à l'esprit des institutions.

Le vigneron de la Chavonnière ne paraît même pas, malgré ses principes connus, s'être laissé affilier aux sociétés secrètes dont l'intransigeance du parti régnant avait singulièrement développé l'activité et les progrès. Depuis les changements politiques introduits dans le régime de la France après l'assassinat du duc de Berry, depuis surtout que la Congrégation s'était installée au pouvoir avec MM. de Montmorency, Corbière, de Villèle, un violent mécontentement régnait dans tout le pays. On sait que ce malaise se traduisit par plusieurs mouvements insurrectionnels qui éclataient, à ce moment précis, à Belfort et à Saumur. Toutefois le gouvernement lui-même, qui réprima ces complots et en prévint peut-être quelques autres, ne connut jamais l'amertume des colères, ni la profondeur des rancunes qui couvaient contre lui dans certaines régions. Le Carbonarisme et la société des Chevaliers de la liberté recrutèrent alors de nombreux membres sur les deux rives de la Loire, entre Tours et Nantes, c'est-à-dire à proximité des cantons où s'exerçait l'activité de Courier.

Bien que certains récits de mouchards, trop légèrement acceptés par le préfet de Tours, l'aient quelquefois mis en cause, nous ne voyons pas qu'il ait jamais pris part à la moindre intrigue politique, ni même qu'il ait adhéré à une société secrète. Or beaucoup d'hommes de lettres, qui partageaient ses principes, considérèrent alors comme un devoir de s'associer aux efforts tentés par la classe moyenne pour combattre l'oppression de jour en jour grandissante. Ces hommes, éminents dans le domaine des arts ou de la pensée, s'appelaient Augustin Thierry, Jouffroy, Pierre Leroux, Henri et Ary Scheffer. Nous trouvons leurs noms réunis sur la liste des membres d'une seule Vente, dont le siège était à Paris. Courier lui-même dut être plus d'une fois sol-

licite, en vue d'une affiliation, par les libéraux ses amis, comme d'Argenson ou La Fayette. Mais notre bûcheron de Larçay ne voulait ni perdre de vue sa chère forêt, qu'il aimait en artiste non moins qu'en avare, ni contracter des engagements qui troubleraient son repos et dont il n'était pas trop sûr de pouvoir s'acquitter sans danger.

S'il avait soin, depuis sa sortie de prison, d'entourer ses actes d'une certaine prudence, il n'entendait pas toutefois se priver désormais du plaisir tout littéraire, partant tout exquis, de « fronder un petit », comme il disait. Or le gouvernement de M. de Villèle ne prêtait que trop aux attaques des pamphlétaires en lâchant la bride aux passions de plus en plus forcenées des royalistes et des membres de la Congrégation ; mais s'il méritait des critiques, il était bien disposé à ne pas les tolérer.

En cette année 1822, pour tous ceux qui avaient adopté l'ordre de choses issu de la Révolution, rien n'était plus choquant que l'intolérance du clergé remis en possession de ses honneurs, et véritablement intronisé par le ministère. Les peines les plus sévères venaient d'être votées contre les discours, écrits ou gravures qui outrageaient ou tournaient en dérision la religion de l'Etat. Ce n'était pas seulement condamner les libres penseurs, c'était faire la guerre au vieil esprit gaulois de notre race qui s'est éveillé à toutes les époques de notre littérature, depuis Jean de Meung jusqu'à Voltaire.

Le triomphe de la Congrégation s'aflirma, en outre, par les mesures les plus impopulaires : l'Université fut bridée. On lui imposa un grand maitre qui fut choisi parmi les prêtres les plus dévoués à la Société de Jésus : l'abbé Frayssinous eut la direction absolue de l'enseignement à tous ses degrés. Enfin la Congrégation fit

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attribuer à deux de ses membres les positions les plus importantes et les plus redoutables de l'administration : un simple chei de bureau des postes, Franchet Desperey, devint directeur de la police générale du royaume, et un conseiller à la cour de Paris, le sieur Delavau, lut appelé à la tête de la prélecture de police. Un troisième congréganiste, le général comte de Coutard, était promu au commandement de la première division militaire et le duc de Doudeauville recevait la direction générale des postes.

Fort de ces encouragements et de ces appuis, le clergé se montre, à partir du ministère de Yillèle, plus entreprenant et plus autoritaire; il atïirme, dès lors, une intolérance en complet désaccord avec les idées et les habitudes de la génération nouvelle. Pendant que les congrégations multiplient leurs établissements, pendant que les missionnaires vont stimuler partout l'ardeur religieuse, tandis qu on plante des croix pour perpétuer le souvenir de leurs retentissantes prédications, les simples desservants de village annoncent en chaire l'intention de réformer les mœurs de leurs ouailles et de rompre avec un passé odieux. Or, pour la plupart des villageois, ce passé maudit, c était leur émancipation politique et sociale, c'était surtout leur pain conquis et assuré pour l'avenir, grâce aux terres dont ils étaient devenus à leur tour seigneurs et maîtres.

Sous la Restauration, le clergé se composait de deux fractions bien distinctes : la première était i'ormée des anciens ecclésiastiques qui, ayant prêté serment à la constitution civile, n'avaient jamais quitté le pays : restés pour la plupart dans leurs paroisses, même aux heures les plus critiques de la Terreur, ils avaient recommencé à célébrer le culte dans leurs anciennes églises dès que le Concordat leur en avait rouvert les portes. Généralement aimés des paysans au milieu

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desquels s'était écoulée leur vie, ils étaient en butte au mépris, parfois aux insultes et même aux sévices des royalistes fougueux. Leurs évêques les tenaient en suspicion et exigeaient qu'ils fissent publier une rétractation formelle de leur conduite passée. Marchandeau, le vieux curé de Véretz, gifElé, renversé et piétiné par le maire, est le type de ce genre d'ecclésiastiques qui s'efforçaient de vivre en paix avec leurs fidèles et avec les puissances, mais que leur humilité ne préservait pas toujours des affronts.

L'autre partie du clergé, mieux vue des autorités, comprend, d'un côté, les prêtres et religieux rentrés de l'émigration ou de l'exil, d'autre part, les jeunes vicaires et desservants nouvellement ordonnés. Les uns et les autres représentaient évidemment la fraction la plus pure au point de vue sacerdotal. Ce fut celle aussi qu'attaquèrent avec le plus de passion libéraux et libres penseurs. Sans doute, ce n'est pas chez ces prêtres qu il faut chercher la tolérance. Ayant beaucoup souffert, connu la misère, les privations, la déportation même, comme ceux qui furent parqués dans des îlots malsains à l'embouchure de la Charente, la plupart avaient gardé contre l'esprit de la Révolution une rancune bien explicable et bien humaine. Mais les jeunes, récemment formés au ministère divin dans les séminaires réorganisés, se montraient encore plus ardents à défendre les droits de l'Eglise contre la société civile. Ils commirent parfois des excès de zèle regrettables pour la cause même qu'ils servaient; leur excuse est surtout dans leur jeunesse, dans leur ignorance de la vie. S'elforçant de les défendre à la tribune en 1826, l'abbé Frayssinous, devenu évêque et ministre des affaires ecclésiastiques, dut reconnaître qu'ils manquaient d'expérience et chercha à les couvrir par cette déclaration : « Ils sont encore trop jeunes pour èlre indulgents. »

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A ce clergé impétueux s'offrait une tâche magnifique : ramener à la religion et au respect des bonnes mœurs une société proiondément démoralisée. Le plus grand mal de la Révolution lut, en supprimant le culte, en persécutant les prêtres les plus purs, de ruiner la loi dans les cœurs des petites gens toujours respectueux de l'autorité et de ses décisions. Ces prêtres qu'on traitait en malfaiteurs ne pouvaient pas être dans le vrai : on les méprisa. La perte de la religion entraîna, comme il arrive trop souvent, la décadence des mœurs. Chez les paysans devenus propriétaires de biens nationaux, l'idéal divin fut remplacé par l'ivresse de posséder. Quant aux bourgeois déjà gagnés par l'athéisme du xviii" siècle, le triomphe de lirréiigion n'était pas fait pour les ramener à la pratique des vertus domestiques .

Les romans de Balzac, les documents publics et privés, les récits de nos grands-pères nous font connaître une société singulièrement émancipée, disons le mot, livrée à la sensualité brutale. Sans sortir de l'histoire de Courier, que voyons-nous ? Une femme livrée aux sens. Issue de lancienne et honorable famille Clavier, sa femme, la belle Herminie, si elle eût été élevée dans des principes religieux un peu sévères, se fùt-elle acoquinée avec des valets de ferme ?

A Paris comme en province, la vie bourgeoise avait achevé de perdre son ancienne austérité ; les paysans ne connaissaient plus qu'un dieu, l'argent. On conçoit que de jeunes prêtres frais émoulus du séminaire, effrayés de pareilles mœurs, aient combattu de toutes leurs forces la corruption du siècle. Malheureusement, comme ils manquaient d'expérience et de mesure, ils ne surent pas d'ordinaire distinguer le mal des apparences du mal : la danse, par exemple, qui charmait les villageois, la danse innocente en soi leur parut ouvrir la voie à de coupables excès. Elle avait surtout le tort

d'empêcher les fidèles d assister à l'office divin, car l'on dansait dans les villages à l'heure même où se célébraient les vêpres. Voilà pourquoi les curés de la Restauration s'attaquent passionnément à ce divertissement, voire même à d'autres encore plus innocents, tels que le jeu de boules ou de quilles.

Contre ces amusements ils invoquaient la loi du 18 novembre 1814 sur l'observation des dimanches et fêtes ; sollicités par eux, les préfets prenaient dans beaucoup de départements des arrêtés pour prohiber les distractions profanes à l'heure des offices. Les maires dévoués à l'église enchérissaient encore sur les sévérités de l'Administration. C'est ainsi que la danse et beaucoup d'autres plaisirs fort anodins, fort inofTensifs, avaient, dès 1816, été interdits dans la commune de Véretz où résidait Courier. Le maire n'avait pas craint d'invoquer (x larrêt du Conseil d'Etat du roi du 4 janvier 1724, les ordonnances de Charles IX données à Orléans en 1560, les Lettres patentes de François P"", celles de Henry III, etc. » Ce débordement d'érudition chez un maire de campagne est sans doute plaisant. D'ailleurs son arrêté, après ceux de tant de rois glorieux, restait lettre morte, car le curé de Véretz, très tolérant comme nous lavons dit, laissait danser devant sa porte : « Il y assiste et croit bien faire, y ajoutant par sa présence un nouveau degré de décence et d'honnêteté. »

Les sévérités administratives nexistaient donc que là où le desservant exigeait dans l'intérêt du culte une rigoureuse application des arrêtés. Il suffisait d'un prêtre jeune et fanatique pour priver les villageois d'un plaisir qui leur était cher entre tous. C'est ce que l'on vit dans la commune limitrophe de celle de Véretz, à Azay-sur-Cher. A la demande du curé, récemmenl sorti du séminaire, un arrêté du préfet prohiba la danse.

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Azay venait de perdre un pasteur exemplaire. Doux, tolérant, modéré, partageant les joies et les chagrins de ses paroissiens, le curé Guerry trouvait à merveille que le rendez-vous des jeunes filles et de leurs prétendus fût sur la place de l'église plutôt qu'ailleurs loin des regards. « Il n'avait garde de mettre la danse au rang des péchés mortels, ou de recourir aux puissances pour troubler d'innocents plaisirs. »

Malheureusement pour le village, Mgr Duchillcau, archevêque de Tours, avait nommé l'abbé Guerry curé de Cormery. Il fut remplacé à Azay, à la date du 21 septembre 1821 , par l'abbé Pierre-Alexandre Bruneau, précédemment vicaire de l'église Saint-Maurice de Chinon. C'était un jeune, presque un débutant, que quelques mois de sacerdoce dans une paroisse urbaine préparaient mal à remplir son ministère auprès des paysans. Le dimanche 21 octobre, un mois après sa nomination, il fut solennellement installé comme curé d'Azay. Déjà le conseil municipal, avant même de le connaître, lui avait voté sur les fonds de la commune un supplément de traitement de 200 francs, obtempérant en cela à la demande du vicaire général. Cette indemnité fut renouvelée en 1822, mais supprimée à l'unanimité en 1823 par une délibération du conseil, auquel, selon l'usage, on avait adjoint les contribuables les plus imposés.

Que s'est-il donc passé ? Comment le curé Bruneau, d'abord bien accueilli, s'est-il si vite brouillé avec les élus de la commune ? A peine arrivé, il a voulu tout régenter. Trop imbu de l'importance sociale de ses fonctions, il se mêle des affaires particulières de ses paroissiens et contrôle leur conduite, non dans l'église seulement mais au dehors et jusqu'en leurs maisons. <( Le curé se mêle de tout, s'écrie en plein conseil Louis Bournigal ; il veut tout gouverner ; il nous fait enrager,

partant point de traitement. » Loin de se confiner dans son presbytère, l'abbé Bruneau sort hardiment sur la place publique ; il en expulse les couples qui se disposent à danser au son des violons, il fait fermer les cabarets voisins où Ton vend à boire et à manger à l'heure des offices. Mais voici venir V Assemblée annuelle, la plus belle fête célébrée au village, qui tombe le jour de la Saint- Jean. Le curé sait que ce-jour-là ses admonestations ne pourront avoir raison des habitudes invétérées des paysans ; aussi, prenant à l'avance ses précautions, il obtient du préfet un arrêté qui, bientôt publié, proclamé au son du tambour, jette la consternation parmi la jeunesse et les marchands « qui avaient compté sur quelque débit ».

C'est ainsi que la guerre fut déclarée au village d'Azay. Mais de pareils incidents se produisaient dans d'autres communes et surtout là où l'archevêque avait installé déjeunes prêtres formés au séminaire de Tours par un frère de Picpus, célèbre par sa rigueur et par sa haine de la société issue de la Révolution. A Fondettes, non loin des bords de la Loire, un arrêté semblable vint troubler les fêtes organisées par la jeunesse à l'occasion de Y Assemblée ; le desservant était encore un disciple du « triste Picpus », frère Isidore.

Les événements d'Azay pris en eux-mêmes ne méritaient guère d'occuper la postérité. Et pourtant elle saura qu'un curé trop rigoriste empêcha les paysans de danser sur la place du village. C'est que Courier, préludant à la rédaction de sa Gazette du village, ohseTVRit, notait, critiquait. Il s'inspire donc de cette actualité assez banale, en véritable polémiste toujours prêt à fronder le pouvoir, auquel il garde rancune. Ne lui suffit-il pas d'y trouver prétexte à développer cet axiome qui lui est cher : « Rien ne fait tant de tort aux prêtres que l'appui du gouvernement. » Au fond, peu importe

au pamphlétaire que l'autorité lui donne gain de cause : la pétition ne s'adresse, en réalité, qu'au public et elle ne fut point déposée sur le bureau de la Chambre. A quoi bon invoquer la justice de législateurs en majorité hostiles, quand on a pour soi l'opinion, quand on est célèbre, comme l'était Paul-Louis depuis son emprisonnement ?

Les principales idées qui se rencontrent dans ce pamphlet sont celles que Courier avait déjà développées dans ses lettres au rédacteur du Censeur. Nous les reconnaissons au passage et nous retrouvons même quelques-unes de ses marottes. Par exemple, sa haine des courtisans ne peut manquer de s'échapper en quelques traits malicieux ; si nous fréquentons peu les offices, dit-il, c'est que nous mettons à profit tous nos instants pour le travail des champs : « Il faut payer (l'impôt) et travailler pour ceux qui ne travaillent point. Et combien pensez-vous qu'ils soient à notre charge ? enfants, vieillards , mendiants, moines, laquais, courtisans. » Les gens de cour après les mendiants et les laquais, voilà bien la place que Paul-Louis leur réservera toujours !

A côté de son mépris pour les grands, nous voyons apparaître son admiration pour les gens du peuple, qui en est le corollaire. Leur bonne tenue, leur décence, leur franche gaieté aux fêtes d'Azay font « l'admiration » des Anglais qui, suivant une vieille coutume, hivernent en Touraine.

Il y a un malentendu entre le clergé et ces paysans. Au fond tout le mal vient des jeunes prêtres récemment sortis des séminaires où ils ont subi les directions de moines farouches, ennemis du siècle et de la vie. Ces conscrits de l'église militante ne peuvent ni ne veulent comprendre que le temps qui marche a, depuis le moyen âge, profondément modifié les conditions sociales.

Le paysan n'est plus le serf; par conséquent, la loi qui prescrivit le repos du dimanche, dans l'intérêt des serfs attachés à la glèbe, n'est plus qu'un anachronisme. Elle fut bienfaisante alors et le travailleur opprimé y trouva son compte : « Il n'était saint que la gent corvéable ne chômât volontiers ; le maître seul y perdait, obligé de les nourrir, qui sans cela les eût accablés de travail. » Mais quelle est l'utilité pratique de ce commandement de l'Eglise, aujourd'hui que nous travaillons pour nous ? Courier refait alors avec force et vérité le tableau, qui lui est cher, du paysan nouvel enrichi, « ivre encore, épris, possédé de sa propriété. » La terre, celle qui se cultive, a remplacé le ciel dans ses préoccupations, et l'amour du gain tue la religion.

Certes, cette peinture, pour être un peu brutale, n'en est pas moins ressemblante ; Paul-Louis était bien placé à la Chavonnière pour observer, dans tous les champs environnants, ses modèles travaillant, peinant avec joie, amassant sou à sou, « sans prendre repos ni repas. » 11 signale avec clairvoyance la cause principale de l'indifiTérence en matière religieuse. Peut-être pourrait-on lui faire grief d'approuver secrètement cet égoïsme du paysan, cette grossière cupidité dénuée de tout idéal. Mais Courier est avant tout un réaliste; du moins il l'est devenu depuis qu'il s'est fait laboureur et vigneron. Il conclut qu'on ne changera rien à ce qui est, qu'il faut prendre le peuple comme l'a fait la Révolution, et que cet état des esprits peu favorable à la foi ne se pourra corriger que par la douceuret la persuasion. Il faut donc aux pasteurs, au lieu de la fougue qui les anime, un peu de ce tact, de cette discrétion dont parle saint Paul.

Ainsi Courier ne craint pas de faire la leçon au clergé intolérant ; il atteint par ricochet le gouvernement, qui accorde à l'Eglise « une protection non plus officieuse,

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mais légale ^ ». Quoiqu'il se soit juré d'être prudent à l'avenir, voilà qu'il risque encore d'attirer sur sa tête les foudres des préfets et des magistrats de M. de Villèle.

La monarchie n'est certes pas ménagée, elle qui veut tout régenter et étend jusqu'aux danses des villageois ses rigoureuses prohibitions. Mais voici qui est beaucoup plus grave : Courier loue la Révolution, qu'il appelle à deux reprises « cette grande époque » ; c'est à elle qu'il attribue l'amélioration des mœurs du clergé : « Ce n'est pas un des moindres biens qu'on doive à la Révolution, de voir non seulement les curés, ordre respectable de tout temps, mais les évêques avoir des mœurs. » Il fait entendre aussi que c'est elle qui a transformé la façon de vivre des paysans, qui leur a donné habits décents, demeure coquette et face humaine. Si La Bruyère revenait au monde, il chercherait vainement ces « animaux farouches » dont il a fait l'effrayante peinture, et, ne les trouvant nulle part, bénirait la cause d'un si grand changement. Admirons cette adresse imprévue qui place l'auteur des Caractères parmi les partisans de la Révolution et les adversaires de M. de Villèle. Mais tout cela n'implique pas forcément haine de la monarchie, et ne range pas Courier dans l'opposition antidynastique.

La partie même où il critique la sévérité imprudente des « nouveaux prêtres » n'est pas d'un sectaire aveugle, mais plutôt d'un homme très averti qui, loin de prendre le clergé en bloc, fait des distinctions équitables. Il serait fort injuste de soutenir qu'il ait voulu dénigrer et flétrir tous les ministres du culte catholique. Rien, dans sa vie passée, ne le pose en ennemi des prêtres et de la religion : d ailleurs n'est-il pas remarquable que sur quatre curés dont il parle dans sa Pétition, il }' en

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